Félix Le Dantec. Traité de Biologie
‘Gautier, la différence des races et des espèces, je
répondrai qu'elle vient de la différence de leurs organes. Si l’on veut savoir en quoi les organes diffèrent, je dirai que c’est par le dispositif et la nature de leurs tissus. Ceux-ci tirent à leur tour leurs différences de celles des éléments histologiques c’est-àdire des cellules qui les composent, et ces éléments eux-mêmes varient suivant la nature et le fonctionnement de leurs protoplasmas !. »
: Je ne partage pas entièrement les idées d’Herbert Spencer et d'Yves Delage qui regardent le bioprotéon comme un simple mélange. Pour moi chaque individu est un corps composé, défini, un cristal protoplasmique ayant sa constitution et par conséquent sa forme propre, la forme étant pour les végétaux et les animaux comme pour les minéraux, fonction de la composition chimique.
Au reste les bioprotéons, en raison de leur complexité même, sont des édifices instables. Chimiquement parlant, chacun de nous n’est pas à la minute présente ce qu'il était à la minute qui a précédé et ce qu'il sera à la minute qui va suivre. Le nombre des bioprotéons est donc considérable. Ce n’est pas seulement le règne chimique le plus élevé. C’est aussi le plus complexe.
. De ce qui précède il résulte que l’ontogenèse n’est qu’un cas particulier de la cristallisation.
Cette vue de génie appartient à Herbert Spencer. Selon lui, les êtres vivants se forment à la manière des cristaux et ne sont que des cristaux. Ils ne dif-
+ 4, Armand Gautier. Le mécanisme de la variation des races. Revue scientifique, 1897, p. 161.
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fèrent de ceux qui appartiennent au règne minéral que par la complexité de leur forme. « Un arbre a des feuilles, des branches, des racines, un mammifère a des poils, des pattes, des viscères de formes données, comine un cristal a des faces, des pointes, des angles de valeurs données et liées entre elles par des relations fixes. Ce vertébré a tel membre à telle place et fait de telle façon, comme ce cristal a ici telle pointe de telle forme, parce que, si ce membre ou cette pointe n'existait pas, il y aurait des affinités non saturées, des forces polaires en tension ‘. »
De même quechaque molécule chimique reproduit toujours une même forme cristalline, de même le genre d'un individu d’une espèce donnée reproduira toujours un individu de cette espèce.
À cette théorie de Spencer on objectait jusqu'à ces derniers temps que le cristal s’accroît par sa surface, alors que le végétal ou l’animal s’accroit par intussusception. Mais Otto von Schrôn *, professeur à l’université de Naples, a ruiné cette objection en découvrant qu'il n’y a aucune différence entre le développement du cristal et celui de l’être dit vivant.
Le cristal résulte de la précipitation dans une eau-mère d’un pétroblaste ou petrocellule composée: 4° d’un corps nucléaire qui est analogue à la nucléine filiforme des cellules dites vivantes et occupe l’axe du cristal ; 2° d’un pétroplasme tantôt hyalin, tantôt
1. Yves Delage. L'hérédité et les grands problèmes de la biolo-
gie générale, 1903, p. 455.
2. Otto von Schrôn in Rivista di filosofia e scienze affini, octobre 1901.
granuleux. C'est en se multipliant que la pétrocellule ainsi constituée donne naissance au cristal.
Les cristaux s’accroissent par intussusception et expansion graduelle. Ils se reproduisent par division, gemmation ou endogénèse avec expulsion de cellules filles hors de la cellule mère. Ils revêtent, dans des milieux différents, des formes différentes. Ils ont leurs difformités congénitales ou acquises et leurs maladies. Certains sont doués de mouvements spontanés. En un mot leur développement et leur biologie sont identiques à ceux des plasmas dits vivants.
La découverte d'Otto von Schrôn, corroborée par celles de Traube et de Stéphane Leduc, jette une lumière inattendue sur un certain nombre de phénomènes restés jusqu'ici inexpliqués.
On sait que si l’on détache d’un cristal un fragment c’est-à-dire un groupe de pétrocellules et qu'on le plonge dans l’eau-mère correspondante, ce fragment devient le centre d'un nouveau processus de cristallisation. Si on ébrèche un cristal plongé dans une eau-mère, la lésion ne tarde pas à se réparer.
Or c’est précisément ce qui se passe chez certaines plantes et certains animaux. Si l'on enfonce dans la terre, assimilable dans le cas particulier à une eau-mère complexe (des solutions salines différentes peuvent, mélangées, collaborer à la formation d’un même cristal) certaines cellules des racines, des feuilles ou des bourgeons des mousses, un fragment quelconque de bégonia ou une feuille de saule, on voit se reformer le végétal entier. De même un fragment quelconque d’hydre d’eau douce
.ou d’actinie suffit à reproduire le cristal zooplasmique de même nom. Enfin la planaire qui, dans son milieu vital, régénère sa queue ou sa tête, le triton et le lézard qui régénèrent leurs pattes ou leur queue.se comportent absolument comme des cristaux réparant leurs brèches,
Ceci posé, considérons l'être vivant le plus simple qu’on puisse imaginer, cette petite masse protoplasmique qu'on appelle l’amibe et qui fut l’origine des règnes végétal et animal. L’amibe se reproduit par division comme un cristal qu’on briserait en deux dans une eau-mère et dont chaque fragment donnerait naissance à un nouveau cristal.
