CARACTÈRE
qu'un but : se sauver de nouveau : il préparait en cachette un paquet où il empilait tout ce qu'il pouvait en fait de vêtements et même une casserole pour faire sa cuisine A sa dernière escapade, il resta 38 jours absent. On le retrouva à Fontainebleau ! A la suite de ce voyage, il fut enfermé dans une maison de correction pour y attendre sa majorité. Sa tenue y est bonne et ses chefs n'ont rien à lui reprocher.
Cet enfant, avons-nous dit, était méchant : en effet, tout petit, il cherchait à mordre, à égratigner les personnes qui l'habillaient ou voulaient l'embrasser. Plus grand, il se battait volontiers avec d'autres enfants de son âge, parfois même s'attaquait à de plus grands.
Dans la rue il n'avait pas de plus grand plaisir que de donner des crocs-en-jambe aux passants afin de les faire tomber. Un jour il fit ce tour à un garde-pêche au bord de l'eau : celui-ci tomba dans la rivière.
Une autre fois, il s'amusa à noyer de petits canards audessus d'une fontaine, en leur donnant la question. A l'école tout le monde le redoutait. Menteur au suprême degré, il forgeait des histoires cherchant à semer le désordre et la brouille partout où il pouvait. Cependant au milieu de cette perversité générale, il n'a jusqu'à ce jour manifesté aucun penchant au vol. Quand on l'envoyait faire des commissions, toucher des factures, il rapportait fidèlement l'argent. Quand il vagabondait, il travaillait aux Halles ou ailleurs pour gagner les quelques sous qui lui étaient nécessaires pour vivre. Mais jamais, chaque fois qu'il a été retrouvé et ramené par les soins de la préfecture, on n'a relevé contre lui le moindre délit de vol. Son seul objectif était la liberté. Il est le premier à reconnaître tous les soins qu'il reçoit chez ses parents, où il n'a jamais manqué de rien. Mais « il aime mieux être malheureux, privé de tout, mais vivre au grand air, libre de toute entrave, dans la plus complète indépendance, sans la moindre surveillance. » Il n'a jamais pu, en effet, rester chez des parents à la campagne.
Aucune hérédité n'a pu être relevée : E... D... a deux sœurs, une aînée, l'autre plus jeune que lui, qui jouissent d'une parfaite santé. Lui-même étant enfant n'a jamais été malade, évitant même les maladies si communes au jeune âge. La dentition s'est faite, facilement, sans convulsions. La mère est très
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bien portante et ne connaît personne dans sa famille qui ait présenté des troubles nerveux ou intellectuels. Le père n'a, lui aussi, aucun antécédent héréditaire.
Toute la famille est arrivée par le travail à se créer une honorable position dans le commerce parisien.
Nous pourrions citer de nombreux faits semblables aux précédents. Ce que nous avons rapporté suffit pour montrer que le vagabondage pour certains enfants, surtout dans les grands centres, est un véritable instinct, une manie, une perversité précoce et inéluctable pouvant parfois aller jusqu'à l'aliénation mentale.
A côté du caractère et lié en quelque sorte à lui, pouvant même jusqu'à un certain point expliquer les anomalies qu'on y remarque, se trouve ce qu'avec Griesinger nous appellerons la Constitution intellectîielle.
Cette constitution que Tanatomie est impuissante à vérifier, est expliqué par la physiologie « c'est, dit Griesinger, cet état du système nerveux central qu'on pourrait définir une disproportion entre la réaction et l'irritation. » Chez les individus qui présentent une semblable constitution, « la sensibilité morale est très vive : ils ont une grande tendance à la douleur morale : tout les émeut, les afflige, les chagrine : le sentiment de soi-même, les déterminations sont extrêmement mobiles : d'un autre côté, leur volonté est faible, inconséquente, les efforts manquent d'énergie, les désirs sont précipités, changeants. L'intelligence aussi présente souvent le même état. Les uns sont excessivement impressionnables ; le développement intellectuel ne se fait pas chez eux d'une ma-
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nière uniforme et régulière. L'esprit est inconstant, changeant. D'autres ont un esprit vif, chatoyant, mais superficiel, sans persistance : ils ne s'appliquent à rien d'une façon un peu soutenue. Pour ce qui est des facultés mentales , ces conséquences immédiates d'une impressionnabilité exagérée sont très variables... Ces dispositions morales et intellectuelles se manifestent dès l'enfance par des goûts bizarres, par une grande sensibilité, par la frivolité des penchants, par le peu d'application à l'étude : aussi ces pauvres enfants font-ils souvent le chagrin, le désespoir de leurs parents et de leurs maîtres, quelques fois aussi sont-ils l'objet d'une admiration inexplicable. »
Ces lignes vont nous faciliter l'intelligence des faits dont nous avons à nous occuper maintenant.
