SENTIMENT RELIGIEUX
âge dans les épidémies de théomanie, de démonomanie... etc. Lorsque nous étudierons les formes variables que peut revêtir le délire chez les enfants, nous verrons la forme religieuse exister chez eux aussi bien que chez les grandes personnes. Mais ici encore,chaque individu est doué d'une idiosyncrasie qui lui est propre, qui forme le fond de son caractère et qui se développe ou se modifie suivant l'influence de l'éducation. Lors même que les passions se manifestent davantage avec l'âge, ces premières dispositions laissent dans l'existence une empreinte indélébile qui reparaît toujours, même après avoir été momentanément dissimulée. Aussi comprend-on toute l'importance d'une saine direction de l'éducation religieuse dans la première enfance. Si pour saisir une vérité, l'enfant s'accommode mal des abstractions, il ne faut pas non plus faire abus des fonnes sensibles, toujours peu en rapport avec les idées qu'elles ne représentent qu'imparfaitement. Un spiritualisme trop exclusif conduit à un mysticisme précoce et enraye les progrès de l'aptitude intellectuelle qui est encore bien au-dessous de l'effort qu'on exige d'elle. En donnant à l'enseignement religieux une forme trop matérielle, on ouvre la voie aux erreurs superstitieuses et à toutes les conceptions fantastiques qui ne tardent pas à étouffer la vérité, soit en cuéant un fanatisme aveugle, soit en conduisant par une réaction très ordinaire à l'incrédulité qu'un scepticisme désolant a précédé. « Au lieu d'être le régulateur des actes et la prophylaxie des passions, dit Renaudin, il devient lui-même une passion qui s'égare jusqu'à l'extase, ou qui en exagérant d'au-
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très passions conduit aux excentricités les plus bizarres. »
Une jeune fille du peuple, âgée de 14 ans, atteinte de folie à la suite d'une mission, discourait sur des sujets religieux comme si elle se fût livrée à l'étude de la théologie. Elle parlait comme unprédicateur, sur Dieu, sur les devoirs du chrétien, et savait résoudre avec sagacité les objections qu'on lui faisait pour l'éprouver (1).
Passions. — On ferait, dit Tissot, tout un volume en recueillant toutes les observations de maladies produites par les passions. Le jeune âge n'y échappe pas et si, comme le dit Gall (2) les enfants n'ont pas l'idée d'enlever par avidité le bien des pupilles, s'ils n'ont pas le désir des conquêtes, ils se trompent les uns les autres pour des jouets ; ils sont fiers d'avoir la première place à l'école et le chagrin de perdre un oiseau qui vient de lui échapper, afflige autant un petitgarçon, que pourra plus tard l'affliger la perte d'un cheval. Qui n'a pas observé chez les enfants la colère .? la jalousie, l'envie, l'amour du jeu, l'avidité, l'ambition, la sympathie intime, la joie excessive, le sentiment de la honte, la cruauté... etc Ils ont déjà la plupart des penchants, des affections et des passions des adultes et comme eux, la moindre cause peut mettre le feu à ces passions encore endormies, encore à l'état latent, etles transformer en délire plus ou moins aigu, en manifestation nerveuse de quel-
(i) J. Frank, Path. interne, manie fantastique.
(i) Gall ; Fonctions du cerveau, Dispositions innées, p. iM-
EXCÈS DANS l'Étude
que forme que ce soit ainsi que le démontre l'exemple suivant :
« J'ai vu, une petite fille qui en se disputant, à l'âge de 7 ans, avec une de ses amies sur la couleur du lacet qu'elles emploieraient pour leur poupée, sortir de sa chambre si violemment irritée qu'elle tomba apoplectique à sa porte et elle est restée toute sa vie paralytique de la main gauche (i). »
Dans un chapitre ultérieur, nous verrons que toutes les passions poussées à leur summum et devenues de véritables maladies, se rencontrent chez les enfants avec les mêmes caractères et les mêmes allures que nous observons chez les adultes.
Excès dans l'étude. — Uexcès du travail cérébral est, dans la jeunesse, une cause très active d'aliénation mentale.
