L. P. DE V
« Commissaire de la Marine royale. »
D'après M. Parchappe, — et nous sommes de son avis — la comparaison des trois lettres écrites par M. de V..., le 21 octobre 1859, le 50 mars 1847 et le 51 mai 1847, permettrait de conclure immédiatement, et sans autres données que les deux dernières lettres appartiennent à une époque de la vie oii les facultés intellectuelles deM. de V. avaientsubi une grave atteinte et sont empreintes des caractères essentiels à la démence.
En effet, la première lettre est non-seulement fort sensée^ mais encore correctement et spirituellemtmt écrite. L'écriture est tracée d'une main ferme quoique légère et rapide. Les lettres sont généralement bien formées. Deux lettres se trouvent omises, le g dans le mot regagner, Vx terminal dans le mot aux.
La lettre du 50 mars 1847 n'a pas de but. Elle roule sur une idée confuse de besoin d'argent que l'auteur de la lettre ne peut parvenir ni à expliquer ni à motiver sensément.
L'incohérence se montre évidente et profonde dans toute la lettre, dans chaque phrase, dans chaque membre de phrase. Des membres de phrase manquent évidemment; par exemple dans ces passages : « c'est aujourd'hui le prix au prix où est le pain., )) et « payements de la vie active et qui la poste s'en charge. »
La vivacité spirituelle et la correction intelligente ne se retrouvent plus dans le style.
Beaucoup de mots sont défigurés parce ([ue des lettres sont
tronquées, subsliluées, oubliées, so7i, adninistration, expétier, Jijuschrist, monter, martime., coirait, monoyécs.
Un mot sans signification, veut, se trouve intercalé dans une phrase.
L'écriture a moins de légèreté et moins de netteté.
La lettre du 51 mai 1847 otfre les mêmes caractères de défaut de portée intellectuelle, d'incorrection, d'incohérence. L'incohérence y est même plus prononcée dans certaines parties. Rien de plus décousu, de plus dénué de sens que l'explication tentée par l'auteur de la lettre relativement à son cadeau. Des membres de phrase manquent; par exemple : Le petit cadeau que mon intention de leur n avait de mérite... Je n'ai pas dire de vous en dire davantage, parce que je n'ai pu être maître du tems que que ni étais promis de vous donner. Or le courrier à la campagne dans un cas comme celui dont il s'agit pour être pour moi une perte...
Des mots sont défigurés : raisonnement pour raisonnablement; accompagnné pour accompagnés; fcoî«7/flw^ pour bouillante; j'aujourd'hui pour aujourd'hui.
Des mots sont répétés : sauce blanche au bien bien chaude du tem^ que que.
Des mots sont supprimés : du temps que que m'étais promis.
L'écriture est lourde, sans netteté, les lettres sont mal formées, notamment les p, qui ne sont généralement plus dans cette lettre qu'un simple jambage.
Tous ces caractères appartiennent évidemment à la démence ; ils se retrouvent habituellement dans les écrits des aliénés atteints de démence et surtout de démence paralytique.
A défaut de lettre d'une date correspondante à l'époque où le testament a été écrit par M. de V., le testament luimême peut être invoqué comme fournissant la preuve que le estateur était, à ce moment précis, par rapport à sa faculté d'écrire, dans une situation analogue à celle que démontrent les lettres postérieures.
190 LA rOl.lC flEVAM LES TIUCUISAUX.
11 est d'abord impoiLaiit de roinarcjuer que, quoique évideniinent aliéné et réelleinont incapable de disposer de ses biens, Al. de V., comme tant d'autres aliénés incurables de nos asiles, aurait pu copier, même sans faute, un écrit beaucoup plus long que le testament.
