‹ La folie érotiqueChapitre 3 sur 28 · L ÉROTOMANIE · texte numérisé non relu

L ÉROTOMANIE

tente de manifester discrètement de sa flamme. Un grand nombre d'érotomanes vont jusqu'à solliciter certaines faveurs et comme la condition delà femme aimée est presque toujours supérieure à celle de Tadorateur, il en résulte souvent de cruelles déceptions.

Le sujet de notre première observation en est un exemple. Ayant demandé la main de la jeune fille dont il était épris^ il fut éconduit, mais sans jamais cesser ses obsessions jusqu'au jour où la famille se décida à porter plainte et à le faire interner.

Les érotomanes de ce genre peuvent être incommodes ; ils peuvent même parfois devenir dangereux, comme le montre Taffaire Teulat, dans laquelle Lasègue figure comme accusé.

Un jeune homme était entré comme précepteur chez le duc de Broglie^ il devint

ou LA FOLIE DE L AMOUR CHASTE 37

amoureux de la princesse de Broglie, sa belle-fille, et donna assez de preuves de son amour et de ses désirs pour être bientôt congédié. 11 continua néanmoins ses poursuites-, il se tenait constamment sur le chemin de la princesse et finit par jeter des pierres dans les fenêtres pour attirer son attention. Il fut arrêté, conduit au dépôt et soumis à Texamen de Lasègue qui le fit interner.

Plus tard, sorti de l'asile, il accusa Lasègue de séquestration arbitraire et fut très habilement défendu par Dupont (de Nemours). Lasègue se défendit lui-même et il eut quelque peine à faire comprendre aux juges la nuance qui distingue le délire erotique du délire des amants.

A ce moment nous passons le Rubicon, nous traversons la frontière qui sépare la raison de la folie et nous entrons directe-

^H l'érotomanie

ment dans l'aliénation mentale. L'objet aimé devient victime d'une persécution toute spéciale ; ses regards, ses gestes, ses paroles sont des preuves de Tamour qu'il porte au malade et les moindres indices sont avidement saisis.

On ramasse un fragment de journal dans la rue, on le parcourt et on y découvre des preuves manifestes.

Dans une colonne d'annonces, on trouve l'indication suivante : Marianne à Joseph; il est évident que sous un pseudonyme la personne aimée a voulu entrer en communication avec son adorateur.

Bientôt un nouveau phénomène vient aggraver et confirmer la folie. Les hallucinations se mettent de la partie, fait important en aliénation mentale. Les plus communes sont celles de Touïe : le malade entend la voix de l'objet aimé, qui tantôt lui

ou LA FOLIE DE L AMOUR CHASTE 39

adresse des paroles entrecoupées, et tantôt lui tient de longs discours. Elles surviennent très souvent chez les érotomanes^ chez les sujets dont le délire se dégage de tout alliage; ces hallucinations peuvent donner au processus pathologique une tournure tout à fait imprévue.

L'une des malades que j'ai observées, une vieille demoiselle, qui est restée longtemps à la clinique, parvenue à un âge qui paraîtrait devoir exclure les préoccupations de cet ordre, voit un jour dans la rue un homme qui passe et la regarde: « S'il m'a regardée, dit-elle, c'est qu'il m'aime. » A partir de ce moment, loin de persécuter son amant imaginaire, elle se croit persécutée par lui : il lui parle constamment: elle s'imagine qu'on a placé dans sa chambre à coucher des téléphones à l'aide desquels il soutient avec elle de longues conver-

40 l'érotomanie

sations qui se rapportent à Tobjet de ses désirs, il invente des moyens machiavéliques pour s'emparer d'elle. Elle est prise de terreur, elle divague, elle délire et c'est ainsi qu'elle est amenée à Sainte-Anne ; à l'asile même, les obsessions de cet ordre continuent à se produire avec des hallucinations incessantes.

11 va sans dire que ces hallucinations portent souvent les malades à des actes absolument répréhensibles et peuvent les rendre très dangereux.

Les hallucinations de la vue sont beaucoup moins fréquentes ^ celles du sens génital sont beaucoup plus communes, surtout chjz la femme, qui, comme on le sait, est particulièrement sujette à ce genre d'aberrations sensorielles.

Aux conceptions délirantes que nous venons d'énumérer se joignent souvent des

ou LA FOLIE DE l'aMOUR CHASTE 4I

idées ambitieuses, surtout quand le rang de la personne aimée le comporte. La liaison rêvée par le malade deviendra l'origine de sa fortune, le point de départ d'un succès inespéré, la base de sa position sociale.

