‹ La folie de JésusChapitre 12 sur 171 · Paul de Régla. Jésus de Nazareth, Flammarion, p · texte numérisé non relu

Paul de Régla. Jésus de Nazareth, Flammarion, p

Rappelant un mot de Jean-Jacques Rousseau sur le nazaréen, 1l s’exprime en ces termes : « Rousseau était un idéaliste, un artiste,,un philosophe... Ce qui le charmait surtout en Jésus, c'était Le côté sentimental, poétique, idéal. Ilne faisait, en niant la divinité de Jésus et ses miracles, que lui continuer le culte des chrétiens orthodoxes ou non orthodoxes. M. Renan a repris la thèse de Jean-Jacques Rousseau. Il a fait de Jésus un être poétique et fantastique, un joli garçon qui séduit le cœur des femmes, comme un jeune sous-diacre séduisant ses pénitentes !, »

De son côté Albert Réville, qui était en droit de s’appliquer tel passage où Renan compare les théologiens à des oiseaux amputés de leurs ailes, a su rappeler avec à-propos à l’auteur de l’Abbesse de Jouarre la parabole de la paille et de la poutre : « On peut craindre que chez lui, dit-il, l'artiste n’ait parfois entraîné l'historien à se représenter les choses sous un jour contre lequel la réalité proteste, et le premier devoir de l'historien est pourtant de serrer la réalité du plus près qu’il est possible *. »

Ernest Renan était un homme doué d’une vaste érudition et d’une intelligence supérieure, un historien précis et clairvoyant, lorsque l'artiste en lui n’étouffait pas l’homme de science, un styliste qui n’ignorait rien des délicatesses de la langue française. Mais quel grand homme n'eut à souffrir de son éduca-

1. P.-J. Proudhon. Jésus et les origines du christianisme, Havard, 1896, p. 63.

2. Albert Réville, Jésus de Nazareth, Fischbacher, 1897, I, préace, VII. |

tion? Ernest Renan, destiné à la prétrise, passa par Saint-Sulpice et en garda la fatale empreinte.

Dans son parti pris d’exalter [eschou, de louer sans restriction tous ses actes et toutes ses pensées, de voir en ce thaumaturge un grand moraliste, il en arrive à excuser, en faveur du but à atteindre, l'imposture, le mensonge et le faux.

« Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous sommes, dit-il au sujet de la résurrection d’'Eléäzar (Lazare), d'appeler cela mensonge et, fiers de notre timide honnêteté, de maltraiter les héros qui ont accepté dans d’autres conditions la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d’être sévères ‘. »

Cette morale-là, nous la connaissons; nous savons d’où elle émane. L'auteur des Lettres à un Provincial nous en a fait connaître l’origine; il y a trois siècles qu'elle est jugée et je renvoie Ernest Renan au grand Blaise Pascal.

Les exégètes laïques furent aussi victimes de leur sentimentalité. Or l’homme de science, pendant le temps qu'il s'emploie à la recherche de la vérité, doit demeurer impassible.

Lorsque Ernest Renan vient nous dire que « Jésus ne doit pas être jugé sur la règle de nos petites convenances » *, il se trompe étrangement. La science n’a à se soucier ni des petites ni des grandes convenances. Le baisemain n'est pas son fait; et c’est d’un geste, sinon brutal, du moins hardi

1. Ecnest Renan, Vie de Jésus, 18° édit., 1857. 2. Ibid., 256.

et résolu qu’elle déchire la robe de Psyché et le voile du temple. |

De même lorsque Jules Soury nous avoue qu’il craint, en disant toute sa pensée sur leschou barlossef, de « blesser des croyances religieuses qu'il vénère d'amour filial » ‘, il nous explique du même coup pourquoi il n’a pu, lui neurologiste éminent, arriver à un diagnostic qui s'impose avec la force de l'évidence. L’auteur du Système nerveux central nous a donné ainsi le spectacle, unique à notre époque, d’un savant épouvanté par la vérité.

