CHAPITRE II
CAUSES MORALES
1° Causes Générales.
Hérédité. — La cause primordiale de l'aliénation est l'hérédité qui fixe cette maladie dans les familles et la rend transmissible de génération en génération.
Bien que dans l'état actuel de la science on ignore les conditions et les données en vertu desquelles cette transmission se produit, il n'en est pas moins patent que sous l'influence de ces prédispositions, les facultés de l'intellect, les facultés affectives présentent chez les enfants qui y sont soumis, un développement tout à fait anormal.
Les parents aliénés ou simplement bizarres, excentriques, alcooliques, portés d'instinct vers ce que les arts, les sciences ou les lettres ont de plus relevé ou bien entraînés vers les penchants vils, crapuleux, engendrent généralement des enfants prédisposés aux mêmes genres de passion. «En vertu de la loi d'hérédité mêlée ou bilatérale, dit Haeckel, tout individu organique produit par la génération sexuée, reçoit de ces deux générateurs, du père et de la mère, des caractères particuliers. » Ce fait de la transmission aux enfants de l'un et de l'autre sexe des caractères particuliers des deux parents est très important. Gœthe a exprimé ce fait en
CAUSES MORAI i;S
disant : « De mon père j'ai reçu la structure et l'allure sérieuse de la vie, de ma bonne mère une libre nature et une vive imagination.» Parmi les exemples les plus frappants de la transmission héréditaire, rappelons les faits que nous avons déjà signalés à propos des aberrations du sens génésique, de la jalousie, de l'homicide commis par les enfants... etc., « de ces familles dans lesquelles le crime se transmet de génération en génération et qui ne paraissent exister que pour prouver la vérité du vieux proverbe « bon chien chasse de race.»
« Un brigand écossais fut ainsi que sa femme et ses enfants condamné au bûcher pour avoir attiré chez eux plusieurs personnes et s'en être nourris. L'extrême jeunesse de la fille l'exempta des supplices. Mais à peine eut-elle atteint sa douzième année, que s'étant rendue coupable du même crime, elle subit comme eux la peine capitale. «Pourquoi témoignez-vous du dégoût, disait-elle ? Si on savait combien la chair humaine est bonne, chacun mangerait ses enfants (i). »
L'hérédité du vol, l'hérédité génésique, toute hérédité de faits purement moraux sont aujourd'hui de connaisssance vulgaire et il n'est personne qui n'en ait quelques exemples présents à la mémoire.
Il en est de même de l'hérédité des désordres de l'activité motrice, et pour ne citer que des faits connus, rappelons Tobservation de Lorry où l'on voit une famille entière, le père, la mère, les enfants, les filles et les garçons, malgré la différence
(i) Boétius; Hist. d'Erosse, cité par Marr, art. Antropophagie du Dict. des sciences médicales.
HÉRÉDITÉ
de leur éducation, tomber en convulsion à la moindre impulsion de la cause la plus légère (i).
Gaussail rapporte un cas non moins remarquable : « Un enfant de 16 mois, à deux reprises différentes, est atteint d'une telle crise convulsive que, craignant un accès de fièvre pernicieuse, il recourt dès le premier calme des accidents nerveux au sulfate de quinine. Tout à coup, la grandmère maternelle de l'enfant, présente avec le médecin au lit du petit malade, est à son tour saisie de convulsions violentes et caractérisées par le renversement de la tête en arrière, la raideur des extrémités, le spasme du pharynx, etc.. Cette dame, à ce qu'il apprit plus tard, était sujette à ces sortes d'attaques, et sa fille n'en avait pas été exempte (2). »
Les hallucinations, les monomanies, les manies, suivent les mêmes lois. Un seul exemple suffira pour le démontrer :
« Une lypémaniaque est conduite dans un établissement d'aliénés. Déjà fort amaigrie parla maladie,et par son refus presque continuel d'aliments^ aucune des ressources de l'art ne peut triompher de sa volonté ; la malade succombe : le grand- père de cette dame avait été fou, sa mère folle, et son fils, à peine âgé de 15 ans offrait déjà les signes de la lypémanie (3).
