‹ La folie chez les enfantsChapitre 5 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

GÉNÉRALITÉS

De même que pour bien comprendre et pouvoir remédier à l'arrêt ou au dérangement d'une machine il faut en connaître parfaitement et avant tout le fonctionnement normal, de même aussi pour bien apprécier les troubles intellectuels qui se produisent chez l'enfant faut-il en connaître le caractère psychique physiologique, caractère que nous appelerons normal, pur de toute hérédité morbide. Or, pour mener à bonne fin une pareille étude, il faut vivre avec lui, l'avoir sans cesse sous les yeux, l'étudier à tout instant dans ses moindres actions pour comprendre quelle merveilleuse aptitude il possède à recevoir l'empreinte des plus minimes impressions. Chez lui, les facultés de l'âme sont peu développées et si les objets se gravent facilement dans sa mémoire ils en sortent de même. « Les enfants, dit Labruyère, n'ont ni passé ni avenir, mais ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent. »

La curiosité, si naturelle et si caractéristique du eune âge, porte l'enfant à tout voir, à tout entendre, à palper tous les objets qu'il trouve à sa

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portée, justifiant ainsi le nom qu'on leur donne si souvent de « touche-à-tout».

Semblable à une table rase et non encore empreinte par le burin de l'artiste, sa mémoire est toujours prête à recevoir ce qu'on y imprime volontairement ou involontairement.

A mesure que l'enfant grandit, on voit paraître en lui des émotions rapides mais peu profondes, éphémères, une imagination ardente, une mémoire facile à mettre en jeu, mais peu sûre et presque stérile faute d'un principe qui sache employer convenablement les matériaux amassés par elle.

Son attention est légère et difficile à captiver : il y a de l'incertitude dans la faculté de juger qui subit tour à tour les influences les plus diverses et qui se laisse entraîner par les opinions les plus contradictoires. Il lui est impossible d'arrêter longtemps son attention sur un même sujet, de réfléchir avec calme, d'écouter dans le silence et le recueillement la voix de la conscience. II manque en un mot de la comparaison qui rapproche les idées, de la réflexion qui les mûrit, du raisonnement enfin qui décide ou prononce.

C'est dans l'enfance que prennent naissance ces préjugés et ces erreurs qu'on ne déracine presque jamais. C'est là que l'incrédulité ou la superstition posent, pour ainsi dire, leur premier jalon, et c'est alors surtout que naît ce sentiment de la cruauté, si funeste dans le cours de la vie ; et quoique dans l'enfance les impressions soient en rapport avec la mobilité d'une irritabilité très vive, il en reste toujours quelque chose pour l'avenir.

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Cet enfant qui n'a que des éclairs de discernement, des spontanéités sans racines, sans liens, est en généi-al dominé par les instincts les plus exigeants. Il est gourmand, voleur, irascible, ou pour parler plus généralement, il a des besoins sensitifs et nutritifs auxquels il n'a pas même l'idée de résister.

C'est par instinct ou par sentiment que le jeune être pense et se conduit. Ses sentiments ont le même caractère d'inconstance et de légèreté qu'on remarque dans son intellect. Une grande irritabilité dans les affections que les causes les plus insignifiantes font naître, poussant à un haut degré d'énergie des désirs A^ariables à l'infini, désirs qui disparaissent avec la même facilité pour faire place à des affections d''une nature opposée, une volonté impatiente à être obéie, versatile et capricieuse à l'excès, nul souci de l'avenir, la domination exclusive des sensations du moment, tout entier au présent, ne sentant que le plaisir ou la peine de sa situation actuelle, se réjouissant et se désespérant tour à tour et presque dans le même instant pour les motifs les plus frivoles, te' s sont les principaux traits qui caractérisent la vie de relation chez Tenfant.

