CHAPITRE XYI
DU TEMOIGNAGE DES ALIÈNES ET DE LA VALEUR MEDICO-LEGALE DE LEURS AVEUX.
Le fou est-il apte à déposer en justice? — Crimes imaginaires dont s'accusent des aliénés. — Fausses dénoiicialions. — Des révélations qui peuvent être faites pendant un délire fébrile, en dehors de toute maladie mentale.
Le fou est-il apte à déposer en justice ? — LgS témoins
judiciaires sont on quelque sorte fortuits : c'est le hasard qui les désigne. On est donc forcé de les admettre tels qu'ils se présentent. L'individu atteint d'aliénation mentale confirmée est nécessairement incapable de déposer en justice, mais les faibles d'esprit et quelques déments peu avancés peuvent très-bien être entendus, à titre de renseignement, et déposer sur les faits simples, qu'ils ont observés. Seulement, il serait convenable que la loi les traitât en mineurset qu'on ne leur déférât point le serment. Comment punirait-on, en effet, les infractions à ce serment? MM. les docteurs Fischer et Chambeyron ont reconnu l'utilité de ménager dans les interrogatoires les susceptibilités du prévenu, et de ne l'amener devant les
hli L.\ FOLIE DEVANT LES TRIBUiNAl'X.
Iribunaux qu'après s'être assuré que son discernement, bien qu'insuiïisarit, peut néanmoins affronter les débats, et que son calme est assez profond pour ne donner lieu à aucune scène de désordre.
Une ordonnance de 1670 a décidé que les enfants pourraient être reçus à déposer dans les informations, « sauf, en jugeant, d'avoir par les juges tel égard que déraison à la nécessité el solidité de leurs témoignages. » Cette disposition s'était précédement établie dans la jurisprudence, car en 1628 on appliqua la question à un individu accusé d'avoir jeté sa femme dans un puits lorsqu'elle tirait de l'eau, bien qu'il ne fût chargé que par deux de ses petits enfants. Il nous a sufti d'exhumer ce précédent •pour faire ressortir combien les habitudes judiciaires actuelles ont rompu avec le passé.
En 1825, des aliénés renfermés à Bicôtre furent appelés à donner des renseignements dans un procès criminel relatif à un incendie qui avait eu lieu dans cette maison. On ne leur fit point prêter serment. « Quelle confiance dit Georget, peut-on accorder aux assertions, de ces malades? Beaucoup peuvent très-bien rendre compte de ce qu'ils observent ; mais il faut bien connaître leur genre de folie pour y ajouter foi, pour être sûr qu'ils ne mêlent pas leurs illusions au récit des faits. Lorsqu'il s'agit de choses importantes, on ne doit môme pas àe fier entièrement au rapport de ces aliénésà demi raisonnables; il faut séclairer d'autres témoignages. Quant aux aliénés tout à fait déraisonnables, on ne peut aucunement se fier à leurs récits ; ils sont sujets à prendre des chimères pour des réalités. Ils peuventsansdoutedonner quelquefois
des renseignements justes ; mais le plus souvent ce qui est vrai est mêlé à ce qui est faux, et on ne peut faire que de vagues conjectures sur leur dire. En résumé, je crois que, dans un procès criminel, la déposition d'un aliéné ne doit avoir à peu près aucune valeur. »
Georget est évidemment allé trop loin. Sans doute, nous avons admis que le témoignage d'un grand nombre de malades était confus et devait être regardé comme suspect ; mais les monomanes sont certainement susceptibles de donner, en dehors de leurs conceptions délirantes habituelles, des éclaircissements précis et véridiques : ils sont, dans certains cas, susceptibles de guider la justice, de lui révéler d'importantes circonstances. Le témoignage des monomanes ne devra cependant être accepté que sous toutes réserves, et il ne devra jamais être suffisant pour faire condanmer un prévenu. A ce sujet, l'observation suivante présente un grand intérêt.