Impressions violentes. — De tout temps, les impressions violentes (i) ont été reconnues comme pouvant déterminer des affections convulsives, et même, dans certains cas, être le point de départ de l'aliénation mentale : ces faits sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'y insister longuement, quelques observations suffiront à montrer cette action funeste.
Une jeune fille de ii ans voit se précipiter sur elle un chien qu'elle croit enragé. Aussitôt elle éprouve du tremblement des membres, de l'oppression, de l'épigastralgie, de la gas-
(i^ Une impression morale quelconque cause dans les fibres cérébrales un ébranlement qui par suite des communications nerveuses établies par tout le corps retentit dans les organes avec plus ou moins d'intensité. Ceux-ci sont diversement affectés, d'une manière fâcheuse ou salutaire, suivant la nature de la cause qui a modifié la sensibilité.
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tralgie, etc., accidents qui durent 3 mois environ. Au bout de ce temps, il survient une céphalalgie très violente, des douleurs à l'épigastre, dans le dos et dans le côté gauche, des palpitations, une strangulation continuelle, puis arrivent des attaques de léthargie qui durent 24 heures, laissant après elles une extrême débilité et un affaiblissement des membres porté au point de forcer cette jeune fille à garder le lit. Ces accidents persistent 3 ans avec la même intensité (i) ... »
Mais c'est surtout sur les accidents convulsifs et en particulier l'épilepsie, que l'influence morale a le plus d'action. Cette influence est telle, dit Tissot, que nous n'oserions pas alfirmer qu'une description détaillée ne pourrait absolument la faire naître chez quelques enfants à imagination vive et impressionnable. « Ce qu'il y a de mieux constaté dans l'histoire de cette névrose, c'est la facilité avec laquelle les fortes commotions morales la déterminent.
Une fille de 9 ans s'amuse à fixer le soleil : après quelques minutes, elle croit voir au milieu du soleil une grosse tête noire : elle s'effraye et le soir en racontant à sa mère ce qu'elle a vu, elle est saisie d'un premier accès. »
« Un enfant, curieux comme ils le sont tous, examinait par les fentes d'une porte un boucher qui tue un A^eau. Cet homme s'aperçoit qu'on le regarde, ouvre rapidement la porte, s'empare de l'enfant, l'attache, repasse ses couteaux et dit au malheureux petit garçon qu'il va lui en faire autant qu'au veau ; cette horrible parole fait, à l'instant même, plus de mal que n'en eût fait le couteau ; l'enfant est épileptique aliéné (2). »
Legrand du Saulle a (3) communiqué à la société
(1) Briquet, traité de Phystérie, Paris, 1859, p. 495.
(2) Th. Herpin, Du pronostic et du traitement curatif de VEpilepsie, p. 51. Paris, 1853.
(3) Séance de février 1885.
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médico-psychologique, plusieurs observations de ses petites malades devenues convulsives à la suite delà vue d'un cadavre que suivant un usage trop répandu on leur aurait fait embrasser.
Dans presque tous les pays et dans nombre de familles, on admet qu''il importe au premier chef de faire voir aux enfants les cadavres de leurs proches parents ; on les fait approcher de la couche funèbre, et au milieu de leur saisissement douloureux et mêlé d'effroi, on leur fait déposer un dernier baiser sur le front glacé du père ou de la mère qu'ils pleurent. On désire qu'ils se souviennent pendant toute leur vie de l'époque de la séparation, de l'heure du déchirement, et qu'ils n'oublient jamais leurs suprêmes adieux à la personne aimée. Il y a là une tradition essentiellement morale, une coutume dont les origines sont dignes du respect de tous, mais l'impression en est souvent bien forte, et peut devenir fatale pour des enfants de 7 à 14 ans.
On a vu quoique plus rarement la chorée éclater à la suite d'une vive frayeur. MM. Hugher en Angleterre, Scott en Allemagne, Dubien, presque tous les auteurs français en ont cité des exemples.
Dans la production des accidents de forme purement psychique, les impressions terrifiantes n'ont pas une action moindre. Observons un enfant à qui on s'est fait un plaisir de raconter les histoires les plus terribles de bandits, d'ogres et de revenants : l'heure du sommeil est arrivé ; on le met au lit : on le laisse seul, ayant grand soin de retirer la lumière. Un léger bruit se fait-il entendre ? un meuble vient-il à craquer.?. à l'instant même sa
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jeune imagination pleine d'assassins, de cercueils, de fantômes, lui retrace les tableaux les plus effrayants, les plus monstrueux. Il s'enfonce jusqu'aux pieds dans son lit et recouvre sa tête de son drap. En même temps il rapproche fortement les bras de la poitrine et les genoux du ventre. Ce n'est plus qu'une boule : par instinct, il se fait le plu petit possible pour présenter moins de surface à l'ennemi qu'il redoute ; dans cet état, le sang brusquement refoulé de la périphérie au centre, fait battre le cœur avec violence. Le pouls est fréquent, souvent irrégulier, la respiration courte et précipitée. L'enfant cherche à retenir son haleine dans la crainte de se trahir, puis, les yeux ouverts et fascinés, l'esprit fixé sur l'objet de sa peur, jusqu'à ce que ayant épuisé toute sa puissance de contraction musculaire il tombe dans une sueur de faiblesse et enfin dans un sommeil troublé par des rêves effrayants qui en diminuent l'action réparatrice. C'est pour l'ordinaire à l'époque de la puberté que les garçons commencent à s'affranchir de la maladie de la peur. Les jeunes filles au contraire y sont bien plus sujettes au moment de l'apparition des menstrues. Disons en passant que si cette faiblesse ne se dissipe pas après l'entier développement du corps, les individus qui en sont atteints restent pusillanimes toute leur vie (i).