Jlais, soit qu'il ait copié ce teslamcnt, boit qu'on le lui ait dicté, soit même qu'il l'ait spontanément rédigé, ce testament contient des incorrections analogues à celles qui exist( nt dans les lettres postérieures, analogues à celles que les aliénés atteints de démence introduisent habituellement dans leurs écrits soit spontanés, soit même copiés. Ainsi une lettre est omise dans le mot longement mis pour longuement; un mot est oublié : ccrit et signé de mam, an lieu de écrit et signé de ma main; un mot est répété, comme il est dit ci-dessus^ cidessns.'^i la signature surmontée de quatre lettres majuscules, qui est apposée au bas du testament, et qui n'est pas celle des lettres que j'ai vues, n'était pasnon plus la signature employée par M. de Y. dans les actes solennels de sa vie, elle présenterait une singularité dont les analogues se retrouvent à cha [ue instant dans les écrits des aliénés.
La suppression d'une lettre et d'un mot, et la répétition d'un mot redondant dans un acte aussi important qu'un testament, ne peuvent être comparés aux suppressions de lettres qui échappent à la rapidité de la plume dans une lettre indifférente. Un homme sain d'esprit relit son testament, et pénétré de la gravité d'un tel acte n'y laisse pas subsister de telles incorrections.
On est en droit de conclure do ces considérations :
1" Que les écrits émanés de M. de V. à une époque postérieure au testament, le 50 mars 1847, et le 51 mai 1847, démontrent sans réplique qu';'i cette époque il était atteint de démence ;
2° Que le testament lui-même offre dans sa teneur des indices caractéristiques de cet état ;
5" Que ces écrits et le testament hii-mème confirment, en
•.e qui concerne l'existence et la nature de l'aliénation mentale ■y l'époque du testament et à l'époque postérieure, les conclusions précédemment déduites des faits positifs consignés dan? les enquêtes ^
Un vieux JLiriseonsuUe célibataire était possesseur en maisons et en biens d'une assez grande fortune. Son caractère naturellement original avait, dans les dernici-s temps, tourné à l'excentrique. Il s'était séquestré volontairement dans une de ses maisons, où il vivait dans le plus complet isolement. Une d'elles était louée à un marchand, les autres étaient vides. 11 n'y logeait dans une arriére-pièce qu'une pauvre femme nommée «la nourrice. » A unepersonne qu'il avait prise en prédilection, il avait prêté une sonmie assez importante, sans vouloir aucun intérêt. Ce prêt avait été spontané; l'emprunteur n'avait pas besoin de cette somme. Il la gardait avec répugnance, bien qu'il l'eût placée et en touchât les revenus. Nul ne pénétrait dans la thébaïde. Quant à l'hôte du lieu, il sortait invariablement vers quatre heures, se promenait toujours au même endroit, faisait, à cinq heures ei demie, une visite dans une maison accoutumée, rentrait chez lui à six ou à sept heures, suivant les saisons, et ne ressortait plus dans la soirée.
Ses mœurs n'étaient que capricieuses ; au fond il avait de la bonté et de l'amabilité. La porte d'entrée de son domicile était condamnée. Pour communiquer au dehors, il avait pratiqué dans le nuir du jardin une ouverture à proximité d'une allée couverte dépendant de l'une des maisons contiguës. C'est par cette voie qu'il sortait, qu'on lui apportait sa nourriture ou ses commissions, et qu'il apparaissait pour recevoir les rares visiteurs (ses familiers), à qui il se plaisait à donner audience. Il
* Exlrnit de documcnls inédits commnnif|uc's par M. Parchap[ie.
192 lA FOLIE DEVANT LES TRlBl^■ALX.
était causeur, savant, et donnait volontiers son avis sur des affaires judiciaires.
