LES DÉLIRANTS CHRONIQUES. — PSYCHOSE SYSTÉ- MATIQUE PROGRESSIVE
Le délire chronique (i i ou psychose systématique progressive (2), à l'opposé des formes psychopathiques qui font l'objet des chapitres précédents, est une maladie mentale à invasion lente, insidieuse, ne prenant qu'avec difficulté et longueur de temps possession d'un cerveau préalablement normal, et où, une fois installée, elle tend à se fixer d'une manière immuable, en poursuivant, sans trêve ni arrêt, sa marche logique, coordonnée, méthodique, jusqu'au terme d'une existence qu'elle domine entièrement sans paraître, d'ailleurs, devoir l'abréger sensiblement.
En i852, paraissait, un mémoire de mon regretté maître le professeur Lasèguc (3) : Du
(1) Magnan, Leçons de Sainte-Anne {Progrès médical). — Gérente, Thèse de Paris, i883.
(2) Paul Garnier, France médicale. 1887.
(3) Lasègue, Du délire de persécution (Arcli. gén. de méd. i852).
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délh\' des perséculious, qui devait rapidement devenir classique.
Un complexus symptomatique, tiré du groupe confus et hétérogène de la mélancolie de Pinel et d'Esquirol, se trouvait, de ce jour, nettement isolé et constitué à l'état d'unité nosologique. Dans cette description si remarquable, Lasègue établit que les idées de persécution peuvent bien être constatées dans la plupart des maladies mentales, mais que, dans le genre nouveau, par lui mis en lumière, ces conceptions sont absolument prédominantes, fixes, persistantes, organisées en s3^stème et sont l'essence même de la maladie. Il montre que le délire de persécution s'annonce insidieusemént, par une longue phase d'incubation, caractérisée par une inquiétude vague, un malaise confus, par une hésitation prolongée dans le choix des interprétations qui devront fournir au malade l'explication du trouble profond qu'il éprouve ; il fait voir qu'à cette période prodromique où déjà les hallucinations auditives tendent à apparaître, succède la période d'organisation méthodique du délire, de s3^stématisation, dans laquelle l'aliéné construit tout un roman pathologique, sans cesse alimenté par des troubles sensoriels et dans le cercle duquel il s'enferme désormais.
L'observation clinique a permis d'apporter une pierre de plus à l'édifice construit par Lasègue, et d'en de'terminer plus exactement encore les contours, en écartant tout ce qui pouvait le masquer ou l'obscurcir; elle n'a point montré qu'il fallût toucher à ses solides assises.
En suivant, pendant des années, les malades atteints de délire de persécution, on remarque que le fond morbide tend peu à peu à se modifier : c'est une autre période qui se dessine; des idées expansives ou ambitieuses tendent à se faire jour. Déjà Joh. Spielmann (i), en i855, appelait l'attention sur cette tendance que présentent les persécutés à verser dans les idées de grandeur, et Morel la signalait également. Mais il appartenait à A. Foville (2) de montrer que ce mélange, cette association d'idées ambitieuses et d'idées mélancoliques, loin d'être une circonstance fortuite, accidentelle est, au contraire, un [fait constant, une véritable loi nosoliogque. Avec une grande finesse d'analyse, il a saisi le travail mental spécial, le procédé syllogistique, le mécanisme psychologique en vertu duquel les concep-
(1) Spielmann, Diagnostik der Geisteskrankheiten. Wien, i855.
(2) Foville, Étude clinique de la folie avec prédominance du délire des grandeurs. Paris, 1871.
tions ambitieuses viennent se grelfer sur le délire des persécutions, celles-ci non moins sj'stématisées et coordonnées que celui-là. Il a fait voir comment le malade arrive à s'attribuer des talents, une fortune, des titres imaginaires,'et à se revêtir, enfin, d'une personnalité nouvelle qui explique, pour lui, l'acharnement qu'on met à le poursuivre. Désormais sa qualité va être proportionnée à la grandeur de ses infortunés.
Le nom de mt'^'"cT/o;;/c7///V employé par M. Dagonet pour désigner ce délire ne saurait donc s'appliquer a une entité distincte; le délire des grandeurs n'est pas une espèce à part, il n'est là qu'un aspect, qu'une phase déterminée d'une maladie mentale à marche chronique, dont il représente le plus haut degré de systématisation en impliquant nécessairement, en pareil cas, le délire des persécutions comme phase antécédente.
Pendant un temps dont la durée est généralement fort longue, les deux ordres d'idées coexistent plus ou moins étroitement associées dans leur filiation déductive. Mais insensiblement, les sentiments tristes et dépressifs s'émoussent, s'atténuent, s'effacent devant les conceptions orgueilleuses qui tendent à prédo miner, bien que les rêves de grandeur soient
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troublés par de dures réalités qui provoquent des protestations et que le bonheur soit loin d'être sans mélange ; car, comme le remarque Calmeil, « les souverains des Petites-Maisons déplorent parfois, avec amertune, l'injustice de leurs prétendus sujets ».
Mais, à cette période avancée de l'évolution de la vésanie, la vraie saillie délirante est le fait des idées expansives. Paré de sa personnalité nouvelle, l'aliéné ne vous entretient plus guère que de ses visées ambitieuses. Peu à peu, les idées de persécution sont abandonnées sur la route du délire, et si quelques-unes s'attardent et l'accompagnent jusqu'au terme, elles ne sont plus qu'un pàle reflet d'un passé déjà lointain. A cette date de sa maladie, l'individu se pré sente bien nettement sous les dehors de la folie des grandeurs. C'est un mégalomane, si Ton veut, en ne le considérant qu'à cette étape de sa ps}-chose, mais l'enquête rétrospective nous montre quelles infortunes, quels tourments il a traversés pour aboutir à cette apothéose. Tout près de -celle-ci, du reste, est la chute dans la démence terminale. A mesure qu'il grandit dans sa propre estime, qu'il se hausse sur un piédestal, l'aliéné descend dans l'échelle intellectuelle; son activité cérébrale faiblit visiblement.
Il semble bien, du reste, que le passage des idées de persécution aux idées de grandeur marque une rupture encore plus profonde avec le possible et le vraisemblable. Le persécuté peut encore trouver des oreilles complaisantes disposées à écouter ses plaintes et ses récriminations, des personnes assez crédules pour épouser sa cause; le mégalomane heurte trop violemment, dans la plupart des cas, la réalité extérieure pour avoir chance de recruter des adhérents.
Toujours est-il qu'après un intervalle variable, il se manifeste dans l'échafaudage du délire des signes de décrépitude. Parfois, celleci est relativement précoce et le délire est pieux avant l'âge. Mais, le plus généralement, elle est fort tardive, surtout quand l'on sait se reporter au véritable début début de Taffection mentale qui remonte à vingt, trente, quarante ans et plus, comme il m'a été donné de le contater fréquemment, lors de mes visites d'inspection à la Maison nationale de Charenton.
On ne retrouve plus dans l'exposé des idées la même coordination ; on ne saisit plus guère le lien qui les enchaînait étroitement autrefois. L'édifice s'ébranle, se disloque, se dissocie pièce à pièce, et bientôt il n'en subsistera plus que des vestiges plus ou moins informes.
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Celui que nous avons connu inquiet, tout d'abord, puis persécuté, puis mégalomane, est devenu un dément.
Voilà donc une maladie mentale dont la tendance à la chronicité s'affirme par une évolution progressive systématique, par la succession de quatre stades nettement définis et apparaissant invariablement dans le même ordre :
1° La première période où, après une invasion lente, insidieuse de la psychose, le malade, troublé, inquiet, concentré, replié sur lui-même, en état permanent d'éréthisme psycho-sensoriel, aborde, après de longues hésitations, les interprétations délirantes.
2" ha deuxième péi^iode, constituée par Vo7^^anisation d'un délire de persécution, où les idées maladives, sans cesse alimentées par des troubles hallucinatoires, principalement auditifs, prennent corps, s'installent, se coordonnent et se systématisent.
3° La troisième période caractérisée par l'intervention d'idées de grandeur, marquant la systématisation ultime du délire et transformation du moi maladif.
4° La quatrième période, phase terminale de l'évolution vésanique, où l'échafaudage délirant se désagrège lentement, où tout dénonce
Paul Garnier, |§
l'usure de Tidéation morbide, la déchéance mentale, la démence pésaniqiie irrémédiable.
