Marat. De VHommt, Amsterdam, Rey, 1776, t. Il, p
PHYSIOLOGIB DBS SENTIMENTS 16S
cavalerie se décidera à cerner le Palais-Bourbon et à renvoyer les amateurs du scrutin d'arrondissement à leurs débitants et à leurs cantonniers.
Mais voici le bordeaux fécond en vastes pensées. Dans la rumeur plus profonde, les colloques se font plus ardents. Notre idéaliste discoure sur les beautés de la monarchie. Sa mémoire, que les hors-d'œuvre s'étaient montrés impulsants b ouvrir, cède à l'effort des crus girondins. Un flot de faits historiques s'écoule de ses lèvres éloquentes. L'avenir se déploie sous nos yeux éblouis. La future cour de France, où des princes, des ducs, des marquis et des comtes, au profil indéfinissable, évoqueront, à la fois, le passage du Rhin, le passage de la Bérézina et le passage de la Mer Rouget défile dans la splendeur des blasons rajeunis. Le droit divin, la divinité de la création, l'origine céleste du pithécanthrope sont tour à tour soutenus avec l'enthousiasme propre au Chateau-Laroze et, lorsqu'on lui verse la troisième coupe de Champagne, notre idéaliste n'admet point qu'on puisse douter que son âme immortelle soit absolument indépendante de la matière.
Cette expérience de chimie biologique, la nature la renouvelle constamment. Constamment nos cellules versent dans le torrent circulatoire des substances qui suscitent des sentiments divers : bien-être, gaîlé, joie, tristesse, ennui, désespoir, besoins, désirs, affections, dégoûts aversions, haines, a Le bonheur et le malheur des hommes, écrit La Rochefoucauld, ne dépend pas moins de leur humeur que de leur fortune*. »
Ces substances peuvent, à la suite d*une infection, d'un
I. Si je me permeU ces aUusions, c'csl que je n'ignore pas que mes amis, les travailleurs de race juive, n'éprouvenl aucun senlimenl de respect devant la fusion inattendue et singulièrement opportune de la noblesse désargentée et de la ploutocratie sémitique.
t, La Rochefoucauld. Maximet,
traumatisme, d'une émotion ou de toute autre cause, varier en qualité ou en quantité, faisant apparaître la moue d'Aiceste sur le visage de Roger Bontemps. éclairant ou embrumant l'âme du névropathe, provoquant la conversion de rimpie, transmutant en « état de grâce » la « sécheresse » ou la « langueur » du mystique, transformant un mélancolique en un maniaque enthousiaste et exubérant, dispensant la béatitude au paralytique générai, au dément précoce, au dément sénile, l'euphorie au phtisique ou au mourant. George Dumas raconte qu'il vit, dans le service de Bail, une paralytique générale qui, sur le point de mourir, ne cessait de répéter avec une expression de visage caractéristique : c< Ah ! que je suis contente ! Que je suis contente ! » Cela dura trois jours, jusqu'à l'agonie ^
Parfois le sentiment ou la passion se développe d'une façon lente, comme si ce développement suivait l'augmentation progressive des substances provocatrices dans les liquides circulants. Les Grecs appelaient 7:po7rx96ia ce prodrome sentimental.
Descuret '^ remarque qu'il existe, pour la passion comme pour la maladie, un état aigu, un état chronique, une sorte de périodicité des paroxysmes, et des crises finales qui peuvent se traduire par des excrétions (sueur et excrétions alvines de la frayeur, salivation de la colère, éjaculation de la passion erotique).
Nul doute que les substances ainsi excrétées ne soient particulièrement toxiques. Le fait est acquis pour la salive des furieux.
Ces substances, que j'appellerai passionogèneSy varient avec l'âge des cellules qui les sécrètent. Aussi les passions de l'adolescent diffèrent-elles de celles de l'adulte ou du vieillard.
1. Georges Dumas. La tristesse et la joie. Paris, Alcan, 1900, p. H76. Descuret. La médecine des passions, Paris, Bechet, 1841, p. 153.
