CHAPITRE III
Nous ne voulons écrire ici ni un traité ni même un article sur la monomjjnie.
Esquirol le premier s'est lumineusement occupé des monoraanes ou monomaniaques. Depuis lui , non-seulement on a voulu réduire le nombre de ces malades, mais on a môme été jusqu'à révoquer en doute leur existence.
On concède le délire partiel, mais on nie la monomanie.
La dénomination de délire partiel appartient à Esquirol aussi bien que celle de monomanie. « Les malades atteints de cette variété de folie, a-t-il dit, ont vraiment un délire partiel. »
Esquirol savait que les monomanes ne sont pas irrévocablement fixés à l'idée qui les domine, que cette idée peut cbanger et s'étendre; mais aucun mot ne lui paraissait mieux peindre l'état du malade et sa concentration au moment où on l'observe.
Le monomane mérite ce nom quand il se croit en butte aux persécutions de son voisin; il mérite ce nom quand il se croit inventeur du mouvement perpétuel ; quand il s'imagine qu'il peut ressusciter les morts; quand, ne possédant rien, il se croit propriétaire d'une grande fortune, quand il se croit prince, quand il se croit roi, ([uand
il se croit Dieu, ou alors même qu'il a passé d'une de ces conceptions délirantes à une autre.
Les monomanes sont quelquefois très cachés, très difficiles à reconnaître. On en rencontre un assez grand nombre dans le monde, conservant leur liberté, mêlés à nos rapports, se mariant, transmettant et propageant leur infirmité, tourmentant leur famille. Nous ne nous occupons ici que de ceux-là : nous faisons pour cette catégorie d'aliénés comme pour toutes les autres. Ce livre est entièrement consacré ù l'examen, à l'étude des semialiénés qui sont de tous les êtres lésés dans leur raison, les plus compromettants ou les plus dangereux.
Sur quinze (1) monomanes dont nous rapportons l'observation, neuf sont mariés.
Voyons ce que sont ces malades :
Observation XVII. — Mademoiselle Bernardine Caroline L..., née à Aix-la-Chapelle, de parents français, est, en 1860, au moment de notre installation, depuis quatre ans dans le service. Nous la trouvons couchée sur la dalle, vivant dans la malpropreté la plus abjecte. Nous nous attachons à elle et nous parvenons à découvrir de vrais trésors sous celte enveloppe d'abord repoussante. Chaque effort de notre part amène chaque jour une découverte nouvelle. Mademoiselle L ..est pleine d'instruction, elle parle l'anglais avec une aussi grande pureté que le français. Elle se prétend la petite fille deM.deXiménèsquetout le monde a connu à Paris au commencement du siècle, sous le nom de Chimène et qui était lui-même de la famille du cardinal Ximénès. C'était un des habitués les plus fidèles du théâtre Français. On lui reconnaissait un goût sévère et le public s'inspirait de
( I ) Treize observalions entières et deux sommaires qui se trouvent après la 29' observation.
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ses applaudisseiuenls pour les imiter. Rieu n'élablil 1 impossibilité de cette parenté.
