EXCENTRICITÉ
constituent alors la lolie, telle qu'elle est comprise par les gens du monde. Au premier échelon nous trouvons les excentriques.
Excentricité. — Cette disposition d'esprit est trop connue assurément pour n'avoir pas été remarquée dans tous les temps, sous quelque déno-mination qu'on l'ait désignée. Conolly, entre autres, a consacré un chapitre (i) intéressant à l'excentricité qu'il dit être « un dérangement d'esprit, n'allant pas jusqu'à la folie, xvhicli do not amoiinf
10 Insanitj). » Pour nous aussi, comme pour le savant anglais, l'excentricité n'est qu'une demialiénation mentale, une folie véritable pour ainsi dire à l'état embryonnaire. Ajoutons que dans l'excentricité, la lésion mentale porte spécialement sur les facultés affectives et se traduit par des habitudes, des goûts, des penchants qui diffèrent plus ou moins des goûts, des penchants, des habitudes des autres enfants.
Les individus qui présentent ou présenteront plus tard cette variété d'affection psychique, se font remarquer de très bonne heure par leur tendance à émettre des jugements faux, des appréciations erronnées ou mensongères ; sans cesse en lutte contre Tautorité, ils ne font rien comme tout le monde :
11 faut qu'ils attirent l'attention sur eux et pour ce, tous les moyens leur sont bons. Au collège, devoirs bizarrement conçus et exécutés, surtout dans 1^ forme, car doués le plus souvent de grandes aptitudes le fonds est généralement soigné ; ré-
(i) An Inquiry concerning the indications of Insanity.
penses le plus souvent pleines d'à propos, questions étranges, espiègleries de toutes sortes, en même temps bons, serviables, constituent au moral le type de leur caractère, qui au physique ne pré- -sente pas moins d'anomalie : leur mise est extravagante, ils recherchent les vêtements à coupe -excentrique et leur goût pour les couleurs vives et éclatantes leur fait choisir les tons les plus disparates. Ces individus méritent bien et portent gaîment les sobriquets de fou, de toqué, de cerveau brûlé, d'hurluberlu... que leurs donnent leurs camarades.
Devenus grands, ces bizarreries de caractère loin •de s'amoindrir prendront une importance chaque jour plus grande : les uns appliqueront leurs facultés intellectuelles brillantes à soutenir les paradoxes les plus étranges, à bâtir des histoires invraisemblables, à se livrer à la production d'oeuvres littéraires entachées de la plus profonde irrégularité et même incohérence, et généralement écrites dans un style blessant presque toujours la morale. Les autres présenteront les plus grandes anomalies de la sensibilité : ils pleureront, riront sans motif, se prendront d'amitié ou de haine pour la même personne dans la même heure, mais rien cependant dans leur conduite générale n'autorisera à les faire renfermer comme malades. Leurs réponses justes et souvent empreintes du plus grand b)on sens, justifieront aux yeux du public leurs actions les plus étranges.
Les excentriques sont donc bien des aliénés d.'une espèce à part qui ont le privilège de ne pas se faire renfermer.
ABERRATIONS
Aberrations. — Une des conséquences naturelles qui découle immédiatement de l'étude que nous avons faite de cet état bizarre {état mixte) trouve une preuve encore plus énergique dans l'existence de ces phénomènes que nous désignons sous le nom générique aberrations. Les malheureux qui sont en proie à ce genre de délire, sont bien ceux qui côtoient sans cesse les frontières de la folie : parfois, ainsi que nous le verrons, ils les franchissent à leur insu, malgré eux, succombant à une impulsion fatale, irrésistible, car ainsi que le dit Montaigne, « il n'y a qu'un demi-tour de cheville à passer de l'un à l'autre... »
Etudiées à un point de vue psychique général, les aberrations reconnaissent des causes prédisposantes et des causes occasionnelles.
1° Aberrations du sentiment : Schnepf (i) les fait dériver d'un défaut, d'un vice d'éducation quelles que soient les causes qui y prédisposent. Cette opinion, suivant une remarque de Le Paulmier (2), n'est pas seulement trop exclusive : la contre-proposition serait peut-être plus juste; sans contredit, l'abandon, les mauvais exemples, les conseils pernicieux, les honteuses habitudes, les maximes dangereuses, peuvent engendrer des débauchés, des bandits, des scélérats ; mais il y a loin de ces natures souvent mâles et énergiques, marchant ferme dans leur voie, à de pauvres êtres débiles, victimes d'impulsions automatiques que ne sauraient prévoir
(1) Schnepf, Aberrations du sentiment, Thèse, Paris, 1855.
(2) Le Paulmier, Affections mentales che:^ les enfants et en particulier de la manie, Thèse, Paris, 1856.
un discernement incertain, ni réprimer une volonté chancelante. Aux manifestations incohérentes des uns, s'oppose le contraste des actes des autres, généralement enchaînés, uniformes. D'ailleurs l'éducation, si excellente qu'elle soit ne prévient pas toujours l'égarement. Dans la vie ordinaire, alors que les individus sont soumis aux mêmes enseignements, quelle différence de résultats ' L'un est doux, bon, affectueux ; l'autre violent, méchant, haineux. Celui-ci prévenant, ouvert; celui-là sombre, hargneux, menteur. Par contre, il en est qui échappent à la contagion des milieux les plus terribles, les plus détestables. 'N'y a-t-il pas là une prédestination évidente ? Certes, et l'obser^'-ation le démontre, lane éducation vicieuse peut seconder les mauvaises dispositions mais elle ne les crée pas. Celles-ci ont notoirement leur source dans des conditions organiques préexistantes à la naissance, coïncidant à la vie intra-utérine ou survenues ultérieurement : nous avons nommé l'hérédité.
L'intimidation dès le plus jeune âge, l'onanisme par l'épuisement nerveux et la dépression morale qu'il occasionne, conduisent fréquemment les enfants à une irritabilité sombre, à des penchants haineux et sinistres, ainsi que le démontreront nos observations.
Les enfants qui sont atteints de cette affection, présentent des caractères distinctifs très nettement accusés : on observe chez eux une tendance marquée pour l'injustice et pour le mal en lui-même, et en exceptant Tamour de soi et le besoin de dormir, tous les autres sentiments font généralement défaut. C'est ainsi que, chez les petites filles sur-
abi;rrations
tout, on trouve le désir de plaire, l'amour des louanges qui les porte à la coquetterie, à toutes les extravagances possibles pour arriver à ce résultat qui semble être le but unique de leur existence. Mais il faut remarquer que d'autres symptômes non moins typiques font en quelque sorte partie ■du caractère maladif : parmi eux, la dissimulation, l'hypocrisie, la ruse, le mensonge en sont les plus saillants.
Quoique ces aberrations soient plus fréquentes chez les petites filles, on en trouve cependant de trop nombreux exemples chez les petits garçons.
Delasiauve, dans son service à Bicêtre, et tous ceux qui se sont occupés des enfants, ont souvent eu l'occasion d'observer des cas semblables. Les phénomènes'sont du même ordre tout en revêtant ■cependant une énergie plus considérable.
Aberrations du sens gcne'siqne. — L'étude de cette aliénation que nous avons considérée comme une manifestation de Ve'tat mixte^ a fait de notre part le sujet d'un travail spécial (i). Nous n'y reviendrons donc que dans une juste mesure, nous bornant à ce qui a trait aux enfants.
Quelle est donc la pathogénie de cette affection.? Ex nihilo nihil fit, disions-nous : toute affection se rapporte à une cause qui^ tout en pouvant tenir à une influence 'étrangère, trouve le plus souvent, malgré une opinion encore très répandue de nos jours, son origine dans l'économie vivante ellemême. L'effet^ pour se produire n'attend donc
(i) P. Moreau de Tours. Aberrations du sens gènèsique, . .1'' édit., I vol. in-8'', Paris, 1887.
qu'une provocation, qu'une impression venue dir dehors. Sans rejeter absolument la division des causes, en causes subjectives et en causes objectives, on ne devra cependant l'admettre qu'avec réserve. Pour nous, Vorganisine, le terrain, si l'on veut (physique ou moral) est tout. Les causes déterminant Texplosion ne sont qu''accessoires : en effet, avant de tomber malade, cet organisme n'avait-il pas déjà son historique propre ? Ne tenait-il pas par l'hérédité à d'autres organismes antérieurs dont il avait reçu l'empreinte congénitale ? Ne s'était-iL pas développé dans certains milieux auxquels il s'était fatalement adapté ?
Chez l'individu ainsi disposé, la cause la plus futile, la plus insignifiante, du moins en apparence, suffira pour produire l'étincelle qui doit amener la catastrophe.
Il ne faudrait pas cependant inférer de ce qui précède la négation absolue des causes provocatrices, des causes déterminantes, des causes objectives, en un mot; loin de nous cette pensée : mais^ il faut les ramener à leur juste valeur ; elles existent : elles ont une action irrécusable, et ce qui n'est un doute pour personne, elles n'agissent pas indistinctement sur tous les individus. Il leur faut un terrain spécial, un terrain préparé. Or le terrain pouvant être préparé par des causes innombrables, variant pour ainsi dire à chaque sujet, nous n'avons pas à revenir ici sur l'étude des causes particulières propres à amener les aberrations du sens génital. L'énoncé des causes générales que nous avons indiquées au commencement de cet ouvrage suffît 'amplement. Nous ferons seulement remarquer que
ABERRATIONS
les changements organiques qui coïncident avec chaque période de l'âge constituent une sorte d'état morbide et [pourtant habituel. C'est surtout dans l'enfance, et principalement à l'époque de la puberté que l'action se fait le plus sentir. A cette époque, de nombreux phénomènes physiques s'observent du côté des organes génitaux. Nous n'avons pas à nous en occuper ici. Mais ce qu'il nous faut noter, c'est l'état des fonctions psychiques.
