ÉPIDÉMIES PSYCHIQUES : TROUBLES INTELLECTUELS PRÉDOMINANTS
Homicide —Suicide. — Nous allons passer en revue la classe bien plus nombreuse des épidémies où l'élément psychique est tout, l'élémentphysique n'étant plus qu'un accessoire :
Nous trouvons tout d'abord deux faits graves; les plus graves, sans doute, car ils entraînent avec eux des conséquences terribles mous avons nommé l'homicide et le suicide.
Ce que nous avons dit aux chapitres spéciaux où nous avons traité ces questions suffit pour en faire comprendre toute rimportance,et nous permet de ne pas nous y arrêter ici. De tout temps, signalée à l'attention publique, cette histoire de la contagion imitative n'est plus à faire : nous en rapporterons l'existence, tout en insistant plus que jamais sur son importance.
Nous avons vu combien est soumise à la loi d'imitation la névrose convulsive. Or des affections nerveuses l'affection passe aux facultés mentales et ce n'est plus dans la société l'état sanitaire mais encore l'état moral qu'elle menace.
Le penchant homicide, ou pour mieux dire, le penchant à verser le sang est contagieux, il est comme le suicide un des plus esclaves de la loi d'imitation. Ce penchant, tout en pouvant dépendre ou d'un vice de l'organisation que l'éducation n'a pas su ou n'a pas pu réprimer et qui dans l'intelligence a rompu tout équilibre, ou d'un état pathologique et de divers degrés d'aliénation men-
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taie, peut être également développé par l'exemple, soit qu'il naisse du spectacle de la mort violente d'un homme ou du meurtre d''un animal.
Le penchant au suicide n'est pas moins le résultat de la contagion. Il suffit de se rappeler les grandes épidémies de ce genre que l'histoire a enregistrées, et dont nous avons rappelé l'existence dans notre thèse (i).
Les exemples abondent : mais, ce qui frappe le plus d'étonnement peut-être, c'est de voir que l'enfant lui-même, cet être qui débute à peine dans la vie, qui n'a et ne peut avoir aucun souci, aucun motif sérieux pour porter sur lui-même une main criminelle, subit à un degré extrême l'influence nocive de l'imitation et comme ses aînés sous l'empire de l'entraînement commun, sans hésiter, se donne volontairement la mort. Mais, nous le répétons, nous n'avons pas à revenir ici sur ces faits déjà traités dans des chapitres antérieurs. Nous n'avions qu'à rappeler leur existence.
Croisades d'Enfants. — C'est aussi à l'imitation contagieuse qu'il faut rattacher ce phénomène étrange d'enfants partant en troupes nombreuses pour aller, eux aussi, à la délivrance des lieux saints.
Pendant leurs pérégrinations, des milliers d'enfants se livraient aux actes les plus violents, s'excitaient les uns les autres, à leur insu, et commettaient toute espèce de forfaits.
Du xi^ au xiii^ siècle, à la voix de quelques fana-
(i) Moreau de Tours. Contagion du suicide h propos de V épidémie actuelle. Paris, 1875.
tiques, l'occident est entraîné à la conquête des lieux saints.
L'enthousiasme est général et dans l'orgueilleux manoir comme dans l'humble chaumière, chacun s'apprête à prendre la croix. Sous l'influence de cette surexcitation religieuse, maladive, qui n'épargne ni le sexe^ ni l'âge, d'innombrables troupes d'enfants quittent leurs familles et leurs pays pour aller, eux aussi, accomplir le pèlerinage de Jérusalem.
En I2I2, vivait au village de Cloyes (Eure-et-Loir) un jeune berger de i6 ans, nommé Etienne.
Sous le coup des idées régnantes, Etienne en menant paître ses moutons, songeait aux insultes que recevaient le tombeau du Christ et ceux qui allaient visiter les saints lieux.
Les récits des pèlerins enflammèrent sa jeune imagination ; il se figura être choisi par Dieu pour mener à bien une entreprise dans laquelle avaient déjà échoué d'innombrables armées chrétiennes et que Richard Cœur- de-Lion et Philippe Auguste avaient été contraints d'abandonner.
Quittant Cloyes, Etienne se rendit à Saint-Denis où un grand nombre de pèlerins s'étaient réunis pour célébrer la fête du Saint, et là il s'adressa à la multitude dans un langage si brillant, il peignit avec tant de forces la désolation de la Cité Sainte, qu''il entraîna tous ceux qui l'écoutaient : « Les hommes avaient été impuissants, disait-il, à reconquérir les Lieux Saints. Les plus orgueilleux barons,^ les rois les plus puissants avaient succombé dans leur entreprise. C'est aux enfants que Dieu réserve l'accomplissement de cette tâche ; il saurait con-
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vertir en force leur faiblesse et leur donnerait la victoire. »
Etienne sut enflammer les cœurs d'un zèle si ardent que, de la Bretagne aux bords du Rhin^ tous les enfants saisis du même enthousiasme, prirent la croix, s'imaginant que Dieu par la voix d'Etienne les appelait à la conquête du Saint Sépulcre.
Garçons et filles de lo à 12 ans abandonnèrent, leurs jeux ou leurs occupations pour joindre la bannière, rouge de sang, et en forme d'oriflamme, de la croisade ; de tous les points de la France, de jeunes prophètes se levèrent pour prêcher la mission entreprise par Etienne et pour le reconnaître comme chef.