Aux environs de Troyes existe un domaine assez considérable, connu sous le nom de Petit-Château de Saint-Pouange, C'est là que, depuis vingt-cinq ans environ, le sieur G..., ancien imprimeur, habitait en t846 dans une solitude absolue. Son manoir, véritable fort détaché, est protégé par une triple enceinle de haies, de fossés et de barrières. Sur la porte d'entrée^ on lisait avec surprise cette inscription : Franc fief de droit natutel; et si quelque voyageur se présentait pour visiter celte habitation, soudain le pont-levis se levait, et une voix forte faisait entendre ces mots : « Arrête, citoyen, respecte mon domaine. Qui es-tu? que demandes-tu? » Cette voix était celle du sieur G..., vieillard de soixante-seize ans, qu'une exaltation singulière d'idées sur tout ce qui touchait la religion, la pohlique, la justice et les rapports sociaux avait
rendu maniaque. Fidèle adorateur du soleil, auquel il allait faire ses adorations trois fois par jour devant un autel de gazon élevé de ses propres mains au milieu de sa propriété, il entrait en fureur lorsque la cloche du village appelait les fidèles à la messe. Le vent soufflait-il avec violence, c'était un vent que le prêtre du village lui envoyait pour lui être nuisible. Il ne mangeait jamais de viande et avait en horreur tous vêtcmenls tissés avec la toison d'un animal. A ses côtés pendait un sabre prêt à frapper des ennemis imaginaires, etc..
Le 25 août 1845, G... fut assailli dans sa forteresse par quatre malfaiteurs, qui, après l'avoir garotté, lui volèrent son argent. Des agents de l'autorité s'étant présentés chez lui pour demander des renseignements, G... ne voulut pas les laisser pénétrer dans son habitation, déclarant qu'il ne ferait connaître que par la voie d'un journal ce qui lui était arrivé, il écrivit, en effet, au journal de l'Aube, une lettre circonstanciée qui fut lue à l'audience. — Les accusés furent tous condamnés.
La déposition écrite de G... a contribué pour beaucoup à la condamnation des malfaiteurs '.
Crimes imaginaires dont s'accusent les aliénés. — Oll
observe dans les asiles d'aliénés la classe des délirants par persécution, qui s'imaginent être les victimes innocentes des machinations dirigées contre eux, tantôt par leur famille ou par des amis, tantôt par des inconnus et par la police même, dans le but de les compromettre, de les déshonorer. On rencontre également la catégorie des infortunés qui s'accusent d'être les auteurs delà mort de leurs maris, de leurs femmes, de leurs enfants. Les hypochondriaques, les scrupuleux en religion, font, dans le
' Aun. méd. psuch . t. VII, p. 285.
monde OU dans les établissements spéciaux, le tourment des médecins et des prèlres. Ceux-ci finissent bientôt par voir qu'ils ont affaire à de malheureux malades ; ils se hâtent de les renvoyer à leurs directeurs naturels, les médecins.
A l'appui de ces accusations formulées par des aliénés el dirigées contre eux-mêmes, citons quelques faits:
Une jeune femme vint un jour s'accuser à un magistrat d'être l'auteur de la mort de son enfant. 11 s'agissait d'une pauvre créature rachitique, âgée de sept à huit ans, dont elle-même, mère dénaturée comme elle s'appelait, avait hâté la mort par ses mauvais traitements. Les détails étaient tellement circonstanciés que l'on comprend facilement les perplexités du juge. Mais une instruction sommaire vintbienlôt le tirer d'embarras. Les faits articulés par la malheureuse mère étaient faux. Il fut attesté par le père et par d'autres parents que jamais fils malade et infirme n'avait été soigné avec plus de sollicitude par sa mère. L'enfant était atteint d'une maladie de la moelle épinière, et il était mort subitement alors que ses parents étaient à une soirée. Cette coïncidence avait suffi pour bouleverser l'esprit de cette dame, qui ne pouvait se pardonner de s'être amusée au moment où son fils se mourait. Elle s'accusait ellemême, avec des détails extrêmement circonstanciés, comme je l'ai dit plus haut, et en citant des faits qui n'avaient jamais existé. Elle fut envoyée à Saint-Yon, et en sortit guérie *.