Pour l'homme comme pour la femme, des idées nouvelles naissent, à mesure que des organes nouveaux se développent, que des fonctions nouvelles -apparaissent. Les songes précèdent toujours la réalité ; les rêves voluptueux sont fréquents, longtemps avant qu'un rapprochement sexuel se soit opéré : pour la femme c'est l'époque d'une tristesse naturelle, d'un besoin de solitude, de douces illusions qui font place souvent à une triste réalité.
Le jeune homme recherche la société des femmes : il les désire, les cherche, les poursuit de ses regards, il les embrasse à travers l'espace, aspire leur parfum et frissonne au moindre contact.
Tousses sens^ dirigés vers l'amour, lui procurent de nombreuses jouissances qu'il ne cherche ni à •diminuer ni à dissimuler.
Profondément ébranlé, le système nerveux subit des modifications considérables qui chez quelques individus deviennent le point de départ de troubles graves, surtout si l'hérédité, si certaines habitudes vicieuses en favorisent le développement.
La folie de puberté sur laquelle nous n'avons pas à insister, se caractérise par des alternatives de dépression et d'excitation, delà loquacité, un grand
FORMES PUREMENT PSYCHIQjUES
besoin de mouvements, une grande opinion de soimême... etc. et se complique souvent de chorée ou de catalepsie. Le pronostic en est généralement favorable, à moins que certaines complications^ dont la plus redoutable est l'onanisme, ne viennent entraver les chances de guérison.
Parmi les victimes des aberrations nous trouvons tout d'abord les individus que nous avons étudiés dans le chapitre précédent, ces individus dont l'état constitue un véritable trait d'union entre la folie et la raison.
Ces êtres sont de véritables fléaux pour tout ce qui les entoure. Dans les classes élevées^ ce sont eux qu'on envoie au-delà des mers à bord des bâtiments comme mousses ; dans les classes pauvres^ abandonnés à eux-mêmes, ils deviennent les habitués des cours d'assises et des prisons.
Masturbation. — Bien que la masturbation ne soit souvent que le résultat d'un état congénital particulier, (idiotie, imbécillité), ou que le prélude d'une affection mentale définie, liée aux phénomènes physiologiques de la puberté, elle n'en constitue pas moins parfois une entité morbide ayant ses caractères propres et frappant également les deux sexes.
Charles Mauriac a exposé les troubles physiques qtii sont la conséquence fatale d'une masturbation effrénée (i). Les vertiges, éblouissements, insomnies^ rêves pénibles ou voluptueux, réveil en sursaut, palpitations, bourdonnements dans les oreilles, affaiblissement de la vue, perte de l'appétit, douleurs dorsales, relâchement musculaire... etc. constituent
i^i) Nouveau Dictionnaire de Médecine, art. Onanisme.
ABERRATIONS
les principaux traits de cette dégradation physique.
Le moral n'est pas moins profondément atteint : les signes que présente Tindividu suffisent souvent pour qu'on puisse après un court examen stigmatiser le genre de délire.
Tout d'abord, il y a affaiblissement marqué de la mémoire, non à la manière de la démence qui se souvient encore des faits éloignés tout en ne pouvant se rappeler ceux qui se sont passés récemment, mais un affaiblissement complet, général, aussi bien du passé que du présent. La timidité est excessive, la défiance de soi-même est poussée à un degré extraordinaire. Le malade craint, sans chercher à se rendre compte du pourquoi, instinctivement, pour ainsi dire, qu'on veuille lui faire du mal, l'empoisonner, le torturer, ou bien au contraire, il est content de tout ce qu'il lait, il est fier, il n'y a que lui qui fait bien, il présente une sorte de vanité dont rien ne peut le faire revenir. Bientôt des conceptions délirantes s'emparent de son esprit : ce sont le plus ordinairement des craintes de nature religieuse. lia offensé la divinité, il ne peut plus gagner le ciel, il est coupable de toutes sortes de crimes plus épouvantables les uns que les autres, qui font de lui l'égal des plus grands criminels... 11 a une terreur profonde du suicide, terreur si grande qu'on la voit parfois dégénérer en une véritable impulsion suicide ou même homicide. Enfin, symptôme pathognomonique, le masturbateur présente une aversion des plus prononcées pour l'autre sexe (i), dont la vue suffit parfois (i) L'exception confirme la règle : nous avons connu à la
2l6 FORMES PUREMENT PSYCHIQUES
à provoquer de véritables accès convulsifs. Est-il besoin d'ajouter que la stupeur, la démence, sont le plus souvent le résultat inévitable de cette triste attection ?
L''onanisme peut encore avoir des conséquences plus graves, plus effrayantes : il peut amener et amène l'enfant à une irritabilité sombre, à des penchants haineux et sinistres. Rien de plus saisissant que cette observation de Parent Duchatelet, reproduite depuis par tous les auteurs :
Il s'agit d'une petite fille de 8 ans qui, avec un sang-froid infernal, avoue la pensée qu'elle a de tuer sa mère, sa grandmère et son père. Deux mobiles semblaient la diriger ; celui d'avoir leurs hardes et d'un autre côté celui de vivre en liberté pour aller s'amuser avec les petits garçons et les hommes.
Elle était morose, pâle, ne parlait guère et répondait seulement et le plus brièvement possible aux questions qu'on lui adressait, en faisant rarement elle-même. Cette idée fixe que rien ne pouvait dompter avait pour origine des excitations vénériennes invétérées. Elevée à la campagne, chez sa grandmère, elle se livrait déjà à ses penchants. Grâce au grand air et à l'exercice, sa santé n'en avait pas souffert. De retour à la ville, chez ses parents, on la vit promptenient devenir pâle et triste : longtemps on ignora la cause de ce dépérissement, puis on finit par découvrir ses habitudes onaniques qu'elle confessa publiquement en regrettant de ne pouvoir y substituer le commerce des petits garçons.
Cette forme d'aliénation est curable quand l'esprit conserve encore la puissance de contrôle sur lui-même. Dans le cas contraire, le sujet présente peu de chances de guérison et l'état mental s'ag-
. .Salpêtrière une jeune fille, onaniste enragée qui présentait des penchants érotiques très marqués, provoquait les gens qui l'entouraient, se livrant même à une véritable prostitution qui fut du reste la cause de son internement à l'hospice.
ABERRATIONS
grave chaque jour avec la persistance des habitudes solitaires que, malgré la surveillance la plus grande, ces malades parviennent encore à satisfaire.
Erotomanie. — Le délire érotique n'épargne personne : il frappe également l'enfant et le vieillard.
Dans cette affection, l'imagination joue un grand rôle : la variété du sentiment de la personnalité fausse les expressions habituelles et c'est à ces sentiments que se rapportent tous les soins de coquetterie, toutes les attitudes des malades atteints de ce délire. L'expression du visage, les gestes sont empreints d'une certaine langueur amoureuse, mais, trait dominant sur lequel on ne saurait trop insister, Vér otomanie exduHout seniiment charnel : les individus qui en sont frappés sont ordinairement chastes et pudiques. (Nous disons ordinairement, car par une complication fréquente, la nymphomanie, le satyriasis, peuvent venir donner à l'érotomanie un aspect nouveau).
Chez les enfants, les petites filles ont une prédisposition plus grande à ce genre de délire : le tempérament éminemment nerveux du jeune âge est facilement ébranlé par une vie inoccupée, molle, par l'attrait du plaisir, par un entourage qui ne sait pas toujours résister aux volontés les plus insensées. Sous l'influence d'une érotomanie passagère, des écoliers ou des petites pensionnaires, s'imaginant qu'on les a regardés, qu'on les aime, se renferment pour écrire d'interminables épîtres, emploient l'argent qu'on leur donnepour leurs menusplaisirs à l'achat de bouquets... Rien ne les rebute. Le silence opposé à leurs envois est logiquement expliqué par eux : On a peur de se compromettre
en leur répondant, c'est une mesure de prudence... etc. Qui de nous ne se rappelle avoir connu des camarades de collège atteints de ce travers, écr;re lettres sur lettres à des actrices, à des lemmes à la mode, à des cousines surtout, ne parler que d'elles, n'agir que pour elles, en un mot se conduire en véritables fous ?
La plupart du temps, ce délire dure peu : l'insouciance, le plus bel ornement de la jeunesse, a bien vite raison de toutes ces billevesées. Cependant quelques individus d'une nature à part, plus ou moins prédisposés aux vésanies par leurs antécédents, prennent la chose plus au sérieux et tombent dans cette langueur physique et morale qui constitue une véritable Cachexie amoureuse. C'est alors qu'ils répondent au portrait saisissant qu'en a tracé Esquirol :
« Les yeux sont vifs, animés, le regard passionné, les propos tendres, les actions expansives, mais les érotomanes ne sortent jamais des bornes de la décence. Ils s'oublient en quelque sorte eux-mênjes : ils vouent à l'objet de leur amour un culte pur et secret, se rendent esclaves, exécutent ses ordres avec une fidélité souvent puérile, obéissant aux caprices qu'ils lui prêtent : ils sont en extase, en contemplation dev3nt ses perfections souvent imaginaires, désespérés par l'absence. Le regard de ces malades est abattu, leur teint devient pâle, leurs traits s'altèrent, le sommeil et l'appétit disparaissent, ces malheureux sont inquiets, rêveurs, désespérés, agités, irritables, colères... etc. Le retour de l'objet aimé les rend ivres de joie, le bonheur dont ils jouissent éclate dans toute leur personne, et
ABERRATIONS
se répand sur tout ce qui les entoure. Leur activité musculaire augmentée a quelque chose de convulsif. Ces malades sont ordinairement d'une loquacité intarrissable, parlant toujours de leur amour ;. pendant leur sommeil, ils ont des rêves qui ont enfanté les incubes et les succubes.