Ainsi qu'une flamme, le mouvement s'étendit et une multitude d'enfants vinrent grossir les rangsde cette étrange armée. Ils s'échappaient des lieux où les retenaient leurs parents, aussi sourds à la voix de l'autorité qu'à celle de l'affection.
Lorsqu'on voulait les retenir et employer la force, il survenait chez eux des crampes, des convulsions, des accidents nerveux de toutes sortes, et ils mettaient à se défendre une telle violence qu'ils devenaient véritablement dangereux, non pas tant par la gravité des blessures qu'ils occasionnaient que par leur nombre. Aussitôt en effet, qu'ua d'entre eux était maintenu, ils se ruaient tous ensemble pour le délivrer.
Sous l'influence de ce qui se passait en France,, un mouvement du même genre se produisait en Allemagne, où un garçon d'une dizaine d'année,, nommé Nicolas, soulevait aussi les enfants.
Au printemps de 1212, les deux troupes qui réunissaient environ 50,000 enfants se mirent en route pour la Terre Sainte. Ils traversèrent les villes, bannières déployées, en chantant des cantiques. Ils ne possédaient ni argent, ni provision d'aucune sorte. La plupart ne vécurent que des raisins et des fruits sauvages qu'ils trouvèrent. La faim, le froid, la fatigue, les intempéries, les misères de toutes .sortes vinrent les assaillir. Rien ne les rebutait, ils poursuivaient quand même leur route, animés de la même ardeur. Beaucoup périrent d'épuisement, d'autres se noyèrent en traversant les rivières, d'autres s'endormirent de leur dernier .som- • meil dans les neiges des Alpes. Des vingt mille enfants qui avaient quitté l'Allemagne, sept mille ■seulement atteignirent les portes de Gênes, d'où ils avaient résolu de partir pour la Palestine, non sur des vaisseaux, mais à pied sec, car on leur avait fait accroire que Dieu accomplirait un prodige en leur faveur et dessécherait la Méditerranée. Les enfants de France attendirent à Marseille un semblable miracle et ils l'attendirent en vain.
Parmi ceux qui atteignirent Marseille et Gênes, beaucoup voyant que le dessèchement annoncé ne s'était pas produit, retournèrent chez eux au prix de nouveaux dangers, ou se dispersèrent dans les contrées environnantes.
Deux négociants ayant offert aux autres de les transporter à Ptolémaïs, ils acceptèrent avec joie. Ils devinrent la proie de ces gens sans aveu qui les conduisirent en Palestine, mais ce fut pour les vendre comme esclaves aux Sarrazins (i).
(ij Michaud. Histoire des croisades.
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Tel fut l'épilogue et le résultat de l'entraînement général de cette néfaste croisade.
Théomanie. — L'histoire de nos guerres de religion des Cévennes nous montre également des troupes de plusieurs enfants prophétisant avec l'ardeur et l'exaltation la plus grande et se livrant aux excès les plus redoutables envers ceux qui n'étaient pas en communion d'idées avec eux.
« Lorsque les papistes, lisons-nous dans le théâtre sacré des (i), croyaient avoir triomphé de la constance des protestants, la Providence renversa leurs espérances par le ministère de ces mêmes enfants qu'ils avaient pris soin d'élever dans leurs erreurs, et qui, comme autant de prophètes, réveillèrent leurs pères et mères de leur léthargie spirituelle. Ces prédicateurs imprévus ne surprirent pas peu les papistes qui, pour prévenir les effets de leurs exhortations, tâchèrent d'insinuer qu'ils étaient instruits et dressés par des imposteurs. Ils en firent fouetter quelques-uns et brûlèrent la plante des pieds à d'autres... Ma-is tout cela n'ayant pu être capable d'ébranler les jeunes prophètes, et leur nombre s'étant bientôt accru jusqu'à près de 8,000 dans les Cévennes et dans le le bas Languedoc, l'intendant de la province ordonna à MM. les Docteurs de Montpellier, qu'on appelle la faculté de Médecine, de s'assembler à Uzès, où l'on avait emprisonné une grande quantité de petits enfants. Conformément à cet ordre^ ces médecins observèrent, à leur manière, la contenance de ces enfants, leurs extases, et les discours qu'ils faisaient sur le champ. »
(i) In-i2. Londres 1707, voy. Calmeil, ouv. cit. p. 272).
La faculté déclara ces petits prophètes atteints ■de fanatisme ; mais rien ne put tempérer chez eux la violence de l'inspiration. Les parents que l'on punissait aussi, parce qu'on supposait qu'ils contribuaient aussi à développer chez ces enfants l'exaltation des centres nerveux, finissaient souvent par les remettre eux-mêmes dans les mains des administrateurs en disant : « Traitez-les comme bon vous semblera, quant à nous, nous ne saurions les empêcher de fanatiser. »
Nombreux sont les exemples rapportés par des témoins dignes de foi, d'enfants à peine âgés de 7 à 8 ans, saisis par le transport de théomanie extatique. Tous étant semblables, coulés, pour ainsi dire, dans le même moule, nous n'en rapporterons qu'un :
« J'ai vu, dit Guillaume Brugier, (i) à Aubessargues trois ou quatre enfants inspirée entre l'âge de trois à six ans. Comme j'étais chez un nommé Jacques Boussigne, un de ses enfants âgé de trois ans, fut saisi de l'esprit et tomba à terre. Il fiit fort agité et se donna de grands coups de mains sur la poitrine, disant en même temps que c'étaient les péchés de sa mère qui le faisaient souffrir. Il ajouta que nous étions dans les derniers temps, qu'il fallait combattre vaillamment... pour la foi et se repentir de ses pécliés... J'ai entendu cela...