Pendant près de quinze ans telle fut son cxisîence. A la fin, il finit par ne plus sortir. Sa toilette était de plus en plus néglio-ée, il restait e^ans cravate, nu-jambes, el ne mettait de chemise que tous les trois mois. Il ne faisail point de feu pendant l'hiver. Pour s'échauffer, ayant démoli jour par jour un de ses murs, il en transportait les décombres d'une place à l'autre. Il avait ajusté une sorte de porte à l'ouverture du inur par lequel il communiquait. Les brusqueries qui lui étaient habituelles devenaient plus fréquentes. Les personnes qui, par gratitude, s'était attachés à lui, qui le voyaient et lui procuraient des friandises finirent par l'abandonner. 11 ne voyait plus que la nourrice qui, trouvant quelque intérêt à le servir, endurait toutes ses colères, compensées d'ailleurs par de bons moments. Une personne à qui il avait accordé un jour la grâce de pénétrer dans deux de ses pièces vit là une masse de livres poudreux, entassés pêle-mêle sur des tables, le long des murs ou même au milieu des chambres.
Sur ces entrefaites, un de ces évenleurs de successions en disponibilité comme on en rencontre à Paris plus qu'ailleurs, trouve le moyen d'aborder le vieillard. 11 se fait son complaisant, est chassé vingt fois par lui, revient à la charge, et finit par se faire accepter en s'imposant à la nourrice. On procure au glouton du vin, des liqueurs. S'introduit-on dans son domicile? le fait est ignoré. Toujours est-il que plusieurs jours se passent sans que le vieillard apparaisse. L'autorité est avertie, on pénètre, et on le trouve gisant au milieu des fiacons et des verres. Il semblait mort depuis plusieurs jours.
Maintenant voici ce qu'on ti ouve : un testament où le susdit aventurier était déclaré légataire universel, à la charge de quelques legs insignifiants, el d'un legs assez important à la nourrice, puis, pour la forme, deux codicilles surajoutés au document principal, mais sans signature.
La famille, naturellement, protesta contre de telles disposi-
DES TESTAMENTS. VJiT,
lions. V.We avait élé tenue à l'écart, soit qu'il la reçût furl mal ou qu'il lui refusât ses bons offices; on s'arma de cette intlilférence pour motiver la validité du legs. Mais, d'un autre côté, quel droit pouvait avoir le légataire à une telle munificence ? quel avait élé le inolif du rapprochement? quels avaient été les rappoi'ts, les services? Le leslaleur jouissait-il, en signant une pareille pièce, de sa liberté morale?
Une consultation Irés-explicile, ai alysant tous les faits, déclara que soumis à une monomanie ancienne et, dans les dernières années, à une démence sénile progressive, le testateur n'avait pu procéder en connaissance de cause à un acte qui n'était justifié par rien ; que d'ailleurs la manière dont il était conçu, la forme de l'écriture et la non-signature du codicille s'ajoutaient comme preuve. WM. Ferrus, Lélut et Baillarger adhérèrent à ces conclusions.
Néanmoins le tribunal passa outre, et, se fondant sur ce que la volonté était suffisamment évidente dans la teneur de l'acte, il maintint le testament.
« A l'appel, mon avis fui réclamé, dit M. Delasiauve. C'était l'avanl-veille de la cause. Je pris connaissance du dossier, des consultations, du testament autographié, des considérants du jugement rendu; mes conclusions furent celles de mes collègues. J'ouvris cependant un horizon nouveau, dont je ne me rappelle pas aujourd'hui la nature, ayant remis dans la nuit même ma consultation sans en conserver de copie. Voici, autant qu'il m'en souvient, cette vue : D'abord le testament n'offrait pas, à mon sens, ce caractère de voloiilé découvert par les juges ; l'écriture était informe, il y avait des lettres de moins dans certains mots; les caractères étaient inégaux, tremblotants et quelques-uns enjambaient dans les autres. Les codicilles n'étaient pas signés. Si le testament avait été l'expression réelle d'un désir arrêté, le vieillard n'eût pas manqué de le relire; l'eût-il fait en quelques mots, eût-il manquer de le signer ?
h i'ouvait-il lavoirfait sous l'influence d'une pression illégi-