‹ La folie de Jésus (volume 2)Chapitre 69 sur 298 · Charles Sanglé. Niiaoukrtt. Paris, Fasquelle · texte numérisé non relu

Charles Sanglé. Niiaoukrtt. Paris, Fasquelle

L^MfiULOMAIflE CHEZ LES PRIMITIFS 81

Tyrrhéniens, des Phocéens, des Celtes gaéliques, des Scythes, des Gelto-belges, des Galates, des Gaulois, des Francs, des Alains, des Vandales, des Burgondes, des Goths, des Bretons, des Huns, des Saxons, des Normands, des Sarrasins. Ce sont elles qui jetèrent,

« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal »,

les conquistadors sur les Amériques, les coolies chinois sur les mines rhodésiennes, les Anglais sur les forêts équatoriales, les Français sur l'Afrique du nord.

Du mouvement intense des premiers âges l'humanité a conservé un besoin de déplacement qui se retrouve chez chacun de nous.

« Il y a au fond de l'âme, enfouis dans les profondeurs de notre être, des instincts sauvages, des goûts nomades, des désirs indomptés et sanguinaires, qui dorment, mais ne meurent pas. Ils ressemblent à ces organes rudimentaires qui ont survécu à leurs fonctions, mais qui restent dans les êtres comme témoignage de révolution lente et progressive des formes de la vie. Et ces instincts sauvages que Thumanité a autrefois déployés, quand elle vivait librement au milieu des bois et des eaux, l'hérédité, par une bizarrerie qui nous échappe, de temps en temps les ramène comme pour mesurer à nos yeux le chemin que nous avons fait K »

Ce besoin, que les anciennes corporations satisfaisaient par le tour de France, est resté tyrannique chez les nègres et les négroïdes, qui fournissent un frai inattendu aux compagnies de chemins de fer de l'Afrique centrale et de l'Hindoustan.

Il est à son comble chez un groupe ethnique qui mérite de nous arrêter un instant.

Ce groupe est originaire de l'Inde centrale; son lan

l. Ribot. L'hérédité psychologique. Paris, Alcan, 1887, p. 391.

gage, le romany, provient du sanscrit. Les tribus qui le composent se désignent sous le nom de zoma (les hommes) ou kola (les noirs). Ce sont elles qui, durant la préhistoire, apportaient du bronze à nos artisans. En Perse, où Firdoûsi fait mention d'eux, au xi" siècle, on les nomme siah'hindou (hindous noirs), en Turquie tchingenisy en Hongrie, où ils entrèrent après avoir passé par TÉgypte, pharaols nepek (peuple de Pharaon), en Valachie et en Moldavie cyganiSy en Italie zingari^ en Allemagne zigeuner, en Espagne gitanos^ en France romanichels y tziganes ou bohémiens.

J'ai vu dans mon enfance, passer sur les routes du Morvan, où je suis né, avec ses petits chevaux et ses chiensloups, une tribu de romanichels.

Quand on a, durant tant d'années, vécu parmi les regards fuyants et les dos courbés, on n'oublie pas l'allure de ces hommes. Fainéants, maraudeurs, qu'importe ! Ils vous regardaient dans les yeux, ils avaient la physionomie ouverte, la tête haute, le torse droit, le geste pur, ils offraient courageusement leur poitrine aux coupa de la destinée. Sous leurs oripeaux de pourpre et de soleil on devinait cette esthétique puissante que confère la vie libre. Les femmes étaient d'une sauvage beauté.

Je les ai retrouvées naguère, dans TAIbaycin et sur le Sacro-Monte. J'ai revu ces profils d'airain, ces sclérotiques d'or, ces lèvres pareilles aux merises des bois, ces chevelures aux reflets bleus.

Que le voyageur blasé ne s'en émeuve ! Ce fut un des plus beaux spectacles de ma vie. Vingt castagnettes résonnaient dans l'antre du capitan. Et ce fut le fandango, la cachucha, la séguedille, la sarabande, le boléro, le louUé. Les torses ployaient comme des bouleaux sous la tempête. A chaque virevolte, sous les coupsde hanche nerveux, les jupes rouges claquaient comme des étendards. Les

l'ambulomanie chez les primitifs 83

bélières d'or, les bracelets barbares, les colliers au dessin mauresque étincelaient moins que les yeux et, dominant les ahans des tambourins et les gémissements des guitares, on entendait la plainte sourde de la terre battue sous le talon des danseuses.

Et, cependant qu'elles déployaient devant moi, en leur évolutions forcenées, toute l'ardeur de l'Andalousie, je revoyais passer dans ma mémoire, avec ses petits chevaux et ses chiens-loups, la tribu d'autrefois en marche vers rorient. C'était bien le même peuple, la même race, cette race du Sapta-Sindhou, d'où sont issues les grandes civilisations et qui a laissé, aux portes de nos villes, comme autant de témoins de l'antiquité de notre histoire, les romanichels et les gitanes.

Dédaigneux des usages et méprisant les lois (s'ils savaient comment elles sont faites !), rebelles au bât et au <x>llier, fuyant la niche et la basse-cour, ils s'en vont à la recherche de l'inconnu, pareils à la feuille morte et au sable du désert,

« Toujours, toujours à travers L'univers, Aux espaces grands ouverts, Toujours, toujours de l'avant, '

En buvant La liberté dans le vent^ »

Ils s'en vont, tels les Argonautes, à la conquête de la toison d'or !

Ce besoin de déplacement se retrouve chez les enfants, amis de l'école buissonnière, et chez ces adultes-enfants qu'on appelle les dégénérés.

Chez les dégénérés, les strates les plus récents de

1. Jean Richepin. Les Blasphèmes. Paris, Dreyfous» 1884, p. 239.

Técorce cérébrale ne se sont point développés et l'énergie que rhomme intelligent emploie au travail de la pensée se dépense en actes inférieurs comme le coït ou la déambulation,.

C'est parmi les dégénérés que se recrutaient autrefois les routiers, les ribauds, les cotereaux, les chauffeurs, les « enfants perdus », les reîtres des « grandes compagnies » de la Guerre de Cent ans.

C'est parmi eux que se recrutent aujourd'hui une bonne partie des chevaliers du trimard : vanniers, tisserands, chaudronniers, taupiers, tondeurs, hongreurs, porteballes, qui ont trouvé leur voie dans les métiers de la route, saltimbanques, artistes et musiciens ambulants, comme les chomoroks russes, personnages du Roman comique, comédiens du théâtre de la foire, héritiers de Mondore, de Tabarin et de Gaultier Garguille.

C'est parmi eux que se recrutent la plupart des vagabonds.

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