« Comme tous les monomaniaques, les érotomanes sont nuit et jour poursuivis par les mêmes idées, par les mêmes affections, qui sont d'autant plus désordonnées qu'elles sont concentrées oa exaspérées par la contrariété ; la crainte, l'espoir, la jalousie, la joie, la fureur, semblent concourir toutes à la fois ou tour à tour pour rendre plus cruel le tourment de ces infortunés. Ils négligent, ils abandonnent, puis ils fuient leurs parents et leurs amis ; ils dédaignent la fortune, méprisent les convenances sociales, ils sont capables des actions les plus extraordinaires, les plus difficiles, les plus pénibles, les plus bizarres. »
Ainsi qu'on a pu le voir par ce qui précède, les caractères de l'érotomanie sont précis et faciles à distinguer, même dans le jeune âge.
CetLe affection n'a pas non plus toute la gravité,, toute l'importance qu'on serait tenté de lui donner. Le plus souvent elle n'est que passagère, normale même, pourrait-on dire, dans les lois physiologiques.
Nymphomanie, — Mais il n'en est pas de même de la nymphomanie, névrose exclusivement propre au sexe féminin : une exaltation morbide des organes de la génération, des désirs vénériens d'une violence telle qu'ils engendrent un trouble mental pouvant parcourir toutes les phases qui séparent
la simple aberration d'esprit du délire le plus furieux^ en constituent les caractères pathognomoniques.
Contrairement à ce qui s'observe dans l'érotomanie, le mal prend naissance dans les organes de la génération et ce n'est que tardivement que l'irritation agit sur le cerveau.
Sans vouloir revenir sur les causes générales, ■disons que dans les faits qui concernent les très jeunes enfants comme on ne peut, sauf de très rares exceptions, invoquer l'action de l'utérus, on ne doit rechercher Faction de cette névrose que dans l'hérédité et dans l'exaltation singulière de la sensibilité générale.
Une petite fille n'ayant pas encore 3 ans, couchée sur le carreau ou s'appuyant avec force contre un meuble, agitait son corps avec une violence singulière. Les parents ne virent d'abord dans cette action qu'un jeu ; mais bientôt reconnaissant avec douleur qu'elle dépendait d'une sorte de libertinage, ils s'occupèrent avec soin de corriger une aussi fâcheuse habitude, recourant tantôt aux caresses et aux prières, tantôt aux menaces et à la honte, enfin aux corrections : ils ne parurent aucunement réussir.
L'enfant grandit et le mal s'accrut au point qu'à table, en société, à l'église, à la vue d'un objet agréable, elle s'abandonnait par tous les moyens possibles à ses manœuvres qui étaient suivies d'une éjaculation considérable. Qnand on l'interrogeait sur l'époque où devait arriver son paroxj'sme, elle se taisait ou avouait éprouver un plaisir extrême. Au moment <ie ses crises elle semblait avoir perdu presqu'entièrement la vue et l'ouïe : par suite des menaces et des réprimandes de ses parents, elle s'abstenait en leur présence de se livrer à son funeste penchant : mais du reste, elle recherchait la solitude pour le satisfaire et souvent on la trouva exténuée et assoupie.
Rien ne pouvant arrêter cet excès de lascivité, on appela
ABERRATIONS
un médecin dont les conseils furent infructueux. Alors les parents songèrent à la marier et firent choix d'un homme très robuste. Elle devint grosse et fut dès lors exempte de sa maladie, mais elle sortait toujours des assauts amoureux les plus réitérés, fatiguée mais non rassasiée.
Enfin l'accouchement ayant été très difficile elle succomba pendant le travail. L'époque de sa plus grande salacité s'étendait du commencement à la fin du printemps, et pendant toute cette période, la malade répandait une odeur de bouc. Cette lubricité était en quelque sorte héréditaire. [Ephémirides des curieux de la nature).
A un âge plus avancé, à l'époque de la puberté, le tableau de la nymphomanie revêt un caractère tout à fait caractéristique. L'intellect et par suite la volonté sont obsédés, parfois même subjugués et aliénés.
Dans la première phase de la maladie, la jeune fille encore maîtresse d'elle-même, comprime les élans, asservit la violence du penchant qui la domine, et rien jusqu'alors ne fait soupçonner le besoin impérieux qui la maîtrise. Mais peu à peu, son inquiétude ou son agitation la rend l'objet d'une attention particulière de son entourage. On aperçoit du changement à son caractère : elle était gaie, franche, expansive, elle devient triste, dissimulée, taciturne. Dans d'autres circonstances, la simplicité de ses manières fait place aux prétentions et aux manèges de la coquetterie. Devant les hommes, sa respiration devient plus fréquente, le pouls prend plus de force et de vivacité et l'expression de sa physionomie, sa démarche, ses poses, son langage même, trahissent enfin tous les feux dont elle est dévorée.
Dans un deuxième degré, les symptômes sont
tien plus prononcés. « Dans cette période, dit Louyer-Villermay, souvent la femme n'éprouve plus de combats intérieurs. Dégagée de tout frein, elle se livre sans réserve à toute l'impétuosité de ses sens, à toute la fougue de son tempérament, au ■délire de son imagination. Elle se plaît dans les idées les plus lascives, les entretiens les plus voluptueux, les lectures les plus obscènes. Les désirs sont pleins d'ardeur et de lascivité, voluptates semper anhelant. Tout ce qui ne flatte pas sa fatale inclination, sa passion dominante, tout ce qui ne se rattache pas aux jouissances vénériennes l'ennuie, la fatigue et l'irrite. Si l'entretien tarit sur de tels objets, elle l'y ramène effrontément, ou quand la -conversation ne roule sur des questions d'un intérêt général, elle n'y prend aucune part et se retire pour cacher la turpitude de ses pensées et de ses -actions. A la vue d'un homme, tout son être s'agite ; la sensibilité s'exalte, son ' imagination se monte, sa physionomie s'anime, la rougeur couvre ses joues, ses yeux sont étincelants, un feu dévorant est près d'éclater. Sa poitrine est agitée, sa respiration précipitée et tumultueuse ; souvent alors il se manifeste des palpitations violentes, une accélération, un trouble général de la circulation. Les expressions les plus passionnées sont sur ses lèvres; elle prodigue les soupirs, les avances, les regards les plus tendres, enfin les attitudes les plus voluptueuses pour engager celui qui est Tobjet de ses •désirs à satisfaire sa lubricité,
Ce n'est plus une ardeur en ses veines cachée. C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
A ce degré, il y a perversion des facultés mo-
ABERRATIONS
raies et légère aliénation dans les idées. L'imagination est de plus en plus asservie, la mémoire et le jugement sont intacts.
Arrivée à sa troisième période, cette maladie présente le tableau le plus déplorable, le plus navrant : le délire s'empare de la malheureuse et suivant l'expression de Cabanis, « la nymphomanie transforme la fille la plus timide en une bacchante et la pudeur la plus délicate en une audace furieuse dont rien n'approche, même pas l'effronterie de la prostitution. » La constitution physique ne résiste pas à la surexcitation nerveuse générale,, la fièvre, le marasme le plus profond viennent achever de ruiner l'organisme ébranlé.
Cette affection, lorsqu'elle n'est pas terminée par la mort, peut passer à l'état chronique et présente alors des exacerbations périodiques dont les paroxysmes ne cessent que pour faire place à une prostration absolue.
Bonnet cite l'observation d'une jeune fille à peine nubile, douée d'une rare beauté, appartenant à une famille placée dans un rang élevé. S'étant éprise d'un jeune homme de basse extraction et ses parents s'opposant à cette union elle perd le sommeil. Un peu plus tard, tous les signes de la nymphomanie se déclarent. Les propos et les chants sont cyniques, les gestes dégoûtants et lascifs ; les efforts que. l'on fait pour la contenir excitent un redoublement d'exaltation. A chaque instant elle cherche à s'échapper toute nue ; les efforts de plusieurs hommes vigoureux, les liens dont on fait usage pour la dompter, l'empêcher de se précipiter sur les individus de l'autre sexe qu'elle provoque à l'acte vénérien, parviennent à grand peine à la tenir fixée sur son lit: les nuits se passent dans l'insomnie, sa figure est brûlante et colorée, son œil ardent, sa parole érotique son souffle fétide, sa langue sèche, son pouls accéléré, son corps altéré par la fatigue... La mort au bout de peu de temps, termina cette scène désolante.
« Il est vrai, ajoute Bonnet en forme de conclusion, qu'elle avait été saignée trente fois en dix jours ! »
Satyriasis. — Le satyriasis qui est l'apanage du sexe masculin, reconnaît les mêmes causes que la nymphomanie. Comme elle, il se présente avec une foule de nuances qui en rendent parfois l'étude difficile.
De la simple surexcitation des organes génitaux la maladie peut s'élever au délire le plus complet, avec cet entraînement irrésistible qui domine la volonté, détruit presque toutes les autres facultés.
Les faits de satyriasis dans le bas âge, quoique assez rares, existent néanmoins. Gall, entre autres, en rapporte deux exemples :
« A Paris, dit Gall, j'ai vu le garçon d'un mulâtre âgé de moins de 3 ans, se jeter non seulement sur des petites filles mais sur des femmes et les sommer avec audace et avec opiniâtreté de satisfaire ses désirs. Il ressentait dans les parties sexuelles qui n'étaient point développées mais qui présentaient des dimensions proportionnées à son âge, des érections plus que momentanées. Comme il était entouré de filles qui se prêtaient à satisfaire ses désirs, comme à un jeu piquant pour elles par sa singularité, il mourut de consomption avant d'avoir atteint la fin de sa quatrième année. Son cervelet était extraordinairement développé, le reste de sa tète avait les dimensions ordinaires à son âge ». {G2\\, fonctions du cerveau).
