CHAPITRE IL
SATYRES ET NYMPHOMANES.
Nous plaçons les satyres et les nyrnphomnnes immédiatement après les imbéciles et les faibles id'intelligence, parce que plusieurs d'entre eux pourraient aussi bien être classés dans une catégorie que dans l'autre.
Et en effet, quelque impétueux que soient les penchants, l'intelligence, si elle est normale, les domine et les contient. Quand l'iiomuie s'abandonne sansïrein à ses appétits brutaux; quand la femme, par son regard lascif, par ses attitudes et ses mouvements provocateurs, par son langage obscène et par ses cris amoureux, tombe au niveau de l'animal, c'est que l'intelligence qui devrait régner et gouverner ne règne ni ne gouverne.
L'homme, la femme, la jeune fille de si petite vertu qu'ils soient, sont soutenus dans leur marche par le respect d'eux-mêmes et par le soin de leur réputation. Mais il est des êtres anormaux sur qui ce -sentiment et cet intérêt n'ont aucune prise. Il est des jeunes filles qui sont complètement dépourvues de pudeur.
Nous avons eu dans notre service une enfant de quinze ans, honnêtement élevée par ses parents, qui, pendant ([ue son père resté veuf faisait son étal de facteur, appelait par la fenêtre les soldats qu'elle voyait passer.
Nous en avons eu une autre qui est entrée dans l'asile
42 l-V FOLIE LUCIDR.
à douze ans, ayani déjà mené une oxislcnec qui lui avait grossi la voix. Ses traits étaient prématurément vieillis, elle avait des rides au front. Cette malheureuse sortait le soir sous prétexte d'aller chez des amis de sa famille, cl se tenait sur le trottoir pour arrêter et provoquer les passants. Elle les conduisait dans une maison qu'une autre jeune liUe lui avait fait connaître. Ses parents ne furent instruits de sa conduite que par la police avec laquelle elle n'était pas, en règle et qui lui chercha noise.
Les sept observations qui suivent montrent sous différents aspects cet état maladif dans lequel l'homme et la femme surtout (1) ont perdu toute dignité, toute pudeur, tout droit au rang qui leur était assigné dans la création.
Observation X. — Mademoiselle J... est une personne (U; vingt-deux ans, d'une très forte constitution, ayant le corps el les membres d'un volume considérable, une figure régulière el qui n'a rien de disgracieux; mais si on l'examine attentivement, on se sent comme étonné et repoussé par son regard lascif. Son air est caressant, ses paroles sont suppliantes. Elle s'approche d'une manière inconvenante de son interlocuteur, et au fureta mesure qu'on s'éloigne s'approche encore jusqu'à ce qu'on lui en fasse l'observation plus ou moins rude.
Elle a quelque instruction, une belle écriture, et fait très rapidement une lettre de deux ou trois pages. Elle coud, brode et lait de la tapisserie; mais complètement dépourvue de sens mo-
(1) Qu'on ne s'étonne pas de trouver sous notre plume beaucoup plus d'observations de femmes que d'hommes. L'asile qui nous est confié et qui est notre champ de travail, ne contient que des femmes, et la môme exclusion s'irradie au dehors. Les médecins d'établissements d'hommes sont principalement appelés près des hommes, les médecins de maisons de femmes près des femmes.
SATYRES KT NYMPHOMANES. /|3
rai, gourmando ol lascivo, voilà loiil, elle a loiiioiir.s caiisr ii sa famille les plus grands chiigrins et les plus tristes luimilialions. Malgré la surveillance dont elle était entourée, elle a eu plus d'un lien et a cherché à séduire sou père. C'est alors qu'on l'a fait enfermer. Son père, profondément irrité, outragé, a voulu rester plusieurs années sans la voir; mais elle a su aHèctcr tant de repentir, elle a tant prié sa mère, que les deux parents sont revenus à elle. Ou peut voir parles extraits suivants qu'elle ne ménage ni les protestations affectueuses ni les promesses de bonne conduite.
Elle écrit à son père :
«Maman m'a annoncé une nouvelle qui m'a bien attristée, c'est (juc tu es malade. Serait-ce de ma faute? Oh! non, père! N'est-ce pas que tu ne m'en veux pas? Ma pauvre mère m'a dit aussi que tu as juré que je suis morte au monde pour toi, parce que je t'ai causé trop de chagrin.
« Puisque tu ne trouves pas naturel que je désire m'en aller après deux ans, bientôt et demi, eh bien! je ne t'en parlerai plus, et laisserai tonxœur de père agir à sa volonté. Seulement ne me repousse pas ii tout jamais. Je ne le tourmente pas; je sais que tu as beaucoup d'occupation , et que tu n'as que ton dimanche pour te reposer des fatigues de la semaine; que tu aimes mieux aller le passer à la campagne que de venir à l'hôpital ; mais une visite une fois par mois, ce ne serait, je crois, pas trop exiger, et ce serait assez pour me faire su|)porter avec courage la ci uelle et longue punition que tu m'infliges pour avoir aimé. Est-ce de ma faute si mon pauvre cœur a battu (1)? Eh bien! désormais il sera froid comme une glace, puisque c'est là ton désir....
» Pourquoi ne me maries-tu pas? Je suis laide peut-être, mais
(1) Est-ce ainsi qu'elle devrait écrire à son père? Et elle lui écrit bien autre chose. Nous serons obligés tout à l'heure de recourir au atin pour couvrir la grossièreté de son langage.