• En avril 1845, la Ga^iette des Tribunaux a publié ce qui suit : « Au moment où l'assassin de M. Delarue, Thomas Hocker, allait expier son crime, un épisode inattendu a semblé pouvoir retarder de quelque temps ce lugubre dénoûment. Un malheureux aliéné avait offert de se parjurer en se déclarant
* Mord. Gaz. hebdom. de me'd., I8GÔ.
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coupable du meurlro pour lequel Hocker étnit mis en jugement. Selon toute apparence, une exaltation chevaleresque en faveur d'un homme que, sans doute, il croyait innocent, Tavait porté :'i cet acte de dévouement inouï. Voici quelques passages <!e la lettre à l'aide de laquelle il espérait donner le change à le justice; il l'avait adressée à llocker dans sa prison :
« Mon cher Thomas, je sais que tout le monde vous regarde comme coupable, mais vous ne mourrez pas seul. Je sais que vous ne divulguerez pas ce secret si je ne me fais pas volontairement connaître. Lorsque le jour fatal sera arrivé, je confesserai mon crime. Adieu.
« J'ai visité l'autre soir le lieu du crime; j'y retournerai et je me 'tirerai dans le cœur le pistolet que je porte toujours sur moi.
« Excusez les ratures... J'ai lu votre dcfense ; malheureusement les preuves vous accablaient, vous deviez succomber. Que Dieu nous pardonne tous deux!... Si je ne suis pas mort samedi soir, je me livrerai à la justice, et nous mourrons ensemble. Je vous écris encore une fois pour vous recommander de dire que vous n'êtes pas le seul coupable, et qu'il y en a un autre qui a échappé aux poursuites de la justice. Dites que c'est... vous savez que je ne puis en écrire davantage.
« Votre infortuné
« Allan. »
Après un court interrogatoire, le prétendu coupable, dont la physionomie hébétée trahissait le trouble mental, a été remis aux mains de son frère, avec recommandation de lui faire donner des soins spéciaux.
Sans doute, lorsque l'affection mentale est bien caractérisée, il est facile de rattacher ces plaintes exagérées à leur véritable origine maladive. Mais il arrive souvent aussi qu'elles se produisent dans la période d'incubation de la folie, alors que l'on peut à peine se douter de l'exi.s-
tencedii mal. « Les médecins, dit M. Morcl, qui s'occupent des affections nerveuses ont pu remarquer cette étrange disposition delà part des 'malades à donner une existence réelle à la variété infinie d'impressions et de pensées qui, malgré nous, viennent nous assaillir dans les circonstances douloureuses ou critiques de la vie. On a des ennemis, des détracteurs, et des projets de vengeance ont pris involontairement naissance dans Tesprit. Sous l'influence d'une passion, il surgit dans notre àme mille pensées mauvaises dont on a honte et horreur, et que l'on combat de toutes ses forces. Les hommes les plus sages, les plus vertueux, ne sont pas toujours à l'abri des dangers de la tentation. Au milieu des conditions pénibles de l'existence, on a parfois rêvé la cessation de ses propres misères; des songes heureux nous ont fait arriver à la fortune, aux grandeurs, etc. Eh bien, toutes ces idées mauvaises ou folles, tous ces rêves consolants ont pu, dans un état de folie réel, revêtir une réalité chimérique et devenir pour l'aliéné quelques-unes de ces idées fixes qui forment la base de son délire et qui sont si difficiles à déraciner.