Nous sommes loin, on le voit, de cette irrégularité que nous constations à propos du délire des dégénérés héréditaires. Là tout était livré à l'aventure, au désordre. Ici, au contraire, la marche de la vésanie est soumise à des lois et c'est lentement, progressivement, méthodiquement que la maladie mentale déroule magistralement ses périodes, sans laisser place à l'imprévu, ni, du reste, à l'espoir d'une rétroversion, si ce n'est au début.
En se fondant sur l'observation clinique, on peut donc dire que le délire des persécutions pas plus que le délire des grandeurs ne sauraient être envisagés comme des entités irréductibles, puisqu'ils ne sont, l'un et l'autre que des aspects différents d'une même maladie dont ils traduisent seulement une saillie symptomatique aux deux temps principaux de son évolution (i ).
Si le fait de verser dans la folie indique toujours une aptitude morbide particulière chez celui qui succombe ainsi, il faut remarquer
(i) Paul Garnier, Des idées de grandeur dans le délire des pérsécutions. Paris, 1877. — Psychose systématique progressive .Ti'xicovivs à la Soc. méd. psychol. Séance d'octobre 1886 (France médicale. 1887).
pourtant qu'il n'est pas donné à toutes les intelligences de montrer, dans le délire, la teîiiie, la coordination logique, la méthode déductive dont font preuve les malades atteints de cette forme d'aliénation mentale. Prendre prétexte de la chronicité et de la systématisation des conceptions délirantes pour établir que cette intelligence qu'elles vont dominer à jamais révèle, par là-même, sa fragilité, serait une erreur clinique. Celui que doit étreindre la folie chronique progressive n'est pas assujetti facilement à ce joug. Il a résisté à l'effort du mal pendant des années souvent; il ne succombe qu'à la longue et ce n'est qu'après un long siège et des approches successives que son intelligence fait sa reddition au délire. Il fallait ces assauts répétés, car contrairement à ce qui existe pour la dégénéré-héréditaire, le malade qui nous occupe actuellement ne semble se séparer des autres hommes par rien de marquant, au point de vue de l'équilibre mental. Il n'y a plus là cette complicité d'un vice originel, d'une déséquilibration nettement constatable, susceptible de préparer une prompte capitulation. Cette invasion insidieuse du délire est d'ordinaire amenée, sans préjudice, bien entendu, d'une influence héréditaire, par les heurts moraux de l'existence.
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Péniblement impressionné par une série de circonstances fâcheuses, le futur délirant persécuté, devient sombre, méditatif, inquiet, replié sur lui-même, taciturne, appréhensif, ombrageux : il tend à s'isoler de son milieu ordinaire.
Comme s'il était averti, par une sorte de prévision, de l'avenir qui lui est réservé, il se sent diminué, amoindri. Il redoute un malheur sans qu'il puisse donner une formule précise à ses appréhensions. Peu à peu s'établit un état d'h} peresthésie psycho-sensorielle à la faveur duquel s'élabore et, tout à l'heure, se produira l'hallucination, phénomène fondamental, en l'espèce, et le trait le plus saillant de cette forme de folie. Il s'absorbe longuement dans des observations minutieuses, inspirées par sa défiance toujours en éveil. Il s'interroge avec anxiété sur les changements qu'il a cru reconnaître dans les dispositions de ceux qui l'entourent. Il perçoit des sous-entendus blessants, des allusions insultantes.... On chuchote.... C'est de lui qu'il s'agit. N'a-t-il pas saisi un regard ironique, un geste offensant? Le mot d'ordre n'estil pas donné partout? Il ne peut en douter car, en tous lieux, on échange des regards significatifs dès qu'il paraît. Il ne s'appartient plus... on dispose de sa personne... on l'épie sans re^
lâche, on note tous ses actes; bien plus, on scrute ses plus intimes pensées, on s'empare de sa volonté. Il n'est plus qu'un jouet aux mains de ses implacables ennemis qui ont juré sa perte. Il cherche à se dérober à ce constant espionnage, se cache de son mieux, déménage furtivement, espérant y échapper. C'est peine perdue! bientôt, il perçoit les mêmes insultes, saisit les mêmes bruits singuliers. On a découvert sa retraite. Ses persécuteurs, qu'il ne manque pas de revêtir, le plus souvent, d'une puissance surnaturelle, parviennent à agir sur lui, à l'aide d'engins mystérieux, de procédés invisibles contre lesquels il se sent absolument désarmé.
L'un de ces malheureux me disait : « Quelle vie que la mienne ! Depuis quinze ans, mes ennemis, à l'aide d'un appareil maudit et invisible, comme pourrait être un long boyau terminé pai' un entonnoir, me bourrent de m... jusqu'à la bouche, de manière à ce que la nourriture ne puisse plus entrer. Cet appareil doit être à la fois téléphonique et électrique. Je suis une pestilence pour tout le monde et tout le temps, ils me disent :« Aimes-tu la m... on t'en fourra jusqu'à la g.... »
En proie à des troubles nombreux et variés de la sensibilité générale, il rapporte ses sen-
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sations maladives à l'action des agents de la police secrète, des Jésuites, des Francs-Maçons; on l'influence par la physique, Vélectricité, le magnélisme. Craignant atout instant d'être empoisonné, ou bien il refusera de s'alimenter, ou bien, il prendra ses précautions; il ira préparer ses aliments en cachette, se transportera auloinafin de ne s'attabler que là où il a chance de n'être pas immédiatement reconnu.
Il est rare quedans l'acuité de ses tourments, il ne réclame pas auprès des autorités. Il écrit au préfet de police, au chef de TEtat, expose ses griefs et demande justice dans des écrits qui, soit par le fond, soit par la forme, dénoncent son délire.
Le persécuté systématique, après avoir été, pendant de longues années, obsédé par ses idées tristes, par ses craintes, par ses angoisses, exprimées par lui en des phrases absolument typiques, où interviennent souvent des néologismes étranges, le persécuté tend à se transformer.... Peu il peu, des conceptions nouvelles apparaissent.... Pourquoi tant d'acharnement mis à le poursuivre, tant de machinations ourdies contre lui? N'est-ce pas qu'on avait un intérêt puissant à le faire disparaître? Les termes d'un syllogisme sont posés. La conclusion qui va s'imposer est celle-ci : si on veut le
perdre, à tout prix, le supprimer, c'est qu'il a e'té trompé, jusque-là, sur sa véritable situation, qu'il est un haut personnage, et qu'il est appelé à un rang élevé, ou doit recueillir un héritage considérable, c'est qu'il est duc, prince, roi, et qu'on tente de le priver de ses titres et de ses droits.
Cette folie des grandeurs venant compliquer ou compléter, peut-on dire, le délire des persécutions est la véritable estampille de la chronicité comme Je me suis efforcé de le démontrer ailleurs a). Dans le travail, auquel je fais allusion j'ai indiqué que le mécanisme ps3xhologique, c'est-à-dire l'opération cérébrale déductive qui, de l'importance et de la continuité de la persécution subie, conclut à l'importance du persécuté pour aboutir à la transformation de sa personnalité, n'est pas le seul procédé d'inlrodiiciiou du délire ambitieux sur la scène pathologique.
Un autre élément peut participer à la genèse de ces conceptions orgueilleuses. Il faut, en ellet, tenir compte des cas dans lesquels l'hallucination de l'ouïe ou même la simple illusion auditive semble être le point de départ d'un
(I) Paul Garnier, Des idées de grandeur dans le delire de persécution. Paris, 1877.
nouveau délire venant se greffer sur le premier. Le malade a surpris un mot, une phrase.... Il a entendu citer le nom d'un haut personnage. Est-ce qu'il ne s'agirait pas de lui? Ne seraitce pas l'explication tant cherchée? D'abord, il hésite, car il n'est pas l'homme des transitions brusques et des soubresauts. Mais l'idée, d'abord repoussée ou du moins timidement acceptée, va s'implanter à la longue, dans ce cerveau orienté déjà vers les conceptions vaniteuses, par l'égoïsme du moi maladif. L'hallucination auditive n'est donc pas absolument l'élément générateur du délire des grandeurs ; et, en tous les cas, n'apparaît-ellc pas elle-même plutôt comme un efllet qu'une cause? Ne surgit-elle pas, à vrai dire, en vertu d'une sollicitation provoquée par le travail syllogistique sous-jacent ayant progressivement préparé le malade à une interprétation vers laquelle tout son être moral est tendu? Il serait, d'ailleurs, difficile d'admettre qu'un fait aussi considérable que la superposition du délire des grandeurs au délire des persécutions fût déterminé par une circonstance fortuite et contingente.