/i4 LA FOLIK LUCIDK.
je suis en âge. Ensuite de cela : omnia vasa operculum liah ni nul invenimt. Par conséquent, je ne dois pas me désespérer. Seulement il est temps. Mes cheveux hiancs commenceraient à se montrer. Ainsi à hiontôt , père, je ne veux pas mourir vieiile ftlte.
» Adieu, mon petit père. Je l'embrasse de tout mon cœur, et nui mère bicn-aimée, et puis ma Fanny, sans oublier ma jolie petite Emma. Ne manque pas de m'apportcr ou de ni'envoycr ce ([ue je t'ai demandé, dimanche sans faulc, je t'en supplie.
» Votre (iUe respecUieuse, » J . . . ))
Son père consent à venir la voir. Il vient; elle lui fuit une scène violente el lui ccril ensuile :
Il Mon bon père ,
0 Quelles journées affreuses j'ai passées en songeant à ton départ d'avant-hier ! Tu as eu bien du chagrin, mais j'y ai participé. Depuis bien longtemps je n'ai pas éprouvé de nuit si agitée que celle du dimanche soir
» iVlais pardonne à ta fille. Je t'aime, père, et l'émotion que j'ai éprouvée après une si longue absence a été involontaire. Oui !. . . père, ma douleur était si grande, depuis cinq mois que je ne t'avais vu, que je manquais de force el de courage. J'étais entièrement abattue; mais pourtant j'ai fait en sorte de pouvoir lnrir mes larmes, puisque l'on m'avait promis que je le reverrais si je m'apaisais. Alors me sentant plus calme, j'ai voulu aller me jeter dans tes bras el te forcer par mon amitié d'oublier cette triste scène. Quelle doubur pour moi ! Je le voyais partir, je t'ai appelé; tu n'as su répondre au cri de ton cnl'anl, ou du moins lu ne l'as pas entendu.
» J'aurais mieux aimé que lu vinsses un jour de semaine eu présence de notre docteur ou bien de madame la surveillanle; car celle entrevue, j'en suis sûre, se serait passée avec
SATYRES KT NYMPHOMANES. /j.5
plus de calme. On a bien liiison de dire : Où il y a de l'esprit, il y a de la ressource.
» Ton enfant, qui veut être désormais respectueuse. »
Elle nous écrit souvent. Voiei une de ses lettres :
« Monsieur le docteur,
» Je vous en supplie, n'ayez pas l'air courroucé contre moL Votre jiarole brève m'est pénible. Je suis une pauvre créature qui ai plulùl besoin d'indulgence et de pitié que de trop de sévérité. Éloignée d'une mère que j'adore , ne suis-je pas assez punie des légèretés que j'ai commises lorsque j'étais au sein de ma famille' Dans quel(|ue temps, monsieur, si vous voulez bien m'accorder cet honneur, je vous demanderai quelques minutes d'entretien , mais seule avec vous , car ce sont des choses trop graves (pie j'ai à vous communiquer. Depuis longtemps, monsieur, mon cœur souffre ; il a besoin d'un confident, et c'est vous, monsieur, que j'ose me |)ermetlre de choisir.
» J'ai l'honneur d'être, etc. »
Il (.'st inulile de dire que nous évitons toujours avec grand soin de nous trouver seul avec ces sortes de malades.
Avant (le nous être conliée, mademoiselle .1... avait él(j dans un autre service où elle avait fini par se rendre impossible. Peu de jours après son arrivée chez nous, elle écrivit l'étonnante lettre suivante à une fille de service de la division (|ii'ellc venait de quitter:
« I\la bonne chérie, tu crois probablement que je t'oublie Oh ! je le voudrais que je ne le pourrais. Ton gracieux personnage est bien trop gravé dans mon cœur. Je ne sais pas si ton amitié est ri'cipioquc a la mienne, j'ose l'espérer pourtant. Oui, bonne Célina, jevcux te forcer ii m'aimer; car depuis bien longtemps mou
46 LA FOLlIi l-tClUE.
cœurnebatlail plus pourpersonne, et tu l'as fait palpiter; tues Iicureuse, bien heureuse ! Quel beau style ! le plus gracieux des amoureux ne ferait pas mieux. Si tu savais, l'autre jour j'ai failli me trouver mal eu apprenant que tu étais malade; mais, oh ! bonheur sans pareil ! on s'était trompé. On avait pris une autre pour toi. .le ne veux pas te donner le droit de te plaindre que je ne te donne pas de doux noms. Mon bijou, imagine-toi ((ue voici deux heures ([ue je me creuse la cervelle pour en trouver de plus doux les uns que les autres. Ils ne pourront jamais te dire assez combien je t'aime. »
Les expressions de celle lellre ayant éveillé notre altenlion, nous avons pris (jnelques informations et nous avons su que la personne à laquelle celte lettre s'adresse est au-dessus de tout reproche, mais ((ite plusieurs l'ois elle a été obligée de rudoyer mademoiselle J... et de se plaindre de ses obsessions. Cela a même été l'une des caus(!s qui ont fait éloigner la malade de ee service.
Les deux observations suivantes ont été prises dans une classe très élevée de la société.
Obseuvation XI. — Madame de V... est une étrangère jeune, belle et fort riche. Son mari l'a entourée de tout le luxe et de toutes les délicatesses d'une grande existence. Chevaux, voitures, brillants équipages, habitation de ville l'hiver, avec bals et speciiicles; vie de château pendant la belle saison, avec promenades il cheval et grandes chasses l'automne, auxquelles la dame prend part, ce sont chaque jour de nouvelles fêtes et de nouveaux plaisirs. Le mari a fait la fortune de sa femme. Que fera-t-elle pour lui dans sa reconnaissance? — Deux années de mariage n'étaient pas encore révolues que le malheur et la honte étaient entrés dans cette maison qui paraissait avoir été dotée de tant de ressources contre la souIVrance.