Quoi qu'il en soit, cette malade s'imagine que, née sur les bords du Rhiu pendant nos premières guerres d'Allemagne, elle est devenue la proie des hommes du marché (c'est ainsi qu'elle appelle les révolutionnaires) qui lui ont serré la tête et lui ont ainsi ôté tous les sentiments moraux, ils ont fait d'elle une espèce d'être abject, un monstre malfaisant. Elle a pour théorie, en effet, qu'en serrant la tête à un enfant dans un sens ou dans un autre, de manière à modifier sa forme et à l'allonger ou à l'aplatir, on peut le priver de ses hautes facultés et en faire un chien, un âne ou un crocodile. Quant à elle, elle est incapable, ajoute-t-elle, d'avoir aucune bonne pensée, mais elle proteste contre toute intention de frapper personne et elle dit très vrai. Plusieurs fois elle a été maltraitée par des malades agitées sans avoir jamais usé de représailles. Elle gémit souvent et s'écrie : Ah ! si je pouvais mourir !... mais son chagrin n'a pas plus de fond qu'aucune de ses impressions quelconques. Négligée de sa personne, elle n'a ni amour-propre, ni pudeur, mais son impudicité consiste plutôt dans la négligence de ses vêtements que dans l'action. Elle relèvera sa robe pour se moucher avec sa chemise, elle remettra ses bas quand ils tombent, aussi bien en présence des hommes que des femmes, mais jauiais elle ne prendra une situation ou ne proférera une expression lascive, quoiqu'il lui arrive de prononcer des mots malpropres. Elle raconte, du reste, avec beaucoup de charme, n'a rien perdu de sa mémoire et de son esprit, découpe avec un art merveilleux, et à l'aide d'une paire de ciseaux, tire en quelques instants d'une feuille de papier, des maisons, des fleurs, des arbres, des personnages en action, des oiseaux ou animaux de toute espèce et jusqu'il des paysages entiers.
On peut, si l'on y met beaucoup de soin et de bonne volonté, si l'on emploie toutes les ressources de la sollicitude combinée avec la sévérité jusqu'à 1 emploi de la douche, guérir cette malade pour quelques jouis, mais cela ne dure pas. Elle est en
état de travailler très bien, mais se dérange si on ne la surveille, et apporte à tout ce qu'elle fait une grande mobilité. Sa position est fort améliorée, mais elle ne saurait se passer de tutelle.
1860. Notre malade a beaucoup vieilli, elle a une tumeur blanche. Son genou lui a causé de longues douleurs et s'est ankylosé. En même temps son esprit s'est éteint, sa voix qui était agréable s'est perdue. Depuis deux ans elle se met à faire des calembours ordinairement français ou résultant quelquefois de sa connaissance parfaite des dtax. langues française et anglaise. Elle en réserve chaque jour de nouveaux, et le plus souvent fort mauvais, pour nous les débiter à notre passage au moment de la visite. Cette disposition aux calembours est fréquente chez les aliénés (1).
Observation XVIIl. — Mademoiselle R. .. T..., entrée à la Salpêtrière le 17 mars 1827, âgée de trente-trois ans, et dans notre service le 19 décembre 1840, a un délire très restreint qu'aucun traitement n'a pu modifier. Très laborieuse, très habile dans son travail de couture et répondant parfaitement à toutes les questions qu'on lui fait, elle est convaincue qu'elle est poursuivie par un nommé Meyer, homme assez adroit pour se trouver partout où il peut lui nuire, et dont aucun pouvoir ne saurait dominer les mauvaises intentions. Elle va jusqu'à penser, malgré la raison qu'elle montre sur tout autre sujet, que ce malfaiteur s'est introduit dans noire maison pour épier le moment oii elle en sortirait. Elle est habituellement silencieuse, sans affection pour personne et d'un entêtement extrême. Le principe de son délire a été, dit-on, une blessure d'amour-propre. Brodeuse exercée, elle s'était attendue, après les échantillons qu'elle avait produits, à être chargée de broder l'une des robes de mariage de la duchesse de Berry ; mais nous avons su qu'il y a eu des aliénés dans .sa famille et qu'antérieurement à l'époque indiquée, elle était déjà inégale dans son caractère, soupçonneuse, et qu'elle
(1) Père aliéné.
68 LA FOLIE LUCIDK.
parlait souvent seule. La robe qu'elle avait compté broder a tout au plus un peu avancé la perte de sa raison. Chez nous-mênie elle est très difficile et l'on a beaucoup de peine à obtenir qu'elle descende pour prendre l'air et pour marcher dans les cours, ou à la faire venir au bureau quand sa présence y est nécessaire. Dans ce cas elle répond avec malveillance et va jusqu'à s'emporter. Elle prend toujours avec elle dans un grand sac tout ce qu'elle possède.