Ici le délire commence à se transformer, et Ton voit poindre presque toujours quelques idées vagues de persécution. 11 semble alors que ce délire particulier ait pris la marche inverse de celle qu'il suit habituellement ; parti de l'ambition il aboutit à la lypémanie des persécutés.

Mais avant cette période, le malade s'est déjà compromis -, il adresse à l'objet de sa passion des lettres brûlantes, il épanche son délire dans des écrits insensés et passe très souvent de la parole à l'action. Notre premier malade, avecla décision d'un vieux soldat, est allé droit au but, il s'est présenté

42 L EROTOMANIE

hardiment chez les parents de la jeune fille pour demander sa main ; mais en général il n^en est pas ainsi. Le plus souvent le sujet poursuit de ses obsessions discrètes ou impertinentes la personne qui occupe sa pensée, il se trouve perpétuellement sur son chemin, il la suit à la promenade, il monte la garde sous ses fenêtres.

Une dame occupant un rang très élevé a été pendant longtemps tourmentée par les poursuites d'unjeune avocat qui, sans rien dire, la suivait partout; il l'accompagnait à distance respectueuse pendant ses sorties et lorsqu'elle rentrait chez elle, il se trouvait auprès de la porte. Plus d'une fois elle est brusquement partie pour une destination éloignée afin de se débarrasser de cette obsession incessante, mais on Tavait suivie et à peine avait-elle débarqué qu'elle se trouvait enprésence de son persécuteur.

ou LA FOLIE DE L AMOUR CHASTE 43

Les attentions de l'érotomane ne sont pas toujours aussi discrètes, elles prennent souvent une forme plus agressive. Tantôt il jette des pierres dans les fenêtres pourannoncersaprésence,tantôtil adresse directement la parole à la personne qu'il poursuit^ tantôt enfin il se porte à des agressions plus directes ; enfin, devenu complètement insupportable et ridicule, il se fait arrêter et c'est ainsi que nous le voyons arriver dans nos asiles.

Mais après la séquestration le délire continue : le sujet poursuit toujours le cours de ses idées -, il n'abandonne point sa passion, et c^est surtout alors que Ton voit se développer les complications dont je viens de signaler l'existence.

Très souvent la folie erotique s'associe au délire religieux : les grands mystiques d'autrefois nous en ont offert des exemples

44 L EROTOMANIE

et nous rencontrons souvent dans nos asiles des cas absolument analogues. 11 en est surtout ainsi chez les femmes, qui sont plus sujettes que les hommes à ce genre de folie ; seulement chez elles la forme du délire est alors plus discrète et plus concentrée.

Les conditions dans lesquelles se présente l'érotomanie ne sont point de celles qui sont capables de rétrocéder. Les sujets de cette espèce sont absolument incurables : un maniaque en pleine agitation, un mélancolique en pleine dépression peuvent guérir ; au contraire, pour ces malades dont Tédifice intellectuel n'est ébranlé que par un seul côté, le pronostic est très grave. Cette maladie ne guérit jamais, bien qu'elle puisse otîrir des rémissions • mais comme la folie religieuse à laquelle tant d'analogies la rattachent, la folie erotique,

ou LA FOLIE DE L AMOUR CHASTE 45

après une longue série d'oscillations, aboutit presque invariablement à la démence.

Tel sera, je le crains, le sort de notre Fou par amour et de notre second malade ; ils ont déjà parcouru quelques étapes sur ce chemin.

Brusquement surpris par la nouvelle de la mort de son père qu'il affectionnait très vivement, notre premier sujet est tombé dans un état d'agitation, qui nous a forcés de le mettre en cellule; bientôt après il est tombé dans un état de demi-stupeur.

Il en est sorti cependant à son avantage et s'est montré pendant un court espace de temps parfaitement lucide; il semblait avoir abandonné pour toujours ses projets insensés et ne demandait qu'à sortir de Sainte-Anne pour reprendre ses occupations professionnelles.

Mais cet éclair de raison n'a pas été de

46 l'érotomanie

longue durée, et nous le voyons aujourd'hui dans un état plus fâcheux que jamais . Nous sommes donc forcés, à notre grand regret, de formuler ici un pronostic des plus graves et nous avons tout lieu de craindre que cette révolution aboutira comme dernier terme à la démence, dont quelques symptômes semblent déjà se montrer. Ce pronostic s'est malheureusement réalisé plus tard.