SATYRES ET NYMPHOMANES. 47
Après quelques fautes cachées d'abord avec soin, on en était u'nu à ne plus rien dissimuler.
Une des habitations de plaisance avait été instituée et organisée comme une sorte de parc aux cerfs selon les traditions des temps les plus corrompus.
Cette jeune femme n'avait pu résisteV à tant de séductions. -Vu lieu d'y puiser de salutaires enseignements, elle s'y était perdue et cela devait être. Il n'eût pas été absolument impossible de le prévoir (1).
Avec plus d'attention l'on eut su qu'elle appartenait à une famille d'épileptiques. Alors on eiit pu prévoir qu'elle deviendrait elle-même épileptique et l'on se fût gardé de (iontracter alliance avec elle. — Mais l'alliance contractée, la faute faite, sur quels conseils a-t-on pu jeter une pauvre épileptique au milieu d'excitations pareilles? Ces difficultés sont terribles ; il ne faut pas s'en jouer, il faut les fuir, et (|uand on n'a eu ni la sagesse, ni la possibilité de se détourner à temps, quand on s'est mis aux prises avec l'ennemi , il faut au moins savoir combattre avec plus d'habileté.
Observation XII. — Madame de X... appartient à une famille très considérable par sa fortune, par son rang et par les dignités dont elle est revêtue. Sa mère, malgré son opulence, s'est appli. quée à lui donner des principes sévères et des habitudes modestes. L'une et l'autre passaient une grande partie de l'année à la campagne, oîi cette jeune personne montra le caractère le plus facile et les goùls les plus paisibles. — Elle aimait à élever des oiseaux dans une volière et à soigner sa collection de papillons. On ne lui connut pas d'autres plaisirs jusqu'à vingt-deux ans,
(I) Plusieurs épileptiques dans la famille.
/l8 LA FULIli LUCIDE
époque de sou mariage. Mais alors, aussitôt qu'elle eut eu des rapports sexuels, il se développa en elle des appétits libidineux insatiables qui ne trouvèrent que trop d'occasions de se produire. Il en résulta grand scandale, et la jeune feniuie, qui habitait une ville capitale depuis son mariafie, fui reconduite à la campagne, où elle avait eu des goûls si simples ; mais elle ne les y retrouva plus. — Elle parvint, dans la solitude qu'on lui avait laite, il continuer plus tristement encore la vie de désordre oii elle venait de se jeter. Cette femme élégante, pleine de jeunesse et d'éclat, pervertissait tout ce qui l'enlourail : fermiers, domesli(|ues, garçons de ferme, porchers et palefreniers, peu lui importait, pourvu qu'elle pût chaque jour et presque k chaque heure, non satisfaire, mais apaiser ses indouqjtables ardeurs. Cela dura longtemps, car le mari et toute la famille, (juand ils surent ce qui se passait, en sentirent un si insurmontable dégoût, qu'ils s'éloignèrent avec découragement, sans oser rien espérer ni rien entrcfircndre. On sut plus tard que, dans le moment même où madamedeX... s'abandonnait ainsi àtousceux qui l'entouraient, elle se livrait avec la même fureur aux excès de l'onanisme. — Cette personne, ii l'âge de trente-six ans ii peine, en paraissait cin(|uanlc. lille était devenue prématurément chauve, et en considér.nt ces yeux largement ouverts et sans expression, ce front sillonné par la débauche, et cette tète et ce cœur vides, on se sentait pris d'un éloignement invincible et comme d'une sorte de honte (l).
Les deux oliservaiioiis qui suivent iiionti'cnt la nymplioinuriie [lorlée à ses ardeiu^s les plus exd'énies aux deux âges opposés, à quinze ou seize ans el à soixaule-neuf.
Obsekvation Xlll. — Mademoiselle 0... était une jeune fille uni(|uc de quinze ans, appartenant à des parents riches qui n'ont
(I) Une laïUc iiiclaniolniui.' (.4 un frère dissipateur.
SATYRES ET NYMPHOMANES. 49
rien négligé pour l'instruire et pour lui procurer les bienfaits d'une bonne éducation. Quand elle eut passé quelques années en pension, ils crurent leur but atteint, ne songèrent plus qu'à la marier, et la marièrent en elïet, avant qu'elle elît seize ans, à un jeune banquiei' de la même ville. Le mari était très aimé dans le pays; sa femme était un enfant qui allait achever d^ grandir et de s'élever sous son honnête direction. Tels étaient du moins les vœux et le pronostic de la population. Rien, en effet, ne les démentit pendant les six premiers mois de celte union ; mais, à peine cette demi-année était-elle révolue, qu'on apprit d'horribles choses. Cette enfant de seize ans avait recherché et obtenu les embrassements des commis de son mari. Ce n'est point un commis qu'elle aime, c'est trois; ce ne sont point les commis qui l'ont séduite, c'est elle qui a séduit les commis, et dans ses ardeurs impudiques elle ne prend aucune précaution contre la publicité de ses débordements. Elle tutoie les commis en présence des domestiques ; elle se laisse surprendre les embrassant, et dans cette situation critique elle se met à rire et n'éprouve aucun embarras. On l'entend un jour dire à l'un de ces jeunes gens : « Mon mari , qui sera en affaires jusqu'à huit heures et » demie, me conduit ce soir à neuf heures au bal de la Préfec- » ture. Je t'attends toute parée à sept heures et demie. Je veux » que tu me fasses la cour dans cette toilette. « Cette malheureuse ne devint enceinte qu'un peu moins d'une année après son mariage, en sorte ([u'on ne sait pas si l'enfant qu'elle mit au monde est de son mari ou de ses criminelles amours. La même incertitude pèse sur ceux qui vinrent plus tard, car elle continua longtemps sa vie de débauche.