« Une femme a prédit à son mari que sa mauvaise con* duite lui attirerait la punition du ciel; une mère a également cherché à rappeler son fils à la vertu par la perspective de la punition divine. Dans sa douleur, elle s'est laissée aller à des menaces et a souhaité hautement que son pronostic se réalisât... Toutes ces circonstances se produisent dans la vie, et il serait facile de les multiplier idéalement et sans sortir de l'ordre des choses possibles. Or, que peut-il en résulter lorsque ces événe-
581) LA l'OLIE DEVANT LES TRIBUNAUX.
ments se réalisent et que, par une coïncidence fatale, celui qui les a rêvés ou prédits est sous le coup d'une affection nerveuse qui a pour premier effet d'exalter la sensibilité et de fausser toutes les perceptions? La conséquence est facile à prévoir, et les médecins aliénistes connaissent mieux que personne cette fatale disposition imprimée à la conscience de leurs malades, qui leur fait prendre pour des réalités les simples produits de leur imagination. On voit alors des aliénés s'accuser d'être les aujeurs de tel ou tel crime dont l'existence a coïncidé d'une manière funeste avec une pensée qui a surgi involontairement dans leur âme. Heureux encore ceux qui prennent pour des réalités les projets d'ambition qu'ils ont roulés dans leur tête alors qu'ils étaient en santé et qui se croient riches, puissants, millionnaires... Malheureusement, il en est dautres qui s'appliquent involontairement la doctrine de la coïncidence entre une pensée impie qui peut surgir dans le cœur humain et la réalisation de cette pensée par des auteurs inconnus. Ils s'accusent alors d'être les auteurs de la mort accidentelle ou violente de ceux sur lesquels, dans un moment de vertueuse indignation , ils avaient appelé la vengeance divine. »
L'observation si caractéristique que l'on va lire et qui a été recueillie par M. Morel, sera pour les magistrats, les avocats et les médecins aliénistes l'objet de profondes réflexions, et elle les mettra en garde contre des déterminations non suffisamment mûries.
Un fermier du département de l'Eure avait été condamné
deux fois en police correctionnelle pour des faits qui prouvaient peu en faveur de l'honorabilité de son caractère ^ Sa femme, qui avait reçu une certaine instruction et qui avait des sentiments religieux élevés, souffrait cruellement des actes de son mari, dont la conduite compromettait incessamment le repos et l'honneur de sa famille. Elle n'avait épargné, il faut bien le dire, ni prières ni supplications pour arriver à modifier cet homme incorrigible. Plusieurs fois aussi, dans l'exaltation d'une douleur bien légitime, elle lui avait prédit que le bon Dieu le punirait, surtout pour forcer ses domestiques à travailler le saint jour du dimanche.
Or, il arriva aussi, par une co'incidence fatale, qu'un bras inconnu se cliai'gea de mettre à exécution le pronostic de cette malheureuse femme. Un jour que tout le monde, excepté le mari, était réuni dans la cuisine de la ferme, on entendit la détonation d'une arme à feu dans la direclion de l'écurie. On se précipita vers le lieu présumé du sinistre, et le sieur S... fut trouvé gisant par terre et baigné dans son sang. 11 put articuler quelques mots pour dire que, pendant qu'il était occupé à traire une vache, un coup de feu parti du dehors l'avait blessé à la tête. Cet homme avait été frappé en plein dans la figure, et sa vie paraissait être en danger.
La justice fut immédiatement instruite du fait, et la gendarmerie ne tarda pas à se rendre sur les lieux. On arrêta d'abord un jeune pâtre âgé de dix-sept ans, dont les réponses équivoques firent croire qu'il pouvait bien exister quelques rapports criminels entre lui et sa maîtresse. Celte accusation fut depuis écartée, mais la femme du fermier n'en fut pas moins préventivement arrêtée sous la double inculpation d'adultère et de connivence dans le meurtre de son mari. Ajoutons que
1 It a été démontré depuis que cet lionimc était atteint d'épilepsic nocturne dont les accès — jusque-là méconnus — étaient suivis parfois d'impulsions subites, homicides ou suicides, fendant, qu'il était séquestré à l'asile de Quatre-Mares (avril 1SG3), une troisième condamnation correctionnelle est venue le frapper.
la femme S... était enceinte de six mois, et que depuis longtemps elle souffrait cruellement d'un étal névralgique. Pour comble de malheur, on trouva dans les vêtemonts 'lu mari une lettre de sa femme, où celle-ci lui renouvelait ses prières, répétait ses funestes prédictions, et où l'idée de se suicider paraissait être une extrémité à laquelle elle était résolue, malgré ses sentiments religieux bien connus.