J'étais aussi présent lorsqu'une fois la petite Suzanne Jonquet, qui était âgée de 4 à 5 ans, tomba dans des agitations à peu près semblables à celles du petit Boussigne. Elle parla haut, distinctement en bon français et je suis sûr que hors de l'extase, elle n'aurait pas parlé ce langage.
Elle dit que la délivrance de l'église était prochaine et elle exhorta beaucoup à l'amendement de vie. Ces deux enfants se servaient l'un et l'autre de ces deux expressions, « je te dis mon enfant... etc. »
(i) Théâtre sacré des Cévennes, ouv. cit. par Calmeil, p. 36.
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Comme j'étais à Terroux, je vis une petite fille de 6 ans nommée Marie Suel qui, après un quart d'heure de mouvements de tout le corps et particulièrement de la poitrine, commença à parler. Ses père et mère, deux de ses frères et plusieurs autres personnes étaient présents avec moi. Elle dit que nous ne faisions autre chose que d'offenser Dieu et qu'il fallait changer notre conduite et mieux vivre à l'avenir. Elle ajoute que Babylone (l'église papiste) serait détruite dans peu de temps...
«L'amour du merveilleux,dit Calmeil,a fait dire à quelques écrivains que les enfants des calvinistes Français avaient prophétisé jusque dans le sein de leur mère. Or il n'y avait là que des hallucinations de femmes enceintes qui entendaient parler leur fruit, comme d'autres entendent parler des arbres, des maisons. »
L'ouvrage que nous citons dans les lignes précédentes, rapporte encore le récit de témoins qui ont vu et entendu des enfants de treize à seize mois prophétiser.
« Jacques Dubois : — J'ai vu un enfant de i>jmois entre les bras de sa mère, à Quissac, qui avait de grandes agitations de tout le corps et particulièrement de la poitrine. Il parlait avec sanglots, en bon français, distinctement et à haute voix, mais pourtant avec des interruptions. Ce qui était cause qu'il fallait prêter l'oreille pour entendre certaines paroles. L'enfant parlait toujours comme si Dieu eût parlé par sa bouche, se servant de cette manière d'assurer les choses : je te dis mon enfant... Ce même enfant fut mis en prison avec sa mère... Je suis persuadé que j'ai vu plus de soixante enfants entre l'âge de 3 à 12 ans qui étaient dans un semblable état... »
« Jean Vernet : — Environ un an avant mon départ, deux de mes amis et moi, allâmes visiter P. Jacques, notre ami commun au moulin d'Eve près de Vernon... comme nous étions ensemble,une fille de la maison courut appeler sa mère qui était avec nous et lui dit : « ma mère, venez voir l'enfant ». En-
suite de quoi la mère nous appela, nous disant que nous vinssions voir le petit enfant qui parlait. Elle ajouta qu'il ne fallait pas nous épouvanter et que ce miracle était déjà arrivé. Aussitôt nous courûmes tous.
L'enfant, âgé de 13 ou de 14 mois, était emmailloté dans le berceau et il n'avait jamais parlé de lui-même, ni marché. Quand j'entrai avec mes amis, l'enfant parlait distinctement, d'une voix assez haute, vu son âge, en sorte qu'il était aisé de l'entendre par toute la chambre. Il exhortait comme les autres que j'avais vus dans l'inspiration, à faire des œuvres de repentance.
La chambre où était cet enfant se remplit : il y avait pour le moins vingt personnes et nous étions tous priant et pleurant autour du berceau. Après que l'extase eut cessé, je vis l'enfant dans son état ordinaire. Sa mère nous dit qu'il avait eu des agitations de corps au commencement de l'inspiration, mais je ne remarquai pas cela quand j'entrai... »
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce sujet qui tient véritablement du merveilleux. Sans y attacher plus d'impartance qu'il ne convient, nous avons cru cependant devoir relater ces faits curieux. 11 est certain que sous ^influence des idées régnantes, l'exemple s'étendait à tous et que l'enfant, avec son caractère éminemment porté à reproduire tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, était une des premières victimes de l'épidémie (i). D'autres faits analogues' viennent à l'appui de ceux que nous citons, ainsi qu'on pourra en juger par les autres relations de démonopathie et de démonolatrie, si bien étudiées et si bien mises en lumière par Calmeil.
{i) Il est bien entendu que ces remarques ne s'adressent nullement aux exemples d'enfants prophétisant au berceau. Malgré l'autorité de témoins qui ont vu et entendu, il est permis de révoquer en doute la véracité de leurs récits empreints d'une évidente exagération.
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Démonopathie. — Une des plus curieuses relations est celle de l'épidémie d'hystéro-démonopathie que l'on observa à Amsterdam, parmi les enfants trouvés.
Jean de Wier en a rapporté l'observation :
« Sur la fin de l'hiver de 1566, la plupart des enfants trouvés de l'hospice d'Amsterdam, furent atteints de convulsions et de délire : trente petits malades, selon de Wier, soixante-dix garçons ou filles, suivant Réal, présentèrent le spectacle le plus triste ; tout à coup, ces enfants tombaient sur le carreau, et là ils se débattaient comme des forcenés pendant une demi-heure' une heure.