Voilà l'exislcnce d'un homme laborieux et honnête flétrie par un affreux contact qu'on eût pu éviter avec plu.s d'honnêleté d'une part, avec plus de prudence de l'autre.
1° Si les parents eussent eu le sentiment de leurs devoirs il leur eût été impossible de taire à l'iionnête
50 La polie Ltcioe.
homme qui demandait la main de leur fille, qu'ils avaient fréquemment trouvé dans la chambre de celle-ci, dans son secrétaire et sous son oreiller, des livres et des gravures obscènes sans qu'ils aient jamais pu découvrir comment elje se les était procurés; ils se fussent empressés de dire avec tristesse mais avec conscience qu'ils ne pouvaient la laisser seule dans le jardin soit à la ville, soit à la campagne, depuis qu'ils l'avaient trouvée se faisant embrasser par le fils du jardinier, jeune homme du même âge qu'elle.
2° Quant au mari, si au lieu de faire comme on fait généralement, c'est-à-dire de laisser les parents examiner et débattre la question d'argent et de ne pas voir autre chose dans les dispositions préliminaires du mariage ainsi réduit à un simple marché, il eût regardé comme sage et comme obligatoire de connaître celle qui allait devenir sa femme, celle qui allait porter et perpétuer son nom, alors il l'eût vue souvent, il eût causé avec elle, et comme il était im[)0ssible à cette bacchante de se trouver à côté d'un jeune homme sans se livrer à des fureurs utérines, elle l'eût mis promptement à même de reconnaître qu'il ne pouvait, sans devenir fou lui-même, se marier à une pareille femme.
Les parents le savaient, et dans leur ligne de conduite mauvaise, ils tenaient leur fille murée. Tout homme qui se marie doit se tenir en défiance si l'on cache et si on l'empêche de connaître sa femme future.
Cette folle délirait-elle comme on l'entend? Déchiraitelle, brisait-elle, frappait-elle? Non, sans doute. Elle dirigeait bien, dit-on, la dépense de sa maison. Elle avait
SATYRES ET NYMPHOMANES. 5l
de la gaieté dans son intérieur. Elle n'en avait jamais plus avec son mari que lorsqu'elle venait de trahir la foi (]u'elle lui avait jurée. Mais c'était une folle lucide atteinte de la pire de toutes les folies. Elle était dépourvue du sens moral ; elle vivait dans ses sens; elle était frappée d'incapacité pour le mariage et pour la famille.
Thomas Morus va trop loin quand il propose que les époux habitent et dorment ensemble avant de se marier, pour bien savoir s'ils se méritent et se conviennent; mais si ce conseil passe toute mesure, au moins est-il absolument indispensable qu'ils ne s'ignorent pas, qu'ils s'étudient au contraire et s'observent auparavant pour savoir si l'union peut se faire.
Nous allons trouver les mêmes fureurs dans l'extrême vieillesse.
Observation XIV. — Madame V..., d'une stature ordinaire, mais de forte complexion, ayant une expression de ptiysionomie très convenable, beaucoup de politesse dans le dialogué, une grande retenue dans le maintien, nous a été confiée le 17 janvier 185/t. Interrogée, elle répond parfaitement à toutes les questions qui lui sont faites, se met à l'ouvrage, et travaille, malgré ses soixante-neuf ans, avec autant d'activité que de perfection, toujours d'humeur avenante, toujours assidue, ne se dérangeant jamais que quand on lui dit qu'il faut se lever pour aller à table ou en récréation. Rien sur sa figure ni dans ses actes n'eût jamais pu, pendant son séjour dans l'asile, nous faire soupçonner le moindre désordre. Pendant quatre ans, pas une parole obscène, pas un geste, pas le plus petit mouvement d'agitation, de colère ou d'impatience. Elle est parfaite tant qu'elle est enfermée, mais absolument incapable d'user de sa liberté.
Toute sa vie, dès son jeune âge, elle a recherché les hommes,
52 LA FOLIE LCCIDE.
et s'est abandonnée h eux. Jeune fille, elle les provoquait, et désolait et humiliait ses parents par son avilissement. Du caractère le plus docile, le plus aimable et le plus enjoué, rougissant quand on lui adressait la parole, baissant les yeux toutes les fois qu'elle était en présence de plusieurs personnes, aussitôt qu'elle était parvenue à se trouver seule avec un homme jeune ou vieux, même avec un enfant, elle était subitement transformée, relevait ses jupes et attaquait avec une énergie sauvage celui qui devenait l'objet de ses amoureuses fureurs. Dans ces moments, c'était une IMessaline , et quelques instants auparavant on l'eût prise pour une vierge.
