‹ La folie chez les enfantsChapitre 53 sur 64 · ÉTATS DE DÉPRESSION PSYCHIQUE · texte numérisé non relu

ÉTATS DE DÉPRESSION PSYCHIQUE

Hypochondrie. — Au premier abord, l'hypochondrie par aîtincompatible avec la gaieté, l'insouciance, la naïveté de l'enfance. Et cependant cela est : l'observation la plus superficielle suffit pour démontrer son existence. Tous les enfants, il est vrai, ne sont pas atteints ; il faut un concours de circonstances prédisposantes pour la développer. Le plus souvent, la tendresse mal comprise, aveugle de certains parents qui prennent un soin exagéré de la santé de leurs enfants est la cause occasionnelle, déterminante, qui joue le rôle le plus actif. Habitués pour ainsi dire dès leur berceau à être choyés, dorlottés outre mesure, inconsciemment, naturellement, ces jeunes être ne songent qu''à ce qui peut être nuisible à leur petite santé. Un rien les émeut, les tourmente et prend à leurs yeux une importance singulière. Une porte ouverte, un courant d'air, une chambre trop chauffée, une chute, une mauvaise digestion sont autant de causes de soucis partagés, amplifiés même par des parents toujours prêts à s'alarmer. On conçoit dès lors la tendance de ces enfants à exagérer leurs moindres maux. L'état de leur santé devient leur

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unique préoccupation. Une véritable idée fixe est née de cet état anxieux, inquiet, et en dehors d'elle rien ne peut plus les émouvoir. Ce sont de véritables hypochondriaques.

J... a 10 ans. C'est un enfant qui a toujours été malade depuis sou enfance. Il a eu toutes les petites maladies du jeune âge, ausssi a-t-il été toujours très choyé, très gâté par ses parents.

Grâce à cette méthode, il était devenu ce qu'on appelle un enfant insupportable ; il fallait se plier à ses caprices, sous peine de le voir se mettre dans des colères épouvantables, à la suite desquelles il était réellement malade.

De plus, à chaque instant il se plaignait d'uïe chose, puis d'une autre. Tantôt c'était un mal violent à la gorge, alors que l'examen ne faisait constater qu'une légère douleur. Tantôt c'était une migraine épouvantable, qui disparaissait dix minutes après, à la vue d'un nouveau jouet. Un jour en jouant, il tomba et se heurta le pied. Aussitôt ce furent des cris de douleur ; il prétendait ne pouvoir plus marcher, que son pied, sa jambe entière lui faisait mal. Le lendemain il n'y paraissait plus. Le moindre rhume était pour lui une grave maladie ; il n'y avait pas de médicament qu'il ne fallût lui donner. Un traitement approprié, bains, hydrothérapie, gymnastique, et surtout un peu de sévérité et de résistance à ses volontés, améliorent le jeune J... mais il est fort à craindre que ne sentant plus auprès de lui une autorité étrangère, à laquelle il n'osait résister trop ouvertement, il ne reprenne ses anciennes habitudes.

La mère est une femme très intelligente mais essentiellement névropathe.

Notre confrère Brianda rapporté récemment à la société médico-psychologique (i), une curieuse observation du même genre.

Délire de persécution. — Ce genre de délire est rare dans le jeune âge. L'enfant est en général trop insoucieux^ trop versatile, trop léger pours'at-

(i) Séance du 28 mai, 1885.

tacher à une idée aussi vague que celle-là. Cependant il ne faudrait pas nier qu'il existe. On connaît des enfants qui accusent volontiers certaines personnes, à eux inconnues, de leur vouloir faire du tort. C'est surtout dans les pensions et dans les collèges qu'on peut observer ce premier degré du délire.

Nous avons connu un enfant de ii ans, pensionnaire dans un lycée de Paris, qui accusait des personnes de lui soustraire des copies, de lui envoyer de mauvaises pensées pour l'empêcher d'apprendre ses leçons. Soupçonnant tout le monde, portant des plaintes à ses maîtres, il ne pouvait cependant désigner personne nominativement. Son vœu le plus cher était de découvrir ses ennemis, car il pourrait alors les faire punir, s'en débarasser et travailler à son aise.

Il est probable que dans l'avenir cet enfant circonscrira son délire et finira par trouver un auteur à ses maux. En tous cas, admettant même qu'on puisse améliorer la position de ce jeune garçon, il n'en restera pas moins un candidat sérieux à la folie pour une époque ultérieure.