Au sortir de ces attaques qui reparaissaient à des intervalles variables, ils s'imaginaient avoir fait un somme et ne soupçonnaient aucunement ce qui leur était arrivé. Les secours de la médecine ne leur procurant aucun soulagement, l'on pensa que le diable avait pris possession du corps de ces enfants, et l'on eut recours au prières, aux lectures pieuses, aux adjurations et aux exorcismes. Les orphelins continuèrent à être affligés de convulsions, et bientôt on leur vit rejeter par le vomissement, des clous, des aiguilles, des flocons de laine, des chiffons, des morceaux de peau et d'autres corps étrangers qu'ils avalaient à l'insu de tout le monde. Il n'en fallut pas davantage pour accréditer l'idée que ces accidents dépendaient d'une influence diabolique.
« Je ne puis, dit Hoost, m'empècher de rapporter ici ce que plusieurs témoins oculaires et dignes de foi, romains ou non romains, m'ont raconté comme un prodige surprenant et inconcevable à l'esprit humain, à savoir comment les pauvres orphelins de cette ville furent si épouvantablement tourmentés en ces temps-ci, que les cheveux en dressent sur la tête quand on y pense. Car une grande partie de ces enfants ayant été tourmentée par des esprits malins, fut non-seulement tourmentée en plusieurs manières, mais même après qu'ils en eurent été délivrés, ils s'en ressentirent toute leur vie ; et même ils grimpaient comme des chats sur les murailles et sur les toits, et avaient un regard si affreux et si hideux, que les plus hardis semblaient en avoir peur. Ils parlaient des langues étrangères
et savaient ce qui se passait ailleurs, même dans le grand conseil de la ville. Ils faisaient des grimaces et des posturesépouvantables aux portes de certaines femmes, ce qui les fit. passer pour sorcières, mais dont je tairai les noms pour l'honneur de leur parenté (i) ».
Bekker fait observer que ces orphelins mangeaient en commun, se réunissaient dans les mêmes salles, passaient ensemble les heures consacrées aux récréations, qu'ils couchaient les uns auprès des autres et souvent deux à deux... Il n'en fallait pas davantage pour rendre les convulsions contagieuses. Les mêmes phénomènes s'observèrent en Allemagne et en Italie.
« Le même advint à Rome en 1555, car en l'hôpital des orphelins, en une nuit, environ septante jeunes filles devinrent démoniaques et demeurèrent en cet état plus de deux ans (2) ».
Démonolatrie. — En 1609, une épidémie de démonolatrie se manifesta dans le Labourd (Basses- Pyrénées). Cette épidémie n'atteignit pas seulement les adultes. Les enfants eux-mêmes subirent l'influence contagieuse. Delancre a laissé un compterendu fidèle des phénomènes qu'il observa ; pour arrêter le fléau , le terrible magistrat ne crut mieux faire que de dresser des potences et d'envoyer à la mort les malheureux hallucinés.
La plupart des enfants, quel que fût leur âge, étaient assaillis par des hallucinations et préoccupéspar le retour des idées qui s'observent dans la démonolatrie. Il paraît certain que c'étaient principalement pendant le temps du sommeil que ces
(1) B. Bekker... t. IV, p. 517.
(2) S. Goulard. Hist. admirables et mémorables... etc. Paris^ 1600, in Calmetl, De la folie, p. 46 et suivantes :
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petits visionnaires se sentaient emportés en l'air par des femmes métamorphosées en chattes. Quelques-uns, probablement, étaient dans une sorte de transport extatique lorsque leur cerveau devenait le siège de toutes les illusions qui empoisonnaient leur existence. « Deux mille enfants du Labourd, présentés au diable au sabbat par certaines femmes qu'ils nomment par nom et prénom, dont la plupart ont été exécutées à mort comme sorcières et les autres en sont à la veille^ soutiendraient la réalité de ce transport, sans jamais varier (i). »
On rassemblait ces enfants par bandes dans les églises oîi on avait soin de les tenir autant que possible éveillés et de les faire garder à vue depuis le commencement jusqu'à la fin de chaque nuit, dans la crainte que ces diables ou les prétendus adorateurs de Satan ne les enlevassent aux assemblées diaboliques. Si par malheur ils succombaient au poids du sommeil, presque tout de suite ils se trouvaient en présence des sensations les plus inconcevables.
« C. de Nagaille, âgée de 12 ans et sa compagne, nous ont assuré qu'elles avaient été au sabbat en plein midi ; même qu'elle y avait été transportée étant dans l'église, parce que, ayant veillé toute la nuit avec les autres enfants elle s'endormit dans l'église vers les onze heures du matin, si bien que le diable prit cette occasion pour l'emmener, (p. 62).
C. d'Arréjouane, âgée de 14 ou 15 ans déposa qu'elle avait coutume de veiller dans l'église au milieu de plusieurs autres enfants, filles et garçons pour n'être pas surprise et emportée
(i) Delancre. Préface du tahlean de l'inconstance des vais anges... în-40 Paris, 1613, in Cahneil, De la folie.
en dormant ; que son père sachant que celle qui avait coutume de la porter au sabbat était exécutée à mort, lui avait fait observer qu'elle pouvait bien revenir coucher dans la maison, mais que dès la première nuit qu'elle y reposa, une autre femme la vint prendre et continua à la transporter aux réunions illicites, (p. 92).