Il paraît plus conforme à la rigoureuse interprétation du phénomène de prétendre que l'individu, hanté jusque là par des idées pénibles, en proie à tous les tourments de la
crainte, s'est fait, peu à peu, sous l'action du temps, comme une habitude de ses souffrances, habitude qui en émousse l'acuité. Cheminant lentement, mais sûrement, vers une direction où l'entraînent, à la fois, son égoïsme morbide, — où se môle tant d'orgueil, — et la poussée des interprétations déductives, il arrive un jour où il est prêt pour l'éclosion du délire des grandeurs ; il n'attend plus qu'une formule, et il se peut que ce soit le trouble sensoriel qui, accidentellement, la lui livre. Mais l'intervention d'une illusion ou d'une hallucination ne paraît être qu'un fait accessoire, occasionnel.
La psychose systématique progressive ou délire chronique des persécutions, après qu'on en a élagué, ainsi qu'on doit le faire, tous les délires de persécution qui peuvent plus ou moins en simuler certains traits, mais ne répondent pas au type évolutif que nous décrivons ici, la psychose systématique progressive n'est pas une vésanie extrêmement commune. D'après nos relevés statistiques, 38 1 cas seulement ont été observés sur un total de 8i3() malades, soit une proportion de 4,68 p. 100. Il importe de remarquer que cette forme de vésanie est plus fréquente chez la femme que chez l'homme. Sur 4881 malades (hommes) io5 ont été reconnus atteints de cette vésanie
'ibo ihubK CLINIQUE.
progressive soit 2,16 p. 100, tandis que sur 3 3o8 (femmes) 276 ont présenté cette variété de maladie mentale, soit 8,64 p. 100.
Marie D..., âgée de 49 ans, journalière, célibataire, entre au Dépôt le 25 juillet 1888; elle appartient a une •famille où l'on ne compte pas d'aliénés, mais il est à noter, toutefois, que sa grand'mère paternelle était hémiplégique et que son père est mort, il }• a un an, d'apoplexie cérébrale. Elle a un frère qui jouit d'une bonne santé.
Marie D... n'a eu aucune maladie grave dans son enfance, on ne signale que des migraines qui se sont montrées à i5 ans, au moment de l'établissement de la menstruation qui a toujours été régulière. Elle ne possède aucune instruction; ses parents, fort pauvres, ne l'ont jamais envo3 ée à l'école.
Jusqu'il Tàge de quarante ans environ, Marie D... ne s'était jamais fait remarquer par aucune bizarrerie d'esprit. Son existence, très rangée et laborieuse, n'avait donné prise à aucun reproche. En 1881, elle devient un peu sombre, taciturne, soupçonneuse.... Elle éprouve des inquiétudes qu'elle ne peut définir. Les modifications du caractère duraient depuis quelques mois, lorsque ses appréhensions
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s'accusent et prennent corps, des troubles auditifs se montrent. Dans l'escalier de sa maison, on fait des phrases entortillées, on parle d'elle comme on le fait d'une femme de rien, d'une prostituée.... Les injures deviennent de plus en plus fréquentes et, bientôt, c'est jusque dans la rue qu'on la traite de « voleuse, de traînée )>. Longtemps indécise sur l'origine des insultes entendues, elle en vient à penser, enfin, que ce sont des locataires qui ont formé un complot contre elle avec la complicité de la concierge. Le but poursuivi était de l'empêcher de gagner sa vie.... Ses ennemis ont lancé des lettres anonymes contre elle. Elle n'a jamais vu ces lettres, mais pour se moquer d'elle et la narguer, les voisins en font la lecture à haute voix. Chacun donne son avis sur les expressions méprisantes qui s'y trouvent à son adresse. Partout où elle se présentait pour avoir du travail, elle constatait immédiatement qu'on était prévenu contre elle; on lui faisait un accueil « qui en disait long.... » On s'introduit chez elle et elle entend (\\ïils se concertent pour la dépouiller du peu qu'elle possède. S'absente-t-elle ? Tout est bouleversé dans sa chambre lorsqu'elle rentre. On a percé des trous au-dessus de sa cheminée pour lui envoyer des odeurs nauséabondes qui se répan-
dent dans son logement comme une sorte de fumée et déterminent des picotements insupportables dans le nez et de la suffocation.... Sa chambre, dit-elle, est devenue tout à fait inhabitable. A d'autres moments, ce sont des odeurs de pourriture.... L'air est comme chargé de poussière de soufre et tout à fait irrespirable.
Depuis quelques mois on se sert de l'électricité pour agir sur elle : elle en ressent les secousses qui lui font faire de véritables bonds dans le lit.
Ses ennemis en veulent non seulement à sa tranquillité mais ils ont aussi essayé de l'empoisonner. Un épicier auquel elle a acheté du chocolat doit être leur complice; ce qu'elle en a mangé lui a laissé un goût d'amertume et d'acidité dénonçant la présence d'un poison.
Un jour, au moment où elle allait faire cuire une côtelette... qui ne lui semblait pas fraîche, une voix a dit: « Fais bien attention... lave-la: elle est empoisonnée! » Et, en effet, malgré ce lavage, la viande conserv^ait encore un fort goût d'excréments.
Après huit années occupées, sans interruption aucune, par ces idées de persécution, l'organisation d'un délire systématisé par des ^raintes et des souffrances des plus vives, Marie D... se transforme.... » Elle a l'explica-
lion de tout. » Une voix céleste lui a fait connaître que l'église avait besoin de reprendre son ancien prestige et qu'il lui fallait une victime de choix, une martyre, une sainte que l'on pût proposer pour la canonisation. Elle s'est trouvée toute désignée en raison de sa vertu, de sa probité, de son attachement à l'église, aussi bien que des souffrances endurées depuis près de dix ans.... « La société de la convejition jiationale » a récemment tenu une réunion solennelle et a décidé que Mlle D... était seule digne d'être choisie comme victime sainte et d'être offerte à l'Eglise et k Jésus-Christ pour \à glorification de la religion, en attendant que ses vertus et ses peines reçoivent la consécration qu'elles méritent : la canonisation. Cette destinée était d'ailleurs connue depuis quelque temps, car sur son passage, on ne l'injurie plus maintenant, on s'écrie : « Voilà la victime de la coupeutiou naliouale, la plus grande des associations religieuses; elle a été choisie pour glorifier l'Eglise à cause de sa sainteté. »
Nous nous bornerons, pour les faits qui suivent, à représenter seulement l'allure générale de la psychose systématique progressive, son évolution, sa coordination délirante en périodes régulièrement étagées.
2^4 liTUDE CLINIQUE.
Pauline B..., quarante et un ans, femme de ménage (mère morte d'une attaque d'apoplexie cérébrale. Père enlevé par une attaque de choléra. Un frère et deux sœurs jouissant d'une bonne santé). D'une intelligence moyenne, Pauline B... s'est mariée à l'âge de vingtcinq ans. Jusqu'à ce moment sa santé morale ne paraît n'avoir rien laissé à désirer. Elle fut excessivement malheureuse en ménage. Son mari, ivrogne et brutal, la frappait; il finit par l'abandonner. Peu àpeu, sous l'influencede chagrins incessants et des duretés de son existence, son humeur s'altéra . Elle devint sombre, défiante, ombrageuse. Elle craignait sans cesse de voir reparaître son mari, et de subir ses violences.... Elle reste, un an ou deux, livrée à des appréhensions fort vives, puis elle s'imagine que des voisins lui lancent des grossière lés au visage, on dit qu'elle est une s... et une p..., etc. Un jour, on a changé son vin.... On y a substitué un vin empoisonné qui lui a donné de fortes coliques, des nausées, etc. Puis, ce fut dans ses aliments qu'on introduisit des substances malfaisantes.... Elle ne pouvait plus manger que des œufs qu'elle cassait et absorbait sur le moment même pour ne pas donner à ses ennemis le temps de les empoisonner.... Huit on neuf ans se passent ainsi
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dans des transes continuelles. Pauline B... est convaincue que son mari est de complicité avec ses pires ennemis. Mais, depuis quelques mois, à ses idées de persécution est venu s'ajouter un délire ambitieux. La malade nous raconte qu'on veut la faire disparaître afin de lui soustraire un héritage considérable.... Il s'agit de domaines immenses situés en France et en Belgique qui lui reviendraient d'une illustre famille, à laquelle elle est alliée. Aussi Pauline B... en dépit des obstacles qu'elle voit sur sa route, adopte-t-elle maintenant un air de satisfaction, car elle croit à son triomphe final.