Si dans la première enfance que l'on s'accorde généralement à terminer à 7 ans, la folie proprement dite est relativement assez rare et ne s'y montre guère que sous la forme d'une excitation maniaque ou d'un délire fréquent à la suite d'affections fébriles, on y voit par contre se manifester des arrêts de développement sous la forme de l'idiotie et de l'imbécillité. Dans le premier cas la

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déviation physique domine, dans le second c'est par le défaut d'aptitude intellectuelle que le sujet pèche. Dans d'autres circonstances, l'arrêt de développement s'attaque moins à l'aptitude intellectuelle qu'aux instincts qui n'arrivent pas à se spiritualiser. Le sens moral se déprave de bonne heure, et laisse voir une perversité enfantile qui, en l'absence des sentiments affectifs finit par devenir plus tard une véritable aliénation. N'ayant plus aucun contrepoids, les mauvais penchants puisent une force nouvelle dans le développement de la constitution, surtout à l'époque de la puberté qui devient une crise funeste quand elle n'est pas le signal d'une transformation salutaire. On sait combien les aversions, les haines, les jalousies, nous dirons plus, les sentiments de vengeance sont fréquents dans le jeune âge. Et que faut-il pour les fomenter ? Peu de chose : des soins, des caresses, des louanges inégalement partagées, une préférence sensible donnée à un enfant par des parents ou par des maîtres inexpérimentés, suffisent pour déterminer l'explosion de ces passions que l'on peut réellement qualifier de morbides, de cette jalousie, égoïste si l'on veut, jalousie qu'on retrouve chez les peuples non civilisés, primitifs, véritables enfants, n'ayant eux aussi que des besoins sensitifs et nutritifs, et allant plus loin, jalousie qu'on retrouve également chez les animaux.

Physiologiquement, le cerveau de l'enfant est organisé de manière à ce que le sujet ne trouve de plaisir un peu vif qu'aux impressions provenant des objets matériels : ce sont les seuls qui ébranlent son système nerveux.

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II aime à se faire obéir, à voir céder à son impulsion les choses inanimées aussi bien que les choses animées. Sans cesse il cherche à exercer ses facultés dominatrices : ce qu'il fera, par exemple, pour protéger un enfant plus faible que lui, mais qu'il tourmentera l'instant d'après. En général il préfère le mal au bien parce qu'il satisfait davantage sa vanité et qu'il y trouve plus d'émotion, car il lui en faut à tout prix. C'est pour cela qu'on le voit se complaire à briser les objets inanimés ; ily trouve en effet la double jouissance fondée sur le besoin de la satisfaction de soi-même, de voir céder une résistance et d'exciter le courroux de personnes raisonnables.

C'est d'après le même principe d'action qu'il se plaît dans la torture des animaux et, ainsi que nous le verrons plus loin, lorsque nous traiterons de l'homicide commis par les enfants, qu'il sera porté à commettre le crime le plus épouvantable qu'il soit donné à la nature humaine d'accomplir, au meurtre de son semblable.

Dans les lignes précédentes, nous avons esquissé à grands traits le caractère de l'enfant. Ajoutons encore avec Cabanis (i) que dans l'enfance il y a confusion morale dans les deux sexes. « Les petites filles participent à la pétulance des petits garçons, les petits garçons à la mobilité des petites filles. Les appétits, les idées, les passions de ces êtres naissant à la vie de l'âme, de ces êtres encore incertains que la plupart des langues confondent sous le nom commun Enfants, ont dans les deux

(i) Cabanis, Rapports du physique ei du moral de l'homme, édition Peisse. Paris, 1844.

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sexes la plus grande analogie. Ce n'est pas cependant qu'un observateur attentif ne remarque entre eux déjà de notables différences : que les traits distinctifs de la nature ne commencent à se montrer et dans les formes générales de l'organisation et dans les habitudes morales ou dans les accents naïfs des affections de cet âge... »

Dans l'étude de l'aliénation mentale chez les enfants, s'il ne faut pas oublier qu'à cet âge l'instinct l'emporte de beaucoup sur l'intellect, on ne perdra pas de vue non plus que c'est le plus ordinairement, pour ne pas dire toujours, dans les antécédents héréditaires, dans les lois immuables et fatales de la dégénérescence qu'il faut chercher le premier facteur des troubles intellectuels qu'il nous est donné d'observer chez eux.

Quelles sont donc les différentes causes qui peuvent provoquer l'explosion des affections mentales et nerveuses dans le jeune âge ?

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