Un autre enfant de 10 ans, dans les mêmes conditions physiques que le précédent,fut détenu dans une maison de correction pour avoir violé une jeune fille.
Enfin,pour terminer,rappelons combien est grand et poussé souvent à l'extrêiiie l'appétit génésique chez les faibles d'esprit, les idiots, les crétins etc. On sait, que chez ces individus, les organes de la génération atteignent fréquemment un volume
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disproportionné à leur taille. La salacité est, on le sait, l'apanage de ces disgraciés de la nature : très portés à se livrer à des penchants solitaires et repoussés le plus souvent des personnes du même âge qu'eux,ils choisissent par faiblesse et par timidité, de jeunes enfants ou des vieillards incapables de comprendre l'acte dont ils sont victimes ou de résister à la brutalité de leurs agresseurs.
Fréquemment ces individus se rendent coupables de viols et autres attentats à la pudeur, et il n'est pas d'années où la jutice n'ait à statuer sur de pareils crimes. Chez eux, le viol se commet généralement à l'âge oii les organes génitaux sont dans toute leur puissance. La nature demande à être satisfaite. Sans calculer le résultat, sans chercher même à se cacher, une femme, un enfant se présentent à leurs regards, ils se jettent dessus et assouvissent brutalement leur appétit.
Le viol,àQ nos jours, infeste toutes les classes de la société : n'ayant pas à traiter ici de ce crime au point de vue matériel, physique, mais voulant simplement étudier le moral de ceux qui le commettent, nous renvoyons pour la première partie, aux auteurs qui se sont occupés de cette importante question et en particulier au très remarquable travail de notre savant et regretté maître, le professeur Tardieu (i).
L'histoire du viol, de cet état monstrueux qui se rencontre à tous les degrés du corps social, se lie à la psychologie de l'homme qui ne relève que de
(i) Ambroise Tardieu. Etude médico-légale sur les attentats aux mœurs, 79 édition, Paris, 1878. J. B. Baillière édit.
P. MoREAU de Tours. Folie. 15
son instinct, qui n'obéit qu'au sentiment d'une intelligence pervertie, qui le plus souvent subit la loi fatale de l'hérédité, ainsi que le prouve l'exemple suivant :
Un malheureux père, A. de M... a eu la douleur de voir son fils aîné, à peine âgé de i6 ans, violer sa cousine et la tuer après lui avoir fait subir des traitements atroces. Dernièrement, son second fils tentait aussi de violer une petite fille, et la pauvre enfant ne dut son salut qu'à l'arrivée subite de plusieurs personnes accourues à ses cris. Ces deux jeunes gens ont rendu compte de leur conduite : mais la peine prononcée dans les deux cas a été atténuée parce que l'instruction a prouvé que ces deux enfants subissaient l'influence d'une folie héréditaire (i).
Mais à côté de ces viols commis par des êtres dont l'état mental ne fait un doute pour personne, il est d'autres individus qui jusque-là n'ayant donné aucun signe d'aliénation, pris d'une rage subite, se ruent comme en proie à une véritable manie instinctive sur une malheureuse enfant, puis l'acte commis une détente se produit et l'infamie de leur action leur apparaît dans toute son horreur. Quel est le phénomène psychologique qui se passe alors chez eux ? quelle en est la nature ? on n^'en sait rien : on le constate, voilà tout.
R... condamné pour viol est sans portée intellectuelle. La manie solitaire a flétri sa jeunesse et retardé son développement. Il n'avait pas 15 ans qu'il avait épuisé sa vie avec une de ses parentes.
Forcé de travailler pour vivre, il entra en service chez un fermier aisé. C'est là que, travaillant aux champs, il vit venir la petite fille du maître lui apporter son dîner. Cette vue alluma soudain ses désirs. Il se sentit, dit-il, l'enfer dans la
(i) Le Droit, luUetin des tribunaux. io« année, n" 99, p.
PASSIONS
tête : un poids de loo livres de plomb à la nuque. Il courut sur l'enfant et assouvit sans peine sa brutalité (i).
Ce qui est plus triste encore, c'est de voir que les liens du sang, loin d'opposer une barrière à ces coupables, à ces maladifs entraînements, ne servent que trop souvent à les favoriser. Nous n'avons pas à y revenir ici (2), cette question ayant été longuement traitée dans un de nos ouvrages.
Passions. — Nous avons déjà fait pressentir que sous l'influence des prédispositions névropathiques, les facultés affectives se montrent précoces chez ces individus, comme chez d'autres les facultés intellectuelles. Par le seul fait de l'inégalité du développement de la partie intellectuelle et de la partie sentimentale de l'être, chez l'enfant, les passions acquièrent parfois une prépondérance, une puissance d'entraînement qu'on observe encore chez le vieillard, mais rarement dans l'âge adulte. Tous deux obéissent à la même influence.
Lorsque nous nous laissons entraîner à l'impulsion soudaine d'une passion, nous tombons sous l'empire de l'instinct. Notre acte est sans doute intelligent, car il suppose des notions précises et du jugement; mais notre intelligence agit en quelque sorte spontanément ; elle est mise au service de l'impulsion fatale et voilà pourquoi dans le premier mouvement de la passion, résultat de l'action puissante de l'organisme, on considère
(i) Lauvergne. Les forçats considérés sous le rapport physiologique, moral et intellectuel, observés au hagne de Toulon, Paris, 1841.
(aj Moreau de Tours. Aberrations du sens génésique.
l'homme comme perdant sa liberté. L'enfant n'agit pas autrement. Ce sont des passions qui le poussent, non des déterminations raisonnées qui le conduisent : il est intelligent dans ses actes, mais ces actes, c'est l'instinct et non Pintelligence qui les lui dicte.
Les' passions sont nombreuses et fréquentes dans le jeune âge, c'est là un fait d'observation vulgaire, et ce serait se tromper étrangement que d'imaginer que les enfants n'ont pas de passions ; en tenant ce langage, on confond les objets sur lesquels agissent les penchants primitifs à différents âges avec les penchants eux-mêmes, et l'on confond encore l'existence de ces penchants avec leurs manifestations. « Les passions, dit Gall, ne sontpas toujours en mouvement chez les adultes: peut-on dire pour cela que les dispositions primitives des passions leur manquent ?... Les enfants, il est vrai, n'ont pas l'idée d'enlever par avidité le bien des pupilles : ils n'ont pas le désir des conquêtes, mais ils se trompent les uns les autres pour des nids d'oiseaux, ils se battent pour des jouets, ils sont fiers d'avoir la première place à l'école, et le chagrin de perdre un oiseau qui vient de leur échapper afflige autant un petit garçon que pourra un jour l'affliger la perte d'un cheval. »
Amour. — « L'enfant, dit Descuret, tout aussi bien que l'homme a besoin d'un être qu'il puisse aimer et parfois dominer. Cela commence à expliquer l'attachement si souvent passionné des petites filles pour leur poupée. Le plaisir qu'elles éprouvent à l'habiller, à la réchauffer, à l'endormir, à la bien dorloter : cela explique encore leur air d'im-
PASSIONS
portance quand elles la grondent ou lui infligent une punition plus ou moins sévère. Si, trompée par la ressemblance humaine, Tenfant de 5 ou 6 ans est convaincue que sa poupée dort réellement, elle ne tarde pas à s'apercevoir que ce jouet ne mange pas, qu'il ne respire pas, qu'il ne sent pas, en un mot qu'il ne vit pas. Et pourtant douce illusion du sentiment et de l'imagination qui se réveillent ! la petite fille anime à chaque instant cette figure impassible : la supposant susceptible de tristesse et de joie, elle compatit à ses chagrins, elle est heureuse du bonheur qu''elle lui donne. La raison est-elle venue lui démontrer son erreur, elle aime à persister dans une croyance si bien d'accord avec l'instinct mimique qui la portait à prodiguer les soins de la maternité.
Ainsi le besoin d'aimer et le penchant à la domination joints à la croyance plus ou moins forte que les poupées sont des êtres animés, telles sont les principales causes de l'affection que les petites filles particulièrement vouent au jouet préféré qu'elles appellent leur fille. »
La passion de l'amour peut avoir des visées plus élevées et s'adresser à d'autre objet que des êtres inanimés.
Byron à l'âge de 8 ans, devint passionnément amoureux d'une petite fille, Marie Duff, et quand, huit ans plus tard, il apprit son mariage avec un autre, il tomba, dit-il, presque en convulsions.
« Je fus près d'en étouffer... je n'avais certainement aucune idée des sexes, même plusieurs années après, et cependant mes chagrins, mon amour pour cette petite fille, étaient si violents, que je doute quelquefois que j'aie véritablement aimé depuis... » « que son image m'est restée charmante dans la tête ! ses che-
FORMES PUREMENT PSYCHIQjQES
veux châtains, ses yeux d'un brun clair et doux ; jusqu'à soa costume ! je serais tout à fait malheureux de la voir à présent ».
A douze ans, il devint amoureux de sa cousine Marguerite Parker, qui avait treize ans. « Ma passion eut pour moi ses effets ordinaires. Je ne pouvais dormir, je ne pouvais manger ou prendre du repos, et quoique j'eusse lieu de croire qu'elle m'aimait, l'unique emploi de ma vie était de penser au temps qui devait s'écouler avant que nous puissions nous revoir. C'était habituellement douze heures de séparation... Mais j'étais fou alors et ne suis pas beaucoup plus sage aujourd'hui .»
A neuf ans, le poète Alfieri devint amoureux de très jeunes carmes novices qu'il voyait dans une église (i).