Elle trouva quelquefois de la résistance et même de fortes corrections, mais il lui arriva plus souvent encore de rencontrer beaucoup de bonne volonté. Malgré plus d'une aventure de ce triste genre, ses parents la marièrent dans l'espoir de mettre un terme à ses désordres. Le mariage ne fut pour elle qu'un scandale de plus. Elle aimait son mari avec rage, mais elle aimait avec une rage égale tout homme avec lequel elle parvenait h être seule, et elle y mettait tant de persévérance et tant d'habileté, qu'elle déjouait toute surveillance et en venait souvent à ses fins. C'était un ouvrier occupé à travailler, un passant qu'elle interpellait dans la rue et qu'elle parvenait à faire monter chez elle sous un prétexte improvisé; c'était un jeune homme, un apprenti, un domestique, un enfant revenant de l'école! Elle mettait tant d'innocence extérieure en leur adressant la parole que chacun la suivait sans défiance. Plus d'une fois elle fut battue ou volée, et cela ne l'empêchait pas de recommencer. Devenue grand'-mère, elle continuait le même genre de vie. Un jour elle introduisit chez elle un petit garçon de douze ans, lui disant que sa mère allait y venir. Elle lui donna des bonbons, l'embrassa, le caressa, puis, comme elle voulut le déshabiller et lui faire des attouchements obscènes, l'honnête enfant se mit en révolte, la frappa, prit la fuite et alla tout raconter à son frère, jeune homme de ^ ingt-quatre ans , qui monta dans la maison désignée par le plaignant et battit à outrance cette vilaine femme, en lui disant :
SATYRES ET NYMPHOMANES 53
« En pareilles aventures, on fait ses affaires soi-même pour ne » point laisser son nom en si mauvaise compagnie. J'espère » qu'après celle correction , vous ne recommencerez pas avec » d'autres. » Pendant cette scène, le gendre survint, devina tout avant qu'on eût eu le temps de lui rien dire, et se mit de luimême du côté de celui qui se faisait si prompte justice.
Elle fut enfermée dans un couvent, où on la trouva si bonne, si douce et si docile, si rose et d'une innocence si virginale, qu'on ne voulait pas croire qu'elle eût jamais commis la moindre faute, et qu'on se porta caution pour elle en la rendant aux siens. Elle avait édifié tous les habitants de cette maison par la ferveur avec laquelle elle s'était livrée aux pratiques de la religion. Une fois libre, elle reprit le cours de ses scandales, et toute son existence se passa ainsi. Après qu'elle eut fait le désespoir de son mari et de ses enfants, ceux-ci espérèrent enlin que l'âge venant à leur aide tempérerait le feu qui la dévorai t. Ils se trompaient. Plus elle commellait d'excès, et plus elle prenait d'embonpoint, plus elle avait d'éclat et de fraîcheur. Comment esl-il possible que des penchants si bas et des habitudes si dégradées puissent laisser à la physionomie tant de douceur, à la voix tant de jeunesse, au maintien tant de calme et au regard une sécurité si limpide?
Elle était veuve. Ses enfants, qui n'avaient pu la garder chez eux et pour les([uels elle était un objet d'horreur, l'avaient reléguée hors des barrières , où ils lui servaient une rente. Étant devenue vieille, elle était obligée de rétribuer les hommages qu'elle se faisait rendre, el comme la petite pension qu'elle recevait était insuffisante pour cet usage , elle travaillait avec une ardeur infatigable pour pouvoir payer un plus grand nombre d'amoureux.
A voir celte femme âgée si alerte au travail d'aiguille, s'en acquittant sans lunettes à soixante-el-dix ans et au delà, toujours propre el soignée dans ses vêtements, mais d'une propreté sans recherche, ayant l'apparence simple el honnête, le visage ouvert, jamais nous n'eussions deviné toutes ces turpitudes. Après
qu'on nous les eut révélées, nous n'y eussions pas ajouté foi, si (les preuves trop convaincantes ne nous eussent été fournies. Nous avons vu plusieurs de ces misérables hommes qui recevaient d'elle le prix de leur abjecte industrie. Ils venaient nous dire combien elle était laborieuse ; ils nous aflirmaient et nous cautionnaient sa moralité, espérant lui faire rendre la liberté et retrouver ainsi leur salaire. Nous n'avons pu nous contenir, et dans notre indignation nous sommes parvenu à arracher à l'un d'eux l'aveu et les détails de ses amours infâmes.
Cette femme avilie, ce monstre, a conservé jusqu'à la fin son calme, sa douceur inaltérable et toute son apparence d'honnêteté. Dans les premiers jours de mai 1858, elle a été prise d'engourdissement dans les mejnbres du côté droit, et malgré une saignée promplement faite et le traitement indiqué, elle est morte le 17 du même mois, à la suite d'une hémorrhagie cérébrale dont l'autopsie a fourni la preuve.
L'observation suivante a été recueillie et nous a été communiquée par un de nos maîtres.
Observation XV. — Madame N..., employée dans un grand établissement hospitalier, s'était acquittée très ponctuellement depuis plusieurs années des fonctions qui lui étaient confiées. Elle avait non-seulement toujours été très zélée dans ses rapports avec les malades, mais parfaitement convenable avec ses chefs et attentive aux observations et aux ordres qu'elle recevait d'eux. Rien dans son attitude ni dans ses paroles n'avait pu faire prévoir ce qui est arrivé depuis. Un jour d'hiver, à six heures du matin, elle se rend chez l'un des médecins de la maison, et le trouve travaillant dans son cabinet. Il lui demande ce qui peut l'amener à pareille heure. Elle répond avec hésitation, et, une fois entrée, elle se précipite sur lui et l'enlace de ses bras, cherchant à l'embrasser et s'ecriant : « Que j'ai froid, que j'ai froid ; je vous en prie, réchauffez- moi 1 » — Il parvient à se dégager,
SATYRES ET NYMPHOMANES. 55
et lui indiquant de se tenir à distance, il lui dit qu'elle est malade, l'engage à aller se reposer, à se baigner, et à ne plus jamais se pcrmcllre pareille inconvenance. « Cela restera secret cette fois, dil-il, mais ne recommencez pas, car je ne pourrais plus nie taire, et vous perdriez votre emploi. » — Elle se retire ; trois jours se passent; son service n'a pas été interrompu; il a été aussi bien fait que de coutume ; mais au moment où le médecin vient d'achever sa visite et où il est seul dans son cabinet, elle y entre, referme la porte, et veut encore l'embrasser. Personne ne s'est aperçu de rien, il se rend immédiatement chez le dirccteur(l), lui confie l'élatmaladifde l'employée, dont il demande le passage immédiat dans un autre service. La mesure est effectuée sans retard. Quinze jours après, le médecin de la division dans laquelle a été placée l'employée est tout à coup saisi par elle au moment où il est loin de s'y attendre. Elle parvient à l'embrasser, et on a quelque peine à le débarrasser de ses étreintes. Cette fois la scène a été publique; il n'y a plus moyen de la dissimuler. L'employée est maintenue dans le service, mais comme aliénée, et elle est soumise au traitement que réclame son état (2).
