‹ La folie devant les tribunauxChapitre 12 sur 62 · DES INTERVALLES LUCIDES · texte numérisé non relu

DES INTERVALLES LUCIDES

traire, dans l'intervalle lucide une série d'actions frappées au coin de la plus saine logique; l'intégrité mentale demeure ferme et se soutient dans toute sa pureté pendant un temps donné. S'il devait suftîre de prouver quelques actions sages pour faire admettre l'intervalle lucide, il ne se rencontrerait piobablement jamais de cause assez désespérée pour que l'on ne trouvât point des témoins capables de déposer dans ce sens; or, à quels résultats judiciaires n'arriverait-on pas? Non, l'action sage est un acte, l'intervalle est un état.

De la folie périodique. — Observation. — C CSt naturellement ici que l'appréciation du type périodique dans la folie doit trouver sa place. Des phénomènes oscillatoires et d'une intermiKence très-bien accusée, comparables jusqu'à un certain point aux accès qui s'observent chez les goutteux, apparaissent dans certains cas de manie ou de mélancolie. Ce flux et ce reflux est parfois régularisé à ce point que la crise est prévue et annoncée à jour fixe. La manifestation maladive se déclare, suit son cours habituel, a sa durée déterminée, puis tout rentre dans l'ordre.

Nous avons donné des soins, il y a quelques années, dans un établissement public d'aliénés, à la jeune veuve d'un médecin militaire qui, de quatre en quatre mois, était affectée d'un délire maniaque des plus violents. Chaque accès durait environ trois semaines. Ce temps d'épreuves une fois écoulé, la malade allait reprendre sa place dans le monde, et personne ne se doutait du motif de son éloignement passager.

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Broussais a cité l'observation d'une dame qui, depuis trente années, avait un accès annuel de folie d'une durée de trois à quatre mois. Elle en pressentait le retour et se rendait d'elle-même dans une maison de santé K

L'un des cas les plus curieux qui aient été déposés dans les archives de la science est certainement le suivant, que M. le docteur Morel a rapporté dans son ouvrage si plein de faits intéressants :

u Une dame, dit cet auteur, âgée de trente-cinq à quarante ans, nous présente depuis douze à treize ans les phénomènes suivants. Au milieu du calme le plus grand, de la lucidité d'esprit la plus parfaite, et sans autre symptôme précurseur qu'une satisfaction plus grande à propos de l'état de sa santé, d'un désir plus prononcé aussi de recouvrer sa liberté, celte dame est invariablement prise, au milieu de son sommeil, de cauchemar et d'agitation. Elle se relève alors, pousse des cris de terreur et se précipite hors de son lit. La crise d'agitation est inaugurée. Elle parcourt ses phases d'une manière identique. Le visage de la malade est décomposé; elle cherche à se briser la tète contre les murs; elle refuse de manger; elle est en proie à des terreurs indicibles; elle frappe, mord; déchire tout ce qu'elle peut saisir. En un mol, le désordre des idées, le trouble des sentiments, la dépravation des facultés instinctives ont atteint leurs dernières limites.

« Cette situation, on ne peut plus pénible, dure régulièrement vingt-cinq à vingt-six jours. Vers le vingt et unième jour, la sédalion est inaugurée; la malade est

' De l'Irritation et de la Folie.

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dans la slupeur, mais elle ne cherche plus à nuire, et revient progressivement à l'exercice de sa raison. Dans les vingt et un jours que dure l'intervalle lucide, cette infortunée malade est on ne peut plus convenable et raisonnable en ses actes. Les idées sont lucides et l'exercice de ses sentiments ne laisse rien à désirer. Les fonctions physiologiques sont parfaites, et la figure a repris son expression naturelle. Le retour de la crise ramène les mêmes accidents, le mêmes actes, le même délire \ »

Alternances de caliue et d'agitation. — NouS dcvOnS

encore faire ici une distinction. Nous ne voudrions pas que l'on confondit les longs intervalles lucides que nous venons de signaler dans la folie périodique avec les alternances de calme et d'agitation qu'Esquirol a définies ainsi qu'il suit :

« Il est dit-il, des maniaques qui ne sontagités, violents, emportés qu'à certaines époques du jour, qu'à certain jour, que dans certaine saison, tandis que leur délire est calme et paisible pendant le reste du temps. Il en est dont la lypémanie ne devient plus profonde, plus accablante, qu'à des intervalles plus ou moins réguliers, tandis qu'habituellement elle offre tous les traits d'un déhre fixe, combiné avec les passions gaies. Les saisons, la menstruation ramènent les mêmes symptômes, le même délire, la même exaltation, le même accablement ^. » Il ne s'agit là que de phénomènes observés dans des cas d'aliénation

* Traité des maladies mentales, p. 477. ^ des maladies mentales, t. P", p. 70.

110 LA FOLIE DEVANT LES TMRUiSAUX.

mentale essentiellement chronique, chez les malades ne quittant pas l'asile, inhabiles à récupérer des aptitudes intellectuelles stables, et voués pour toujours à la déraison, tandis que la plupart de ceux dont nous parlions, il n'y a qu'un instant, et qui jouissent pendant un temps plus ou moins long de l'intégrité de leurs facultés, sortent des établissements, vonl, viennent, et dépensent au milieu de la société leur libre activité. Ils sont atteints de fréquentes récidives de folie aiguë. Nous ne voulons pas dire par là que l'état chronique et l'incurabilité ne doivent être un jour la terminaison dernière de ce délire, — le fait est à peu près conslant, — mais nous prenons ces malades à un moment où ils se meuvent encore sur le théâtre des affaires humaines, et non pas lorsqu'ils sont relégués oisifs dans le préau d'un hôpital. Ces derniers, en droit criminel, sont couverts par la protection de la loi, tandis que les autres voient discuter devant les tribunaux la responsabilité de leurs actes.

Du crime commis pendant l'intervalle lucide. — Le

point de psychologie judiciaire le plus délicat peutêtre à résoudre, celui qui laisse si souvent dans le vague et l'obscurité, consiste dans la question de savoir si le crime commis pendant l'intervalle lucide ou la période suspensive de la folie périodique doit être mis sur le compte de la propension maladive, ou bien s'il a été déterminé par les suggestions d'une conscience indépendante. La justice fera-t-elle, dans cecas, jouir le coupable de l'immunité qui s'attache à l'absence de discernement; le considérera -t-ellc comme en possession de son libre ar-

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