Dante fut amoureux à neuf ans, Canova à cinq ans. Jean-Jacques Rousseau a sa première passion à onze ans. « En voyant Mi'e Goton, écrit-il, je ne voyais plus rien, tous mes sens étaient bouleversés... Devant elle, j'étais aussi tremblant qu'agité. Si M"e Goton m'eut ordonné de me jeter dans les flammes, je crois qu'à l'instant j'aurais obéi... »
Quelques années plus tard, il décrit ainsi les premières atteintes de l'amour sexuel sans objet : «J'étais inquiet, distrait, rêveur; je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je n'avais pas Vidée et dont je sentais pourtant la privation. C'est une plénitude de vie, à la fois tourmentante et délicieuse, qui dans l'ivresse du désir donne un avant-goût de la jouissance. xMon sang allumé remplissait incessamment mon cerveau, de filles, de femmes fa)... »
Jalousie. — Heureux ou malheureux l'amour se complique plus ou moins de jalousie.
(1) Mémoires de V. Alfieri.
(2) J. J. Rousseau. Confessio?is.
PASSIONS 231
Cette passion paraît être une des premières qui se développent dans le jeune âge.
Vers la fin de la première année, alors que les impressions du jeune être sont aussi rapides que tumultueuses, alors qu'il commence réellement à naître à la vie intellectuelle, un observateur attentif pourra reconnaître en lui le germe, et plus fréquemment qu'on ne le pense, l'existence de véritables passions. C'est ordinairement le besoin d'alimentation qui excite en lui les premiers accès de jalousie. C'est surtout quand sa nourrice lui retire le sein pour le donner à un autre enfant qu'on voit ses traits se contracter, ses bras débiles chercher à écarter ce rival importun qui vient lui emprunter la source de la vie. A un âge plus avancé, des soins^ des caresses, des louanges inégalement partagées, une préférence sensible donnée à un enfant par des parents ou par des maîtres inexpérimentés sont des causes qui d'ordinaire déterminent la jalousie. Il n'est pas rare de voir cette passion marcher sourdement et présenter dès son début un caractère chronique ; alors les petits malheureux qui en souffrent deviennent tristes^, moroses, leur appétit se perd : ils cherchent les lieux retirés et obscurs, ils fuient les jeux et les amusements de leur âge ; en même temps la fraîcheur de leur teint disparaît, leur peau s'étiole, ils tombent dans le marasme et une mort lente vient souvent terminer cette sombre mélancolie, dont la cause a échappé à la sollicitude des parents eux-mêmes.
Ainsi donc, les affections de l'enfant le plus jeune ne sont pas moins réelles que celles de l'homme fait. Comme lui et plus que lui, il est
éminemment sensible, d'un caractère aimant et c'est instinctivement que le plus souvent il manifeste, par des bouderies, la jalousie qu'il ressent à la vue d'un petit frère ou d'une petite sœur qui vient partager les caresses de sa mère.
J'ai vu, dit saint Augustin, un enfant nerveux, jaloux : il ne savait pas encore prononcer aucune parole, et avec un visage pâle, des yeux irrités, il regardait déjà un autre enfant qui était près de lui.
Descuret a rapporté une observation bien curieuse et bien instructive de jalousie chez un enfant de 7 ans, et heureusement suivie d'une guérison radicale et inespérée (i).
^ Malheureusement tous les cas de jalousie, que l'on observe chez les enfants, ne présentent pas des phénomènes aussi simples : on a mentionne des tentatives de suicide et même des meurtres effectués par des enfants sous l'empire de cette passion.
Mme D... avait eu d'un premier mariage un garçon âgé aujourd'hui de 14 ans. Elle s'est remariée il y a trois ans et de cette nouvelle union était né un autre enfant qui a un peu plus de 2 ans.
Le jeune Ch... qui avait été très gâté par sa mère, la vit avec désespoir partager ses caresses entre son frère et lui. Quoi qu'on fît pour lui démontrer qu'on l'aimait autant qu'avant, rien ne pouvait le détourner de sa profonde jalousie.
Profitant un matin de l'absence de sa mère, qui en partant lui avait confié la garde de son petit frère, Ch... mit à exécution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. En rentrant, la mère le trouva pendu au bouton de la porte par un foulard de soie. Le malheureux enfant, pour accomplir sa funeste réso-
(ij Descuret, ouvrage cité, p. 257, t. II.
PASSIONS
lution, s'était replié sur lui-même et s'était ainsi étranglé. A côté de lui son petitfrère continuait tranquillement àjouer(i).
A... était âgée de 17 ans lorsqu'elle entra à la Salpètrière. Cette jeune fille est l'aînée de trois enfants vivants sur 21 qu'a eus la mère. Les autres sont morts en bas âge. En venant au monde, A... ne mesurait pas plus de 35 centimètres de long, mais elle était grosse et forte. A l'âge de 12 ans elle n'avait pas plus de 90 à 95 centimètres. Les autres enfants l'appelaient Tom-Poiice. Elle est jalouse des caresses que ses parents prodiguaient à son frère et à sa sœur : elle voudrait être seule l'enfant préférée, tandis qu'elle est à peu près abandonnée, aussi négligée sans doute, par ses parents qu'elle est maltraitée par la nature. Elle vieillit sans grandir, elle devient sombre, méchante, inaccessible à tout excepté à la coquetterie ; elle ne témoigne d'affection à personne, et un jour, {elle avait nioitis de II ans), elle voulut étouffer sa petite sœur en l'emmaillotant dans des draps, « pour voir, disait-elle, comment on est quand on est mort ». La vérité est qu'elle obéissait à une impulsion née de sa jalousie (2),
Un enfant de 12 ans, dans un violent accès de jalousie, a étouffé sa jeune sœur, encore au berceau, en lui enfonçant une chandelle dans le gosier, puis en lui remplissant la bouche et les fosses nasales de cendres chaudes (3).
En 1839, un jeune liomme de 16 ans empoisonne pour le même motif sa jeune sœur âgée de 5 ans (4).
Le 30 novembre 1883, la ville de Bône était mise en émoi par un assassinat épouvantable, commis par un enfaut de 3 ans sur son frère âgé de 20 mois.
Le petit P... jaloux des préférences de sa mère pour son frère, attendit la sortie de ses parents et le frappa de plusieurs coups de couteau, puis il cacha le couteau derrière un meuble.
La mère, en rentrant, resta terrifiée à la vue du cadavre de son plus jeune enfant. Elle interrogea P... qui commença par
. (i) Le matin, 17 décembre 1886.
(2) Schnepf, thèse citée.
(}) Descuret, ouv. cité.
(4) Ibid.
FORMES PUREMENT PSyCHIQ UES
dire que son petit frère avait roulé dans l'escalier ; niais pressé de questions par son père, il finit par avouer qu'il avait tué son frère.
Ces quelques faits montrent que les enfants euxmêmes, aussi bien que les adultes, peuvent recourir aux mêmes moyens pour supprimer, pour détruire l'objet de leur jalousie et exécuter froidement leur projet, parfois même avec une sorte de cruauté raffinée.
Colère. — Chacun a été témoin des petites colères que présentent souvent pour un rien les enfants. Mettant à profit la faiblesse de leurs parents qui accordent à leurs cris et à leurs mouvements d'impatience ce qu'ils avaient d'abord refusé, l'enfant qui s'est servi avec succès de ce moyen pour obtenir ce qu'il désire, continuera instinctivement à l'employer. Mais outre cette cause, accidentelle si l'on veut, il en est une autre dont il faut tenir grand compte, l'hérédité, qui régit dans l'humanité la disposition à toutes les passions, et un enfant peut être colère parce que son père ou sa mère le sont.
Descuret cite le fait suivant :
Un homme, bien que possédant un excellent cœur, ne savait mettre aucun frein à ses emportements. Sur cinq enfants qu'il eût, quatre étaient très irascibles : un des fils surtout, héritier de cette funeste disposition que l'éducation ne sut pas modifier, annonça dès ses premières années une violence qui surpassait même celle de son père, et comme il était d'une force athlétique, il devint la terreur de tout le voisinage. Cet enfant se maria et, devenu père, il remarqua que son fils dès l'âge de trois ans avait déjà de la tendance à lui ressembler.
Poussée à son summum, cette passion constitue
PASSIONS
une véritable aliénation qui présente tous les types rémittents ou intermittents ; parfois elle est périodique : c'est une véritable mania brevis. La manifestation de cette affection est aussi brusque que sa terminaison ; pendant l'accès, le pouls est ordinairement lent, la figure rouge ou excessivement pâle, les lèvres offrent quelquefois une couleur livide. Nons aurons à étudier plus complètement cette forme quand nous parlerons de la manie.
Gourmandise. — Il est une passion que l'o^ trouve très fréquemment, mais non toujours, dans le jeune âge ; c'est la gourmandise. Il est des enfants qui naissent gourmands, il en est d'autres qui malgré les efforts d'une éducation raffinée, resteront insensibles et froids en présence des meilleures choses. Se basant sur des faits de cette nature, Gall avait créé la bosse de l'alimentivité (située dans la fosse zygomatique, un peu au dessus de l'arcade, et au devant de l'organe de la destructivité). C'est là une donnée hypothétique qui n'a pas reçu d'ailleurs la consécration desfaits. Il n'en est pas de même de l'hérédité qui joue dans l'existence de la gourmandise un rôle indéniable. Chacun connaît des exemples de cette transmission maladive et pour n'en citer qu'un, il suffit de rappeler ce que Saint Simon dit dans ses mémoires sur Louis XIV. « Ce prince était d'une voracité et d'une gourmandise extraordinaires : presque tous ses enfants étaient, ainsi que lui, gourmands et grands mangeurs. »
Chez certains enfants, ce défaut est porté à un tel point que bien des parents ont eu la malheu-
FORMES PUREMENT PSYCHiaUES
reuse idée d'employer ce mobile pour diriger les moindres de leurs actions, suivant en cela, tout d'instinct la théorie de Rousseau qui prétendait que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfants était de les mener par leur bouche...
