‹ La folie de Jésus (volume 3)Chapitre 10 sur 410 · Henri Poincaré · texte numérisé non relu

Henri Poincaré

rieure, et de beaucoup, à celle du plus mauvais théoricien.

(c C'est, dit excellemment Guillaume Ferrero, la théorie qui donne leur valeur et leur signification aux faits. Elle est souvent très utile, même si elle est partiellement fausse ; car elle jette de la lumière sur des phénomènes auxquels nul ne prêtait attention... et donne l'impulsion à des recherches plus étudiées et plus heureuses. C'est donc pour rhomme de science un devoir moral que de s'exposer^ dans Vinlérêt des sciences^ à commeiire des erreurs et à subir des critiques^,., car l'édifice de la science se dresse sur remplacement formé par les ruines des théories détruites et des hypothèses écroulées comme la Rome d'aujourd'hui sur les débris de la vieille cité ^ »

Laissons donc à Thomme de science toute liberté d'échafauder des hypothèses et de déployer les richesses de son imagination. Car l'imagination est, dans les sciences, même dans les sciences mathématiques, — j'en appelle à Henri Poincaré, — comme dans les lettres et dans les arts, la seule faculté créatrice. Le raisonnement ne fait que discipliner son effort ; il ressemble, disait Condillac, aux parapets des ponts, qui ne font pas marcher le voyageur, mais qui l'empêchent de tomber. La découverte n'a point la démarche lente du syllogisme. C'est un éclair qui jaillit entre deux idées lointaines, dans les ténèbres de la subconscience ; c'est la brusque décharge d'un cerveau qui pense, alors même qu'il ne se sent pas penser. L'imagination de Roger Bacon découvrit le chemin de fer, le télescope et les interférences avant qu'on les réduisit en formules, et le phonographe fut inventé par le poète Charles Cros.

« Seule, la puissance d'imagination crée des associations

1. GuiUauma Ferrero. Les lois psychologiques du symbolisme. Pari^, Alcan, 1895, p. ix.

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nouvelles, associations équivalant à un progrès fondamental. Celui qui réfléchit froidement n*a jamais eu d^idée créatrice. Celui-là se trompe qui croit faire tort à un naturaliste en rappelant poète. Cette accusation compromet Faccusaleur plus que Taccusé. Il suffit pour cela que la création poétique soit la traduction fidèle et accessible au cerveau humain d'un des chants de Tépopée inflnie de la nature *. »

Au surplus je me soucie de Topinion des savants traditionalistes comme Biaise Pascal de Topinion des anciens. Je n'ai jamais accueilli les idées reçues que sous bénéfice d'inventaire. J'ai horreur des ornières et des sentiers battus. J'ai un goût natif et inextinguible pour les terres incultes, où les herbes folles vous fouettent les mollets et d'où l'on sort trempé de rosée et sentant le thym. Si j'ai conservé, pour ceux qui ont labouré mon intelligence, le plus grand respect et la plus grande alTeclion, je n'ai jamais été d'aucun de mes maîtres le très humble serviteur. Je suis congénitalement impropre à cette fonction; je suis atteint d'une sorte d'ankylose des articulations vertébrales qui me rend difflciles le baise-main et la révérence. C'est un défaut, — j'en conviens, — et je n'en suis pas fier : je ne lire point vanité de mon orgueil. Je sais d'où il vient et ce que je pèse et, tout en me livrant à ces hautes occupations de l'intelligence qui ne sont que jeux destinés à tromper cette attente qu'on appelle la vie, je n oublie pas ce que je suis et ce qu'est l'homme : un « pauvre enfant du doute et de la mort dont l'espérance est bâtie sur des roseaux ! ^ ».

1. Benedikt. Biomécanisme et vilaliâme en médecine et en biologie, Paris, Maloine, 1903, p. 132.

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