Presque tous les jeunes sujets dont l'esprit se montrait ainsi troublé par des sensations imaginaires attestaient que les femmes qu'ils croyaient voir dans les rangs du sabbat ne se rendaient jamais à ces fêtes que chargées chacune d'un enfant ou de plusieurs enfants ; ils assuraient que quand une de ces mères adoptives venait à succomber, Satan obligeait une autre femme à transporter l'enfant menacé d'abandon partout où il lui semblait bon de réunir ses adorateurs.
Les faits de ce genre cités par Delancre sont nombreux : toutes les dépositions d'enfants sont les mêmes : toutes sont unanimes dans leur description des pratiques en usage au sabbat. Tous les enfants qui sont menés à ces réunions diaboliques par des sorcières, déposent qu'elles leur ont passé simplement la main par le visage ou sur la tête ; tout aussitôt qu'elles leur ont ainsi passé la main ils sont tout troublés, éperdus... et la nuit suivante, les sorcières ne faillent pas d'aller chez eux les enlever, encore qu'ils soient dans les bras de leurs, pères, mères, frères ou sœurs, sans que leurs proches parents se puissent éveiller... Universellement deux ou trois cents enfants disent et prouvent oela (p. 109.)
« L'enchaînement des effets morbides, dit Calmeil, est ici facile à saisir : le délire ne paraissait
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pas lié d'une manière immédiate à l'impression de la frayeur ; mais une fois la nuit venue, dès que ces enfants étaient tombés sous l'empire du sommeil, ils subissaient le joug tyrannique des sensations et des idées qui menaçaient d'infecter depuis longtemps leurs jeunes imaginations, et pour comble de malheur, il n'y avait pas moyen, après qu'ils étaient réveillés, de leur persuader qu'ils avaient uniquement subi la fascination d'un songe. » (t. I, p. 443.)
Les jeunes malades se figuraient qu'on les battait au sabbat. Cinq enfants soutiennent à une sorcière qu'elle les avait menés la nuit à la montagne de la Rhune, et qu'elle les avait fouettés jusqu'au sang. On leur fît observer que cela était impossible, attendu qu'elle était incarcérée ; ils persistèrent dans leur déposition, affirmant qu'elle les avait fouettés outrageusement (i).
A ces hallucinations se joignaient souvent les hallucinations génitales. Dans un précédent travail (2) nous avons relevé ces faits, nous n'y reviendrons pas ici.
Nous n'insisterons pas plus longuement sur ces faits de démonopathie et de démonolatrie. Les citations, que nous avons reproduites, suffisent pour indiquer nettement le caractère essentiellement contagieux de ces épidémies. En rapport constant avec « les possédés » la jeune imagination des enfants est profondément frappée des faits qui les entourent. Leur esprit naturellement porté au mer-
(i) Delancre. Tableau de l'inconstance des mauvais a7iges, Paris, 1613.
{3) Moreau de Tours. Des aberrations du sens génèsique..
veilleux s'empare vivement de toutes ces histoires, de tous ces contes, produits de la maladie, et reflète avec une énergie extraordinaire toutes les billevesées dont ils sont les témoins involontaires. Leur nature délicate et nerveuse est éminemment propre à recevoir toutes les impressions que l'entourage peut leur communiquer. Il suffit, en effet, d'observer un instant un enfant pour se convaincre dans quelle immense proportion le nombre des idées développées ou reçues par imitation surpasse la somme des idées spontanées ou réfléchies.
Ici, l'imitation, c'est l'exemple.
Ces faits n'existent plus de nos jours, du moins avec le caractère religieux qu'on leur prêtait à une époque où la science des maladies nerveuses était inconnue. Les épidémies que l'on relate de nos jours sont classées parmi les affections convulsives, ainsi qu'on a pu le voir à propos de Tépidémie de Morzine. Ces faits étaient curieux à signaler, au point de vue du ravage que peut causer l'imitation dans le jeune âge, et nous prouvent une fois de plus combien il est utile de prendre les précautions nécessaires pour enrayer sa propagation. Si, à cette époque, on eût séparé les uns des autres ces prophètes, ces sorciers, au lieu de les réunir ainsi qu'on le faisait dans les églises, on eût bien vite éteint ces épidémies. Les procès retentissants, le bûcher, les pompeuses pratiques de l'exorcisme, ne faisaient qu'aggraver le mal. Mais dans l'ignorance profonde où Ton se trouvait des maladies nerveuses et de leur caractère éminemment contagieux, il était naturel qu'on ne vît dans ces mani-
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festations insolites, que l'intervention de la justice divine.
A la science moderne était réservé de les appré- •cier comme il convient.
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Certains enfants après avoir vu l'éclosion précoce •de leurs facultés parvenir à une élévation telle •qu'on leur donne le nom si caractéristique Enfants Prodiges, ou meurent jeunes, épuisés, ou vieillissent rapidement de corps et d'esprit ou enfin, et ceux-là sont les plus rares eu égard au nombre relativement considérable de leurs semblables, poursuivent avec éclat une existence si brillamment commencée.
Cette disposition spéciale, innée ou héréditaire le plus souvent, qui fait de ces enfants des sujets -véritablement à part, a, depuis longtemps déjà attiré l'attention de tous ceux qui s'occupent de psychologie . Tous ont cherché à donner une explication de ces phénomènes et tous, plus ou moins, ont émis des hypothèses en rapport avec les idées régnantes de leur époque.