En 1880 M. le D'' Hacke Tuke a lu devant Tassociation médicale anglaise réunie à Cork pour sa séance annuelle, un remarquable chapitre sur cette grave question : on ne peut que s'associer à ses observations si bien étudiées et si clairement présentées.
Il pense que si cet élément n'occupe pas le rang qu'il mérite dans la statistique des causes de la folie, cela tient à ce que les aliénés des asiles appartiennent en général à la classe illettrée et que la plupart des cas d'aliénation mentale consécutifs,au surmenage intellectuel s'observent hors de ces établissements. Quoiqu'il en soit, notre éminent
(.1) Tissot ouv. cité p. 142.
CAUSES MORALES
confrère croit pouvoir affirmer d'après sa propre expérience, que cette cause est très fréquente et peut donner lieu à divers accidents qui sont : la fatigue cérébrale simple, l'excitation, la dépression mentale avec tendance au suicide, l'épilepsie et la chorée. C'est surtout dans la clientèle privée et dans les maisons de santé particulières que l'on peut étudier l'action nocive de l'excès d'étude ; dans les écoles, le temps donné à l'étude est excessif : outre les devoirs réguliers, il y a en plus les travaux supplémentaires qui viennent trop souvent empiéter sur les récréations et mettre l'écolier dans l'impossibilité de donner à son cerveau le repos qui lui est nécessaire. Ces travaux sont rendus indispensables par le programme actuel d'études qui impose aux enfants un labeur au-dessus de leurs forces. Enfin, les examens scolaires souvent répétés embrassant des sujets multiples, sont pour la jeunesse une cause importante de fatigue cérébrale. Depuis que l'attention a été attiré sur ce point, il n'est pas de médecin, je dirai même, il n^estaucune personne un peu observatrice qui n'ait été à même de contrôler l'exactitude de ces faits. Chacun a remarqué la fréquence de l'insomnie, de l'irritabilité nerveuse, de la surexcitation, chez les élèves des. écoles supérieures :
En voici une remarquable obvervation :
Le jeune L... 15 ans, se trouvait à Paris en pension et tout absorbé par l'émulation qu'imposent les études classiques, il a porté le travail jusqu'à l'excès. La conséquence a été une fièvre cérébrale des plus graves qui a mis pendant longtemps sa vie en péril et ne s'est pas dissipée sans laisser derrière elle de profondes traces. Il est sorti de cette maladie affaibli, lan-
EXCÈS DANS l'Étude
guissant au physique comme au moral, peu apte aux travaux de l'esprit, se plaignant d'un notable affaiblissement de 1^ mémoire. En même temps, des scrupules d'une délicatesse excessive et jusqu'alors inconnue se sont développés chez lui au sujet de ses devoirs religieux, bien que de tout temps son éducation ait été dirigée en ce sens : puis peu après, à l'occasion d'une lecture du livre de Bodin sur la démonomanie, il fut pris d'hallucinations terrifiantes : il se voyait en enfer, était damné, toutes choses qui avaient trait au salut ou à la perte de son âme. Le démon lui raconte qu'il l'a suivi toute sa vie,, qu'il a guetté son âme et qu'il s'en est définitivement emparée. Elle lui appartient, le malade en est convaincu, car l'esprit lui raconte dans leurs moindres détails toutes les circonstances de sa vie. Les esprits le menacent de leur toute puissance infernale ; lorsqu'ils s'approchent, le malade en est averti par une gêne extrême de la respiration, lorsqu'ils s'éloignent, il peut respirer librement. Pendant le jour il entend à distance leur conversation mais sans les craindre, car ils n'ont aucun pouvoir sur lui. Conduit à Bicêtre, dans le service du D^" Moreau de Tours, il est soumis à un traitement tonique, travaille aux champs, se livre à tous les exercices du corps, mais on ne lui laisse pas ouvrir un livre.
Un mois après, l'état du malade est excellent. Les craintes chimériques qu'il nourrissait ont disparu, et trois mois après le début de la maladie, le jeune malade était guéri et rendu à sa famille.