‹ La folie espagnoleChapitre 3 sur 6 · IV · texte numérisé non relu

IV

Pédrilio entra ^ la figure» rayonnante, te rire sur les lèvres , un bras et une jambe en l'air, annonçant Tarrive'e du comte d^Aran et de son épouse.

Ils n'avaient pu résister à Tenvie de revoir plus tôt un méchant, un libertin, un ingrat , maia un enfant toujours adoré* Infirmes avant l'âge de la caducité , ils étaient montés en litière ; Pédrilio les avait conduits , les avait introduits au château au déclin du jour „ et les avait cachés dans sa chambre.

Gcrdague courut les y trouver. Epan^ chemens de sa part , remercimens , marques de reconnaissance de la leur, impatience d^embrasser le cher enfant , de lui pardonner , de le marier , de ie ramener. Objections de Cerdagne^ représentations , sollicitations , supplicatioH^. Ou pouvait tout perdre en pré* cipitant quelque chose, et, en laissant*

faire l'amour, on arriverait sûrement au but si long-temps aësirë. « Ah ! du moins , si nous pouvions le voirl -^ Vous le verrez demain. Je vais vous cacher dans une chambre au-dessus de celle de n^ fille , où le père Pédrillo j homme sur et discret, vous servira.

Vous serez un peu resserres.... — Eh! .

qu'importe? — Mais vous aurez toutes les commodités de la vie. Demain au point du )0ur il viendra du fond du parc faire famour à Sériiphine ^ Sera* phiue lui rendra ses révérences, répim-»

dra à ses signes , leurs soupirs corn-* m uns se perdront dans les airs. La scène sera longue; elle se rencmvellera le soir; vous verret tout à votre aise le plus joli homme d'Espagne; mais^ encore une fois , pas dlndiscrétion ; s^il vous aperçoit, il s'échappe, et cet sera à recommencer. »

Le comte et la comtesse se laissent

conduire. Qu'on est faible quand on est père ! dira le lecteur célibataire. Que cette scène est vraie! dira le lecteur , père sensible d'un fils dérangé. On les enferme dans une petite chambre ia-commode , sans jour que celui d^une lucarne qui donne sur le* parc. Un ex?

cellent lit composé à la dérobée est ce qu'on leur offre de mieux. Pédrillo leur porte des viandes froides dans ses po-^ ches , du vin tel qu'il a pu le voler au sommelier; il remporte sa lampe ^ de peur qu^rne clarté extraordinaire ne donne des idées aux gens de la maison qui habitent les chambres voisines. D'At rau et sa femme soupent à tâtons, se couchent comme ils peuvent , ne dorment- pas , et pourtant sont heureux :

le lendemain ils verront leur fi4s ; ils ne seront pas obligés de lui marquer une sévérité que leur cœur démentirait^ puisqu'ils n'en seront pas vus , leur$

larmes paternelles couleront en siFence ^ et ils auront le plaisir de les confondre- Pourquoi la femme la plus sage trouve -t -elle toujours, sans le chercher , sans même y penser , des expé-»

dtens qui rapprochent du but ? c'eâl que la sagesse se tait à mesure que Famour se fait entendre , que Taus-* tère vertn finit par devenir atleiitive au langage séducteur , et que souvent elle trouve l'art de justifier les démarches les plus inconsidérées* Vous allez conclure de ceci que Séraphin© se permettra des choses hasardées ^ non , elle ne va rien faire que dlnnocent ^ mais Finnocence a un bandeau sur les yeux, et elle ne fait- point un pas qui ne soit dangereux.

Séraphine, dès le point du jour, Ksaît à sa croisée. Mendoce avait devance le soleil. Il attendait un regard pour exprimer son amour , son impatience ^

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son diagrifi. Cerdagne , enfermé avec le comte et la éomtesse d'Aran , partageait leur joie , comme il avait partagé leur douleur. Le contentement 4tait tel , que si Mendoce eût paru devant eux , ils n^auraient eu que la force de l'embrasser ^ la morale ne fût venue qu'ensuite , et elle n'eût pas été vigoureuse.

Mendoce avait fait des efforts incroyables pour contenir jusqu'alors la fougue de son caractère. Il sentait bien que la fille du seigneur de Ripai ne pouvait être menée comme une grisette ; mais aussi il n'entendait pas faire éternellement l'amour avec les yeux. Cependant quel parti prendre ?