A côté de ces formes absolument pures, absolument chastes de la folie amoureuse, il est d'autres aberrations plus graves dont je vous parlerai prochainement ; mais d'abord je veux vous soumettre quelques considérations préliminaires.

11 est une heure solennelle, qui sonne presque toujours dans la vie d'un aliéniste arrivé à une certaine notoriété, c'est celle

ou LA FOLIE DE l' AMOUR CHASTE 47

OÙ il est appelé à déposer comme expert devant la justice et à décider de la liberté et dePhonneur de ses concitoyens. Le médecin dans cette circonstance exerce une véritable magistrature. Lorsqu'on est en présence de sujets comme les nôtres, chez lesquels la folie débute avec la naissance, lorsqu'on est en présence d'un épileptique,

d'un halluciné, d^un persécuté^ le problème n'est pas très difficile ; mais il n'est pas toujours aussi commode de se faire une conviction, et surtout il n'est pas toujours aisé de faire partager cette conviction au public et aux juges ; c'est surtout alors qu'on entend dire que les aliénistes voient partout des fous. Je ne suis pas suspect d'exagération sous ce rapport, et récemment j'ai exposé devant l'Académie de médecine les limites qu'il convenait de tracer à la responsabilité des alié-

48 l'érotomanie

nés atteints de ces délires partiels (i). Il est souvent plus difficile de connaître son devoir que de Taccomplir. Comment distinguer la folie erotique du délire des amoureux ? 11 faut s'entourer de toutes les circonstances qui ont marqué la vie de rindividu, il faut ensuite apprécier les conditions de Tacte en lui-même ; et quand vous verrez un homme poursuivre depuis longtemps un rêve insensé^ par des moyens absurdes, vous pourrez, par la forme même de ces manifestions, déclarer qu'il s'agit d'un érotomane et non d'un simple amoureux.

(i) Bail, Responsabilité partielle des aliénés, {Bulletin de P Académie de Médecine, 7 sept. 1886 et L'Encéphale. Sept, 1886.)

Hall. — Folie erotique.

xf

Dans la conférence précédente, je vous ai tracé le tableau de Tamour chaste, où les plus grandes extravagances demeurent enfermées dans les limites du sentiment et ne sont jamais profanées par Tinter vention des sens ; je vous ai montré des exemples de ce délire poussé jusqu'aux dernières limites de l'insanité, sans qu'il s'y

52 l'excitation sexuelle

mêlât jamais une idée étrangère au domaine de Tamour platonique.

Il me reste maintenant à vous parler d'un état bien différent, dans lequel l'élément physique vient usurper la prédominance et se placer sur le devant de la scène.

Mais, avant d'aller plus loin, une distinction est nécessaire.

Nous ne sommes point des moralistes ni des philosophes, mais des aliénistes et des médecins • nous n'avons pas à vous montrer le tableau du vice, mais celui de la folie. 11 s'agit pour nous d'étudier des laits dans lesquels l'élément morbide joue un rôle prépondérant et où le sujet peut être considéré comme un véritable aliéné^ c'est-à-dire comme un malade dont la liberté est compromise et dont la responsabilité par conséquent est tout au moins atténuée.

Ces données une fois établies^ nous entrons en matière.

Je vous rappelle la classification que nous avons formulée dans la leçon précédente, (i) En dehors de la folie de l'amour chaste {ér otomanie), nous avons l'excitation sexuelle, que nous distinguons de la perversion sexuelle, dont nous ferons le sujet de la conférence prochaine.

Dans Texcitation sexuelle, nous avons admis trois formes. Ce sont :

La forme hallucinatoire \

La forme aphrodisiaque ;

La forme obscène.

(i) Voyez p. 9.

'54 l'excitation sexuelle

Le jeune homme dont nous allons nous occuper aujourd'hui, présente un délire très complexe, sur lequel des hallucinations sexuelles se détachent en relief. C'est un garçon de vingt et un ans, d'un beau développement physique et d'un extérieur agréable.

Ses antécédents héréditaires nous sont

absolument inconnus, mais nous savons que se destinant à la prêtrise, il a été élevé au séminaire, où il a reçu une éducation très supérieure. Il est bachelier es lettres et es sciences. Entré au grand séminaire, il y a préparé simultanément la licence es lettres et le doctorat en théologie. 11 s'y est probablement livré à des excès de travail cérébral, qui ont produit les plus déplorables effets ; c'est une victime du surmenage que je vous présente.