Si de tels accidents se produisent à la suite d'une histoire racontée, a fortiori les phénomènes terrifiants ont-ils plus de vigueur, plus d'autorité, lors- •que la peur est le résultat d'un fait matériel.
(ij Descuret; des passions, p. 68.
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C'est ainsi qu'Esquirol cite le cas d'un jeune enfant de 3 ans qui, conduit à Bicêtre, est effrayé par les fous qu'on montrait alors comme objet de curiosité. Depuis cette époque, il est sujet à des rêves affreux : à 17 ans il tombe dans la manie.
Une petite fille de 8 ans voit massacrer son père : elle a souvent depuis des terreurs paniques : à 14 ans les menstrues s'établissent mal : elle devient maniaque, elle veut se précipiter sur tout le monde : la vue d'une arme, d'un couteau, de beaucoup d'hommes assemblés excite chez elle la fureur la plus violente (1).
Nous devons à notre cher maître, le D"^ Delasiauve, l'observation d'une jeune et belle fille de 15 ans qui se vit en butte à une tentative de viol de la part d'un homme vigoureux. L'émotion fut si profonde qu'elle perdit d'abord connaissance et ne recouvra ses sens que pour donner le spectacle d'une divagation maniaque bientôt compliquée d'étonnements extatiques et de visions.
Sous l'empire d'une vive terreur, on a vu survenir des hallucinations qui, le danger conjuré, n'en persistèrent pas moins la vie durant. A cet égard, l'observation dePoujol est remarquable :
Un enfant, dont le père avait péri pendant les sanglantes et néfastes journées de 1793, se trouvait compromis dans la même cause et menacé de porter sa tête sur l'échafaud. Un domestique dévoué avait eu la précaution de cacher cet enfant âgé de neuf ans, dans un tonneau placé au fond d'une cave, au moment où on faisait des perquisitions dans l'hôtel afin de s'emparer de sa personne. Or, quand les bourreaux de son père pénètrent dans la cave, le stratagème réussit,
(i) Esquirol, Maladies mentales, Paris, 1838, t. I, p. 67. P. MoREAn de Tours. Folie. 5
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mais l'enfant entendit tous leurs propos et leurs projets sanguinaires. Sa frayeur fut telle que, depuis ce moment, il voit ces misérables qui cherchent à le saisir. Cette hallucination se renouvelle toutes les fois qu'il pense à cet événement... (i)
Plus près de nous, à la suite des tristes événements de la guerre de 1870, on a observé des cas de délire reconnaissant la même origine.
M... 13 ans, était en cours de fièvre tj'phoïde lorsque les Prussiens envahirent la maison qu'il habitait, maltraitant ses parents et mettant tout au pillage chez lui. La frayeur qu'il éprouva à ce moment détermina une folie à double forme {2).
On le vit d'abord manifester une tristesse profonde. Il éprouvait des terreurs continuelles et était obsédé par des êtres imaginaires ; puis il se déprima rapidement et refusa toute nourriture. Au bout d'un certam temps, il sort tout d'un coup, de cet état de torpeur. Il est eu proie à un délire général, il devient incohérent, mobile, et sous l'influence de troubles sensoriaux de la vue et de l'ouïe, commet toute espèce d'extravagances. Il fut transféré à l'asile de Dôle le 6 septembre 1871. Quelques jours après son admission, il retombe dans sa prostration lypémaniaque qui, cette fois est de courte durée et qui, au bout d'une quinzaine de jours, est remplacée par l'excitation. Le traitement produisit les meilleurs résultats, il est sorti guéri le 29 novembre 1871.
Plusieurs des petits malades que nous trouvons à Bicêtre et à la Salpétrière avaient été brutalisés par des marâtres ou des maîtres d'apprentissage, qui leur inspiraient une véritable épouvante.
Sentiment religieux. — Le sentiment religieux exagéré, mal compris, peut aussi être la cause d'un délire aigu ou chronique. Moins fréquent de nos jours, cette cause a joué un grand rôle au moyen- Ci) Poujol, Revue médicale, décembre, 1828. (2) Rousseau, Influence des événements de 1870-1871.