Théorie fausse, remède dangereux, difficile à manier.
Alcoolisme. — L'alcoolisme se voit dans l'enfance et même, exceptionnellement il est vrai, se rencontre dès le plus jeune âge. Sous l'influence de l'alcool des accidents d'une gravité excessive peuvent survenir chez l'enfant, à l'âge où la mémoire se forme en même temps que le cerveau se développe... « Il est d'un usage assez répandu dans certains pays septentrionaux et en Ecosse principalement de faire téter aux enfants, pour apaiser leurs cris, un tampon imbibé d'une liqueur très alcoolique, du whisky, par exemple, et de les fortifier après le sevrage au moyen de doses plus ou moins fortes de ces mêmes liqueurs. Weiss et Stadler ont vu des enfants de 4 à 5 ans atteints d'accès de delirium tremens.
Plusieurs observations de ce genre existent dans la scieace (i).
On sait aussi combien est grande l'influence des aliments et des boissons pris par la nourrice sur la santé de l'enfant. Le D-- Vernay (2) a observé chez un nouveau né l'existence de convulsions qui déjà duraient depuis quelque temps et allaient en augmentant d'intensité sans que le médecin pût en
(1) Bullet. de thérap. 1873, p. 329 vol. LXXXIV et p. 42, vol. LXXXV.
[2) Vernay Annales viédicc-psychologiques, 1876.
PASSIONS
découvrir la cause, quand il apprit que la nourrice buvait par jour six à huit verres de vin pur. Il n'hésita pas à voir dans ce fait l'explication de tous les phénomènes observés : il suffit, en effet, d'interrompre la lactation pendant six jours et de changer le régime de la nourrice pour faire disparaître les accidents convulsifs.
Malgré les exemples contraires, cette passion est rarement acquise ; elle est surtout héréditaire et est une des manifestations de la dégénérescence :
Morel, à propos de la transmission héréditaire directe, a eu à soigner une femme, qui, née de parents livrés à l'alcoolisme, dès l'âge de 8 à 9 ans, ouvrait les armoires, descendait à la cave et cherchait de toutes manières à assurer sa détestable passion.
Moreau (de Tours) a connu un jeune homme chez qui ce penchant se liait à l'aliénation. Ce malade n'avait pas de fous dans sa famille, mais son père avait l'habitude de l'ivresse. Le fils n'avait pas comme lui abusé de la boisson, mais chaque fois qu'il avait du chagrin, il éprouvait un singulier penchant à s'y livrer.
Gall cite l'exemple d'une famille russe dont le grand-père et le père ont été de bonne heure victimes de leur penchant à s'enivrer : le fils, quoiqu'il prévît les suites de ce travers, continua de s'y abandonner comme malgré lui, et le petit-fils, enfant de 5 ans, manifestait déjà l'inclination la plus décidée pour les liqueurs fortes.
Nous avons relevé d'autres faits récents qui ne sont pas moins probants :
Le D"" Madden, a eu dans son service un enfant de 8 ans qui présentait tous les symptômes du delirium tremens, auquel il succomba. Fils d'une mère alcoolisée, il avait des habitudes alcooliques datant de deux années.
Un deuxième exemple est celui d'un enfant de 8 ans également, fils aussi d'une mère qui, livrée aux excès de boisson lui avait appris à s'enivrer avec de l'eau-de-vie.
Barlow et Connor témoignent de faits analogues chez des enfants qui se livraient précocement à de semblables excès : ils observèrent deux ou trois fois la cirrhose, l'ascite d'origine alcoolique, à la suite de l'abus de la bière. Tous ces enfants descendaient de parents possédant ces habitudes (i).
Récemment ua meurtre était commis près de Tarbes. L'auteur était âgé de 40 ans. L'instruction a relevé que Lasserve était Tin ivrogne fieffé. Tout enfant, à l'âge de 4 ans, il s'enivrait en buvant à la bonde des barriques à l'aide d'un chalumeau. Depuis sa sortie du collège, à 15 ans, il n'a jamais bu, au dire ■àe son père, moins de dix litres de vin par jour !
Il était ivre au moment du meurtre.
Nous connaissons deux jeunes enfants, l'un de 7 ans, l'autre de 10 ans, nés d'un père assez enclin à la bonne chère et au bon vin, qui montrent dès maintenant un goût des plus prononcés pour les liqueurs fortes. Le père trouve tout naturel de donner à ses enfants « un doigt de vin pur » pour les soutenir, et ne leur refuse pas un peu de liqueur au dessert.
Toutes les observations, toutes les remontrances qu'on lui fait à ce sujet sont lettre morte pour lui. Il ne comprend pas ou peut-être même ne veut-il pas comprendre l'avenir terrible qu'il prépare à ces malheureux. Il arrive actuellement que ces enfants se trouvent dans un état de surexcitation constante, le caractère aigri, difficile, ne se tenant à rien... etc. livrés aux soins de domestiques (leur mère est morte depuis plusieurs années,) ils ne font guère que leur volonté,
Ces malheureux sont marqués au sceau de l'hérédité ; outre leur père alcoolique, ils ont un grand-père mort apoplectique, et une tante paternelle aliénée et actuellement encore en traitement.
Magnan cite également des cas d'alcoolisme qu'il a observés chez des enfants de 9 et 13 ans.
Tamburini (2) rapporte l'observation d'un jeune homme de
(1) T/ie Laiicet, 6 sept. 1884.
(2) Rivista spei'imentale di freniatria e di Medicina légale. Ann. X, 1884.
PASSIONS
16 ans, de bonne famille, qui fut atteint de dipsomanie vraie et brusque. Sous l'influence des excès de boisson, il commit impulsivement des actes délictueux. Ses accès sont très irréguliers dans leurs manifestations. Dans l'intervalle, intégrité absolue de l'intelligence.
Plusieurs de ses parents ont succombé à des affections cérébrales, aucun signe de dégénérescence chez le jeune malade.
Le 19 janvier 1886, le tribunal correctionnel de Paris avait à juger un garçon de 15 ans qui s'était rendu coupable d'escroqueries vis-à-vis du patron où il est en apprentissage. Il commet ses vols et ses méfaits sous l'influence de l'ivresse et en état d'ébriété il est terrible : il n'est pas de jour où il ne s''enivre avec de l'absinthe, du cognac ou du rhum. C'est un héréditaire manifeste, son grandpère et son père étaient alcooliques.
Motet qui avait été chargé de l'examiner au point de vue mental le décrit ainsi :
Grandjean, âgé de 15 ans, est vigoureux, bien constitué, le volume de la tète est normal, il n'a pas de malformation crânienne... Les actes qui lui sont reprochés avaient un tel caractère de bizarrerie, ils révélaient une tendance à la destruction si marquée, que nous avions le droit de déterminer sous quelle influence ils avaient pu se produire.
Nous avons trouvé chez Grandjean deux choses importantes à signaler : un fond mauvais, pervers, auquel l'hérédité paternelle n'est certainement pas étrangère. Fils d'un ivrogne décédé en prison, Grandjean a eu de bonne heure l'exemple de l'inconduite.
Il n'a pas de sens moral.
Grandjean n'est pas un débile de l'intelligence incapable de se diriger ; mais il a besoin d'être soumis à une règle. Son intérêt exigerait qu'il fût détenu dans une maison de correction.
Acquitté comme ayant agi sans discernement, il fut néanmoins ordonné par le tribunal qu'il serait maintenu dans une maison de correction jusqu'à 20 ans.
Ivresse. — A part une action plus vive, plus prompte sur le système nerveux, l'ivresse chez l'enfant ne présente pas de phénomènes spéciaux. Comme chez l'adulte on peut y distinguer trois périodes : légère excitation cérébrale, perturbation des fonctions cérébrales, sommeil profond. Les phénomènes convulsifs ne sont pas rares et se font généralement remarquer par des mouvements cloniques. Ces accès, après quelques moments de répit se renouvellent avec une égale intensité et quelques malades succombent en moins de vingtquatre heures à la violence des accidents cérébraux.
Nous n'insisterons pas plus longtemps sur ce chapitre, car nous aurons occasion d'y revenir plus tard.
Nous arrivons maintenant à Tétude de phénomènes plus graves encore, en ce sens que ce ne sont pas les enfants seulement qui sont victimes, mais aussi les personnes qui les entourent qui ont à subir et à supporter le résultat de leurs actions.
Impulsions. — La science a dû accomplir bien des efforts pour faire admettre l'existence impulsions irrésistibles : aujourd'hui on ne saurait se refuser à reconnaître l'influence que les lésions partielles, que l'on trouve chez les impulsifs à l'égal des véritables aliénés, exercent sur l'activité intellectuelle, sur la vie morale de certains individus. Quand nous avons précédemment parlé de ce que nous appelons Ve'iat mixte, nous avons fait voir combien d'influences diverses pouvaient agir
IMPULSIONS
sur la faculté pensante. Nous n'avons donc pas à y revenir ici.
« Mais, dit le professeur Bail (i), s'il existe dans le domaine de la volonté des impulsions qui, privant le sujet de sa liberté morale, le poussent à commettre en pleine conscience des actes criminels, si l'on a pu considérer ces étranges phénomènes comme le résultat d'un fonctionnement automatique des centres nerveux, il n'est pas rare de rencontrer des troubles analogues dans la sphère de l'intelligence pure, des idées qui s'imposent à l'esprit et l'obligent, en dépit de lui-même,à accomplir certains actes criminels.