Il nous est impossible de préciser la date à laquelle ont débuté les désordres intellectuels. Nous n'avons pas assisté en effet à l'aurore de sa maladie. Mais nous le voyons déjà entré dans l'aliénation mentale, à une époque bien nettement déterminée.

Le cardinal Guibert venait de mourir.

Notre malade se présente à l'archevêché

56 l'excitation sexuelle

pour recueillir la succession du défunt; il déclare que le Pape lui a formellement promis le chapeau de cardinal et le siège archiépiscopal de Paris, après la mort de Monseigneur Guibert. Quant à Monseigneur Richard, ce n'est qu'un usurpateur.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, transféré immédiatement au Dépôt, il est entré, peu de jours après, à la Clinique des Maladies mentales.

Les manifestations délirantes varient considérablement chez ce sujet.

En premier lieu, il est ambitieux ; il se promet le chapeau de cardinal, il se croit appelé aux plus grands honneurs, il se croit destiné à recueillir Fadmiration des générations futures.

En second lieu, il est persécuté; il a des ennemis qui, non contents de lui barrer le chemin, lui font subir des outrages in-

dignes. Il semble donc que chez lui les idées ambitieuses, contrairement à la règle habituelle, aient précédé le délire des persécutions.

Mais ce n'est pas tout. Notre malade est, en troisième lieu, un hypocondriaque des plus convaincus.

Il se lamente sur les déformations de son corps, dont la beauté le rendait si fier. Il se plaint que son front s'abaisse, que le charmant ovale de sa figure s'efface, que ses mâchoires remontent. Il a un ramollissement des os du crâne, et même une perforation dont on profite, comme de tous les orifices de son corps, pour le profaner par d'indignes souillures.

Nous vous présentons ici quelques extraits de sa correspondance, qui suffiront pour caractériser l'état de son esprit.

58 l'excitation sexuelle

« Monsieur,

)) Une chose en apparence insignifiante, mais qui cependant me désole, c'est le changement affreux qu'on fait subir à ma personne. Je veux qu'on me conserve le front comme par le passé. J'aime mieux savoir mon crâne rempli d'eau, que mon front baissé et mon crâne amoindri.

« Pourquoi me rend-on le nez si gros à moi qui l'avais si fin ? Pourquoi ne pas me restituer l'ovale si beau et si gracieux de mon visage ? Pourquoi me rend-on le crâne si mou, de sorte que les insanités qu'on me met dans la tête sortent par le cuir chevelu ? »

Ces divagations nous montrent bien que l'hypocondrie règne en maîtresse chez lui.

Mais ce qu'il nous importe surtout de signaler, ce sont les hallucinations sexuelles qui donnent à son délire une orientation toute spéciale, et le font entrer dans la classe des folies erotiques.

A chaque instant, il se croit victime de tentatives de pédérastie. Il emploie à cet égard les expressions les plus singulières et les plus marquées.

« Je suis, dit-il, la proie des bêtes brutes, compliquées de Tesprit de Pourceaagnacs. »

Il faut entendre par là, qu'il éprouve des sensations spéciales localisées à la marge de Tanus. Il prétend que ses ennemis ont poussé Foutrage jusqu'à le faire changer de sexe. Ses persécuteurs ont réussi à le rendre femme.

« Je suis, écrit-il, la prostituée de tous les fous de Sainte-Anne, dont pas un seul

6o l'excitation sexuelle

n'est noble 1 » (Il se trompe à cet égard.)

Il ajoute :

« Le moyen d'avoir de Tappétit quand j'arrive à table, le nez, la bouche, les intestins, gorgés de sperme 1 »

11 croit aussi que la perforation crânienne dont il se plaint est utilisée par ses persécuteurs, pour lui projeter du sperme dans le cerveau. 11 lutte de toutes ses iorces mais inutilement contre ces profanations, qui le rendent le plus malheureux des hommes.

Notre malade est donc un aliéné des plus complexes, mais il appartient surtout à la folie erotique à forme hallucinatoire.

Rien n'est plus commun en pathologie mentale que les accidents de ce genre. On les rencontre dans un grand nombre de psychoses : dans la folie puerpérale, dans Thystérie, dans l'alcoolisme, dans la ma-

FORME HALLUCINATOIRE 6l

nie aiguë ou chronique-, presque tous les sujets atteints de folie religieuse en sont victimes; enfin, ce délire peut occuper à lui seul tout le terrain pathologique.

