Cicero. Contre Verrès, V
des charniers, s’abattaient sur le malheureux. La fièvre s’allumait et déterminait une soif intense.
Et ces douleurs étaient peu de chose à côté de l’horrible malaise déterminé par l’immobilité et la position anormale du supplicié.
On sait que les contractions musculaires et les mouvements qu ils déterminent facilitent considérablement le travail du cœur. Aussi avons-nous beaucoup de peine à supporter une immobilité complète et prolongée; bientôt des congestions locales plus ou moins pénibles nous obligent à nous étirer, à bâiller, à remuer les bras ou les jambes, à nous retourner dans notre lit si nous sommes couchés, à nous lever et à marcher si nous sommes assis.
Sur la croix, l'immobilité était complète, absolue ; le crucifié était fixé dans sa forme par son billot, ses clous et ses douleurs. De plus ses membres supérieurs étaient à demi levés et le cœur, déjà exténué par le surcroît de travail que l’immobilité dans la position verticale lui imposait, devait pousser jusqu'aux mains, situées au-dessus de la tête, deux lourdes colonnes sanguines.
Bien que ses battements s’accélérassent, il ne pouvait bientôt suffire à ce travail; la circulation se ralentissait; le sang stagnait dans les capillaires. Empoisonnés par les produits de désassimilation dont le cœur ne les débarrassait plus, les muscles entraient en tétanos; des crampes les durcissaient; le corps se raidissait tout enticr.
Même stagnation dans le poumon; l’hématose se faisait de plus en plus mal; le supplicié suffloquait.
Il souffrait aussi affreusement de la tête par suite
de la congestion veineuse du cerveau et des méninges. .
Intoxiqués par un sang de moins en moins riche en oxygène, de plus en plus chargé d’acide carbonique et de matières extractives, les neurones du système circulatoire s’altéraient et le cœur battait de moins en moins fort, de moins en moins vite ; le crucifié se trouvant ainsi pris dans un cercle pathologique qui se resserrait sans cesse autour de lui.
On comprend que, dans cette lutte suprême, il ne songeât guère à discourir. Toute son énergie se concentrait sur son cœur.C’est à peine s’il pensait : plus de raisonnements possibles, plus d'associations d'idées, bientôt plus de mémoire. C'est à peine s’il respirait; comment eût-il parlé! Chez les crucifiés les phrases les plus courtes sont les plus historiques.
Dès lors voici comment Îeschou bar-[ossef nous apparaît sur la croix.
Son corps livide et moite, aux veines turgescentes, est bigarré par les écorchures, les ecchymoses et les érythèmes des verges. Autour des clous, les chairs sont rouges et boursouflées. Les ongles des mains et des pieds sont plombés. La sueur ruisselle du front le long des joues, des aisselles le long des flancs et des aines le long des cuisses. Le cou est gonflé, la face boursouflée, blême, terreuse, maculée de plaques livides ; les tempes creuses, le nez mince, effilé, avec des narines pulvérulentes qu’agite le passage de l'air, les joues flasques, les lèvres tombantes, violacées, tatouées d’arborisations et d'étoiles veineuses, entr’ouvertes, laissant voir
les dents. Sous les paupières caves et lourdes, les yeux apparaissent ternes, voilés, hagards, sinistres, avec leurs sclérotiques pâles, leurs pupilles contractées, leur regard vague et perdu.
Voilà,bien différent du Jésus de la légende, le véritable Ieschou crucifié, tel que l’aurait peint, à une époque mieux avertie, un Ribeira ou un Vélasquez.
A la fin l’homme ne voyait, n'entendaïit, ne sentait plus. Tous ses muscles se paralysaient y compris les sphincters; il laissait échapper ses urines et ses matières fécales ‘. Enfin le cœur cessait de battre et 1l mourait, faute de sang oxygéné, dans une convulsion suprême 1.
Il existe quatre relations relativement récentes de crucifiement. Trois sont dues à La Condamine et à du Doyer de Castel.
Elles concernent ces grandes hystériques, ces convulsionnaires de Saint-Médard qui croyaient mériter le paradis en se soumettant volontairement au supplice d’Ieschou bar-lossef.
L'une, la sœur Françoise, qui en était à sa troisième épreuve, s’étendit sur la croix, le 43 avril 1759, à 7 beures du matin.