De nombreuses observations établissent sans conteste la transmission directe tant de la part du
(1) Lorry, Di' mclancholia et niorbis melancholicis. part.. I, cap. vu, p. 172.
(2) Gaussail, De V influence de l'hérédité^ p. 130. (■)) Caietle des lijpitaiix, oct. 1844.
CAUSES MORALES
père que de celle de la mère, ou des deux réunis, et l'expérience semble justifier cette remarque de notre savant et vénéré maître, le docteur Baillarger, que les cas les plus nombreux et les plus graves de .transmission, ont lieu par le fait de la mère. Ces faits sont d'ailleurs tellement familiers qu'il est inutile d'insister davantage. Mais faut-il admettre sans discussion l'opinion d'Haeckel lorsqu'il nous dit : « C'est de l'inégal mélange des caractères légués aux enfants par le père et la mère que résultent principalement les dissemblances entre frères et sœurs ? (i).»
Cette opinion nous semble un peu trop absolue : outre le rôle prépondérant de l'hérédité, il y a d'autres facteurs presque aussi importants et dont il faut tenir compte.
Il ne faut pas oublier que telle est l'énergie de l'impression morbidetransmise parles auteurs dans l'aliénation que l'hérédité directe peut ne pas s'arrêter à une génération mais en atteindre plusieurs. L'observation citée plus haut en est un exemple.
Mais à côté de l'hérédité directe, il y a une autre forme d'hérédité qu'on ne doit jamais négliger de rechercher : il se peut qu'en interrogeant les parents d'un enfant atteint de trouble mental ou nerveux, on ne constate aucune trace d'hérédité •chez les ascendants directs. Mais que l'on porte ses investigations plus loin, et presque toujours on trouvera qu'un des collatéraux a été frappé. Ce sera un oncle, une tante, par exemple. Il se peut encore que l'affection dont étaient atteints les as-
(i) Haeckel, Hist. de la créât, des êtres organisés d'après la loi naturelle ; p. i88, trad. par Letouraeau, Paris, 1874.
HÉRÉDITÉ
cendants reyête une forme nouvelle en passant à une autre génération. Ainsi les ascendants peuvent très bien ne pas avoir été aliénés et avoir transmis une simple prédisposition héréditaire qui s'accroît, s'accumule de génération en génération et finit par prendre la véritable forme de l'aliénation. Les enfants des phtisiques,pour prendre un exemple,ne deviennent pas fatalement phtisiques ; seulement ils ont hérité d'un système nerveux plus impressionnable, d'un appareil pulmonaire plus apte à contracter la maladie ; les causes les plus variées peuvent agir sur eux et produire des effets qu'elles ne produiraient pas chez ceux qui n'ont pas reçu le fatal héritage.
Ce n'est pas une idée nouvelle que celle de la transformation des maladies par voie d'hérédité et l'un des plus brillants professeurs de l'école de Paris, le Piorry, dans sa thèse de concours lésume en peu de mots les idées émises par ses devanciers. « On admet généralement que certaines affections dont les parents étaient atteints peuvent se transporter des pères aux enfants en prenant une forme nouvelle, en se modifiant de telle sorte qu'elles offrent chez les seconds un aspect tout différent de celui qu'elles avaient chez les premiers.»
Qu'on nous permette de citer ici une observation typique à l'appui de ce que nous avançons (i).
B... est interné dans une maison de santé à la suite d'actes de violences. Les renseignements que nous avons pu obtenir sur les antécédents héréditaires du malade sont des plus précis :
(i) Moreau de Tours, De l'homicide commis par les enfants, p. 28.
CAUSES MORALES
à f [^^ ^'^'"s à des excès de boisson et s'aban-
E GRAND-PÈRE { "^"""^ ^ P^-^^^ant
H ' f P°^r les plaisirs vénériens malgré son
S j \ âge avancé.
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13 \ ( louse.
Intelligent, sans spontanéité, sans énergie, se laissant facilement influen- GRAND-PÈRE < cer par le premier venu, et, par ses big \ I zarreries, excite l'hilarité et les lazzis
< / \ des habitants du pays.
Très obstinée, impérieuse, d'une extrême
I ^ , . ) violence. Pendant les deux dernières