Dans le célèbre mémoire de M. Baillarger sur les hallucinations (i), nous trouvons l'observation extrêmement remarquable d'une jeune fille, habile ouvrière, femme intelligente, ayant une conduite parfaitement régulière, mais obsédée perpétuellement par des hallucinations de ce genre. Elle éprouvait toutes les sensations imaginables à cet égard, depuis les attouchements les plus légers jusqu'au rapprochement sexuel le plus complet. Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'au point de vue physique elle était absolu-

(i) Baillarger, Des hallucinations, des causes qui les produisent^ et des maladies qu elles caractérisent. Paris, 1846.

62 l'excitation sexuelle

ment vierge. Cette jeune femme faisait de ses hallucinations le sujet presque unique de ses discours ; elle en parlait aux personnes de sa connaissance, avec un tel luxe de détails qu'elle finit par scandaliser toutes ses amies, et perdre toutes ses relations de société. Après plusieurs années de maladie elle paraît avoir été complètement guérie par le mariage.

Je viens de vous présenter cette fois un cas dans lequel les hallucinations sexuelles constituaient tout le délire. Mais ces troubles sont bien plus fréquents chez les malades dont Tesprit est dérangé sous d'autres rapports, comme le jeune homme qui fait le sujet de cette conférence.

Je vous en citerai deux exemples, que j'ai eu l'occasion d'observer moi-même.

Vers la fin du règne de Napoléon III, un persécuté^ séquestré dans une maison de

santé, s'imaginait que le gouvernement, pour le punir de ses opinions politiques, faisait entrer clandestinement dans l'établissement et jusque dans sa chambre des hommes destinés à lui faire subir les plus infâmes outrages. « Ils viennent perpétuellement me césariser^ disait-il. »

Voici maintenant un type fort différent.

Un alcoolique que j'ai eu dans mon service, à Thôpital Saint-Antoine, s'imaginait que des persécuteurs, qu'il appelait d-QS pompiers j s'acharnaient à chaque instant sur ses organes sexuels ; il se plaignait qu'on venait perpétuellement lui pomper la sève et tarir chez lui les sources de la vie. Ces hallucinations le rendaient extrêmement dangereux, car^ dès qu'il les éprouvait, il se précipitait sur le premier venu, le prenant pour un pompier. Un jour il s'est élancé presque nu dans la cour de

04 l'excitation sexuelle

rhôpital, à ia poursuite d'une religieuse, qui eut toutes les peines du monde à lui échapper.

La forme de délire dont je viens de vous parler, peut quelquefois se produire sous forme épidémique (i). On Fa vu sévir dans toutes les réunions nombreuses de femmes et surtout dans les couvents. On connaît l'histoire des religieuses de Cologne, qui recevaient presque toutes les nuits la visite de Satan* Leurs doléances créèrent un grand émoi dans la ville ^ mais il se trouva des sceptiques, comme Jean de Wier, pour prétendre que certains jeunes gens de la ville escaladaient les murs du couvent pour usurper le rôle du diable.

(i) Voyez Calmeil, De la Folie considérée sous le point de vue pathologique^ philosophique, historique. Paris, 1845.

Les choses allèrent bien plus loin dans les célèbres épidémies des religieuses d'Aix-en-Provence et des Ursulines de Loudun, qui aboutirent comme vous le savez à des procès en sorcellerie qui se terminèrent par le supplice de plusieurs prétendus sorciers. Les accusations partaient de certaines religieuses évidemment hystériques, qui prétendaient avoir eu des relations intimes avec les malheureux qu'elles dénonçaient.

11 est extrêmement important de se rappeler que même à notre époque sceptique, où les sorciers ne peuvent plus aspirer à la couronne du martyre, les accusations de ce genre sont extrêmement graves et peuvent donner lieu aux suites les plus déplorables.

Une hallucinée de bonne foi accuse son médecin, ses amis, ses domestiques, d'a-

Ball. — Folie erotique. 5

66 l'excitation sexuelle

voir commis sur elle des attentats criminels; elle parvient à se faire écouter, la justice intervient et souvent il est difficile à Taccusé de démontrer son innocence ^ mille circonstances les plus triviales en apparence peuvent donner une couleur de vraisemblance à l'accusation et motiver quelquefois une condamnation qui sera la ruine définitive d'un honnête homme.