Sidonic M..., vingt-neuf ans... sans antécédents héréditaires connus avait toujours joui d'un équilibre mental assez complet lorsqu'à l'âge de vingt-quatre ans, à la suite de chagrins domestiques, elle devint triste, taciturne, mélancolique.... Quelques mois se passent dans ce malaise mal défini.... Puis, les hallucinations auditives apparaissent. Sidonie M... entend des voix qui la raillent, l'insultent : ce sont des quolibets incessants, des sousentendus qui en disent long.... On cherche à la faire passer pour une prostituée. Il arrive un moment où ses persécuteurs ne s'en pren-
2?C) i';tui»k crjNiQur:.
nent plus seulement à sa tranquillité, mais aussi à sa vie. On met du poison dans ses aliments.... Elle en éprouve de fortes coliques. A l'aide de ces substances toxiques, on l'endort et pendant la nuit des hommes se la repassent^ grâce au lourd sommeil qu'on lui donne... Sidonie M... est convaincue que tout se fait avec la complicité de la police et de son mari. Elle affirme que ce dernier a mis des microbes dans sa nourriture. Depuis quelques mois, la malade saisit des phrases comme celle-ci : « Ah! si elle savait de quelle famille illustre elle sort, c'est elle qui s'en croirait ! »
Louise B..., soixante-trois ans, lingère sur les antécédents de laquelle on ne signale rien qui mérite d'être noté, est, depuis une vingtaine d'années, dominée par des idées de persécution organisées en système et sans cesse alimentées par des hallucinations de l'ouïe. Dirigée, le 23 décembre i88y, sur l'Infirmerie du Dépôt, elle nous explique qu'on l'insulte depuis bien des années à la sourdine. On la diffame par allusions et sous-entendus.... Chez elle, dans l'escalier de sa maison, dans la rue, partout, elle entend des railleries, des quolibets ; dans toys les endroits où elle va, ce sont
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des phrases comme celles-ci : « En voilà une touche ! Regardez-moi donc ça ! Mais, ma parole, ça fait des embarras, ce vieux saladier cassé ! »
Heureusement pour elle, ajouta-t-elle, il y a des personnages puissants qui la défendent. C'est à qui sera le plus fort... mais c'est sur son dos qu'on se bat. Depuis deux ans et demi les idées ambitieuses se sont fait jour chez Louise B.... Elle ne les émet toutefois que timidement, mais derrière ses réserves de l-angage, on sent une conviction qui ne fait que s'affirmer. « On me sifjle dans l'oreille que je suis appelée à de grandes choses... on parle même de la présidence de la République pour moi. Je ne sais pas trop ce qu'on veut dire et j'hésite encore à croire qu'il en sera bien ainsi qu'on le dit. »
Marie D..., soixante ans, sans profession^ entre, le 14 mars 1889, à l'Infirmerie spéciale.;; on vient de la retirer de force d'une maison destinée à être abattue pour l'établissement d'une voie nouvelle, abandonnée depuis plusieurs semaines par tous les locataires et déjà livrée à la pioche des démolisseurs; toutes les sommations pour la faire partir de son logement étaient demeurées sans résultat; Marie
Paul- Garnier. t
D... répondait à tous ceux qui intervenaient pour l'expulser : « Je ne partirai pas encore, j'ai mes raisons pour cela. » Ces raisons, elle consent a nous les donner. Depuis plusieurs années... elle est victime d'une noire persécution... on l'insulte, on la vole, on l'espionne, on met du poison dans son eau... on s'introduit chez elle... ce sont des êtres invisibles, cachés dans les murailles. Lorsqu'elle a appris qu'on allait démolir la maison où elle logeait depuis nombre d'années, elle s'est dit : « Du coup, il faudra bien qu'ils se montrent; je resterai là jusqu'à ce qu'on éventre le mur où ils doivent avoir leur cachette. » Marie D... ne manifeste pas de délire ambitieux, mais ses idées de persécution sont nettement systématisées, et il est permis de penser qu'elle marche, par une progression naturelle, vers la troisième période du délire chronique.
Marthe B..., cinquante-sept ans, couturière, intelligente, indemne de stigmates physiques de dégénérescence, et, dit-on, d'antécédents héréditaires névro-psychopathiques, est, depuis quinze ans, tourmentée par des hallucinations de l'ouïe, de la vue, de l'odorat, du goût et de la sensibilité générale qui alimentent très activement des idées de persécution orga-
nisées en système.... On lui a d'abord parlé par insinuations, on l'électrise, on la pousse à la prostitution, on lui redit ses pensées, elle les entend résonner au-dedans d'elle-même. On l'asphyxie à l'aide de vapeurs d'acide sulfurique, on met dans son pain des substances malfaisantes. On se sert du téléphone pour la menacer, etc. Depuis quatre ans, elle connaît le but de toutes ces persécutions, on cherche à la faire disparaître pour lui soustraire un legs de 5oo,ooo francs. Marthe B... a adressé, à ce sujet, aux autorités, de nombreuses réclamations où son délire s'accuse aussi nettement que possible.
Philomène F..., quarante-cinq ans, est arrêtée le 29 mars 1889, ^'^ publique, où elle vient de cracher au visage d'un passant. Il y a huit ans, nous dit-elle, qu'on se moque d'elle, qu'on l'insulte à l'aide de longs lubes. Ce qui la fait le plus souffrir, ce sont les décharges électriques qu'on lui envoie.... On se sert, en outre, d'appareils spéciaux avec lesquels on lui insuffle du gaz.... Elle enfle considérablement et on dit alors sur son passage : « Tiens! enceinte à son âge! mais c'est une traînée ! » Elle accuse les chimistes d'entreprendre des expériences sur elle, et si elle a
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crache a la figure d'un passant c'est qu'elle le prenait pour un chimiste.
Philomène F... ne semble pas avoir encore abouti aux idées de grandeur, mais son délire, par son évolution, son organisation méthodique, a tous les caractères de la psychose systématique progressive.
Madeleine M..., quarante-six ans, sans profession, (aucune hérédité nevro-psychopatique signalée), bien conformée, intelligente, ayant paru pondérée jusqu'au début de sa maladie, est admise à l'Infirmerie spéciale le 25 septembre 1888. Depuis dix ans, elle est atteinte d'idées fixes de persécution... on l'insulte au moyen de tubes... On lui jette du chloroforme dont elle perçoit nettement l'odeur, on introduit dans ses aliments des substances toxiques... on la gonfle au gaz... on lui parle jusque dans les entrailles... on se livre sur elle aux derniers outrages... Ce sont les Cosmopolites qui la persécu^ tent et la soumettent à toutes sortes d'horreurs^ Il y a environ un an, le jour s'est fait, dit Madeleine M... Elle sait, en effet, deptiis ce tnoment, que le Jin mot de tout cela est de lui enlever un million légué par un oncle d'Amérique;
Jean F..., trente-huit ans, employé de bu-
LES DÉLIRANTS CHRONIQUES,- 26 l
reau, est doué d'une très réelle intelligence (antécédents héréditaires inconnus). Après des travaux exagérés et un véritable surmenage cérébral, ses dispositions morales ont subi, il v a huit ans environ, une transformation complète. Autrefois gai et plein d'entrain, il devint taciturne et morose. Se méfiant de ses collègues, il s'isola peu à peu... Ses inquiétudes, longtemps indécises et inexplicables pour luimême, finissent par prendre prétexte des incidents les plus insignifiants. Tout ce qui se passe autour de lui est interprété dans le sens de ses préoccupations maladives... Un délire de persécution, aux linéaments d'abord indécis, puis aux contours plus nets, se dessine... On lui en veut, on l'espionne, on se met en communication avec lui à l'aide d'appareils spéciaux, et ainsi on arrive à répéter tout haut ce qu'il pense tout bas... C'est une manière de trahison, on devance même le mom^ement de sa pensée.