La société n’a rien à redouter de la vérité, rien de bon à attendre de l'erreur. L’erreur a été la source de toutes les douleurs humaines, j'entends des douleurs du plus grand nombre au profit d’une minorité ; alors que la vérité est, pour l'immense majorité des hommes, 14 condition indispensable du bien-être et du bonheur.

Si Galiléi, si Harvey, si la brillante avant-garde des encyclopédistes n'avaient su braver les anathèmes des conciles, le dédain des académies ou la colère des foules, nous ignorerions encore que la terre tourne et que le sang circule, l'épanouissement scientifique du x1x° siècle n'aurait pas eu lieu et nous serions encore plongés dans les ténèbres et l’épouvante des temps barbares,

Prudence inutile ! Craintes vaines ! Aucune force n’a réussi à étouffer la raison, et il n’est pas de murailles que n’ait renversées, il n’est pas d’obstacles que n'ait franchis la divinité sereine et flam-

1, Jules Soury. Jésus et la religion d'Israël, Fasquells, 1898. Préfaco 5.

boyante qui entraine l’humanité à sa suite, qui dissipe ses craintes, apaise ses douleurs et répand sur elle à pleines mains la volonté, la joie et la gloire de vivre : l’invincible Vérité !

Je viens de passer en revue les causes d'erreur auxquelles sont exposés les psychologues et avec eux les historiens et les biographes, auxquelles furent exposés les évangélistes.

De ce qu’elles sont nombreuses et inhérentes à la nature humaine faut-il conclure que les documents fournis par l’histoire n’ont aucune valeur scientifique ? Faut-il faire fi des observations accumulées au cours des siècles, parce que leurs auteurs n’eurent point à leur disposition l'arsenal, bien pauvre encore et d'application bien restreinte, de nos laboratoires de psychologie ?

Ce serait une absurdité.

Nos bibliothèques contiennent un minerai psychologique d’une valeur considérable. Pour en extraire l'or il suffit de se conformer aux règles suivantes, applicables à tous les livres d'histoire y compris les évangiles.

Ilest extrêmement rare — et ceci est un fait d’observation — que des écrivains donnent pour historiques des faits qu’ils ont inventés de toute pièce.

En conséquence tout fait donné pour historique doit être tenu pour vrai jusqu’à preuve du contraire :

4° S'il n'est pas établi que l'historien est un homme de mauvaise foi ;

2° Si ce fait n’est pas en contradiction évidente avec les lois de la nature ;

3° S'il n’est pas en contradiction évidente avec

d'autres faits rapportés par des historiens d'une valeur au moins égale.

La plus grande erreur du xvin' siècle fut d’expliquer toute l’histoire religieuse par l’imposture. Volpey et Dupuis n’allèrent-ils pas jusqu'à nier l'existence d'Ieschou et à voir en lui la personnification du soleil ! |

C’est aussi pour avoir négligé cette règle que Strauss se perdit dans le mythisme, suppléa à son ignorance ou à son incompréhension des phénomènes psychopathologiques par l’allégorié et le symbole et en arriva à effacer dans les évangiles, jusqu’à la rendre indistincte,la personnalité d’Ieschou.

Un autre fait d’observation est que les hommes capables de dominer leur imagination, leurs sentiments et leurs émotions, capables de photographier les faits avec la précision d’un appareil parfaitement achromatique sont extrêmement rares.

Aussi faut-il avoir soin, lorsqu'on se livre à un travail de psychologie historique, de dégager les faits de leur interprétation.

Telles sont les règles que je me propose de suivre dans mon analyse des évangiles.

J'étudierai leschou bar-lossef, non pas en théologien catholique comme le Père Didon, non pas en théologien protestant comme Albert Réville .ou Edmond Stapfer, non pas en mythologue comme Strauss, non pas en poète comme Ernest Renan, non pas même en historien comme Peyrat, je l’étudierai en anthropologiste.