En pratique, il ne faut jamais visiter de telles malades quen présence de témoins.

FORME APHRODISIAQUE (y^j

Parlons maintenant de la forme aphrodisiaque de l'excitation sexuelle.

Il est des sujets chez lesquels il existe à l'état normal une exagération des appétits sexueis. Ce sont des libertins, des débauchés, des satyres ; ce ne sont point des aliénés i

Il existe chez un grand nombre d'alié-

68 l'excitation sexuelle

nés une surexcitation très marquée de rinstinct génésique. On rencontre ce phénomène au début de la paralysie générale; on le voit survenir très souvent dans la folie puerpérale ; il est très fréquent chez les imbéciles.

Mais il est d'autres individus chez qui l'excitation sexuelle, poussée jusqu'aux limites de Tinsanité, constitue à elleseulela maladie. Ils sont raisonnables et corrects à tous les autres égards ; mais leurs appétits sont de nature à compromettre leur j position sociale et obligent leurs familles à les séquestrer.

Je ne saurais vous donner un exemple plus démonstratif que celui que Trélat a consigné dans son intéressant ouvrage sur ^ la Folie Lucide, qui, s'il laisse à désirer sous le rapport des idées générales, ren-

ferme une précieuse collection de faits.

« Madame V... d'une stature ordinaire, mais de forte complexion, ayant une expression de physionomie très convenable, beaucoup de politesse dans le dialogue, une grande retenue dans le maintien, nous a été confiée le 17 janvier 1854.

Interrogée, elle répond parfaitement à toutes les questions qui lui sont faites, se met à l'ouvrage, et travaille, malgré ses soixante-neuf ans, avec autant d'activité que de perfection, toujours d'humeur avenante^ toujours assidue, ne se dérangeant jamais que quand on lui dit qu'il faut se lever pour aller à table ou en récréation. Rien sur la figure ni dans ses actes n'ont jamais pu, pendant son séjour dans l'asile, nous faire soupçonner le moindre désordre. Pendant quatre ans,

pas une parole obscène, pas un geste, pas le plus petit mouvement d'agitation, de colère ou d'impatience. Elle est parfaite tant qu'elle est enfermée, mais absolument incapable d'user de la liberté.

'Toute sa vie, dès son jeune âge, elle a recherché les hommes, et s'est abandonnée à eux. Jeune fille, elle les provoquait, et désolait et humiliait ses parents par son avilissement. Du caractère le plus docile, le plus aimable et le plus enjoué, rougissant quand on lui adressait la parole, baissant les yeux toutes les fois qu^elle était en présence de plusieurs personnes, aussitôt qu'elle était parvenue à se trouver seule avec un homme jeune ou vieux, même avec un enfant, elle était subitement transformée, relevait ses jupes et attaquait avec une énergie sauvage celui qui devenait l'objet de ses amoureuses

fureurs. Dans ces moments^ c'était une Messaline, et quelque instants auparavant on Teût prise pour une vierge.

Elle trouva quelques fois de la résistance et reçut même de fortes corrections, mais il lui arriva plus souvent encore de rencontrer beaucoup de bonne volonté.

Malgré plus d'une aventure de ce triste genre, ses parents la marièrent dans Tespoir de mettre un terme à ses désordres. Le mariage ne fut pour elle qu'un scandale de plus.

Elle aimait son mari avec rage^ mais elle aimait avec une rage égale tout homme avec lequel elle parvenait à être seule, et elle y mettait tant de persévérance et tant d"habileté, qu'elle déjouait toute surveillance et en venait souvent à ses fins. C'était un ouvrier occupé à travailler, un passant qu'elle interpellait

dans la rue et qu'elle parvenait à faire monter chez elle sous un prétexte improvisé ; c'était un jeune homme, un apprenti, un domestique, un enfant revenant de V école ! E\\q mettait tant d'innocence extérieure en leur adressant la parole que chacun la suivait sans défiance.

Plus d'une fois elle fut battue ou volée, ce qui ne l'empêchait pas de recommencer.

Devenue grand'mère, elle continuait le même genre de vie.