Sa position dans un ministère le mettant, dit-il, à même de surprendre certains secrets de politique intérieure ou extérieure, il est convaincu que c'est un parti politique qui ai^-il sur lui, autant par un espionnage constant que par l'emploi de moyens étranges, m3^stérieux. Afin de se rendre plus complètement maître
de lui, on lui envoie des douches magnétiques dont l'intensité est telle qu'il en perd l'équilibre... Il craint d'être foudroyé sous le coup par de pareilles décharges. F..., dont toute l'activité intellectuelle est désormais mise au service de son délire, adresse réclamations sur réclamations à ses chefs hiérarchiques, dénonçant les prétendues manœuvres dont il est victime... Il ne sort plus qu'armé et son attitude est devenue des plus menaçantes. Un jour, il interpelle violemment un passant sur un ton agressif, lui demande des explications sur un geste méprisant ou suspect qu'il a cru saisir... Il est bien certain que cette personne aurait pu payer de sa vie cette interprétation délirante de F...
Au moment de mon examen, le malade est sur ses gardes : son regard est défiant, soupçonneux. Cependant, rassuré peu à peu, il consent à me mettre dans la confidence de ses préoccupations et de ses craintes; il expose en des termes significatifs la persécution dont il se dit l'objet.
A cette question : « Mais vous êtes sans doute armé pour vous défendre en cas de mise à exécution du guet-apens que vous redoutez? » Il répond : « — J'ai cela! » et il sort de sa poche un poignard. Sous le prétexte de l'exami-
ner et de vérifier si c'est une arme solide, je me • le fais remettre. Mais sa méfiance, un instant ^ endormie, se réveille aussitôt. — Ah! oui, c'est un truc pour me désarmer, le voilà le guet-apens ! mais je ne suis pas encore sans défense. » Instantanément, il sort un revolver chargé de la poche intérieure de son pardessus, et, reculant de quelques pas, il élève son arme. Il fallut entamer une lutte violente avec ce malheureux insensé pour lui enlever son revolver; il vociférait, l'œil hagard : « Le crime est consommé; ils me tiennent et je n'ai pu me faire justice ! »
Les délirants persécutés sont les plus dangereux des aliénés. Il est à cela des raisons bien précises. Convaincus qu'ils sont les victimes d'une odieuse et persévérante hostilité, qu'on se sert d'eux, de toutes manières, qu'on les abreuve d'injures, qu'on les soumet à toutes les tortures, qu'on les atteint soit dans leur honneur, soit dans leurs intérêts les plus chers ou dans leur santé par des tentatives d'empoisonnements, l'idée d'une vengeance éclatante germe et s'implante dans leur cerveau malade. Et lorsque, à bout de patience, ils frappent celui ou ceux qu'ils rendent plus directement responsables des tourments qu'ils endurent.
264 ÉTUDF CLINIQUE.
des préjudices et des mécomptes subis, ils se posent Qx\ jus liciers et revendiquent hautement en leur faveur le droit de légitime défense.
De même qu'ils ont frappé sans merci, de même ils vivent sans le moindre remords du crime accompli, loin de là, ils s'en applaudissent : « Cela devait être ainsi! »
Si, par la nature même des idées délirantes, la psychose systématique progressive engendre le péril pour la sécurité d'autrui, la persistance de l'activité cérébrale qui est un de ses caractères essentiels et permet de combiner, de mûrir un projet de vengeance et d'en assurer l'exécution avec toutes les ressources d'un esprit délié, est encore une condition susceptible d'ajouter au danger.
Il est, en quelque sorte, inconcevable que les manifestations de cette variété de folie, pourtant si claires et si connues aujourd'hui, après tous les travaux des ps3'chiatres, ne suscitent pas plus de défiance et de précaution dans les divers milieux où elles se traduisent. Il me serait possible de citer bon nombre d'exemples, sans parler de ceux que leur retentissement a mis dans la mémoire de tous, où l'attentat commis par un aliéné persécuté aurait sans doute pu être évité par l'initiative prudente et avisée de la famille ou de l'entourage.
LES PARALYTIQUES GIiNÉRAUX. 265
Il faut être mêlé chaque jour à ces drames si émouvants de la folie pour avoir une idée de l'indifférence des uns et de l'étrange scepticisme des autres, alors que le médecin, averti par son expérience, dénonce le danger menaçant. On le juge quelque peu alarmiste par profession... Le temps s'écoule et paraît quelquefois donner raison aux optimistes, quand, tout à coup, on apprend que X... qui donnait depuis quelque temps des signes d'aliénation mentale, a tué sous l'empire de sa folie.
Caractère démentiel de leurs conceptions et de leurs actes.
La parah'sie générale, dont la caractéristique anatomo-pathologiqueest fournie par son autre dénomination : encéphalite interstitielle diffuse Magnan), est une maladie cérébrale organique se séparant bien nettement, par l'existence de .lésions suffisamment précises, des psj^choses proprement dites. Lente et insidieuse dans son invasion, il est ordinairement assez malaisé d'en fixer le début d'une façon certaine. Presque toujours, c'est bien au delà de la date assignée
266 KTUDE CLINIQUE.
par la famille ou l'entourage du malade qu'il faut aller chercher les indices du travail morbide qui s'accomplit au sein des éléments nerveux. Ce n'est qu'à l'aide d'une enquête patiente et minutieuse que le médecin parvient à reconstituer la phase symptomatologique vraiment initiale.
Avant que l'intelligence apparaisse sérieusement atteinte, c'est la personnalité morale qui se transforme et s'altère. Ce n'est tout d'abord qu'une simple déviation, inaperçue d'ordinaire par un œil inexpérimenté; arrive-t-il qu'on la saisisse, il est exceptionnel qu'on discerne toute la portée de la modification qui s'opère.
Une insolite mobilité d'honneur et de tendances, donnant lieu tantôt à un abattement subit et inexplicable, tantôt à une exubérante activité, une irritabilité inconnue jusqu'alors et que la circonstance la plus futile suffit à provoquer, tels sont les phénomènes d'ordre moral qui se traduisent tout d'abord. En même temps que le caractère, les goûts, les penchants, les mœurs, subissent un changement profond.
Tout un ensemble de signes empruntés à la sphère morale, viennent ainsi témoigner que l'équilibre est rompu... Tel qui était cité pour ses habitudes d'ordre, sa ponctualité et la régularité parfaite de son existence, se néglige,
devient insouciant, oublieux et s'abandonne il des écarts qui jurent avec sa vie passée. Tel autre, qui avait toujours fait preuve de prudente réserve dsns ses propos, se montre loquace, irréfléchi, paradoxal et montre une grande témérité de langage. Cet autre enfin, jusque là économe de ses deniers, avare plutôt que prodigue, dépense tout à coup sans compter.
Dans la plupart des cas, il existe, au cours de cette période d'invasion, un besoin inusité de locomotion, uneactivité fébrile qui se dépense à tout propos, et surtout hors de propos, activité désordonnée, brouillonne, dans laquelle on ne peut voir, il me semble, une exagération de la puissance intellectuelle. La prétendue dynamie fonctionnelle (i) qu'on a voulu voir dans cette dépense ataxo-psjchiqiie, ne masque qu'im parfaitement le fond véritable, c'est-à-dire l'instabilité, l'incoordination des idées; elle ne saurait pas plus être comparée au déploiement d'une vigueur réelle que des mouvements choréiques, par exemple, ne sauraient être assimilés à une manifestation d'énergie musculaire.
En quête de toutes les occasions de se pro-
(i) Régis. De la dynamie fonctionnelle au début de la paralysie générale [An. méd. psyc. 1S79).
duire au dehors, le paralytique général, celui, du moins, qui appartient à la variété expansive, ce qui est le cas le plus fréquent, ne tient plus en place, semble toujours affairé et en gestation de projets multiples. Il noue des relations au hasard des rencontres; il est chaleureux, plein d'entrain, prodigue les offres de services, accumule les promesses les plus séduisantes, sauf à n'y plus songer l'instant d'après. Versatile, oublieux, imprévoyant, naïvement confiant, crédule, il se laisse entraîner à des acquisitions inutiles ou disproportionnées avec ses ressources, à des marchés ruineux. Si le sort favorise quelquefois ses téméraires transactions, ainsi que Lasègue (i) en a cité de curieux exemples, c'est qu'il bénéficie, contre toute attente, de l'un de ces hasards heureux qui semblent parfois donner raison ii la plus folle audace. Manquant de caractère et de ton moral, il consent à des compromissions, commet des indélicatesses que sa droiture native lui aurait, autrefois, fait repousser immédiatement.