Cette personne, assez malade poui^ s'oublier à ce point, est toujours restée parfaitement lucide, répondant exactement et précisément à toutes les questions. Rien dans sa contenance habituelle ni dans l'expression de son visage, rien dans sa voix ni dans ses paroles n'eût pu faire soupçonner ni prévoir les transports auxquels elle se livrait avec tant d'impétuosilé. Elle est sortie de la maison, a été plusieurs fois reprise de pareils accès et nous ignorons ce qu'elle est devenue. — Elle était mariée, elle avait des enfants. Celui qui l'a épousée eût appris, s'il
(1) Le directeur portail alors le litre d'agent de surveillance.
(2) Plusieurs aliénés dans la famille.
se fût suffisamment enquis, qu'il y avait eu des aliénés dans la famille.
Nous n'avons jamais rien lu de plus touchant que la lettre suivante, que nous reproduisons textuellement comme une observation pleine d'intérêt. Elle est adressée à un médecin qui est proche parent de la pauvre victime.
Observation XVI. — « Tu nie demandes, mon cher oncle, de l'écrire longuement toutes les misères que j'ai éprouvées depuis le commencement de mon mariage. Je vais lâcher de me les rappeler par ordre, afin que tu puisses juger loi-mème de mes souffrances.
» Dès les premiers mois, dès les premiers jours même, je reconnus que mon mari était d'un caractère extraordinaire qui m'inquiétait. Tantôt il me donnait des témoignages d'une amitié exagérée; tantôt, sombre el taciturne, il me parlait à peine, et lorsque je voulais à mon tour lui faire quelques prévenances, il me repoussait avec un air de défiance qui m'étonnait, sans que je pusse en deviner la cause. Je remarquais aussi que lorsque ses idées étaient portées sur un sujet , il ne pensait qu'à cela et ne parlait pas d'autre chose. Peu à peu je m'étais habituée à son caractère, et comme il paraissait m'aimer, de mon côté j'évitais autant que possible de le contrarier, .l'avais observé qu'une contrariété produisait chez lui un très mauvais efl'et.
» Cet état de choses dura deux ans, lorsqu'un jour il lui vint à l'idée que mon beau-frère, qui demeurait tout près de la maison de ma mère, à P.. .., avait dû être mon amant. Pendant une année, il a vécu avec cette idée. C'étaient des emportements, des' termes de mépris que je ne puis écrire. Il était quelquefois quinze jours sans me parler. Te dire ce que j'ai souffert alors est incroyable. C'était un genre de malheur si nouveau pour moi que je n'avais pas encore le courage dont il m'a fallu faire pro-
SATYRES ET NYMPHOMANES. 57
vision plus tard. Enfin, après m'avoir fait déclarer par un serment solennel que mon beau-frère n'avait jamais été rien pour moi, serment que je lui fis à l'instant et de grand cœur, il parut se calmer; il me demanda pardon de ce qu'il m'avait fait souffrir, et me dit qu'il ne recommencerait jamais : il me connaissait maintenant trop bien , disait-il. Je fus pendant longtemps assez tranquille, et j'allai faire un voyage à P.... pour voir ma mère ; mon mari m'accompagna. Un jour, en cherchant dans la bibliothèque, il trouva un mauvais livre intitulé: Contes de Boccace. Il voulait absolument me lire ces histoires, mais comme j'étais occupée des préparatifs de notre départ , je n'avais point le temps de l'écouler. Par ce qu'il m'a forcée d'entendre, j'ai vu que c'étaient des histoires de femmes qui trompent leurs maris. Pendant deux jours, il avait eu ce livre dans les mains, et le lisait continuellement.
» Lorsque nous fûmes de retour à notre campagne, je remarquai son air sombre; il ne me parlait plus. Lui en ayant demandé la raison , il me dit , après s'être fait prier, qu'il avait réfléchi, et (ju'il était tout k fait impossible ([uc mon beau-frère n'eût pas été mon amant. A partir de ce moment, ma vie a été un véritable martyre. Il m'insultait, il me méprisait, comme si j'avais été une femme méprisable. Chaque jour il avait de nouvelles accusations à porter contre moi, toutes plus indignes et plus absurdes les unes que les autres. Un jour je m'aperçus qu'il ne parlait plus à ma fille aînée, qui avait alors près de cinq ans et qu'il avait jusque-là beaucoup aimée. Je sus que, dans son idée, ma fille n'était plus la sienne, mais celle de mon beaufrère. Il me racontait cela ii moi-même , comme s'il le voyait. Tout ce que je pouvais lui dire pour le ramener à la raison était inutile; il ne m'écoutait même pas. C'est aussi à cette époque que je surpris ses intrigues avec une petite bonne de treize à quatorze ans que j'avais pour mes enfants. Je ne lui lis point de reproches, mais seulement j'exigeai le renvoi de la fille, et comme il s'y refusait, je ne pus m'cmpècher de lui dire ce dont je m'étais aperçue. Alors il me proposa de garder celle petite
58 LA FOLIE LL'CinE.
fille, ou du moins d'en prendre une autre, peu lui importait, pourvu qu'il fût libre de faire ce qu'il voulait et que je fermasse les veux. Quelle proposition! Lorsqu'il vit qu'il était impossible de me faire consentir à cette infamie, la liaino qu'il avait pour moi s'accrut à tel point que je dus craindre ppur ma vie.