Avec cette habitude de vivre ainsi en elle-même , on la croirait étrangère à ce qui regarde les autres. Ce serait une erreur. Elle a réponse à tout sur le chapitre des faits personnels, sur l'âge, les accidents, les déceptions, etc. On se demande comment, on dépensant si peu de paroles et en apparence si peu de curiosité, elle parvient à être si bien informée. C'est, au reste, un ctonnement que nous éprouvons fréquemment dans nos services d'aliénés. Nous entendons dire, dans le cours de notre visite, des choses dont nous n'acquérons que plus tard la parfaite connaissance ; il nous est même arrivé de lire dans le journal, au retour de l'asile, des faits que nous venions d'entendre raconter par nos malades.
Juin 1860. Mademoiselle R. T..., dont la vue s'altérait depuis quelque temps, est aujourd'hui afléctée d'une double cataracte, et doit être incessamment opérée (1).
Observation XIX. — Le H janvier 1857, nous avons reçu une malade nommée P... , femme d'un employé de chemin de fer, d'une ligure sérieuse, d'une taille élevée, âgée de trentecinq ans, en bon état de santé physique, bien réglée, répondant exactement aux questions qu'on lui adresse, sauf sur un point. Cette malade est une monomaniaque hallucinée, convaincue (ju'il se commet des infamies, des scènes cyniques, des actes de débauche sur la voie publique. Elle a toute sa vie été d'un caractère emporté, se faisant journellement des querelles avec ses
(1) Mère hypochondriaque.
voisins, avec le portier, avec les personnes qu'elle trouvait chez les marchands, et même avec les passants, auxquels elle reprochait de la regarder de travers. Cette susceptibilité, poussée assez loin pour la rendre insociable, pouvait déjà être regardée comme un état maladif. Elle a mis son mari dans la nécessité de changer très fréquemment de logement. Les plaintes qu'elle faisait alors étant presque aussi vives, sinon de même nature, que celles qu'elle fait aujourd'hui, il est impossible de préciser juste l'époque où remontent ses hallucinations. Il n'est pas bien sur qu'elle n'eu eût pas déjà quand, peu de temps après son mariage, elle a commencé ses griefs contre ses voisins et contre toutes les personnes qu'elle rencontrait, se plaignant qu'on lui fît la grimace et qu'on mît le pied dans le ruisseau pour l'éclabousser et la salir. Il est arrivé alors deux fois à son mari de prendre ses plaintes au sérieux et de quereller des passants qu'elle accusait de lui avoir tiré la langue.
Il a toujours remarqué de sa part plus d'éloignement que de penchant pour le rapprochement sexuel , ordinairement accompagné ou suivi de mauvaise humeur et même d'injures de sa part. « C'est un acte honteux et répugnant , disait-elle. Conçoit-on qu'on puisse se livrer à de pareilles malpropretés et salir ainsi une femme habituée à se tenir propre? » 11 lui arrivait d'entrer dans tous les détails, de les rapprocher de ce qu'elle avait vu chez les animaux, d'en profiter pour humilier l'homme, de proférer alors des paroles d'extrême dégoût, de se sauver du lit conjugal et de ne vouloir point y retourner de la nuit. Malheur à ceux qui perdent ainsi le don de poésie et d'enthousiasme, si nécessaire pour que l'âme se maintienne dans ses hautes ré • gions, et n'en puisse pas trop décheoir !
Petit à petit les répugnances de cette malade devinrent une sorte d'horreur, son esprit se monta de plus en plus ; elle s'imagina qu'on accomplissait partout et à chaque instant des actes de lubricité. Elle voyait les victimes ; elle entendait leurs gémissements et leurs cris dans les cours, dans les allées, sous les arches des ponts, dans les rues même. Il était impossible de la
calmer; elle dormait mal, el tourmentait sans cesse ceux qui l'entouraient. Elle n'épargnait à ses enfants, qu'elle n'a jamais aimés , aucun détail sur les prétendues scènes qui désolent le monde et qui outragent la morale publique.