PHYSIOLOGIE DBS SENTIMENTS i6S
Plusieurs sont colorées et communiquent leur teinte à la peau du visage :
Teint rose des gens sains : jovialité, gaîté.
Teint rouge des sujets trop riches en hémoglobine : irritabilité.
Teint pâle des sujets trop pauvres en hémoglobine : timidité, mélancolie.
Teint jaune des bilieux, des constipés, des stercorhémiques : acrimonie, malveillance.
Descuret a cru remarquer que, dans les passions tristes, le sang avait le même aspect que dans certaines maladies chroniques, comme le scorbut.
Un jour viendra peut-être où la photographie des couleurs nous aidera à établir la classification des caractères.
Le caractère est une propension à éprouver tel ou tel sentiment, telle ou telle passion. Cette propension résulte, d'une part de la constitution du système nerveux, d'autre part de la présence dans le sang de certains produits cellulaires. Il existe une prédisposition physique à la joie ou à la tristesse la plus sublime. « Il y a, écrit Ribot, identité de nature entre le plaisir physique et la joie d'une part, entre la douleur physique et le chagrin d'autre part; la seule difîérence est que la forme physique a pour antécé-r dent un état de Torganisme, que la forme morale (joie, tristesse) a pour antécédent une représentation ^ » L'éminent psychologue aurait dû écrire « pour antécédent immédiat ». En effet, il n'est guère de représentations capables d'éveiller la tristesse ou la joie si Tétat de l'organisme ne permet point à ces sentiments de se produire.
Qu'est-ce donc que la joie de vivre au lever du soleil, en mai^ sinon l'expression psychologique du renouvellement de notre être ? Et qu'est-ce donc que la tristesse des soirées
1. Ribot. La psychologie des tentiments.Paris, Alcan, 1908, p. 15.
d'automne, sinon l'expression psychologique de la moditication de notre organisme à la fin de la journée et à l'approche de rhîvcr ? Chez certains psychopathes, celte joie, cette tristesse sans cause revêt une intensité particuiiore.
« C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon cœur a tant de peine * ! »
Le pourquoi, Paul Verlaine le sait au fond et il nous le dit ailleurs. Son mal est le mal de ces cacochymes dont les molécules, incomplètement édifiées, versent dans le torrent circulatoire des produits de désassimilation toxiques, parce qu'incomplètement oxydés; son mal est la dialhèse de ces dégénérés mélancoliques qu'il appelle les « saturniens ».
<f Dans leurs veines, le sang, subtil comme un poison, Brûlant comme une lave, et'râle, coule et roule. En grésillant, leur triste idéal qui s'écoule-. »
En revanche, l'homme bien constitué et bien portant, qui a bien digéré, bien coïté et bien dormi, est ouvert aux allégresses les plus pures.
La plupart des hommes s'observent trop mal pour descendre à ces profondeurs. Ils cherchent la cause de leurs sentiments en dehors d'eux-mêmes, dans les accidents et les incidents de leur vie, qui ne sont en réalité que la cause occasionnelle des accès sentimentaux. Ils créent leurs motifs de se réjouir, de s'attrister, d'aimer, de haïr ou de craindre, comme ils créent leur moi, comme ils créent leurs dieux.
1. 2. Paul Verlaine. Poésies. Paris, Charpentier, 1908, pp. U7 et 3,
La nature du délire de leschou bar-Iossef, le langage pathétique des « Béatitudes » et des « Malédictions » nous a déjà fait soupçonner son état sentimental. Le Fils d'Élohim était un émotif et un passionné. Nous allons voir, chez lui, se succéder sans cesse les accès de joie, les accès de tristesse, les accès de crainte, les accès d'amour, les accès de colère, éruptions diversement colorées, émanant du même volcan, du même foyer, de ce feu central qui le consumait depuis sa jeunesse : Tadmiralion, Tamour, la passion de soi-même, Tinextinguible orgueil !