« A ces impulsions morbides, je donne le nom à'impulsions intell ectuell es, faute de meilleure expression. Il ne s'agit point ici en effet dans les cas que je signale de ces idées fixes qui s'emparent de l'esprit d'un aliéné pour exercer sur lui une incessante oppression, il s'agit d'un délire avec conscience et que le malade est le premier à déplorer, bien qu'il ne puisse se soustraire à sa tyrannie. »
Tout le monde connaît l'observation devenue classique de ce collégien qui troublé par la répétition incessante du nombre 13, dut suspendre toutes ses études.
« Malgré la puérilité des conceptions qui caracté risent cette forme de délire, dit le professeur Bail, elles constituent un véritable péril pour l'intelligence dont elles entravent les opérations par la monotonie persévérante de leur importunité ;
(i) T>es impulsions intellectuelles. (L'Encéphale, Jour7ial des maladies mentales et des maladies nerveuses, 1881, p. 36.)
FORMES PUREMENT PSYCHiaUES
d'ailleurs jamais aucun des malades que j'ai eu l'occasion d''observer n'a obtenu la moindre amélioration dans son état.
«Tous au contraire ont vu leur délire acquérir une plus grande intensité et devenir plus tyrannique à mesure qu'ils s'éloignaient du point de départ.
« Par compensation, jamais je n'ai vu ces sujets verser dans la démence, ni perdre conscience de leur état ; jamais non plus ils ne subissent les atteintes d'une autre forme d'aliénation ».
Certes, on ne peut se refuser à accorder aux phénomènes de cette nature une existence véritablement morbide, et cette affection sort de la sphère purement intellectuelle pour passer à la période d'action ; parmi les résultats les plus graves auxquels elles peuvent entraîner, nous trouvons en première ligne le suicide, puis l'homicide, la monomanie incendiaire, la kleptomanie... etc.
Suicide. — Qui n'a été frappé de certains suicides accomplis par des gens en apparence sains d'esprit ^ Les individus qui rentrent dans cette catégorie sont atteints du véritable suicide pathologique, dans lequel l'homme se tue pour se tuer, sans but, sans jeter un regard intéressé snr le passé, ou sur l'avenir. Ils sont mùspar la même idée que nous voyons naître si singulièrement chez les névropathes, les hystériques en particulier.
Ce genre de suicide représente l'idée morbide par excellence, l'idée fixe, inéluctable, invincible, fatale, sans lien d'aucune espèce avec les autres processus intellectuels, sans attache syllogistique d'aucune sorte. Aussi apparaît-elle chez des individus qui en aucun temps et au moment même oir
IMPULSIONS
ils se donnent la mort n''ont présenté de symptômes d'aliénation, pas même d'excentricité^ de bizarrerie de caractère. Ces individus meurent suicides dans la pleine conviction qu'ils ne sont ni n'ont été aliénés, tout en déclarant qu'ils ne peuvent s''expliquer comment ils se sont portés à l'acte meurtrier.
Le suicide, il ne faut pas l'oublier, est un des plus esclaves de la loi d'hérédité : mais nous n'avons pas à nous étendre sur ce point, et un exemple suffira à le démontrer.
Nous avons été appelé à donner des soins à une jeune fille de 15 ans en proie à des « idées noires », et dont le grand-père et le père étaient tous deux morts suicides.
Cette enfantj éminemment nerveuse, se mettait à pleurer pour les causes les plus futiles, souvent même sans raison ; sa mère lui adressant un jour quelques remontrances au sujet d'un ouvrage défectueux, elle se mit à fondre en larmes et lui dit : «je ne puis vivre ainsi, je me jetterai par le fenêtre ». Le lendemain elle se jetait à l'eau en face du pont de Grenelle.
Retirée de l'eau et ramenée chez elle, elle promit de ne plus recommencer.
Après quelques mois passés dans une tranquillité relative, l'enfant se trouvant à Charenton, on lui montra imprudemment la place où son père s'était noyé.
Aussitôt les idées de suicide qui paraissaient assoupies se réveillent avec une grande intensité. L'idée de se donner la mort à l'endroit où son père avait péri s'implante dans son esprit, et un jour elle s'échappe de chez elle, court à Charenton et se jette à l'eau à la place qu'on lui avait indiquée. Sauvée encore une fois, elle est ramenée chez sa mère ; c'est alors que je vis cette jeune fille.
Elle présentait des sensations d'étranglement, des douleurs irradiées dans le ventre ; se plaignait de souffrir de l'estomac, cette douleur lui remontait le long du sternum et arrivait au niveau du larynx. A ce moment,elle disait manquer de respiration. Plaques d'anesthésie disséminées, sur la ligne médiane du cuir
chevelu, sur l'avant-bras droit, à la partie antérieure et à la partie postérieure de l'avant-bras gauche. Pas d'anesthésie des membres inférieurs.
Un traitement approprié modifia heureusement l'état général, mais il est douteux que la maladie morale soit éteinte. Elle n'est qu'assoupie et il est à craindre qu'à un moment donné elle ne finisse par réussir dans ses tentatives.
Le suicide peut donc se montrer dans les premières années de la vie. La destruction de soimême a quelque chose de tellement contre nature qu'on se demande comment on peut la rencontrer chez l'enfant qui n'est pas encore en lutte avec la vie et ses difficultés et chez lequel l'instinct de la conservation est en somme bien plus fortement développé que chez les adultes.
C'est à l'étude du caractère de l'enfant, à l'hérédité, qu'il faut se rapporter pour se rendre compte, en partie du moins, des motifs qui le poussent à se tuer. « La mort volontaire, dans la jeunesse, étant, dit Brierre de Boismont, presque toujours due à une manifestation instinctive, imprévue, c'est dans l'organisation, le caractère qu'il faut en chercher l'explication.
J'ai constaté le suicide chez des jeunes gens impressionnables, mobiles, naturellement rieurs : je l'ai observé chez des jeunes gens peu expansifs, à la figure triste et mélancolique, aux regards empreints d'une sorte de résignation fataliste : il est assez commun chez les jeunes filles légères, sans jugement, qui s'emportent pour un mot, un geste, regardent comme un malheur toute résistance à leurs caprices, n'écoutent ni avis ni remontrances, n'en veulent faire qu'à leur tête : celles que rien
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n'intéresse, qui vivent dans un monde fantastique, en offrent des exemples assez nombreux. »
Le suicide chez l'enfant est malheureusement fréquent et tend à augmenter, ainsi que nous le verrons. Les causes qui, dans la plupart des cas, semblent avoir déterminé ces infortunés à se donner la mort sont d'une futilité dont on a peu d''idée.
C'est ainsi qu'un enfant de 8 ans, aigri par quelque contrariété insignifiante, s'était laissé aller à l'idée de courir à la rencontre d'une voiture de place qui arrivait sur lui et d'en fi^nir avec l'existence.
Un autre enfant de 12 ans s'est suicidé pour échapper à l'ennui de fréquenter l'école. S'emparant d'un couteau de table, il se l'enfonça à trois reprises dans la gorge. (Soultz, I Juin 1886).
Il e-^t d'autres cas où le suicide est véritablement impulsif ; Tenfant obéit, exécute sans pouvoir se rendre compte ce qui s'est passé en lui :
Le fils du sieur P... voiturier, enfant de 12 ans, fut envoyé par son père à l'écurie afin de voir si les chevaux avaient la quantité de fourrage nécessaire pour la nuit. L'enfant obéit : un quart d'heure s'écoule et il n'est pas revenu. Le père surpris l'appelle et n'obtenant point de réponse prend une lanterne et se rend lui-même à l'écurie. Mais à peine en a-t-il entr'ouvert la porte qu'il aperçoit son enfant pendu à l'aide d'un cordon au râtelier des chevaux.
Heureusement, ce malheureux en se débattant contre la mort avait pu poser ses pieds sur le bord de l'auge, de sorte que l'asphyxie n'était pas complète, et le père s'étant hâté de couper la corde, il put être rappelé à la vie. Interrogé sur le motif qui avait pu le porter à attenter à ses jours, l'enfant répondit qu'il n'en avait aucun, que cela lui avait pris tout à coup et qu'il y avait été poussé par une force irrésistible (i).
(i) Moniteur parisien, 23 août 1836.
La crainte des réprimandes, des mauvais traitements est aussi un fréquent motif de suicide : un des faits les plus curieux, vu le très jeune âge de l'enfant, est celui que nous avons déjà cité dans notre thèse :
On amena au commissaire de police de Magdebourg un enfant de 5 ans, le fils d'un vitrier, qu'on venait de retirer de l'Elbe dans lequel il s'était précipité pour échapper aux mauvais traitements dont sa mère l'accablait.
A Périgue.ux (Dordogne), un enfant de 13 ans, après avoir passé une partie de la journée à marauder en compagnie d'autres enfants, fut à son retour grondé par sa mère le menaçant d'en informer son père. A la suite de cette menace, l'enfant partit en disant : « Je m'en vais me baigner, mais je ne reviendrai plus. » Le lendemain on découvrait son corps dans la rivière d'Isle, à 600 mètres de l'école de natation. (19 août 82).
Le 8 février 1885, a été repêché, dans le canal St-Denis, le cadavre d'un garçon de 13 ans, qui le 26 décembre dernier, revenant en retard de la pension, avait reçu de sa mère une remontrance à la suite de laquelle il avait disparu. On a retrouvé dans la poche de ce petit malheureux un billet dans lequel il déclarait qu'il se tuait.
Le jeune L... âgé de 14 ans, demeurant chez un oncle, ayant reçu une réprimande, s'est tiré un coup de revolver dans la bouche. La mort a été instantanée.