» Une nuit il vint au pied de mon lit, son fusil à la main. Là il s'arrêta, et me regarda sans rien dire. Lui ayant demandé ce qu'il cherchait, il me répondit d'une voix brève qu'il ne cherchait rien, et, après avoir regardé sous mon lit, dans la cheminée et jusque derrière le berceau de ma plus jeune tille, il alla se coucher. Le lendemain, lorsque je racontai cela à ma belle-mère, j'appris qu'il m'accusait d'être la maîtresse de son domestique , qui était un homme marié et père de famille, et qui demeurait ])rès de la maison. Tu ne peux te faire une idée de l'état de souffrance et de frayeur dans le(iuel j'étais. Le raconter n'est rien. Une tante de mon mari ne cessait de me supplier de partir. Chaque jour il lui répétait qu'il me tuerait, qu'il fallait en finir, mais nous demeurions dans une campagne isolée, et je ne pouvais partir avec mes deux enfants sans qu'il s'en aperçût. Je me décidai alors à écrire à ma pauvre mère. Ce dut être pour elle un coup bien terrible, car elle ne se doutait de rien. Elle vint passer quinze jours près de moi ; je ne la quittais pas un instant. Cependant il prétendait que je continuais toujours ma vie, c'était son expression. C'est aussi dans ce lemps-là qu'il alla à S... trouver le président du iribunal, qui avait été autrefois l'ami de son père, et lui déclara qu'il avait une femme alTreuse qui s'entendait avec son domestique pour l'assassiner. Lorsque j'appris cela, juge de mou désespoir; mais sa tante, qui connaissait aussi ce président, me consola, et me promit d'aller le démentir, chose qu'elle fil en efl'et.
» 11 me reste à le raconter une scène tellcmient affreuse que le cœur me bat chaque fois que j'y pense. Lorsque ma mère fut partie, j'appris de la bouche même de ma belle-mère qu'elle avait trouvé dans le lit de ce malheureux un pistolet chargé à balle et tout armé. Nous couchions alors ensemble, je l'avais exi"-é
SATYRES ET NYMPHOMANES. 59
lors de la scène du fusil, dans l'espoir que s'il était à côté de moi il n'aurait peut-être pas de ces visions comme il en racontait à sa mère et à sa taule. Je fus très effrayée et je priai ma belle-mère de coucher dans un cabinet aliénant à ma chambre. Elle y consentit, et le soir, lorsqu'il vil qu'elle restait dans la chambre, il voulut la renvoyer, mais elle s y refusa et elle se mit à lui faire des reproches sur 5a conduite. Plus sa mère lui parlait et plus ses yeux (à lui) prenaient une expression elïrayante. Je me hasardai à dire : « Laissons cela, vous savez que j'ai fait tout mon possible pour le ramener, ainsi n'en parlons plus. » On aurait dit que le son de ma voix faisait faire explosion à sa haine longtemps contenue, car il s'écria d'une voix terrible : « Quelle hypocrisie alTreuse !» et se précipitant sur moi, il me frappa à la tête avec tant de violence que dès le premier coup je baissai la tôle, incapable de remuer ni de me défendre; je ne perdis cependant pas connaissance, car je m'aperçus que ma belle-mère me prcnail la tète entre ses bras pour me défendre. Il y avait si longtemps que j'entendais parler de la mort que je ne doutais pas que ce ne fût mon dernier moment. Tout à coup je l'entendis qui se mettait à genoux devant moi en me demandant pardon. Sa mère rtta ses bras qui m'entouraient, et dit : « Elle est évanouie. » Je voulus répondre : « Non, je ne le suis pas, » mais ce fut un cri qui sortit de ma poitrine, et j'eus une crise de nerfs comme jamais encore je n'en avais eu. Quant à lui il était désolé, il voulait partir, il voulait se tuer, à tel point que lorsijuc le calme ruvinlun peu je fus encore obligée de le consoler. J'eus alors un moment d'espoir : en elfet, pendant quelques jours il paraissait plus raisonnable, mais après ce fut encore à recommencer. Un jour il me dit que si je le voulais il me permettrait de prendre un amant, pourvu que ce fût un garçon de seize ou dix-sept ans, et comme je pleurais en lui défendant d'ajouter un mol : " Pourquoi donc, dit-il, n'agir jamais avec franchise? » Sur ces enlrcraitcs mon frère arriva et médit eu particulier qu'il était vi-nu me chercher et qu'il allait déposer une demande eu séparation. — Je ne voulus
60 L\ FOLIE LUCIDK.
pas, j'espérais encore. Quand mon frère partit, il lui parla sévèrement mais sans se fâcher. A tous ses reproches mon mari ne répondit rien, mais depuis ce temps il lui a voué une haine pour le moins égale à celle qu'il a pour moi-même. Cependant à partir de ce moment je fus un peu plus tranquille, et c'est à cette époque que je devins enceinte de ma pauvre dernière petite fille. Pendant tout Fe temps de ma grossesse il ne nie donna pas la moindre marque d'affection ; j'étais très souffrante, il paraissait s'en réjouir ; il m'est arrivé de m'évanouir deux fois devant lui sans qu'il me tendît la main pour me soutenir. Si je n'avais pas eu sa mère, que serais-je devenue? Je savais bien qu'il avait des soupçons, mais ses soupçons ne duraient pas toujours, puisque c'est lui qui s'occupa de chercher une nourrice.