Lors de son premier interrogatoire, l'inculpée était plongée dans une morne stupeur. Aux questions qui lui furent adressées, elle répondait sans hésitation : « Oui, c'est moi qui ai tué - mon mari. »
Transportée à la prison des Andelys, elle y resta plusieurs mois et accoucha d'un enfant mort. Toutes les investigations tentées dans le but de trouver d'autres coupables n'aboutirent à aucun résultat, et la femme S..., ainsi que le jeune pâtre, restèrent seuls sous le coup de la justice. Toutefois, les réponses antérieures de l'inculpée furent trouvées si incohérentes et son état mental parut si étrange que, sur le rapport de l'honorable docteur Motte, médecin de la prison, l'autorité judiciaire décida que cette femme serait envoyée à Saint-Yon pour y être soumise à mon examen. Cependant, par erreur, elle fut dirigée? sur la prison de Bonne-Nouvelle, à Rouen, où j'eus l'occasion de l'examiner avec M. le docteur Vingtrinier. Les réponses étaient si vagues, si incohérentes, si peu en rappoit avec les questions qui lui étaient adressées que, dans le premier moment, nous fûmes tentés de croire à une simulation. Mais il existait chez cette femme divers symptômes d'un état névropalhique général qui nous mirent en garde contre un jugement précipité. Elle avait une grande anxiété nerveuse ; ses yeux étaient brillants, injectés. La peau était chaude, le pouls fébrile. Il y avait absence de sommeil et absorption continuelle de l'intelligence. Placée à Saint-Yon, cette femme parcourut le cercle entier d'un état mélancolique parfaitement caractérisé. L'intelligence ne se releva que peu à peu des fmti s secousses physiques et morales éprouvées par
cette femme. Cependant elle finit par guérir et nous avoua que ce qui lui restait de tous ses souvenirs au sujet de l'horrible drame qui venait de se passer, c'est qu'au moment de son arrestation sa terreur avait été telle qu'à toutes les questions elle'n'avait pu répondre qu'une chose : « Oui, c'est moi qui suis coupable. » D'ailleurs, les prédictions qu'elle avait faites à son mari s'étaient réalisées, et une coïncidence fatale la confirmait spontanément dans l'idée que c'était elle qui, par ses mauvais propos, pour me servir de ses expressions, avait armé le bras d'un assassin inconnu. Cette idée avait pris une telle fixité que celte malheureuse femme assistait morne et indiffSrente à sa propre arrestation. Ses réponses vagues et incohérentes l'accablaient, et avec elle le jeune paire, qui fut depuis reconnu innocent, mais qui était un pauvre d'esprit incapable de se défendre, La femme S... avait à peine gardé le souvenir qu'elle était accouchée en prison, et nous dûmes lui apprendre avec beaucoup de précautions la mort de .son enfant, qu'elle ignorait. Enfin, le principal défenseur de la vertu de sa femme fut le mari lui-même, qui, relevé de sa blessure, chercha à réparer ses fautes passées par l'ardeur avec laquelle il soutint l'innocence de celle qui avait tant souffert par sa faute. Son dévouement dans ce cas n'était qu'une justice tardive rendue à la vertu d'une épouse et d'une mère que l'opinion publique avait déjà absoute avant que la science n'eût prouvé les rapports maladifs qui existaient entre l'accusation que cette femme avait portée contre elle-même et l'état de souffrance physique et morale dans lequel elle se trouvait au moment où le meurtre de son mari s'était accompli '.