Le délire de persécution chez l'enfant peut aussi être le résultat d'un délire communiqué, et constituer alors une véritable folie à deux.

Legrand du Saulle, dans son traité du délire des persécutions en cite un curieux exemple :

Deux malades sont amenées à la préfecture pour être soumis à l'examen du professeur Lasègue ;

M'' M... est tourmentée depuis quatre mois ; on l'insultait, on faisait des pesées sur sa porte. On la poursuivait partout où elle allait ; on lui vole ses affaires ; c'est surtout la nuit qu'on

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la tourmente : elle se barricade avec son lit. Ne sait pas du tout pourquoi on lui en veut. Bientôt on lui fait prendre du poison, elle reconnaît le goût de safran... M^i" M. sa fille est âgée de 13 ans ; elle est grêle et maladive. Elle pleure : «je voudrais voir maman » (elle avait été séparée à son entrée à la préfecture.) Interrogée sur ce qu'elle savait de ce que disait sa mère, elle répondit. « Il arrivait quand maman a été travailler. Il y avait un homme qui faisait ou, on sousla porte, comme le vent, j'avais peur, je n'osais pas me coucher, j'étais malade... quand maman était partie, on venait sous la porte. on faisait peur aussi à maman la nuit .'' c'était un homme qui retirait ses sabots, alors on ne l'entendait pas monter et il arrivait sous la porte, à midi, le matin, le soir ; il me faisait peur. Je croyais qu'il y avait du monde sous le lit ; maman m'a dit qu'il y avait une femme qui lui en voulait, qui lui avait dit des injures...

On entendait comme si on soulevait des meubles et la porte On lui a même changé sa clef. Nous étions obligé de mettre cela devant la porte. J'avais peur partout. Nous avons entendu des coups dans la nuit. On a arraché avec un monseigneur un morceau de la porte, je l'ai entendu avant maman, mais je ne disais rien. Je n'ai jamais rien vu, mais on entendait qu'on marchait, qu'on frottait des papiers sur le carré... L'isolement de cette jeune malade d'avec sa mère suffit pour la rétablir promptement ; son délire céda assez vite, et on est en droit d'espérer que, si elle ne se trouve plus en contact avec sa mère, toujours malade, sa guérison se maintiendra.

Mélancolie . — Une autre forme assez rare dans l'enfance est le délire dépressif. « La lypémanie, dit Esquirol, est plutôt le partage de l'âge consistant. » Cependant il en existe des exemples : Griesinger dit que l'on observe aussi chez les enfants des états de mélancolie simple dont le fond est un sentiment général d'inquiétude et l'augmentation que l'on a signalé des cas de suicide chez les enfants, doit avoir le plus souvent sa source dans l'existence de la perversion mélancolique.

Comme type de mélancolie simple, nous citerons l'observation suivante, d'un de nos amis intimes :

A 15 ans X fut pris tout à coup, sans motif connu, d'un accès de mélancolie très prononcé.

Ce garçon d'une santé jusque-là très satisfaisante, n'avait eu dans son enfance que des maladies bénignes, rougeole, variole, coqueluche, sans aucune complication. Entré au collège à 10 ans il resta dans ce qu'on appelle une honnête moyenne, vivant sans souci de la vie commune. Pendant les vacances, il passait généralement ce temps à la campagne ou en voyage.' Ce fut dans un de ces voyages que le premier accès de mélancolie se déclara. Un matin, il se réveilla sombre, taciturne, répondant à peine aux questions qu'on lui adressait, cherchantà s'isoler, et ne faisant nulle attention, en apparence du moins, aux spectacles variés qui se déroulaient autour de lui. Nous disons en apparence, car, l'accès passé, il avoua avoir vu et remarqué parfaitement les lieux qu'il avait parcourus. Cet état dura quatre jours, puis au matin du 5e, il se leva gai, causant, ayart retrouvé son état normal. Mais quant à connaître les motifs qui l'avaient poussé à ce silence, il ne put absolument rien dire. Il était comme cela parce qu'il était comme cela, sans aucun motif, sans aucune raison.

Trois ans après, nouvelle crise revêtant la même forme et la même allure que la première. On aurait dit qu'elle avait été calquée sur elle, seulement la durée fut moindre, car le troisième jour tout était fini.

Aujourd'hui, plus de vingt ans se sont écoulés depuis ce dernier accès. Aucun phénomène semblable ne s'est jamais renouvelé, ni même laissé craindre le moindre accident. L'enfant est devenu homme ; très travailleur, il occupe une place qui n'est pas sans éclat dans le monde scientifique.