En même temps que s'émousse le sentiment de sa dignité et que son niveau ps}'chique s'abaisse, il s'abandonne le plus souvent à des excès de toute nature sans frein et sans retenue.
(Il Lasègue, Études médicales j Paris, 1884.
Il fréquente les mauvais lieux, ne craint pas de s'afficher avec des filles de débauche, témoigne d'appétits génésiques, d'intentions érotiques, qui ne dénotent pas plus l'exagération de la puissance virile que laproduction incoordonnée des idées n'attestait, tout à l'heure, l'augmentation des forces intellectuelles. Là, comme ailleurs, c'est un brouillon qui n'aboutit pas à grand'chose. C'est pour lui, plus que pour tout autre, qu'il convient de remarquer que l'intention n'est pas le fait, bien que je ne veuille pas dire que, dès ce moment, le paralytique général soit toujours frappé d'impuissance.
Il est fréquent que le désordre qui est dans son esprit se révèle aussi dans sa tenue; soigneux autrefois de sa personne, il néglige sa mise ou parfois adopte, dans la façon de se vêtir, une recherche de mauvais goût, pouvant aller jusqu'au ridicule et au grotesque : il appelle ainsi l'attention sur lui avec une vanité enfantine.
Satisfait de lui-même, enchanté de la marche générale des choses, il prélude, en quelque sorte, par cet optimisme irraisonné au délire ambitieux qui se montrera plus tard.
Dans son puéril contentement, il ne dépasse pas encore les limites du possible ou du vraisemblable. « Il ne sort pas encore de sa sphère^ mais la sphère s'embellit. »
Autour de lui, parents et amis commencent à s'émouvoir, mais on se rassure assez aisément à la pensée qu'il s'agit là de tendances, sans doute éphémères, d'entraînements qui n'auront pas de lendemain. On invoque toutes sortes de raisons pour expliquer une pareille transformation, excepté la vraie, c'est-à-dire le fait de la maladie déjà en marche.
Il suffit de se représenter la profonde modification psycho-morale qui marque l'invasion de l'encéphalite interstitielle diffuse pour concevoir combien cette période pourra être fertile en incidents bizarres, en écarts de toute sorte, dont la commune origine est à chercher dans l'affaiblissement et la perversion de Tentendement.
L'examen anatomique du processus morbide de la paralysie générale nous apprend que la lésion atteint tout d'abord la couche corticale des circonvolutions frontales et médianes, c'està-dire exactement la région où la physiologie place le siège des facultés supérieures. L'amoindrissement fonctionnel, résultat direct de cette lésion organique, ne tarde pas à assurer la prédominance des facultés instinctives dont les centres se trouvent situés dans les lobes postérieurs, plus tardivement lésés.
Le paralytique général va se laisser régir dès lors par la seule instinctivité, laquelle s'éteindra, à son tour, vers la période ultime, pour ne laisser subsister qu'une vie purement végétative jusqu'à ce que la mort vienne marquer le terme de cette lamentable déchéance.
Dès la phase prémonitoire de l'encéphalite interstitielle diffuse, le relâchement des renés conductrices, l'effacement des facultés supérieures devant l'activité instinctive, vont être la cause d'une foule d'actes dont le caractère habituel est l'imprévoyance la plus complète. Mêlé encore au courant des affaires humaines, le paralytique général va, vient, s'agite au hasard des circonstances provocatrices semées sur sa route. Sollicité en sens divers par des impulsions mobiles, fugaces, il y obéit sans réflexion et s'expose naïvement à une arrestation pour un larcin commis à la vue de tous, et sans le moindre souci, le plus souvent, des conséquences que cet acte peut entraîner pour lui et les siens. On peut dire qu'il a un modiis faciendi qui n'appartient qu'à lui. Aussi est-il permis de prétendre que ses actes sont pathogiiomoniqiies en raison du caractère démentiel qu'ils portent en eux-mêmes.
Bien avant de délirer par paroles, le paralytique général délire par ses actes, par l'absolu
contraste entre ce qu'il était autrefois et ce qu'il est aujourd'hui.
Il ne faudrait pas, d'ailleurs, attendre, en l'espèce, le délire proprement dit, ambitieux ou hypochondriaque, pour déterminer la nature de la maladie, car l'encéphalite interstielle diffuse peut parcourir toutes ses périodes sans donner lieu à de véritables manifestations délirantes. Aussi, est-ce bien plutôt sur le fait de la destruction progressive de l'activité mentale que sur sa déj'iation délirante que doit se baser le diagnostic. C'est bien, comme l'a remarqué si judicieusement M. Baillarger, la démence et non délire, qui constitue le caractère essentiel de la maladie ; mais où cet éminent maître nous paraît avoir exagéré la portée de ce principe, c'est dans sa théorie dualiste^ d'après laquelle le délire n'appartiendrait pas à l'encéphalite interstitielle diffuse et constituerait une autre affection, la folie paralytique. Maladie totius substanliœ, la paralysie générale peut s'accompagner de désordres de l'idéation, aussi bien que de désordres moteurs.
^ Voiciunhomme dont la conduite estdevenue étrange, décousue ; il est indifférent, apathique, passif... Sa mémoire, son jugement, sa volonté ont subi un amoindrissement considérable.,! Dépourvu de toute réaction morale, il offre le
plus complet abandon de soi-même. Si, parallèlement à cette déchéance mentale profonde, la parole est devenue hésitante, le diamètre des pupilles inégal, etc., il n'est pas nécessaire d'enregistrer les divagations du délire pour porter un diagnostic positif. Pour utile que soit souvent le délire ambitieux du paralytique général, en matière de diagnose, il l'est surtout, cependant, par le fait qu'il porte, ainsi que tout produit de son activé cérébrale, le cachet de la démence et révèle un désaccord flagrant entre ses allégations et son attitude. Ainsi que l'a fait, il y a déjà longtemps, si judieusement remarquer M. Jules Falret (i), rien n'est mobile, changeant, fugace, contradictoire, absurde, comme les idées de grandeur du paralytique général, si différent dans son sans-façon, dans son laisser-aller, de l'ambitieux atteint de psychose systématique progressif. Le malade, rêveur, béat, plutôt que réellement ambieux, saute d'une idée à une autre, sans se préocuper en rien des contradictions de son récit. Il change les termes, modifie grossièrement et à l'aventure les chiffres sur lesquels roulent les fantaisies de sa vanité à la fois grandiose et puérile.
(i) Falret, De la folie paralytique, Thèse de Paris,
i853 et Etudes cliniques sur les maladies tnentale^,, Paris, 1890.
Paul Garnier. I 8
Avec la souveraine imprévoyance de Têtre inconscient, le paral3'tique général obéit à rimpulsion du moment, sans réflexion, sans le moindre discernement, allant au-devant des mésaventures certaines avec le plus complet aveuglement.
En homme affairé dont le temps serait précieux, il est de ceux qui ne regardent pas à la dépense;. ..il entend aller vite;... il occupe une voiture de place pendant plusieurs heures, visite tel ou tel, pour des motifs futiles ou absurdes. Manquant le plus souvent de l'argent nécessaire, il ne peut régler ses heures de voiture et se fait conduire au poste de police, où se révèle, à propos des explications qu'il fournit, le trouble de son esprit.
Un très grand nombre de paralytiques généraux sont amenés à l'Infirmerie spéciale à la suite d'incidents de cette nature.
L'un d'eux, docteur en médecine, après avoir gardé un fiacre pendant six ou sept heures, présente à son cocher une pièce de dix centimes pour le régler, et devant l'air stupéfait de celui-ci, il lui crie : « Eh bien, quoi? Je n'ai que deux sous, je vous donnerai le reste plus tard. ))
Cette inconscience du paralytique général est l'origine d'une série de larcins en quelque sorte
pathognomoniques . C'est le cas dcL..., trente et un ans, — syphilitique et alcoolique, déjiiplacé à trois reprises pour accès de délire éthylique, — qu'on arrête un jour sur le boulevard Magenta. Sans songer à s'entourer de la moindre précaution, pour n'être pas vu, il venait de faire sou marché, comme il disait lui-même. Ici, il avait pris deux huîtres dans le panier d'une écaillière, là une salade, deux pommes de terre, et, chez un autre marchand de légumes, un radis noir, une botte de cresson, etc., un peu plus loin un pot de fleurs, et il allait ainsi, tout fier de lui-même, continuant sa récolte, lorsqu'un marchand requit son arrestation.