C'est en cet état qu'elle nous fut amenée. Nous mîmes tous nos soins à la calmer, et nous y parvînmes, en ce sens qu'elle est aujourd'hui fixée sur la sécurité de son séjour actuel. Elle croit qu'il ne s'y commet aucun acte de débauche, mais il n'en est pas de même au dehors. Le monde continue de n'être qu'un vaste lieu de prostitution. [Nous n'avons rien gagné de plus en ce qui touche l'extérieur; mais elle est devenue chez nous complètement inoffensive, ne trouble nullement l'ordre, travaille beaucoup et fort bien. Elle ne se donnerait pas un instant de repos si on ne lui en faisait prendre. Sa figure est impassible, ne trahit jamais aucune impression, à moins qu'on ne lui adresse la parole. Alors elle est malveillante et injurieuse. Sa voix monte subitement à un diapason très élevé; elle parle comme si elle voulait se faire entendre d'un bout k l'autre d'une grande cour.
Elle ne veut absolument voir personne ni de sa famille ni de ses amis. Impossible de la faire venir au parloir. Nous l'avons trompée un jour : pour lui faire voir son mari, nous l'avons fait venir dans notre cabinet sous prétexte d'avoir à lui parler nousmême. Sa colère fut très vive ; aussitôt qu'elle aperçut son mari, elle lui tourna le dos, el s'éloigna en proférant les plus grossiers outrages de la voix la plus courroucée el la plus retentissante. Un oncle âgé est venu hier (li octobre 1858) de Saint-Germain avec un de ses cousins pour la visiter. Elle n'a pas voulu répondre k notre appel, prétendant qu'elle n'a ni oncle ni cousin. Elle n'est pas plus sensible à la pensée, au nom de ses enfants, à leur souvenir, quand on cherche à le réveiller de toute manière, soit en lui parlant d'eux, soit en lui montrant des enfants de leur taille , ou en l'occupant à faire des vêtements de cet âge.
Ses règles continuent d'être exactes. Sa santé, bonne déjà lors
(ie son entrée , s'est plutôt fortifiée qu'affaiblie ; elle a pris un peu plus d'embonpoint.
Libre, elle tourmentait tous ceux au milieu desquels elle vivait; elle était improductive et nuisible. Ici elle travaille beaucoup, et ne fait de mal à personne.
Cette malade, dont la santé physique s'était bien maintenue ou plutôt améliorée, a tout à coup commencé à tousser à la fin de l'hiver, a maigri rapidement et est morte phthisique au priutemps de cette année 1860 (1).
Observation XX. — Madame E... f» C... est entrée à la Salpêtrière, dans la section Rambuteau, le 13 octobre 1851, âgée de vingt-huit ans. Elle est de moyenne stature, bien constituée ; sa figure ne manque pas d'agrément : yeux bleus, regard doux, empreint de quelque tristesse, front large un peu aplati, nez bien fait, bouche grande, ornée de belles dents.
Son appétit est bon, ses digestions se font bien ; elle est très exactement réglée.
Sa mère se fait remarquer par son exaltation, par son langage figuré et plein de volubilité. Quant à elle, dès son jeune âge elle montra de la bizarrerie, un caractère difficile, et quand elle sut se .servir d'une plume, une invincible di.'^position à écrire d'interminables pages. Elle était mécontente de tout , accusait sa famille, les amis de ses parents , supposait à tout ie monde de mauvaises intentions. Cette triste disposition s'accrut chaque jour, et lorsqu'elle fut mariée , elle ne sut apporter que le malheur dans son ménage. Le mari fit œuvre de tendresse, de patience, de dévouement, mais il vint un moment où il cessa de pouvoir y tenir. Le malheureux, qui avait un emploi dans l'industrie, ne pouvait travailler le jour; la nuit, il n'avait plus de sommeil. Malgré l'exislence de trois enfants en très bas âge et la nécessité de s'absenter toute la journée de son domicile, force lui fut de placer sa femme dans un lieu de traitement, où elle