La belle demoiselle lit , on peut lui écrire ; il n'y a que ce moyen 5 mais comment fajre parvenir un billet dazis un cliateau toujours fermé ,et dont les gens sont invisibles f La chose paraît impossible. N'importe , il faut

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écrire , et si ses assiduités ne déplaisent pas à la belle Séraphine , elle trouvera peut-être... Il tire son crayon ^ un beau petit morceau de velin^ ils'assî^d , et écrit sur son genou.

Séraphine avait tout vu. Elle devinait à^^ qui s^adressait le billet ^ elle brûlait de le lire ^ mais il fallait qu'il lui parvînt comme par hasard , sans qu'elle eût Pair de s'y prêter , et que sa fierté ne fût pas compromise» Elle avait une tourterelle très - apprivoisée , et qu'elle aimait beaucoup. A l'instant où Mendoce n^avait encore tiré que son crayon , elle avait pénétré son dessein , elle avait pris Toiseau , elle le caressait sur le bord de la croisée ^ et sans doute le beau jeune homme ïie pouvait pas soupçonner qu'on pensât à envoyer un courrier recevoir une lettre qui n'était ptis écrite. L'ingénue et adroite demoi-*»

selle tire une pjume à l'oiseau -^ la

douleur agit sur la tourterelle , elle s'envole dans le parc , Séraphîne pousse un cri de désespoir qui n'avait aucune ve'rité 5 Mendoce lève la tête , voit Toi^ seau chéri, et la demoiselle, les bras tendus , semblait dire de Tair le plus suppliant : Ah! par grâce, daignez me le rendre.

Mendoce se lève 5 il appelle Toiseau ^ il lui présente le doigt; le petit animal vient s'y percher. Mendoce le prend , le couvre de baisers , renferme dauij son sein , achève soa billet , Tallache sous une aile de la tourterelle , la baise, la rebaise , et lui rend la liberté. L^ tour-r terelle , déjà fatiguée de fespèce d'es^ clayage qu'elle vient de subir ^reprend sa volée , et va se percher sur Tépaule de sa maîtresse. Séraphine la pjfend, la baise à son tour , et Mendoce croi^ distinguer que ces baisers convreni les ailes et le; b,eç qij'il YÎent de ç^c^

resser sî tendrement. Une seule chose Pafflîge 5 c'est que mademoiselle de Ripai fait rentrer Toiseau dans sa cage ^ sans avoir pris le billet. « Sans doutÇi^.

dit-il , le trouble où elle était ne lui à pas permis de s'apercevoir- que j'écrî-^ vais ^ et si quelqu'^une de ses femmes , si son père impitoyable joué avec Toiseau ti trouve une lettre , Séraphîne sera compromise , grondée ^ mallraitée peut-être... Etourdi que je suis !»

Séraphîne voulait qu'il pensât tout cela , et elle s'était remise à lire , en affectant beaucoup d'attention , et ayant constamment un œil sur Mendoce.

Elle réfléchissait aux suites d'une indiscrétion qu'elle commençait à se reprocher. Ce billet tant désiré était en sa possession ^ elle pouvait le lire ^ cHe n'osait , elle ne voulait même pas y toucher en ce moment. Ellè^ sd proposait de le remettre à som

père , de le déchirer sans le lire , de le détacher ea présence du beau jeune homme , et de le jeter tout plové dans le fosse. Le premier moyen exposait le jeune chevalier au ressentiment de son père : il fut donc rejeté. Le second ne sauvait pas sa gloire : le jeune homme ne doutait pas qu^elie n^eût lu sa lettre , et peut-être avec plaisir.^ Le troisième le désespérerait j et comment réduire au désespoir un beau garçon qui passe les jours entiers de-»

Afant sa croisée pour le seul plaisir de la voir f Chacun de cts partis présentait des incouvéuiens graves , affligeans ^ terribles p[ ne s^en offrait pas d^autres à son imagination ^ et en effet il fallait opter de lire la lettre où de ne pas la lire.

Elle fit ce que tout autre aurait fait comme elle ^ seulement elle u^a d^une petite ruse, qu'elle crojait iasignifiante, y et qui pourtant signifiait

IdDt. Etle tourilâ prëcipiljaaHnem la lête vers sa porte ^ cômine si quel^u^ua entrait chez elle ; elle ferma vivenaeni sa jalousie, et Mendoce jugea que son père venait la visiter , et qu'elle craignait quMl ne raperçut dans son parc.