Un jour elle introduisit chez elle un petit garçon de douze ans, lui disant que sa mère allait y venir. Elle lui donna des bonbons, l'embrassa, le caressa, puis, comme elle voulut le déshabiller et lui faire des attouchements obcènes, Thonnête enfant se mit en révolte, la frappa, et alla tout raconter à son frère, jeune homme

de vingt-quatre ans, qui monta dans la maison désignée par le plaignant et battit à outrance cette vilaine femme, en lui disant :

« En pareilles aventures, on fait ses » affaires soi-même pour ne point lais- » ser son nom en si mauvaise compagnie. » J'espère qu'après cette correction, vous » ne recommencerez pas avec d'autres. »

Pendant cette scène, le gendre survint, devina tout avant qu'on eut le temps de lui rien dire, et se mit de lui-même du côté de celui qui se faisait si prompte justice.

Elle fut enfermée dans un couvent, où on la trouve si bonne, si douce et si docile, si rose et d'une innocence si virginale, qu'on ne voulait pas croire qu'elle eût jamais commis la moindre faute, et

qu'on se porta caution pour elle en la rendant aux siens. Elle avait édifié tous les habitants de cette maison par la ferveur avec laquelle elle s'était livrée aux pratiques de la religion.

Une fois libre, elle reprit le cours de ses scandales, et toute son existence se passa ainsi.

Après qu'elle eut fait le désespoir de son mari et de ses enfants, ceux-ci espérèrent enfin que Tâge venant à leur aide tempérerait le feu qui la dévorait. Ils se trompaient. Plus elle commettait d'excès, et plus elle prenait d'embonpoint, plus elle avait d'éclat et de fraîcheur. Comment est-il possible que des penchants si bas et des habitudes si dégradées puissent laisser à la physionomie tant de douceur, à la voix tant de jeunesse, au maintien tant de calme et au regard une sécurité si limpide?

Elle était veuve. Ses enfants qui n'avaient pu la garder chez eux et pour lesquels elle était un objet d'horreur, Pavaient reléguée hors des barrières, où ils lui ser-

vaient une rente.

Etant devenue vieille, elle était obligée de rétribuer les hommages qu'elle se faisait rendre et comme la petite pension qu'elle recevait était insulfisante pour cet usage, elle travaillait avec une ardeur infatigable pour pouvoir se payer un plus grand nombre d'amoureux.

A voir cette femme âgée si alerte au travail d'aiguille, s'en acquittant sans lunettes à soixante-dix ans et au delà, toujours propre et soignée dans ses vêtements, mais d'une propreté sans recherche, ayant l'apparence simple et honnête, le visage ouvert, jamais nous n'eussions deviné toutes ces turpitudes. Après qu'on

nous les eut révélées, nous n'y eussions pas ajouté foi, si des preuves trop convaincantes ne nous eussent été fournies. Nous avons vu plusieurs de ces misérables hommes qui recevaient d'elle le prix de leur abjecte industrie. Ils venaient nous dire combien elle était laborieuse ; ils nous affirmaient et nous cautionnaient sa moralité, espérant lui faire rendre la liberté et retrouver ainsi leur salaire. Nous n'avons pu nous contenir, et dans notre indignation nous sommes parvenu à arracher à Tun d'eux l'aveu et les détails de ses amours infâmes.

Cette femme avilie, ce monstre, a conservé jusqu'à la fin son calme, sa douceur inaltérable et toute son apparence d'honnêteté.

Dans les premiers jours de mai i858, elle a été prise d'engourdissement dans

les membres du côté droit, et malgré une saignée promptement faite et le traitemeni indiqué, elle est morte le 17 du même mois, à la suite d'une hémorrhagie cérébrale dont Fautopsie nous a fourni la preuve. »

Deux points importants nous paraissent surtout devoir être notés dans cette observation.

Malgré ses appétits effrénés, cette malade n'a jamais présenté aucun autre désordre intellectuel.

Malgré ses habitudes dépravées, cette femme n'a cessé de jouir d'une excellente santé jusqu'au dernier jour de son existence.

Nous pourrions facilement multiplier les exemples de ce genre. On en trouve de nombreuses observations dans les auteurs

yS l'excitation sexuelle

et plusieurs personnages historiques ont

présenté des dispositions analogues. Il est aussi des malades chez qui cette

forme peut se représenter à des intervalles plus ou moins longs sous forme d'accès périodiques tout à fait analogues aux accès de dipsomanie.

Mais il me suffira de vous avoir offert un type parfarfaitement pur de folie erotique à forme aphrodisiaque absolument indépendant de toute autre maladie physique ou mentale.

Page 1