Nous l'avons déjà dit, tous ces enfants précoces ne deviennent pas des aliénés; loin de là : s'ils sont des candidats sérieux à la folie, le plus souvent ils ne franchissent pas ces sombres limites. Bien ^lus, un grand nombre d'entre eux résistant à la fâcheuse fatalité qui plane sans cesse sur leur tête « prennent le dessus » et deviennent alors ces hommes de génie qui font la gloire du pays qui
les a vus naître, et dont s'honore l'humanité tout entière. *
Gall avait entrevu et signalé à l'attention l'anomalie cérébrale de ces enfants précoces. Il avait bien vu que l'éducation n'était pour rien dans l'état insolite de certaines facultés : « Comment attribuer, dit-il, à l'éducation les dispositions et les facultés les plus décidées qu'on observe quelquefois dans les enfants et qui par conséquent sont antérieures à toute espèce d'instruction ? On voit par l'histoire des hommes qui se sont le plus distingués que la plupart, sans tarder à se faire connaître, ont manifesté, dans leurs premières années, leur future grandeur. Achille caché sous les habits de Pyrrha, saisit une épée parmi les présents apportés par Ulysse. 7'hémistocle, encore enfant, disait que si on lui donnait à gouverner une petite ville, il saurait l'agrandir et la rendre puissante... C'est à l'âge de 14 ans que Caton d'Utique annonce son grand caractère et son horreur pour la tyrannie. Pascal fait, à 12 ans, deviner son grand génie en publiant un traité sur les sections coniques... »
Mais plus loin il ajoute : « si malgré toutes ces preuves on voulait soutenir que les génies précoces et les génies de tout genre sont le produit de l'éducation et des objets qui nous entourent, que l'on dise pourquoi certains enfants qui, sous le rapport d'une de leurs facultés, annoncent un génie extraordinaire, ne s'élèvent pas au-dessus de leurs camarades sous aucun autre rapport : et pourquoi des hommes qui excellent dans un point sont si médiocres en toute autre chose Le célèbre Betti qui, à l'âge de 13 ans, passait déjà pour un très
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grand comédien, jouait avec d'autres enfants dansla rue jusqu'au moment où il fallait qu'il parût sur la scène. Guillaume Crotsh, célèbre à l'âge de- 6 ans pour son génie musical, n'était dans tout le reste qu'un enfant d'une intelligence médiocre (i).
Rameau, l'un des plus célèbres musiciens de l'école française,, apprit la musique en même temps que la parole. A 7 ans il' touchait du clavecin avec une rare habileté. Au collège, où on le mit, il ne put suivre les classes. Il fredonnait des airs de sa. composition au grand scandale du régent, et ses cahiers étaient uniquement couverts de notes de musique. Le principal du collège pria son père de retirer ce mauvais écolier, qui ne rentra dans l'établissement que sous de sévères conditions. Il fut fouetté, c'était alors le châtiment usité dans les collèges.. Peine inutile ! Rameau disait plus tard en plaisantant que, pendant l'exécution, il pleurait en mesure !
Mozart, à 6 ans, composait de petites pièces de clavecin qu'il exécutait avec goût.
« Que l'on observe les enfants, dit F. Voisin (2),. même ceux d'une même faculté, ceux rassemblés dans la même école, qui sont environnés des mêmes objets et voient les mêmes exemples. Tandis que les uns se livrent à leurs divers penchants, les autres sont occupés à dessiner avec du charbon, de la craie, différents objets sur les murs, sur leparquet, sur les tables, sur du papier, à découper ou à façonner en cire différents objets ou à réparer des ustensiles de ménage. L'on a vu des garçons de 4 et 6 ans faire un modèle admirablement exact d^un vaisseau de ligne. A peine le jeune Vaucauson a-t-il regardé le mouvement d'une pendule à tra-
(1) Gall et Spurzheim. Des dispositions innées de l'âme et de- Vesprit. Paris, 1811, p. 83.
(2) Félix Voisin, de V homme animal. Paris, 1839, p. 424.
vers une fente de son étui, qu'il fait une pendule en bois, sans autre outil qu'un mauvais couteau. Qu'on parcoure l'enfance des grands mécaniciens, des grands dessinateurs, des grands peintres, des grands architectes, on n'en trouvera pas un qui n'ait manifesté, dès sa première jeunesse, les traces de son talent inné.
Lebrun, dès l'âge de 3 ans, s'exerça à dessiner avec du charbon ; à 12 ans il fit le portrait de son aïeul. Christophe Vrein avait, à l'âge de 13 ans, construit une ingénieuse machine pour représenter le cours des astres. Le père Truchet était encore enfant qu'il exécutait déjà de petites machines qui annonçaient ce qu'il serait un jour. Michel-Ange naquit peintre. A l'âge de 16 ans, il faisait des ouvrages que l'on comparait à ceux de l'antiquité.
Dès sa plus tendre enfance, on trouva Pierre du Laar, surnommé Bamboche, continuellement occupé à dessiner tout ce qu'il voyait. Sa mémoire lui rappelait avec fidélité, même après bien du temps, les objets qu'ils n'avait vus qu'une seule fois.
Jean Laurent Bernin, fut, à l'âge de 10 ans, en état de aire une tête de marbre qui lui mérita le suffrage de tous les connaisseurs ».