Dans d'autres cas, l'idée du suicide est fixe et inébranlable : tel qui une première fois n'a pu mettre son projet à exécution, attendra patiemment une occasion favorable pour recommencer ses criminelles tentatives, c'est là un fait véritablement morbide et dont on trouve fréquemment des exemples chez les sujets atteints de monomanie suicide, de délire lypémaniaque, de folie religieuse, etc..
Une jeune fille de 15 ans, pour éviter des reproches qu'elle
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avait encourus de la part de sa mère pour sa gourmandise, résolut de se précipiter dans la rivière.
Sauvée à temps, elle dissimula sous des promesses trompeuses son idée bien arrêtée, et, la surveillance exercée sur elle s'étant un peu relâchée, elle recommença quelque temps après en s'empoisonnant avec de l'arsenic...
La terreur produite par certaines hallucinations peut pousser à la mort.
S... 10 ans, en proie à de violentes douleurs de tète, est très excitée.
Elle eut en plein jour des hallucinations de squelettes et de fantômes qui voulaient la prendre et la tuer. Jamais elle n'eut d'hallucination de l'ouïe ni du toucher. Sous le coup de ces visions, affolée de terreur, elle essaya de se tuer en se fourrant un mouchoir dans le gosier. Une autre fois ce fut une cuillère et quelques jours plus tard elle allait se jeter par la fenêtre lorsqu'elle a été arrêtée par sa gouvernante. En dehors de ses hallucinations l'intelligence est intacte. (Bouchut).
L'amour-propre déçu, le découragement, peuvent avoir des résultats aussi désastreux :
Le I mars 1885 on transportait à la morgue le corps d'un enfant de 12 ans, H... S... qui avait disparu le 31 janvier dernier en sortant de l'école.
L'enquête a établi que cet enfant récemment admis à l'école Lavoisier s'était montré très affecté de ne pouvoir obtenir les premières places et qu'il avait manifesté, à plusieurs reprises, l'intention d'en finir avec la vie, si ses efforts n'étaient pas couronnés de succès.
Un enfant de 11 ans, nommé V... au sortir de l'école s'est rendu au quai de Bercy : Là il a déposé ses livres de classe sur le parapet, ainsi que sa casquette et s'est précipité dans le fleuve.
Comme le précédent, V... ambitionnait toujours les premières places à son école : à la suite de plusieurs échecs dans ses compositions, il avait conçu un violent désespoir qui l'entraîna à s'ôter la vie.
Falret cite un exemple analogue d'un enfant de 12 ans qui se pendit de désespoir de n'avoir été que le 12^ de sa classe.
Parfois, le motif déterminant est plus sérieux et donne une apparence de raison et presque d'excuse au suicide :
Un enfant de 14 ans, apprenti cordonnier, d'une intelligence ordinaire, d'un caractère un peu bizarre, fut accusé d'avoir volé un petit filet qu'un de ses camarades avait tendu pour prendre des oiseaiix. Réclamations inutiles, menaces de faire mettre en prison le délinquant qui nie énergiquement le fait. Il continue à travailler pendant trois ou quatre jours sans faire part de ses aventures ni de son fatal projet. Le 4 juillet, il fait tous ses repas à la maison, il se couche et le lendemain de bonne heure, on le trouve dans les champs pendu à la branche d'un pommier. La branche avait fléchi, les pieds posaient sur le sol, le corps était incliné, et la petite corde dont il s'était servi cassa avant que la justice fût arrivée sur les lieux (i).
Emotif au suprême degré, l'enfant ressent avec une intensité inaccoutumée la douleur que lui cause la perte d'une personne qui lui est chère. On a vu souvent le suicide se produire dans ces circonstances.
Dans le Dictionnaire des sciences médicales^ article Suicide^ est l'observation d'un enfant de II ans qui, désespéré de n'avoir plus de mère, alla se noyer.
Joséphine V... apprentie fleuriste, âgée de 13 ans, perdit, il y a quelque temps, une jeune sœur qu'elle aimait avec idolâtrie. Elle écrivit à ses parents quelques jours après que, ne pouvant supporter la mort de sa sœur, elle allait la rejoindre en mettant fin à son existence. Joséphine disparut en effet de son atelier, et ses parents avaient pendant trois semaines fait
(i) Cazauvieilh, Du suicide, de l'aliénation mentale, Paris» 1840, p. 31.
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des recherches inutiles pour la retrouver, quand on vint les avertir de la Morgue où ils avaient laissé leur adresse, que le corps de Joséphine venait d'être retiré du canal St- Martin (i).
Mais il est un autre facteur dont il faut tenir un compte sévère quand il s'agit du suicide chez les enfants : nous voulons parler de la contagion, de l'imitation si l'on préfère. Le suicide en effet est épidémique : les nombreuses épidémies de suicide que l'histoire a enregistrées en font foi, et ajoutons,, comme le prouve encore ce qui se passe de notre temps, comme l'affirment les faits que la presse rapporte tous les jours et au grand étonnement de quiconque n'est pas pénétré des données que possède la science des maladies mentales et nerveuses. « Etrange passion que celle du suicide ! s'écriait Prosper Lucas, il y a plus de 50 ans ! Elle est contagieuse, elle est même épidémique, elle est une des plus esclaves de la loi d'imitation ! »
Il y a quelques années (1882), un ouvrier se tuait dans les ateliers de C... fabricante de petits canons de cuivre, en se tirant dans la tète un des petits canons qu'il fabriquait.
Peu de temps après, un enfant de 12 ans qui avait entendu parler de ce fait par ses parents dit : « Tiens, c'est une idée, jeferai comme lui ». On n'attacha aucune importance à ces paroles. Un jour on le trouva mort aux pieds d'une table sur laquelle était un de ces canons. Pour que le doute ne fût pas possible, il avait làissé un papier avec ces mots : « Je me suis, brûlé la cervelle exprès ».
Aucune raison ne pouvait expliquer cette fatale décision : c'est alors que les parents se rappelèrent ce que leur enfant avait dit.
Il n'est à peine besoin de rappeler ici la grande
(i) Le Droit, 3 juin 1847.
énergie que présente l'idée fixe de la destruction de soi-même ; chacun en connaît des exemples. Il est un fait étrange qu'il ne faut pas oublier de noter : c'est l'ascendant que le malade poursuivi de l'idée de se tuer sait prendre sur son entourage et à force de persuasions finit en général par les convaincre de la nécessité de se donner la mort avec eux.
Un des exemples les plus saisissants est celui que cite Legrand du Saulle (1) :
« J'ai donné des soins en 1852, à la maison de Charenton, à une demoiselle anglaise qui à l'âge de 11 ans avait essayé de se couper la gorge avec un rasoir et qui ne cherchait même pas à en dissimuler les affreuses cicatrices. Bien résolue à en finir avec la vie, il demeurait bien évident pour nous que la malade recommencerait ses tentatives de suicide. Aussi, lorsque la famille demanda sa sortie, nous dûmes, MM. Calmeil, Ch. Loiseau et moi, nous y opposer d'une manière formelle. L'ambassadeur d'Angleterre intervint auprès de M. le Préfet de police, et toutes les difficultés furent levées. Deux mois après, Miss W... avait pu prendre sur ses deux sœurs un tel ascendant qu'elle les décida à mourir avec elle. Les trois jeunes filles s'asphyxièrent ! »
Un des phénomènes les plus remarquables qu'il nous reste à signaler, du suicide pathologique, est l'anesthésie (2). L'idée morbide, qu'elle s'applique au suicide comme à tout autre acte pathologique, jouit parfois d'une énergie telle, qu'elle fait taire pour ainsi dire toute sensibilité périphérique exactement comme une douleur plus forte empêche
(1) Legrand du Saulle, Délire des fiersècutiofts, 1871.
(2) Esquirol et après lui Moreau de Tours, sont les premiers à avoir appelé l'attention sur l'insensibilité de la peau chez les aliénés suicides, insensibilité qu'on retrouve d'ailleurs dans une foule d'états nerveux.
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une moins forte d'être perçue suivant l'aphorisme si connu : Diiohus doloribus simul obortis, vehementior obscur ai alteriim.
Cette anesthésie, fréquente chez l'adulte, s'observe également chez l'enfant, ainsi que nous l'avons signalé dans différents travaux (i).
En résumé, la destruction de soi-même a quelque chose de tellement contre nature qu'on se demande comment elle peut se rencontrer chez l'enfant qui n'est pas encore en lutte avec la vie et ses difficultés, chez lequel l'instinct de la conservation est en somme bien plus fortement développé que chez les adultes.
L'étude psychologique du suicide est rendue difficile, par le fait qu'il nous est à peu près impossible de nous mettre par la pensée dans la vie intellectuelle de l'enfant. Cependant pour bien apprécier les faits que nous venons de signaler, il faudra apporter le plus grand soin à l'étude des antécédents psychiques et physiques de l'enfant, des conditions d'hérédité, d'éducation, de position sociale..., etc. Cette étude seule pourra jeter un peu de clarté sur la pathologie du suicide dans le bas âge.
D'accord avec un grand nombre d'auteurs, il nous est impossible d'accepter l'opinion de Durand Fardel qui dit que presque toujours le suicide est accompli avec beaucoup de sang-froid et de réffexion. Or, nous l'avons vu, ces deux qualités manquent essentiellement à l'organisation psychique de l'enfant.
(i) De la contagion du suicide, thèse. — Article Suicide Dict. de médecine et de chirurgie pratiques de Jaccoud.
Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans appeler l'attention sur un fait excessivement grave : l'accroissement du suicide pour les enfants.
En voici le nombre en France pour une période de 16 ans, de 1861-1873, divisée en trois sous-périodes,
15 ans 14 13 12 II 10 9 8 7 Total.