S1 les conditions du milieu ambiant, si l’eau-mère de l’amibe n'avait jamais changé, cet être aurait continué à donner naissance à des êtres identiques et jamais les règnes n’auraient pris naissance.
Mais il n’en fut pas ainsi. Les conditions de milieu changèrent, modifiant chimiquement l’amibe et par conséquent ses parties, ses fragments, ses produits, ses descendants, les modifiant aussi morphologiquement. « Si ces molécules viennent à varier, dit Armand Gautier, elles vont fonctionner autrement c’est-à-dire imprimer la marque de leurs variations au protoplasma, celui-ci à l’élément histologique et corrélativement aux tissus, aux organes et à l’animal tout entier. Ces variations chimiques, moléculaires, qui naissent dans la trame des protoplasmas, variations invisibles à l'œil, mais sensibles pour un chimiste qui veut y regarder de très près, se traduisent donc par des variations des formes histologiques, par des modifications des fonc-
tions et par la variation de l'être tout entier ‘>
Toute variation chimique du milieu ambiant détermine en effet directement ou indirectement une variation morphologique de l'être, à quelque période qu’il soit arrivé de son développement.
: Si l’on vient à retourner un bourgeon de thuya, la feuille qui en sort prend, à sa face inférieure, les caractères histologiques que possède normalement sa face supérieure. Ce résultat est dû certainement aux modifications chimiques déterminées par Vaction du soleil sur la face supérieure de la feuille.
De même, sous l'influence du froid, les feuilles qui recouvrent le bourgeon se transforment en écailles pendant l'hiver.
Si l’on coupe les rameaux verts dela pomme de terre. il se forme sur les rhizomes des feuilles à le place des tubercules.
La baleine, ‘en adoptant la vie: : aquatique; ayant cessé de s'appuyer sur son fémur, cet os finit par s’atrophier et par n’être plus nourri que par de petits vaisseaux sanguins. Mais en revanche l’animal se servant pour sa propulsion des muscles qui entourent cet os, ceux-ci s’accrurent jusqu à former d’énormes masses richement irriguées. | . Si l'exercice augmente la grosseur des muscles, l’inaction les amoindrit et la section du nerf qui les commande leur fait perdre leur striation et devenir granuleux.
. C’est la pression du sang qui. à donné aux ‘vais-
| 1. Armand Gautier. Loc. cit, p- 161 et suiv.
seaux leur forme arrondie et a rapproché leurs branches de bifurcation du tronc principal d'autant plus que ce tronc était plus volumineux.
Enfin l’orientation des trabécules dans le tissu spongieux des cals obliques, la formation des ligaments du pied-bot et celle des pseudarthroses montrent l'importance de l’eau-mère, c’est-à-dire du miheu mécanique, physique et chimique dans la morphogenèse des cristaux biologiques c’est-à-dire des végétaux et des animaux.
Or les fragments de ces cristaux biologiques peuvent, comme ceux des cristaux appartenant au règne minéral, donner naissance à des copies d'eux-mêmes.
Toutefois, chez les êtres les plus évolués, ce processus de cristallisation exige pour se produire un fragment spécial, une cellule voisine de l’état amiboïde primordial, car plus une cellule se rapproche de cet état, plus elle a d'aptitude à se reproduire par division. Cette cellule est le germe ou l'œuf.
Qu'est-ce que l’œuf ?
Dès qu’apparut sur le globé le premier ètre pluricellulaire, les cellules qui le composaient ne tardèrent pas à se différencier. Les unes en effet étaient constamment exposées aux actions extérieures; les autres y étaient presque soustraites. D'où, chez les premières, des modifications constantes qui se transnurent par hérédité; chez les secondes, une stabihté très grande. C’est à peine si celles-ci varièrent au cours des âges et ce sont elles qui, d’après Galtas et Weissman, fournissent les œufs.
Ce n’est pas que les cellules qui fournissent les
œufs aient été complètement à l’abri des influences extérieures. Celles-ci les modelèrent suffisamment pour que l'œuf humain par exemple soit déjà un élément assez complexe, Ses microsomes nucléiniens et ses granules cytoplasmiques sont certainement différents les uns des autres, de même qu'ils diffèrent du nucléole et du centrosome.
L’œuf est, comme l’a bien vu Yves Delage, par la membrane qui l'entoure, par celles qui entourent le noyau et les vacuoles, par d’autres peut-être qu’on ne distingue pas, « un ensemble d'appareils dyaliseurs enfermés les uns dans les autres, dont chacun opère le triage des substances nécessaires dans sa circonscription et prépare celui qu’auront à continuer les dyaliseurs situés plus profondément !. » ,
L'œuf est ainsi divisé en régions chimiques fixes et définies, dont chacune donne naissance à quelque grand système de l'organisme, tel que le système glandulsire, le système musculaire, le système nerveux. Ses sécrétions et ses réactions contractiles prouvent en effet qu’il contient ces derniers en puissance. Mais ce n’est qu’en puissance qu'il les contient et, pour que ce fragment de cristal reproduise le cristal entier, il est nécessaire qu’il soit plongé dans une eau-mère,dans un milieu convenable.
Si du reste ce milieu n’est pas identique à celui dans lequel se forma le cristal primitif c’est-à-dire le père ou la mère, le cristal secondaire c’est-àdire l'enfant pourra différer sensiblement du père et de la mère.