La plupart des grands capitaines, anciens et modernes, manifestèrent,dès leur plus grande jeunesse, une vocation extraordinaire pour le métier des armes. « L'histoire offre à chaque page quelques exemples de ces génies précoces, formés par la nature plutôt que par l'art, dit Foissac (i). »
Richard Cœur de Lion, dès l'âge de 16 ans, ne pouvant contenir son bouillant courage et n'ayant pas d'ennemis à -combattre prit les armes contre son propre père.
(i) Foissac. La chance et la destinée^ 1876. J. B. Baillière «dit.
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Bertrand du Guesclin, dont le nom devait être populaire et qui, devenu homme, devait rendre à la France de si grands services, annonça, dès ses premières années, un caractère belliqueux et une sorte d'humeur farouche que les mauvais traitements ne purent maîtriser ; la douceur et le pardon pouvaient seuls dompter cette nature ardente. Toujours luttant avec les enfants du village, il ne voulut jamais apprendre à lire. «Rien ne savoit de lettres, dit une chronique, ne oncques n'avoit trouvé maistre de qui il se laissait doctriner ». Ajoutez à cette humeur querelleuse un extérieur presque difforme qui lui faisait dire, suivant un vieux poète :
Mais puisque je suis laid, estre veux bien hardis. A 16 ans, il s'échappa de la maison paternelle et se réfugia à Rennes. Quelques mois après eut lieu un tournoi dans la capitale de la Bretagne. Bertrand y combattit inconnu, fut vainqueur et se réconcilia avec sa famille.
Dès l'âge de 10 ans, Turenne n'avait de goût que pour les récits des guerres et des combats. Un officier traita un jour devant lui de fables et de romans les exploits et la vie d'Alexandre. Le belliqueux enfant voulut se battre en duel, et sa mère eut grand'peine à calmer sa colère. Voulant imiter son héros de prédilection, il monta un jour un cheval fougueux dont les plus habiles écuyers n'avaient pu se rendre maître, et parvint à le dompter. Il était si faible et si délicat qu'on n'osait lui faire embrasser la carrière des armes. Un soir, pendant l'hiver, il se rendit secrètement sur les remparts de Sedan et y passa la nuit. Son gouverneur, qui le cherchait partout, le trouva au point du jour tranquillement endormi sur l'affût d'un canon. « Eh bien ! s'écria-t-il en se réveillant, suis-je assez vigoureux pour être soldat ? » Sa mère ne put résister à ses instances, et Turenne partit pour la Hollande, où il servit, comme simple soldat, sous les ordres de Maurice de Nassau, son oncle.
Comme Turenne, Ambroise de Boufflers montra dès sa plus tendre enfance une vocation décidée pour la carrière des armes, ses premiers jouets furent des soldats de bois qu'il faisait manœuvrer.
Son éducation n'avait pas été négligée, et il apprit avec une singulière facilité, l'anglais, l'allemand et l'italien. Il avait à peine dix ans lorsque son père l'emmena à l'armée d'Aile-
magne, commandée alors par le maréchal de Noailles. On connaît sa triste fin prématurée. Dans cette campagne un boulet lui broya la jambe. Il rendit le dernier soupir à peine l'amputation eut-elle était faite.
Le métier de marin exerce sur les cœurs des attractions plus puissantes encore que celui du soldat.
Duquesne, un des plus grands amiraux qui aient illustré la marine française, formé sous les yeux de son père, habile capitaine de vaisseau, avait donné une si haute idée de son courage et de ses talents, qu'à peine âgé de 17 ans, il fut nommé au commandement d'un vaisseau avec lequel il contribua à chasser les Espagnols des îles Lérins et préluda ainsi à une carrière de gloire.
Les lettres ont eu et ont encore leurs enfants prodiges :
Qui ne connaît Jean Pic de la Mirandole ? A l'âge de 10 ans, il passait pour l'un des grands orateurs et l'un des poètes les plus distingués de l'Italie. Il parlait avec facUité le latin, le grec, le chaldéen, l'hébreu, l'arabe ; à 13 ans il soutint devant Lulle, le plus illustre professeur de l'Europe, une thèse avec tant d'éclat, qu'il obtint du podestat de Modène la grâce de son père et de tous ses parents exilés.
Bossuet se fit remarquer par sa précoce intelligence. Lorsqu'il passa sa première thèse à 16 ans, il fut accueilli avec un véritable enthousiasme. Sa réputation franchit bientôt les limites du vieux quartier de la Sorbonne et il fut invité à se rendre à l'hôtel de Rambouillet. Le jeune écolier fut prié de composer un sermon. Après quelques minutes de réflexion, il parla avec tant d'onction et de facilité qu'il étonna ses illustres auditeurs. Il était alors onze heures du soir : « Je n'ai jamais entendu, dit Voiture, prononcer un sermon ni si tôt ni si tard ».
Bossuet ne démentit pas un si beau début.
François de Neuchâteau fut, dit un biographe, « l'un des prodiges du siècle de Louis XIV. A l'âge de 7 ans, cet enfant parlait plusieurs langues, était assez bon musicien et composait des vers avec une étonnante facilité.
D'Aubigné lisait le latin, le grec et l'hébreu à l'âge de 6 ans.
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Montaigne, son contemporain, avait également à 6 ans « le latin si prêt et si à main, que les plus habiles craignaient de l'accoster. » J. Bignion, à l'âge de 10 ans, publia une chorographie ou description de la Terre Sainte, beaucoup plus exacte que toutes celles qui avaient paru jusqu'alors. Trois ans après, il donna, sous le titre de Discours sur la ville de Rome, un traité des antiquités Romaines, et un ouvrage très savant sur l'élection des papes.
