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CHAPITRE PREMIER

Les sentiments sont des sensations internes d'une nature particulière. Ils présentent tous les degrés, depuis Tanesthésie sentimentale ou impassibilité jusqu'à ces hyperesthésies qu'on appelle les émotions et les passions. Il n'y a, en effet, entre le sentiment, Témotion et la passion qu^me différence de degré et de durée. Le sentiment est une émotion ou une passion faible. L'émotion est un sentiment intense et bref. La passion est un sentiment intense et persistant. Si la terminaison ite n'impliquait une idée d'infection, je dirais que 1 émotion est une sentimentite aiguë et la passion une sentimentite chronique.

Les sentiments ont pour théâtre des neurones situés dans l'écorce cérébrale ^ La différenciation de ces neurones est presque aussi ancienne que celle des neurones cénesthésiques. Ainsi s*explique la résistance des sentiments aux idées et la survivance des facultés affectives aux facultés intellectuelles.

Les neurones sentimentaux sont distincts de ceux de la sensibilité cérébrale. Ceux-ci, que Flechsig place dans la sphère tactile et SoUier ^ dans la totalité de l'écorce, nous avertissent des modifications physiologiques et patholo-

1. C'était ridée de Descartes, de Gall, de Spurzheim, de Broussais.

2. Paul SoUier. Le micanUme deê émoiionê, Paris, Alcan, 1905, p. 226.

giques de Tencéphale, de la conlraclionou de la dilatation de ses vaisseaux, de la contraction ou du relâchemenl de ses dendrites à l'occasion de Tattention et des efforts de mémoire. Ces neurones cénesthésiques de Tencéphale ne diffèrent point de ceux du foie, du poumon, du cœur ou du rein. Ils ne sauraient donc être confondus, comme le fait Sollier, avec les neurones sentimentaux.

Les neurones sentimentaux ne constituent point, semblet-il, comme les autres neurones de Técorce, des conglomérats, des centres, mais un réseau, un mycélium qui court au milieu des neurones mnésiques. C'est du moins ce qui paraît résulter des relations qui existent entre les représentations et les soiitiments. Telle hystérique qui ne peut plus se représenter les traits de sa grand'mère n'éprouve plus pour elle aucune affection.

Les neurones sentimentaux sont aussi en relation avec les neurones moteurs supérieurs. Aussi s'accompagnentils Fréquemment de contractions musculaires (mimiques ^ viscérales ou vaso-motrices) qui, à leur tour, provoquent des sensations kinesthésiques.

Tout sentiment intense, toute émotion est donc composée de deux sensations, l'une immédiatement consécutive à la représentation mentale, c'est l'émotion proprement dite, l'autre médiate et secondaire — c'est Faccompagnement kinesthésique de l'émotion.

Les idéalistes réduisent les émotions à la première sensation, James et Lange à la seconde.

1. Celte relation explique qu*on puisse faire naître, comme Ta fait Braid, nn sentiment chez une hystérique ou une sous-hygtérique en lui imposant l'attitude correspondante, qu'on puisse par exemple lui inspirer des sentiments de piété en le mettant dans l'attitude de la prière. Les directeurs de conscience ont tiré grand parti de cette constatation.

Les muscles sont, dans le sentiment ou l'émotion, affectés en raison inverse du poids des parties auxquelles ils s'insèrent. De là, le rôle des oreilles et de la queue chez le chien, des muscles peauciers du visage chez l'homme.

La théorie des premiers n'a plus besoin d'être discutée. Quant à celle des seconds, elle est également en contradiction avec les faits.

En effet :

i* On peut avoir le cerveau congestionné sans éprouver de la joie ou de la colère. On peut trembler sans avoir peur;

â^ La tristesse active et l'excitation agréable présentent les mêmes réactions ;

3* Un sujet peut devenir akinesthésique tout en restant sentimental.

Sherrington abolit la sensibilité tactile et viscérale chez une chienne, en lui sectionnant la moelle cervicale et les pneumogastriques. L*animal n'en continue pas moins à manifester de la peur et de la colère *.

Une observation de Striimpell a trait à un apprenti cordonnier, âgé de quinze ans, chez lequel la plupart des sensibilités étaient abolies et qui ne conservait de relations avec le monde extérieur qu'au moyen d'une oreille et d'un œil. Or ce malade éprouvait encore du chagrin et de la honte.

Une malade de Berkley, insensible h la faim, à la soif et à la pression, se sentant à peine uriner, athermesthésique, akryeslhésique, akinesthésique, analgésique, anosmique, amaurolique et presque sourde, éprouvait cependant de la surprise, de la joie, de la tristesse et de la honte;

4^ Les mélancoliques sont inaffectifs, alors que leurs centres vaso-moteui*s et viscéro-moteurs fonctionnent normalement; «

5"* Un sujet peut être hyperexpressif et impassible. Les meilleurs comédiens peuvent ne pas éprouver les émotions

1. Cbabrier. Leê émoUonê et les états organiques. Thèse de Toulouse,

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qu'ils expriment. Il en est de même des malades alteiots de rire el de pleurer spasmodiques;

6* Les phénomènes vaso-moteurs d'ordre émotif peuvent apparaître alors que l'émotion a disparu ^

La théorie de James et de Lange doit donc être rejelée.

Chaque sentiment a son réseau spécial de neurones. Ce réseau est en relation avec un groupe particulier de neurones vaso-moteurs, viscéro-moteurs et mimico-moleurs. Il en résulte que chaque sentiment a soncomplexus mimique et kinesthésique spécial. Il y a donc, selon moi, des neurones de la joie, des neurones de la tristesse, des neurones de la crainte, des neurones de l'amour, des neurones de la haine.

Toute formation de neuro-diélectriques dans une partie du système nerveux sentimental détermine un court circuit dans les autres parties, ou dans les centres avec lesquels le système nerveux sentimental est en relation.

Les neurones vaso-moteurs et viscéro-moteurs sont-ils sous faible pression? Les neurones mimico-moteurs et, par suite, les muscles de la mimique pourront être fortement influencés. Inversement, si Témotion est rentrée, — el cela a lieu souvent chez Thomme civilisé, — il se produira une véritable dislocation de la machine nerveuse, laissant parfois après elle des troubles persistants (anesthésies, amnésies, paralysie, hystérie sous toutes ses formes, neurasthénie, folie, mort).

Moins les autres couches cellulaires de Técorce cérébrale sont volumineuses, plus le réseau sentimental est exposé à des courts-circuits fréquents. Aussi les enfants et les primitifs, chez lesquels les neurones à idées ne sont pas encore différenciés, les arriérés et les dégénérés chez lesquels ils ne se développeront jamais, les malades et les

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