Fausses dénonciations. — Il ii'est pas très-raredc rencontrer des aliénés qui formulent non plus contre euxmêmes, mais contre les autres, de mensongères accusa-
* Ga-i. hebdom. de mal et de cliir., 18G5.
r)84 LA FOLIE DEVANT LES TRIBUNAUX.
lions. Nous nous souvenons d'avoir soigné un jeune homme, qui, à un moment peu éloigné de sa convalescence et de sa guérison, accusa un infirmier de s'être livré sur lui à d'infâmes jouissances. Le fait était absolument faux. Le jeune homme guérit et il ne put jamais trouver d'expressions pour se justilier assez d'avoir inventé un mensonge aussi odieux.
Casper, de Berlin, a été un jour chargé d'interroger une jeune fille de dix-huit ans, atteinte d'imbécillité, qui prétendait avoir été attaquée et violée. « Une conversation était impossible avec elle, car elle ne comprenait rien . » Quand on l'interrogait sur l'affaire en question, elle répondait : « Il est emprisonné, puni. » — Quand on lui demandait pourquoi ? — « Il a joué avec des lapins. » Il semblait qu'un sentiment de pudeur la retenait et l'empêchait de parler du viol prétendu. Lorsqu'elle vit que je savais toute son histoire, elle finit par me raconter que X, l'avait jetée sur le lit, et elle raconta le rapprochement sexuel dans les termes les plus vagues. Il était impossible d'avoir quelque chose d'exact, car elle répétait toujours : « Il a joué avec des lapins, et il est puni. »
Casper conclut que le témoignage de cette fille ne pouvait pas être accepté au même titre «que celui d'une jeune fille de dix-huit ans, se trouvant dans des conditions normales. »
Lorsque l'on se trouve en face de dénonciations graves et calomnieuses, le médecin doit d'abord tout accepter, ne s'émouvoir de rien, ne prendre parti ni pour ni contre le délateur, ajourner toute réflexion et soumettre ensuite avec calme et sans passion les faits au contrôle le plus
sévère. Lorsque la lumière s'est faile, sa conscience lui dicte ce qui lui reste à faire.
Un cas embarrassant peut se présenter : un homme est accusé d'un crime et proteste de son innocence; il perd la raison et avoue sa culpabilité, puis il guérit et nie formellement qu'il soit l'auleur de l'acte incriminé. Que fera la justice? dans le doute, elle imitera la clémence qu'a montrée la cour d'assises du Bas-Rhin, dans les circonstances que voici :
Ignace W... est accusé d'avoir tué un garde forestier, probablement au moment où ce dernier dressait contre lui un procès-verbal. Il n'existe contre l'accusé que des charges assez insignifiantes. Quelques semaines après son incarcération, il devient aliéné et fait spontanément des aveux formels. 11 a alors des hallucinalions et ne parle que de sang versé et de guillotine. Il entend le pas des gendarmes qui viennent pour l'arrêter. « J'ai poi'té le coup, s'ècrie-t-il, fen fais laveu, maintenant laisse:i-7noi tranquille. » Puis, l'exaspération croissant jusqu'à la fureur, il hurle, il vocifère, frappe et mord : on est obligé de lui mettre la camisole de force.
Quand cet homme revient au bout de quelque temps à la raison, il n'a pas d'expressions assez énergiques pour protester de son innocence, et pour éloigner les redoutables soupçons qui planent sur sa tète.
Ignace portait en lui une prédisposition à l'aliénation mentale; il passait dans sa commune pour avoir des manières bizarres; on lui avait même donné le surnom de boulanger fou.
M. le docteur Dagonet, médecin en chef de l'asile de Sléphonsfeld.i'ut consulté par le défenseur. L'honorable aliéniste a développé cette thèse que les aveux faits par un accusé dans un moment de folie ne peuvent avoir aucune valeur sérieuse aîixyeux de la justice. — Ignace W... fut acquitté.