« Bien souvent, m'a dit M. X. . j'ai réfléchi à ces accidents de ma jeunesse et jamais je n'ai pu comprendre ce qui m'est arrivé, j'ai beau chercher, je ne me rends pas compte comment, étant en voyage, loin des pensées du collège, entouré de parents heureux de me faire voyager, n'ayant aucun souci, j'ai pu me laisser aller à ces humeurs noires, maussades, tristes pour tout le monde et pour moi-même, car je voyais bien le

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tourment que je causais à ma famille, je me sentais porté à leur dire que ce n'était rien, mais cependant un je uesais quoi me retenait et empêchait tout élan de ma part. Certes à ce moment je souffrais de cet état, mais je n'étais pas maître de ma volonté.

Depuis, comme tout le monde, j'ai eu bien des tracas de toutes sortes : aux soucis des examens, des concours, des luttes de l'école, s'ajoutèrent les soucis de famille : jamais je n'ai eu la crainte de retomber dans une de ces crises de mon enfance.»

Mais l'état de mélancolie ne se présente pas toujours sous une forme aussi franche, aussi simple ;

Il peut se compliquer alors des tendances religieuses très marquées, faisant le fond du délire. C'est surtout chez les jeunes filles qu'on observe cette affection.

Pinel cite l'observation d'une jeune fille de i6 ans, élevée dans des principes sévères, qui fut placée chez un ouvrier pour y apprendre la broderie. Elle y reçoit d'abord les prévenances d'un jeune homme du même âge. Des sentiments de piété qu'elle doit à son éducation se réveillent avec force et il s'établit une sorte de lutte intérieure avec les affections du cœur.

La mélancolie succède avec toutes ses craintes et ses perplexités : plus d'appétit, plus de sommeil, et un délire furieux se manifeste. Conduite à l'hospice et livrée tour à tour à des mouvements convulsifs et à tous les écarts de la raison, elle semble assaillie par les idées les plus incohérentes, fait entendre souvent des sons inarticulés ou des phrases entrecoupées, parle de Dieu et de la tentation... etc.

Dans certains cas, le délire mélancolique peut être porté à son summun d'intensité, et pousser l'enfant à commettre sur sa personne une tentative homicide.

Nous devons à M. Falret (i) une observation

(r) Falret. Traité de Vhypochondrie et du suicide. Paris, 1822, J. B. Baillière.

très intéressante de mélancolie avec penchant au suicide, produite par une éducation trop sévère et sur laquelle les moyens de douceur et de persuasion ont exercé une heureuse influence.

Un jeune enfant de ii ans, dont les parents n'ont jamais éprouvé de l'aliénation mentale, très gai, aimant beaucoup les plaisirs de son âge, néglige un de ses devoirs et donne pour raison que récemment arrivé de vacances, il n'a pas encore repris l'habitude du travail. Le maître lui inflige une punition en lui donnant quelques coups. L'enfant s'obstine à ne pas faire son devoir. Le maître redouble et les coups et les punitions. L'enfant devient triste, éprouve de violents maux de tête, dort mal, il forme le projet d'attenter à ses jours et refuse de manger. Après deux jours, ce moyen lui ayant paru trop tardif, il ajourne son projet et commence à prendre de la nourriture. Pendant l'année cette idée prend de la fixité ; il cherche continuellement à se trouver seul dans l'espérance de pouvoir accomplir son dessein. Une fois, à la promenade, il s'échappe, court à la rivière pour s'y précipiter, mais il en est empêché. Enfin les vacances arrivent, l'enfant retourne au sein de sa famille. Son pére le gronde vivement et le 'menace de lui faire travailler la terre s'il ne change promptement sa condaite. Ce reproche de la part d'un père qui ne l'avait jamais puni injustement, l'afflige beaucoup : les idées de suicide se réveillent, mais les douces consolations d'une mère chérie, les visites qu'il rend et qu'il reçoit distraient son esprit en procurant une heureuse diversion. Cependant la gaîté ne revient pas. A son retour au collège, il est confié à un maître qui n'emploie pour faire travailler ses élèves que des moyens de douceur et de la persuasion. L'enfant commence à prendre du goût pour le travail, l'idée de suicide se dissipe sans qu'il reprenne son ancien caractère. A la fin de l'année il obtient un prix. Ses parents lui font un accueil favorable. Cependant il reste sombre, taciturne, évite de se trouver dans des réunions nombreuses. Les années suivantes il continue à se livrer à l'étude des langues et des belles lettres avec succès. Quelques eiïorts qu'il ait faits depuis pour reprendre la gaieté de son enfance, quoiqu'âgé de 30 ans, il est ordinairement mélancolique et tellement impressionnable que lorsque le temps est sombre, lorsqu'il

