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CHAPITRE III

Physiologie des douleurs et des tristesses.

Si, chez le fœtus, si même chez Tenfant, qui ne connaît qu'elles en entrant dans la vie, toutes les douleurs se confondent, il n'en est point de même chez Tadulte. Chez l'adulte, la douleur n'exisle pas. Il y a des douleurs (douleurs pongitives, térébrantes, cuisantes, mord ican tes, lancinantes, fulgurantes, malaise, ennui, tristesse, désespoir), et ces douleurs sont des sensations spéciales qui ont pour théâtre des neurones difTérenciés.

En effet :

1^ Chaque douleur est perçue après la sensation concomitante ;

2® Une même région peut être hyperesthésiée sans être hyperalgésiée et inversement ;

3^ Une même région peut être anesthésiée sans être analgésiée et inversement (gangrène sénile) ;

4® La cocaïne et le chloroforme suppriment la douleur, tout en respectant la sensation tactile ;

5^ La saponine supprime la sensation tactile tout en respectant la douleur ;

6^ Dans la syringomyélie, alors que la sensibilité tactile

est conservée, les sensibilités thermique et palhique sont abolies ;

7® Dans rhystérie, ces diverses sensibilités peuvent être exaltées, diminuées ou abolies séparément;

8*" Elles peuvent Tétre artificiellement par la suggestion hypnotique.

Les douleurs — et Ton peut en dire autant des plaisirs — ont pour organes des neurones sensoriels et des neurones mnésiques.

Les neurones mnésiques, où se cliché la sensation douloureuse, sont le lieu de ces douleurs hallucinatoires que connaissent bien les chirurgiens et les dentistes et qui déterminent — Comte et Hallion Font démontré à Taide de leur pléthysmographe digital — des réactions de même ordre que les douleurs d'origine externe.

Chez rhomme bien constitué et bien portant, les neurones de la douleur ne trouvent guère Foccasion d'entrer en action. Mais toute intoxication alimentaire ou microbienne, touteauto-intoxication (période menstruelle, fatigue, affections de Testomac, de l'intestin, du foie, du pancréas, cancer, neurasthénie, involution sénile), en chargeant les liquides de l'organisme de substances toxiques pour les neurones, provoque du malaise, de la dysphorie et, par rintermédiaire des images et des idées qu'elle suggère, cette dysphorie supérieure qui est la tristesse.

Ces tristesses dites sans cause varient suivant la cause qui les provoque. Il y a la tristesse du dyspeptique, la tristesse du rhumatisant, la tristesse du goutteux, la tristesse du mitral, la tristesse du tuberculeux, la tristesse du paludéen. Dans la lypémanie^ la tristesse constitue le principal symptôme de l'affection, affection de nature indéterminée, et lui donne son nom.

1. Wherry. La mélancolie, manifestation psychique de crainte organique. The american Journal of insanity, janvier 1906.

Les TRISTÉSdES 17B

Les sensations externes, autrement dit les événements, ne peuvent provoquer, une tristesse durable qu'en agissant sur nos viscères et sur nos tissus et en déterminant secondairement en nous des modifications chimiques. Le deuil le plus cruel n'est qu'un accident dans la vie de rhomme robuste, dont les cellules offrent peu de prise è ces influences nerveuses; il est vite repris, qu'il le veuille ou non, par sa jovialité constitutionnelle. Le stoïcisme n'est pas une doctrine philosophique, c'est l'état d'âme des générations musclées.

Au contraire, chez le dégénéré, aux cellules incomplètement évoluées, la tristesse est toujours durable. Elle peut être constante, chronique, et c'est le pessimisme. Le pessimisme n'est pas une doctrine philosophique, c*est l'état d'âme des sujets atteints de rachitisme moléculaire. Une injection de morphine, une gorgée d'absinthe, d^alcool ou d'éther, en supprimant les impressions douloureuses multiples et subconscientes, engendrées par des produits de désassimilation incomplètement oxydés, restitue instantanément au pessimiste le bonheur de vivre. Ceux qui accablent de leur mépris les alcooliques et les morphinomanes ignorent trop la genèse de ces perversions. Tel que son père et sa mère maudissent, leur doit sa vie crapuleuse. Un bon bourgeois, « qui ne s*est jamais grisé » mais qui boit largement et sec, une femme malingre, anémique, neurasthénique et toussotante, épousée pour son nom ou pour son argent, tel est le couple représentatif et exem* plaire auquel nous devons le pessimisme et les perversions du siècle.

Les tristesses chez les mystiques.

La relation qui existe entre la tristesse chronique et la dégénérescence nous explique que la plupart des folies dégénératives se compliquent de mélancolie. Elle nous explique également les accès de découragement et de désespoir des mystiques.

La paranoïa débute par un stade de cette nature K « Les idées graves et tristes, écrit Marc, sont le plus souvent les compagnes delà monomanic religieuse^. »

Chez les mégalomanes ^ et les mégalolhéomanes, l'association des idées ambitieuses et des idées tristes est constante. Déjà Prosper Alpin, dans son livre Medicina œgypiorurrij signalait la mélancolie des fous religieux.

« Ce qui est digne d'être remarqué dans le cours de la maladie de ces messies ctde ces madones, écrit KrafTt-Ebing, c'est que, à côté de périodes d'enthousiasme allant jusqu'à Fextase, il y a chez eux des moments où ils sont en proie à des paroxysmes de la contrition la plus profonde, d'anéantissement du sentiment d'eux-mêmes, des périodes de doute sur leur dignité pour remplir la mission divine, des périodes où ils ont la conviction d'être de misérables pécheurs, d'avoir besoin de se purifier et de faire pénitence, périodes pendant lesquelles ils refusent la nourriture, s'imposent le silence, pratiquent le plus grand ascétisme, jusqu'à se mutiler eux-mêmes, et, par suite de l'angoisse précordiale et

1. Conolly, Norman, Jones, Mercier, Sully Ward, Spielmann, Albert. Dagonet. Observations sur les détires associés et les transformations

du détire. Annales médico-psychologiques, 1896, t. I, p. 1.

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