Pope, un des meilleurs poètes de l'Angleterre, montra dès sa plus tendre enfance un goût singulier pour la poésie. A l'âge de 12 ans, il composa une ode, fort estimée encore aujourd'hui, 5ur la vie champêtre.
Qu'on lise la vie des savants modernes, Linné, de Jussieu, Priestley, Bernouilli, Lagrange, Berthollet, Cuvier, Dulong, Ampère, Biot, Thénard, Flourens, Serres, Geoffroy de St-Hilaire, Arago, Chevreul, Bertrand... et tant d'autres : on y verra dès le jeune âge l'amour passionné de la science, le génie opiniâtre et fécond, enfin le travail sans relâche, couronné par la gloire.
Voilà le beau côté de la médaille et si à côté de ces enfants précoces qui eurent une vie illustre et qui tinrent dans l'âge mûr les promesses qu'avait données leur enfance, il en est malheureusement un plus grand nombre qui brillent un moment et tombent dans l'oubli et l'obscurité, quand une mort précoce ne vient pas les enlever. Tel fut entre autres René Boudier.
A 15 ans René Boudier savait le grec, le latin, l'espagnol, faisait, de jolis vers et avait des connaissances sur tout : il des sinait, peignait, touchait du luth, il écrivit un traité de numismatique des histoires de Rome et de France,... etc. Mais il s'arrêta en chemin, resta médiocre et vécut toutefois jusqu'à 90 ans.
D'autres enfin, moins heureux encore, perdent
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l'esprit et végètent misérablement dans les maisons d'aliénés, en proie à une démence incurable ou à des affections nerveuses les plus graves qui annihilent leur génie.
A ce titre, nous devions rappeler ici ces enfants prodiges qui sont une confirmation éclatante de la parenté indéniable du génie et de la folie.
Sans vouloir admettre comme rejeter sans réserve les différentes hypothèses par lesquelles les différents auteurs ont cherché à concilier ce mélange étrange de hautes capacités et de véritable faiblesse intellectuelle que l'on remarque parfois chez un grand nombre d'enfants prodiges, nous nous rallierons cependant aux idées qu'à émises l'auteur de \a psychologie morbide. Nous n'avons pas à revenir sur cet ouvrage trop connu de nos lecteurs et nous nous bornerons à la citation suivante (i) se rapportant à notre sujet et expliquant pourquoi et comment ces enfants devaient trouver place dans notre étude. « On voit des enfants en bas âge, avant que la raison soit éclose, alors que toute spontanéité morale est absente, manifester ces penchants, ces aptitudes à un degré vraiment extraordinaire. Ceux-là, nous le savons, lorsqu'ils deviennent fous (ce qui manque rarement d'arriver), on s'abstient généralement de les accuser d'avoir été eux-mêmes les artisans de leur maladie, en ne luttant pas avec assez de courage. 11 est trop évident que la lutte, ici, était impossible.
Mais qu'on y prenne garde, ici les objets ne sont que grossis. Ce qui est vrai, pour les esprits pré-
(i) Moreau de Tours, PsycJiologie morbide, p. 126.
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coces, les intelligences exceptionnelles, Fest également, quoique dans des proportions plus restreintes, pour le commun des hommes, les lois de l'organisation sont les mêmes pour tous.
Prenons un exemple entre mille : tout le monde sait à quel point les frères Mondeux étaient doués, ou mieux possédés du génie des mathématiques. Mais ce que beaucoup ignorent, c'est que ces mêmes enfants étaient atteints d'affections nerveuses congéniales des plus graves et qu'en dehors des chiffres, leur intelligence était restée au-dessous de la moyenne.
La plupart des enfants précoces sont dans le même cas. On sait qu'en général, ils sont maladifs et meurent de très bonne heure par suite des lésions du système nerveux, du cerveau principalement.
Dira-t-on que ces individus ne doivent le délabrement de leur santé et leur fin prématurée qu'à des excès d'étude, de travail cérébral ? Cela est vrai, mais non pas dans le sens qu'on veut l'entendre. La volonté joue ici un rôle bien secondaire, le premier appartient aux conditions spéciales dans lesquelles se trouve l'organisme. Travaux intellectuels, troubles nerveux sont évidemment les effets d'une même cause, les produits d'une action organique exagérée. La meilleure preuve c'est que, en dehors du développement extraordinaire de certaines facultés, on trouve presque table rase dans le cerveau.
Chez les enfants prodiges et aussi chez fes hommes exceptionnels dont le cerveau, cet atelier de la pensée, est dans une incessante activité, les
désordres de la névrosité, physiques et moraux, la mauvaise santé générale, la mort enfin, ne sont que la mise à exécution des lois de la vie et de l'organisme d'après lesquelles l'état de surexcitation nerveuse, lorsqu'il dépasse certaines limites, doit nécessairement amener le trouble des fonctions, le délire, la folie, quand ces fonctions sont d'ordre moral, les spasmes, les convulsions pour les fonctions de la motilité... »
Les faits nombreux cités dans la psychologie morbide viennent à l'appui de cette thèse : nous n'avons donc pas à nous étendre sur cette question, d'ailleurs toujours brûlante d'actualité, et nous arrivons à l'examen du diagnostic.