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éprouve la plus légère contrariété, il est obligé de marcher beaucoup ou de visiter ses amis pour dissiper son tœdiitm vitx. Mais une bonne éducation fortifiée par une religion éclairée l'empêche d'avoir l'idée de se suicider. »

StiLpcur. — A un degré beaucoup plus avancé, nous trouvons cet état particulier que certains auteurs ont désigné du nom de stupidité, nom mauvais à notre avis, car l'usage l'a détourné de son sens scientifique. Cet état est de nature triste et le plus ordinairement accompagné d'idées de suicide. Si, chez le plus grand nombre de ces malades, l'intelligence n'est pas abolie, et même en proie à une activité exagérée, il peut arriver aussi qu'elle soit suspendue... Mais pour des raisons spéciales, le malade ne bouge pas : il ne prononce pas une parole. Il faut le lever, le coucher, le faire manger. En cela, ce ne sont pas les moyens physiques qui lui manquent, loin de là ; ses forces ont conservé toutes leurs aptitudes, mais il obéit à une voix intime qui le menace des plus grands malheurs sur lui ou sur ]es siens s'il vient à se permettre le moindre mouvement, le moindre geste. Tel est en général, du moins, la raison par laquelle, après leur guérison, ces malades expliquent leur immobilité.

Nous rangeant à l'avis de notre savant maître, M. Baillarger, nous considérons la stupeur comme une forme spéciale delà mélancolie et non pas comme un accident compliquant indifféremment toutes les variétés de la iolie. C'est ce que du reste paraissent démontrer les observations.

Quoique assez rare dans le jeUne âge, la stupeur n'est cependant pas sans exemple, et nous avons

FORMES PUREMENT PSYCHiaUES

•eu l'occasion d'en observer plusieurs à la Salpêtrière.

La jeune D... entre dans le service du Dr Moreaude Tours le 14 juillet 1873. Le certificat qui l'accompagne est ainsi conçu: stupeur profonde, mutisme absolu, crainte d'être maltraitée, parait s'effrayer de tout.

Elle est âgé de 14 ans et, d'après les renseignements obtenus voici quelle serait la cause de son état :

Cette enfant est très intelligente, a suivi Técole primaire où elle se faisait remarquer par son application. Un soir elle fut entraînée par une femme qui voulut la livrer à un homme qui, sous menace de mort, essaya de la violer. Elle réussit cependant à échapper à ses violences mais resta sombre, taciturne. Bientôt des hallucinations se produisirent : elle se levait la nuit criant à ses parents qu'on venait la tuer... C'est à la suite de plusieurs scènes de cette nature qu'elle fut amenée à l'asile. Au service, elle sort un peu de sa torpeur quand on lui dit qu'on va l'examiner pour reconnaître les lésions produites par l'attentat ; alors elle se récrie qu'elle ne veut paf se laisser faire, qu'on lui en a fait assez, puis après cet effort retombe dans son mutisme. Sous l'influence d'un traitemen tonique et de l'hydrothérapie, cette enfant se remet assez promptement et s'est guérie le 18 septembre 1873.

Comme hérédité nous avons trouvé une tante paternelle aliénée, cinq frères et soeurs morts jeunes de convulsions, vers vingt, vingt-deux et vingt-quatre mois. Notre maladea eu ellemême des convulsions à l'âge de 7 ans avec hémiplégie gauche incomplète, disparue en partie mais encore visible à la figure quand elle rit et ayant subi une recrudescence depuis l'attenfat dont elle a été victime. Le père est mort phtisique.

D... Augustine, entre le 29 mai 1883, dans le même service. Elle a été envoyée de l'Hôtel-Dieu où elle était en traitement à cause d'un accès d'excitation maniaque qui avait jeté le désordre dans les salles.

A St^Anne M. Magnan constata des alternatives d'excitation et de dépression. A la Salpètrière, elle se présente dans la stupeur la plus profonde. Rien ne peut l'en tirer. Au bout de quelques jours cette forme s'accentue encore si c'est possible ; A... est impassible à toute sollicitation, immobile, là où on la

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