Le lendemain, à la visite, il m'explique qu'il ne comprend pas pourquoi on l'a interrompu dans sa besogne : « Je voulais faire un bon déjeuner... J'avais à peu près tout ce qu'il fallait;... mon pot de fleurs faisait le complément... J'aime qu'il y ait des fleurs sur ma table... J'en aurai toujours à l'avenir, c'est très chic. — Et l'argent? — Oh! mais je gagne tout ce que je veux... Je suis très intelligent, etc. »
Le diagnostic ne pouvait être douteux chez L... qui offrait le tableau symptomatique classique de l'encéphalite interstitielle diffuse : embarras de la parole, inégalité pupillaire,
affaiblissement en masse de toutes les facultés, etc.
A propos de ce fait, où l'on voit la syphilis figurer dans le passé du malade, âgé de trente et un ans, je dois noter que, dans un très grand nombre de cas de paralj'^sie générale à début précoce — et il n'est question ici que de la paralysie générale vraie, et nullement, bien entendu, des accidents cérébraux spécifiques qui la simulent plus ou moins — j'ai rencontré la syphilis dans les antécédents du malade. Il semblerait que cette affection diathésique (dont l'influence étiologique, pour n'être pas cette cause à peu près exclusive que certains auteurs voudraient faire admettre, ne paraît cependant pas pouvoir être niée) prépare, en pareil cas, le terrain pour le développement hâtif du processus sclérosique qui caractérise anatomiquement l'encéphalite interstielle diffuse.
Il n'est idée si absurde qui ne puisse germer dans le cerveau d'un paralytique général, qu'il soit rh3^poehondriaque se plaignant de n'avoir plus de bouche, plus de tête, etc., ou le glorieux s'accordant tous les dons de la fortune, du talent et de la puissance.
Une femme, Catherine M..., cinquante ans, qui est loin de répondre, comme délire des
grandeurs, à ce type effacé qu'on a voulu, avec quelque exagération, je crois, attribuer à la s3'mptomatologie de la paralysie générale chez la femme, a des conceptions vaniteuses multiples... Elle possède des maisons, des chevaux magnifiques.... Elle est plus riche que Rothschild, etc., etc. Comme suprême témoignage de son orgueilleuse satisfaction, elle termine l'enumération de ses avantages physiques, en me disant, sur le ton du plus absolu contentement : « Enfin, monsieur^ j'ai un derrièi^e enbois tout enrichi de pierreries... Vous allez voir!... »
Une autre, Julienne H..., trente ans, raconte qu'elle se marie le soir même avec son médecin et, béatement, elle ajoute : Je lui apporte en dot 1 5 ,000 francs et la syphilis. Julienne M... n'avait point les 1 5, ooo francs, mais elle avait la S3^philis. Elle avait même contracté cette affection dans d'étranges conditions. A l'âge de vingt ans, elle s'était mariée avec un sieur X..., pédéraste exclusif, qui répudia toujours les relations conjugales... En se livrant à ses pratiques honteuses, il avait gagné la syphilis, dont les manifestations cutanées et muqueuses furent, chez lui, exceptionnellement graves.... Sa femme le soigna avec la plus grande abnégation et fut contaminée en se pro-
2 7^ l'TUDE CLINIQUE.
diguant ainsi auprès du malade. Le divorce fut prononcé après sept ou huit ans de cette singulière union... Julienne M... était restée vierge, et, en procédant à un examen attentif, je pus m'assurer que la membrane h3'men était intacte !
Il y a quelques années la justice eut à poursuivre un individu, prévenu d'une tentative d'escroquerie assez bizarre. X. . . avait surchargé un mandat postal dont il était bien le véritable destinataire... Au lieu de vingt francs, somme portée sur le mandat, il avait écrit, après avoir simplement surchargé les lettres primitives : Vingt mille francs ; et, très sûr de lui, ne doutant point du succès de son stratagème, il s'était présenté, pour toucher les vingt mille francs, au bureau de poste... C'était un acte de dément... X..., que M. le juge d'instruction Boursy nous avait chargé d'examiner, était un paralytique général presque parvenu déjà ii la deuxième période de la maladie.
Le délire d'orgueil devient, parfois, pour le paral3lique général, l'origine d'accidents qu'on a pu interpréter comme des tentatives de suicide, lorsqu'on ne pénétrait pas dans le détail des faits. On retira, un jour, de la Seine une femme qui venait de s'y précipiter. On crut na-
turellement qu'elle avait ainsi cherché à se donner la mort. Il n'en était rien. Cette femme était atteinte d'encéphalite interstitielle diffuse, et son acte répondait à cette idée, qui est bien une idée de paralytique : elle savait admirablement nager, assurait-elle, et elle avait plongé pour attraper des poissons... Elle affirmait qu'on aurait dû la laisser faire. Un autre enjambera une fenêtre et s'élancera dans le vide avec la conviction qu'il est « aérien ».
Un des faits les plus curieux, dans cet ordre d'idées, est relatif à un sieur X... âgé de quarante-cinq ans, qui s'était en partie mutilé; riant aux éclats, insensible à la douleur, il s'exclamait : « Qu'on m'amène des femmes maintenant;... ma nature est tellement forte que je leur ferai des enfants tout de même; c'est ce que j'ai voulu prouver en me coupant mes affaires. »
On ne peut qu'être frappé du désaccord si grand qui existe entre les idées de force et de puissance manifestées par les paralytiques généraux et leur débilité musculaire plus ou moins accentuée. Il me paraît impossible d'établir ici une relation étroite entre cette production de conceptions ambitieuses et une hyperkinésie, comme il semble qu'on soit autorisé à le faire pour la manie. C'est là l'objection que
28o ÉTUDE CLINIQUE.
j'ai cru devoir présenter aux idées exposées au dernier Congrès de médecine mentale (i), par le regretté D' Cotard, dans un mémoire d'ailleurs remarquable par l'originalité des aperçus et l'élévation des idées.
Etienne L..., âgé de quarante-cinq ans, marchand de papiers, transféré de la prison de Mazas, où il se trouvait en prévention pour vol, arrive à l'Infirmerie spéciale, en plein délire d' 67107^7711 té. Il est exubérant, loquace : ses idées de grandeur multiples, mobiles, incohérentes, l'embarras de sa parole, l'inégalité de ses pupilles et surtout le caractère dé7ne7iiiel de ses conceptions, de son attitude, fixent absolument sur le diagnostic de paralysie générale. Toutes ses phrases sont comme la traduction d'une sensation de force et de puissance sans limite. Il gagne des millions de milliards... Il porte Bismarck à bout de bras... il est en mesure de détruire vingt millions de Prusssiens en vingt minutes; comme un faucheur abat l'herbe dans un pré, il exécute le mouvement de faucher... Les gestes sont amples, abondants. Examinet-on sa force motrice, on la trouve très réduite. Il a l'illusion d'une énergie giga7îtesque, alors
(i) Actes du Congrès internalional de méd. mentale, Paris, 1889.
que sa vigueur est en réalité bien amoindrie.
Certains de ces malades ont des expressions tout à fait typiques pour rendre compte de leur satisfaction vaniteuse, du rêve glorieux qui les dilate et les transporte.
Jules G... âgé de trente-quatre ans, emplo3^é de chemin de fer (^absence d'antécédents héréditaires vraiment significatifs et d'antécédents s\'philitiques^, entre à l'Infirmerie spéciale le
10 février 1890. Les débuts de son affection mentale paraissent remonter à un an environ.
11 y a quelques mois, il fournissait déjà la mesure du trouble de son esprit en donnant sa démission de l'emploi qui le faisait vivre. Devenu très présomptueux, il prétendait que ce poste n'était pas à la hauteur de son mérite.