Des révélations qui peuvent être faites pendant un délire fébrile, en deiiors de toute maladie mentale. —
Quelques affections aiguës n'ayant aucun lien avec la pathologie mentale s'accompagnent, on le sait, très-fréquemment de délire. Or, il n'est pas rare que des paroles très-compromettantes soient prononcées dans ces moments d'éclipsé passagère des facultés intellecluelles. Ces témoignages, involontairement échappés à la maladie, manquent de valeur et doivent être considérés comme non avenus. Ce serait s'engager dans une fausse voie que de vouloir, suivant les cas, leur accorder une signification quelconque. Du reste, nous sommes personnellement intervenu dans une affaire de ce genre, et les détails assez curieux du procès nous paraissent mériter ici une mention toute particulière :
Un clerc de notaire, âgé de vingt-deux ans, d'une constitution chélive, mais d'une santé habituelle cepeiidanl bonne, fut accusé, il y a un an, d'avoir sousirait à son patron une somme de 1,700 francs en billets de banque. Ce jeune homme protesta de son innocence, et, malgré l'impunité qui lui était promise, il ne voulut jamais s'avouer l'auteur du vol.
Une plainte fut néanmoins portée contre lui : son arrestation s'ensuivit.
Pendant l'mslruction, il tomba malade. Atteint d'une fièvre typhoïde très-grave et en proie pendant deux ou trois jours à un violent délire, Charles B.... s'écria à plusieurs reprises: « Voleur... j'ai volé... billets de banque... 1,700 francs... en prison... la guillotine... déshonoré... il me faut un pistolet... au voleur!... je suis un voleur... arrêtez-moi. » Bien qu'échappées à une déraison patente pour tout le monde, ces paroles accusatrices furent recueillies, et elles vinrent grossir le dos-
sier du prévenu. Entouré des soins éclairés et dévoués du médecin de la prison, Charles B..., après plusieurs semaines de souffrances, se rétablit complètement, et ne garda en aucune façon le souvenir des propos qu'il avait pu tenir et des révélations incomplètes qu'il avait pu faire.
Lorsqu'il fut tout à fait revenu à ses habitudes physiologiques, il fut interrogé de nouveau par le magistrat instructeur, et repoussa avec indignation l'accusation qui pesait sur lui. On lui annonça alors que, pendant son exaltation fébrile, il avait prononcé des paroles compromettantes, et on l'engagea à entrer définitivement dans la voie des aveux. Aucune exhortation ne put le fléchir.
Éprouvant un assez grand embarras, le juge d'instruction posa alors au médecin de la prison la question de savoir si, (hms un cas de fièvre typhoïde avec délire, les paroles d'un malade pouvaient être de quelque valeur.
Notre confrère, ne voulant point assumer sur lui seul le fardeau d'une aussi lourde responsabilité, demanda quelques jours pour réfléchir, et ce fut alors qu'il me demanda un avis.
Je répondis ce qui suit :
« Il n'est pas très-rare que des malades éprouvent des désordres intellectuels en rapport jusqu'à un certain point avec les scrupules, les préoccupations, les craintes et même les remords qui agitaient violemment leur esprit avant l'invasion du délire; mais, de même que l'on voit de malheureux aliénés, et notamment des mélancoliques, faire des aveux aussi accablants que mensongers et s'accuser de crimes purement imaginaires, de même il peut arriver qu'une profonde émotion, causée par le concours de circonstances graves, se reflète en quelque sorte dans le délire qui survient pendant le cours d'une fièvre typhoïde. L'exercice régulier de la pensée étant fâcheusement entravé, il ne me parait point admissible que l'on •puisse inlerpréter pour on contre l'accusé des paroles, des gestes ou des actes émanant d'un cerveau si fortement com-
promis. Les paroles de Charles B.... peuvent tout au plus être acceptées à titre de simples renseignements. »
Cette manière de voir trouva grâce auprès du magistrat. L'instruction s'acheva lentement, et nous venons d'apprendre qu'en l'absence de preuves suffisantes établissant la culpabilité du prévenu, le jeune clerc de notaire avait été mis en liberté.