» Lorsque je fus accouchée, je vis à son air sombre et à ses yeux égarés que sa tête travaillait encore, mais j'avais tellement peur de lui que je n'osais provoquer une explication. Quant à mon enfant, jamais il ne jetait les yeux sur elle, il ne voulait pas en entendre parler, .le ciierchais à deviner quelle pouvait être son idée, quelques propos détournés m'avaient mise sur la trace, seulement c'était si dénué de toute espèce de bon sens queje ne pouvais y croire. En un mot il croit que ma dernière fille est la hlle de mon propre frère, de celui qui l'avait admonesté l'année d'avant. Il n'a jamais osé me le dire, mais je l'ai su par une personne à qui il en avait fait la confidence. Faut-il ajouter (|ue dernièrement ayant surpris ses relations avec la nourrice, je pris pour prétexte l'impertinence de celle-ci et je la renvoyai? Il n'en fallut pas davantage pour le monter encore plus contre moi ; il me faut supporter toutes les vexations qu'il peut imaginer. J'ai su qu'il avait dit à quelqu'un qu'il me frapperait encore. Enlin la vie n'était plus tenable, j'ai pris le parti de fuir cette profonde haine etd'aller passer quelque temps dans ma famille. Maintenant je ne sais que faire, lorsque je suis près de lui j'ai peur ; après ce qui s'est passé, je le crois capable de tout.
SATYRES ET NYMPHOMANES. 61
» Voici ma position, mon cher oncle, elle est bien triste. Il me semble que si mon sort était fixé d'une manière ou d'une autre, je serais plus tranquille.Alors je tâcheraisdem'armer de courage, et je demanderais à Dieu de me donner la force d'élever ma chère petite famille qui est le seul espoir et le seul bonheur que j'aie en ce monde.
» Adieu , mon cher oncle , agis comme tu l'entendras et réponds-moi le plus tôt possible. «
Quand ce mariage s'était fait, comme on examine tout généralement au point de vue de la fortune, on avait regardé l'événement comme fort heureux pour la jeune personne qui était moins riclie que le jeune homme.
On félicitait ses parents, ses jeunes amies étaient les imes heureuses, les antres jalouses de son bonheur. Quelle différence bien autrement grande il y avait entre les deux époux dans un domaine plus important et plus réel, dans le domaine moral ! Quelle richesse d'un côté, quelle misère de l'autre 1 Comme la lettre qu'on vient de lire est pure et simple, comme la souffrance qu'elle exprime est chiiste et recueillie à côté de la stupide violence et de la grossière débauche qui flétrissait une si digne existence ! Il y a des détails que la main de cette douce et pudique jeune femme de vingt-huit ans n'a pu écrire à son oncle et qui ont été confiés par elle à sa mère. Son mari paraît être en proie à une ardeur, à une puissance génésique extraordinaire. Il renvoie toutes les servantes qui ne se soumettent pas complètement à ses exigences, jusqu'à ce qu'il en ait trouvé une qui reçoive ses caresses au moins une fois chaque jour, quelquefois plusieurs, et
tiÛ LA FOLlE LL'OIDË.
sa pauvre femme n'en est pas moins obligée, de gré ou de force, de céder aussi souvent à sa brutalité. Elle est souffrante des suites de sa dernière couche et cliaque rapprochement est très douloureux. Si elle demande grâce, il la frappe et la menace défaire venir des témoins pour prendre acte de sa résistance aux volontés de son mari. 11 emploie pour la vaincre les expressions les plus basses et les plus obscènes el semble éprouver de la joie en la voyant souffrir.
11 lui montrait il y a peu de temps un article de journal où il était question d'un père ayant tué l'enfant qu'il supposait ne pas être le sien, et il mettait ce journal sous clef en disant que ce serait là sa justification.
Et pourtant cet homme si déraisonnable, si violent, si dangereux, n'est pas regardé dans le pays comme un aliéné. On le considère seulement comme un grand original, c'est le nom qu'on lui donne.
Il administre régulièrement ses biens, se fait exactement payer ses fermages, se montre économe dans ses dépenses. N'est-ce pas une preuve sufllsanle qu'il est en parfaite possession de sa raison? Dans le monde, oui ; mais le jugement du monde est plein d'erreur et le médecin ne se contente pas de si peu. Quand une famille est en pareil danger, c'est au médecin d'éclairer le magistral, et alors il appartient à l'un et à l'autre de faire rentrer la sécurité dans le foyer domestique.
Il y a de l'importance à mettre en valeur le coin de terre qu'on possède, mais il n'y en a pas moins à cultiver un autre champ qu'on appelle la famille. Celui qui transforme le loit conjugal en lieu de débauche, qui séduit et
SATVUlîS KT NYMVilOMANKS. 65
corrompt sous les yeux de sa compagne irréprochable tout ce qui vit autour d'elle, celui qui ne veut enirer dans le lit de sa femme que souille publiquement des embrasseuients de ses servantes, qui conseille en môme temps à la mère de ses enlants d'avoir un amant, qui au milieu de la nuit arrive devant elle un fusil à la main, qui lui dit qu'il la tuera et lui annonce qu'il tuera sa fille, celui-là est plus fou, plus tristement fou (jue l'homme qui met le feu à sa grange ou qui se jette par s* fenêtre.