Il en conclut qu'il inspirait une sorle^ d'intérêl 5 mais eu même temps iï trembla pour le malheureux biHet* Il se re-* tira derrière des arbres louflfus, et atttfudit que la jalousie se rouvrît : elle Eté devait phis se rouvrir.

Les grands parens , teV^oios de tout ce ftiaiîëge , riaient , applaudis-* raient , s'attendrissaient , pleuraiei>t ^ »^embras$aieM 1 c'était à n'en pas fi-^ nir. Us ne voyaient pas Sërapbine ) ittais teicpéi^metiié Cerdagtie tii'dit èt!^ conj^ecture^ éeriaîa^s de r^cur-^ siôfk de fe totrrterélle ; 8 expliquait tout , ne se trompait que sur des tirëotif^taûces^ As^ez indifféi^emes ^ et il

3^ tA roLït

Bravait quWe iaquiétnde , cVlaù de savoir si sa fille répondrait. II désirait ^ H se flattait que non ] et en effet elle* en était incapable.

Cerdagiie se défiait beaucoup de Pindiscrétion de Trufaldin ^ ils s^étaient \us chez d'Aran 5 ils se trouveraient, probablement ensemble , et TécuyBF^ pouvait d'un mot prouver au jeunekomme que les pères sont trop heu-«reux de pardonner. Pédrillo , Inès ^ JÛ0-tiulde, interrogés sur ce qu'il savait et sur ses dispositions ^ répondirent qu'il s'était engagé au secret par sermens , et qu'il était trop dégoûté des voyages^ pour être tenté de faire de nouvelles.

cai*avanes. Revenons.

La pauvre petite tenait le délicieux, billet^ elle le trouvait plein d'expres-sion , d'âme , et surtout de respect j, il annonçait les vues les plus droites \ et Mendoce n'attendait qu'uue réponse

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£ivorab!e pour faire connaître au seigneur de Ripai sa famille , assez respectable et assez opulente pour né pas> craindre' un refus. Elle soupira en se rappelant que son père lui avait quelquefois donné à entendre qu'il avait des vues sur elle, dont il s^eicpliqueraic quand il serait temps. Gomme on croit tout ce qu'on redoute ^ elle ne douxai point qu'il xi^eût conclu quelque nia^ riage de convenance , et que sa réserver me vînt de Tâge , de la laideur ou de-, quelque difformité du cavalier dont le nom ne pourrait la surprendre que; désagréablement. Son imagination lui créa alors le futur le plus rebutant ^ sous tous les rapports j que la nature ^.

injuste quelquefois ^ ait jamais pu.

produire. Elle se retraçait ensuite les.

agrémens enchanteurs de Mendoce ,.

et des pleurs étaient le , résultat de; la comparaisou. AU.] si elle avait sur

ce qu'on projelait pour elle ! mais son père savait que le bonheur durable est celui qu'on achète par des peines j des privations , de la persévérance j cl il avait raison , surtonl à Tcgard de Mendoce.

Cependant quelque sensible que (ut Séraphine, elle sentit que rq>oodre à Tin inconnu , c^était outrager son père j blesser la bienséance ^ et elle aima mieux que le teau jeune homme Paccusât d'indifférence , d'ingratitude , que de lui donner lieu de juger défavorablement de sa sagesse* Elle tim sa jalou^ sie coosta^mment fermée , et , à un mo^ meut où elle sentit faiblir sa résolution ^ elle sortit brusquement de sa chambre ^ et courut près de son père rendre de nouvelles forces à sa venu» Ah ! si tomes les Mlei^ se condufiscûent ^insi \

Mendoce était revenu dix fois dai^ l4 jo«u^née ; dist foi^ il mm trotn^é 1»

ESPÀGÎÏOLE. 3g

cruelle jalousie fermée. Tantôt il craignait que le seigneur de Ripai n'eût vu son billet^ et n'eût renfermé sa fille 5 tantôt il craignait que sa fille elle-même ne l'eût lu enfin , et ne le punît d'avoir eu la témérité de lui écrire. Son imagination se monte , se volcanise. « J'étais heureux , dii-il , je la voj(?ais , cette jouissance me suffisait , et je sens que je ne peux m'en passer. Allons , il faut faire un coup de tète. s> Kt il va trouver Trufaldin»