Après avoir montré que ces auteurs eurent parfaitement raison d'accorder créance aux évangiles

canoniques, que ces évangiles sont des biographies naïves et sincères d’une valeur historique incontestable, je ferai l'analyse de ces biographies.

J'étudierai la famille d’Ieschou, son père, le dévot charpentier de Nazareth, sa mère, la dévote Miryam, ses frères et sœurs, depuis ceux qui, au témoignage des évangiles selon Markos et Iohanan (Marcet Jean), le tenaient pour fou et ne croyaient pasen sa mission divine, jusqu’à cet laäkob dit Jacques le petit qui, atteint de la même affection mentale que son frère, fut, au témoignage d’Eusébios, précipité par les juifs orthodoxes du haut du temple de Hiérusalem.

Je dirai ce que nous savons de la constitution physique, de la grâce et de la faiblesse du Meschiach (Messie).

J'essaierai de jeter quelque lumière sur cette crise d'angoisse avec sueur sanglante dont parle l'évangile selon Lucanus (Luc), sur l'impossibilité où il fut de porter l’instrument de son supplice, sur sa mort rapide en croix et sur le fait, rapporté avec tant d’insistance par l’évangéliste Iohanan, qui vit jaillir de la poitrine du crucifié, percé d’un coup de lance, un mélange de sang et d’eau.

Je rendrai évidente l'ignorance absolue du galiléen à l'égard de la science grecque et romaine de son temps.

Je dirai comment il s’assimila des maximes morales venues de l’Inde, de la Perse, de l’Assyrie, de Hi‘ Babylonie et dont beaucoup se trouvaient déjà

* dahs l'Ancien Testament. Je dirai ce qu'il y a de

bon et de mauvais dans cette morale d'’leschou,

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qui n’a rien de personnel et qui, à l'égard de la

-morale bouddhiste, était un recul.

J’expliquerai l’origine de ses idées sur Dieu, les anges, les démons, le jugement dernier, le paradis, le royaume de Dieu et l’enfer.

Je montrerai où il puisa l'idée du Meschiach (Messie) et comment il en arriva à croire à sa propre messianité.

J’étudierai sa mémoire, la tournure de son imagination, son goût de l’allégorie et de la parabole.

Je rapporterai ses hallucinations visuelles et verbales, celle du baptême, celles du désert, celle de la nuit de l’arrestation et ferai voir qu'elles sont identiques à celles que nous constatons chez les fous mystiques de nos asiles.

Je dirai ce qu'il faut penser de son intelligence et comment, chez lui, à l'incohérence des idées, à la faiblesse du jugement et du raisonnement s'unissait une finesse touchant à l'astuce, un à-propos touchant à l’esprit.

Je parlerai de ses émotions, de son penchant à la tristesse et à la mélancolie, de son égoïsme, de son maladif orgueil, de son indifférence à l’égard de sa famille, de sa sympathie pour les déclassés, les publicains et les prostituées, de sa haine des riches et des pharischim (pharisiens), de ses accès de colère,

Sa manière de s'exprimer, ses expressions familières, ses néologismes nous arrêteront un instant.

J’attirerai l'attention sur la bizarrerie de: ses attitudes et de ses gestes, sur l’impulsivité et l'incohérence de ses actes, depuis la malédiction du figuier

jusqu'aux voies de fait dirigées contre les marchands d’offrandes du temple de Hiérusalem.

Je le suivrai au cours de ses pérégrinations, de ses accès de dromomanie, de sa vie de vagabond et de mendiant.

Et peut-être sortira-t-il de cette étude attentive, consciencieuse et impartiale, un Ieschou nouveau, inédit, d’une silhouette et d’une physionomie précises, auréolé de la seule auréole qui lui convienne, la lumière magique de l’orient.

Peut-être aussi le lecteur arrivera-t-il à se convaincre que, depuis dix-neuf cents ans, l'humanité occidentale vit sur une erreur de diagnostic.

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