(1 ) Un aïeul et un oncle aliénés
72 LA FOLIE LUCJDF.
continua de se livrer à ses dispositions malheureuses, et dirigea avec tant de violence ses plaintes et ses accusations outrageantes contre le médecin, qu'il devint impossible à celui-ci de la garder, et que, le 3 mai 1854, elle fut transférée dans notre service. Elle avait alors la figure déplorablemeut déchirée. C'était elle qui mutilait ainsi son visage avec ses ongles. Les plaies qu'elle se faisait avaient une certaine profondeur, et étaient si près les unes des autres qu'elles se confondaient presque. Les unes étaient récentes et saignantes , les autres couvertes de croûtes qu'elle arrachait. Elle y allait d'une main si cruelle, qu'aujourd'hui qu'elle a complètement cessé de s'écorcher, elle conserve encore plusieurs cicatrices qui témoignent de ses anciennes fureurs. Si on lui mettait la camisole pour l'empêcher de se tatouer d'une manière si sanglante, elle avait recours à un autre moyen : elle frottait sa joue , son menton , son front contre le mur, et y usait l'épiderme et la peau même. Nous obtînmes beaucoup plus par la douceur que par la force. Elle a toujours été mal pour nous, pour les internes, les externes, les surveillantes et les filles de service, les accusant des actions les plus méchantes, des plus révoltantes friponneries, employant, dans ses imputations , des expressions injurieuses et méprisantes. C'est en ne la suivant jamais sur ce terrain et en lui parlant toujours avec la plus grande douceur, en affectant de lui montrer plus que de l'inlérêl, c'est-à-dire une affection véritable, que nous sommes parvenu .quelques bains prolongés aidant, à faire cesser ses mutilations, à adoucir ses plaintes, à obtenir d'elle des réponses à peu près polies, et à lavoir même quelquefois sourire. Elle travaille aujourd'hui avec une très grande assiduité et avec beaucoup de perfection. Son ouvrage de couture est perlé , comme disent les ouvrières , et ses broderies sont faites avec un talent remarquable.
C'est à coup sûr une grande amélioration, mais non une guérison.tant s'en faut. Madame E... C... n'est pas trop gênante au milieu d'un ordre parfaitement établi et d'une maison toute faite, mais elle serait incapable autant que par le passé de régler
le régime de la sienne; elle ne pourrait y être que ce qu'elle y a été. C'est toujours une mélancolique hypochondriaque , convaincue qu'on agit sur elle , qu'on altère son sang, que l'on corrompt ses humeurs, qu'on tarit chez elle les sources de la vie. Elle continue d'écrire toutes les fois qu'elle le peut. Voici plusieurs passages de ses longues lettres :
« Sept ans de souffrances, de tortures, de combats 1 Ma sensi- » bilité était à toute épreuve. Elle ne pouvait que souffrir sans » y trouver la mort.... créature à part qui n'était plus naturelle, »vu que j'avais passé par des mains criminelles. Si mon exis- » lence était naturelle, je ne pourrais vivre dans l'état où je suis ; » mais comme je suis entrée sous la puissance d'un homme qui » possède beaucoup de science, il est venu à bout de me faire » vivre sans l'équilibre, sans l'élément de mon sang (1). On ne vit » pas dans cet état sans horriblement souffrir. Soumise à tous les » effets contraires, je suis devenue étrange, bizarre, particulière, » singulière, journalière ; ma vie n'était plus naturelle; j'ai la » rage, la douleur dans le cœur.