« Mon ami , disait Cerdagne au comte d'Aran , nos affaires vont à merveille ] et la réserve de ma fille y sa défiance d'elle-même ^ qu^annonce son assiduité près de moi , tout cela n»e comble de joie. Mais il faut prendre garde que des obstacles insnrnK)ntabIes ne rebutent enfin notre cher Mendoce. Je ne veux pas q«'il aille trop vile , mais il ne faut pas le désespérer» JDonnons-lui quelque fo--

4o I*A FOLIE

cilité : il a écrit un billet ^ et îl ne s^enr tiiêDeIra pas là. ^ Cerdagne ordonna; qu'on baissât le pont-levis , que les gens de la maison allassent et vinssent comme de coutume ^ il recommanda seulement à ceux et à celles que Mendoce avait vus ^ de garder exactement leurs chambres^ Il déclama devant Ta— eariàtre Théodora contre les jeunesv gens qui cbercbent à plaire aux demoi-> selles, contre lie gré de leurs parens..

Théodora prit feu , et apprit à Cerdagne que le jeune téméraire que sesarchers avaient été sur le point de percer de leurs flèches^ ne cessait depuis quelques jours de rôder dans le parc- Cerdagne fut très-surpris d'apprendreune semblable nouvelle | il protesta^ qu'il veillerait sur les démarches da jeune audacieux :. Théodora répliqua, qu'elle veillerait mieux que personne :.

e^était ce que demandait Cerdagne. IL

voulait laisser les portes ouvertes , mais il fallait un cerbère qui^~ sans rendre nulles les petites ruses de Tamour , le tînt en haleine quelque temps encore , et personne n'était plus propre à remplir ce rôle avec vérité et exactitude que Théodora , qui était méchante , et qui ne se doutait pas des arrangement des deux familles.

Mendoce avait abordé Trufaldin avec sa vivacité ordinaire j qu'augmen* taient, qu'irritaient encore les obstacles imaginaires qu'on lui présentait à chaque pas. Trufaldin , heureux et tranquille , sans inquiétude sur les suites de ce qu'entreprendrait son maître^ était disposé à le seconder de tout son pouvoir. Le moment où Mendoce entrerait chez CerdàgnQ, par la porte ou par la fenêtre , était celui qui le rapprocherait de sa grosse Inès. Il ne pouvait xïm proposer à cet égard ^ son maître .^^

4a LA FOLIE

<]u\ coDuaissair sa poIiroDnerie accoutumée , n^eût pas manque de concevoir des soupçons^ mais il pouvait se rendre aux ordres re'pélés du jeune amoureux^ en affectant, pour la forme , la résistancequll avait toujours opposée à ses en<^ trepiîses. « Mon cher 'ami, lui dit Men-^ doce , je suis amoureux , très-amoureux , la lêle m'en tourne. — Amoureux comme vous Pavez toujours été.

— • Comme il est impossible de rétre.

— En vérité ! — Et d'une personne ac- -complie. — Cela va sans dire, — Je n'ai pu encore juger de son caractère ni de son esprit, — Ah ! jusqu'à présent vous ne lui avez parlé que des yeux. •*- Mais elle entend parfaitement ce langage^

— Et elle y répond d'une manière positive ? — Elle y répondait d'abord 5 mais je crois que je suis un peu brouillé avec elle. — C'est de bonne heure ) et cette beauté se nomme ? — Tout

ce que je peux f en dire , c'est qu'elle est probablement la fille du seigneur de ce château. — Du seigneur de Ripai f prenez garde ^ monsieur ^ prenez garde à ce que Vous allez faire. Le seigneur Ripal a fait du bruit dans le monde , et je doute qu'il entende raillerie sur le chapitre de l'honneur. — Ce n'est pas cela qui m^embarrasse. — En effet , du caractère dont vous êtes, je ne vois pas ce qui pourrait vous embarrasser. — Je ne le suis que sur les moyens d'avoir accès auprès de la demoiselle. — * Demandez à voir le papa ^ donnez^vous pour ce que vous ctes^ il serai^t bien difficile s'il vous refusait. —^Imbécile! estce au père que je veux faii-e la cour ? Et puis ces pères sont quelquefois si bizarres ! Si je ne convenais pas à celuici.... — Ce qui, au fait , n'est pas impossible. — Il m'amadouerait , il m'amuserait , il écrirait au comte d'Aran ^

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