Au moment de son arrivée dans le service, Jules G... est en pleine expansion ambitieuse : il offre tous les signes essentiels de l'encéphalite interstitielle diffuse : embarras spécifique de la parole, inégalité pupillaire, incohérence et absurdité des idées, tremblement fibrillaire des lèvres et delà langue, etc. Je notai chez lui une particularité qu'il est tout à fait exceptionnel de rencontrer chez les paralytiques généraux. Imbu de l'idée de sa toute-puissance, il exigeait qu'on lui témoignât les égards dus à un grand de la terre; il n'y avait pas chez lui cette
extrême discordance entre l'attitude et le langage qui forme l'un des caractères habituels de la symptomatologie de l'encéphalite interstitielle diffuse. Jules G... parle sur un ton de commandement. Il s'avance d'un pas majestueux, disant au surveillant-chef : « Tenez-vous à quelques pas de moi, et non pas sur la même ligne. » Lorsque je l'invite à s'asseoir, il reste debout en remarquant : « Cette chaise est indigne de moi... Je ne puis m'asseoir que dans un fauteuil... On ne devrait m'écouter qu'à genoux... » Puis il radoucit son ton, et il annonce qu'il va sublime?^ toutes choses : « En attendant le fauteuil que vous devez me faire préparer, je consens à m'asseoir sur cette chaise... Je vous informe que je succède dans dix jours à M. Carnot, qui s'empressera d'abdiquer en ma faveur... Je suis extrêmement intelligent... Je suis même sublime et je vais transformer la terre en huit jours. » G..., s'apercevant que j'écris pendant qu'il parle, observe : « C'est ça, prenez des notes; je m'applaudis d'avoir trouvé ici un préfet de police tel que vous... Je doublerai, que dis-je, je centuplerai vos pouvoirs... mais je continue... Ecrivez!... Pour transformer la terre, je commencerai par l'aplatir de manière à ce qu'elle ressemble à un pain à cacheter ou à un fromage de Brie, comme vous voudrez.
J'étendrai sur la surface une couche de chaux, afin qu'elle soit toujours propre et d'un nettoyage facile... Sur cette surface sublimement belle et grande, j'exécuterai d'immenses travaux... Je ferai élever des monuments sublimes qui seront complètement en or avec une ornementation appropriée : les entablements, les corniches, auront des sertissures de diamants... Vous serez mon maréchalissime... Pour Paris, j'ai une idée géniale, également sublime : je le ferai couvrir en verre... Il n'y aura plus de guerre... Tous les peuples n'en formeront qu'un seul sous le titre : République Française et Universelle... Pour mieux jouir de mon triomphe, je vais me faire une constitution sublime, j'entrerai demain à la maison Dubois et là, on me refera de nouveaux organes... Je serai alors beau comme Apollon... Je plairai à toutes les femmes et leur ferai des enfants qui auront tous deux mètres de haut et seront assez nombreuxpour former uneinnombrablearmée,etc. »
Chez ce malade, comme chez celui dont l'observation va suivre, le surmenage paraît avoir été la cause du développement de la paralj^sie générale.
Émile B..., quarante-six ans, artiste graveur, indemne d'antécédents syphilitiques,
284 LTUDE CLINIQUE.
homme assez sobre et rangé, après un travail excessif, l'absorbant pendant des nuits entières, a ressenti, vers l'âge de quarante-deux ans, les premiers symptômes de la maladie... Il eut des étourdissements, une excessive irritabilité de caractère, des troubles visuels (diploplie, amblyopie d'abord, et dans la suite, cécité presque complète par atrophie papillaire). Quelques semaines avant son arrivée dans le service, il s'était excité, s'était montré violent envers les personnes de son entourage. Au moment de la visite, il est souriant, satisfait de lui... Il présente tous les signes intellectuels et moteurs de la paralysie générale. Il a, en outre, ce mâchonnement qu'il est fréquent de constater dans cette affection. Ses premiers mots sont pour annoncer son projet de construction d'une tour de 25oo mètres de haut, à six pans et de style Louis XI; il doit l'orner d'animaux gigantesques dont les yeux seront d'énormes diamants et brilleront comme autant de phares... Cette tour sera son tombeau, etc. . . Sa mémoire est considérablement affaiblie. Lorsqu'il s'agit de dire son âge, il se trompe grossièrement, retranche ou ajoute indifféremment dix, quinze ans, à son âge véritable. Lui demande-t-on où il se trouve, il répond : « Ici? jesuis à Voltaire... Je m'y trouve parfaitement, tout y est très bien...
Seulement, je vous demande de vous quitter ce soir;... vous viendrez du reste avec moi... Nous irons ensemble à l'Opéra... En passant, nous entrerons à la maison et je vous ferai cadeau du modèle en plâtre de ma tour de 2 5oo mètres, grandeur naturelle... Vous verrez comme j'enfonce Eiffel... Il me fait bien rire votre M. Eiffel, avec sapauvre petite tour de 3oo mètres, moi dont la colonne vertébrale se hausse à volonté et va jusqu'à la lune. »
Le même malade parlait en termes enthousiasmes des charmes intimes de sa fille, disant qu'il s'était marié avec elle depuis que sa femme était devenue adultère... « Je ne lui ai pas encore fait d'enfants, ajoutait-il, parce qu'il n'}^ a que huit jours, mais attendez un peu et vous verrez venir ça par douzaine! »
Des travaux intellectuels vraiment excessifs, la poursuite ardente et fiévreuse de la solution d'importants problèmes relatifs à la transmission de la force motrice par l'électricité, tout le slirmenage cérébral que des recherches ainsi conduites comportent, la stimulation habituelle empruntée à l'alcool, à l'effet de soutenir un labeur écrasant, telles sont les causes qui ont amené la ruine irrémédiable de cette belle et forte intelligence qu'était M. G., ingénieur élec-
tricien. Très troublé depuis plusieurs semaines déjà, M. G. est pris d'excitation dans la journée du 12 février 1888. Il se présente au Palais de rEl3^sée et demande à parler à M. Garnot. Sur la carte qu'il a remise au concierge, il a écrit : « De par la volonté de Dieu ! » Amené au Dépôt, il y passe une nuit très agitée et, le lendemain, à ma visite, il s'offre avec tous les dehors du paral3''tique général : l'articulation verbale est défectueuse, les pupiles sont inégales, les divagations ambitieuses traduisent l'état de démence? « Je vous annonce, dit M. G..., que je suis monté au ciel cette nuit... Là, un spectacle merveilleux s'est offert à mes yeux. J'ai vu l'univers tout entier passer devant moi. Des milliers d'ouvriers travaillaient la terre et portaient des costumes d'une rare beauté. Des images obscures, cachant des formes féminines, passaient rapidement et touchaient terre. Ces formes se mirent bientôt à danser de la façon la plus gracieuse et la plus merveilleuse. Des perles, des rubis, des diamants, traversaient l'air et se croisaient. Plus loin, je vis la terre couverte d'arbres gigantesques et de forêts immenses... Puis, ce fut mon apothéose, r(2/)o//zé'05e du travail que je personnifie. A mes pieds s'étalait le monde entier. Des milliers d'êtres à genoux étendent leurs bras vers moi pour m'a-
dorer. Tout à coup, un fil électrique est mis en contact avec mon nombril. Immédiatement toute cette scène merveilleuse s'illumine d'une manière éblouissante. Je vous le dis..., j'ai touché à la Divinité par cela seul que j'ai résolu le problème de la conservation de l'énergie.
« On n'a plus besoin de rois, ni d'empereurs ; il n'y aura plus de guerre. C'est la paix universelle dans le travail et par le travail. — Le Président de la République n'est pas encore arrivé? Il sait bien que je l'attends cependant... Il est en retard. Au fait, cela va peutêtre me donner le temps de le recevoir avec mon costume. Prévenez mon tailleur, rue Vivicnne. Il faut qu'il me livre, séance tenante, mon uniforme : pantalon rouge à bande d'or, tunique blanche et képi en or... Le seul homme qui a vraiment été grand, c'est Napoléon P''. C'est le seul que je vais récompenser. Je lui ferai élever une statue colossale, en or anglais. »
Interné à Sainte-Anne, M.] G. y est mort, quelques mois plus tard, succombant à une maladie dont l'évolution est en quelque sorte inexorable. Ce n'est que lorsqu'elle est reconnue et combattue énergiquement dès ses débuts qu'il peut y avoir quelques chances de l'arrêter dans sa marche.