» Pouvez- vous guérir cette plaie ulcérée, fatiguée, abîmée, » affaiblie par la souffrance? Je me porte comme toute l'horreur, » l'infamie , l'ignominie dont je suis la victime. Je me porte » bien (2) pour mes bourreaux, mes assassins, les destructeurs » du genre humain. La victime n'est pas achevée. Je me porte » bien pour ceux qui ne me croient pas, ne me voient pas aussi » mal qu'ils le désirent. Je le suis autant qu'il le faut pour leur «plaire; mais je veux braver les ennemis qui ont désiré ma » mort, mon anéantissement profond. A lutter avec les pins forts, » avec les gens dominants , imposants, on a toujours tort. Ils
(1) Cet homme, c'est le médecin auquel elle est confiée: c'est l'auteur de ce livre.
(2) Ceci s'adresse encore au médecin qui lui dit fréquemment, à la visite, qu'elle se porte bien, qu'elle a bonne mine, qu'elle prend de l'embonpoint, etc.
» ont toujours raison, et on arrive à succomber victime du crime, » de l'infamie, sans que justice en soit faite.
n Je n'ai pas été mise dans les mains des médecins dti gou- » vernement pour rien. Si vous aviez de la conscience , vous » sauriez la tâche que vous avez à remplir. L'art, la science du «médecin était inutile pour me guérir; elle n'était utile que » pour prouver la vérité du crime, prolonger mon existence dans » un état sain, ce qu'on n'a pas fait. On m'a laissé réduire à l'état 0 de cadavre vivant ; mon sang est décomposé. Rien n'est plus » cruel qu'un médecin qui dit à une femme qui souffre la torture » depuis sept ans : « Vous allez bien, très bien.... » Monsieur, » votre devoir est de ne garder que les gens malades qui com- » mettent des actes incohérents. Je suis raisonnable; j'ai mon » domicile, veuillez me renvoyer. Il est une chose positive : je » suis entrée avec consultation de bons médecins qui m'ont troun vée souffrante, qui ont reconnu que des breuvages trop violents n m'avaient été donnés. Entrée ici comme aliénée , je n'ai été » écoutée que pour être déuientie. On m'avait donné le contre et » le pour. On avait su rendre mon mal sourd ; c'est la coramo- » tion qui m'a perdue sans ressource de revenir à la vie. Quelle » horrible puissance qui vous retire tout pouvoir ! On me laisse » livrée aux tortures les plus inouïes, sans soins, depuis qu'on » a su faire perdre l'harmonie de la sensation à une femme, qu'on » a su lui en laisser détruire les trois quarts et demi par les » tortures et souffrances qu'on a pu lui faire endurer, éprouver. )) On ne sait plus qui l'on est; on n'est plus soi. Si je ne suis « plus moi, je n'ai pas oublié qui je suis, créature désorganisée, )) désharmonisée par les épreuves, breuvages d'un criminel mé- » decin (1). Ceux qui l'ont soutenu sont aussi coupables que lui. » Créature perdue, sacrifiée, déchue, j'attends la mort, non la
(1) Il ne s'agit plus du médecin de l'asile, mais de celui qui lui a donné les premiers soins avant son entrée ici. C'est à lui qu'elle attribue tous ses maux. C'est lui qui a retiré l'eau et l'air de son corps, qui a corrompu son sang, desséché ses os, etc.
» vie et la santé, et je ne veux pas mourir dans un hûpilal d'alié- » nés, ne fût-ce que pour l'honneur de mes enfants. »
On lit dans une autre lettre :
« Je sais qu'une malade mal commencée est difficile à bien )) finir. 11 eût mieux valu pour moi d'être entrée à la Salpêtrière » la première fois, mais n'étant nullement folle, on n'avait pas «voulu de moi (1). Lorsqu'on est restée sous une puissance «infernale, on peut vivre dans un état pitoyable. Comme les » gens de cette maison ont toujours la prétention d'avoir le talent » de se sentir pour les autres, on vous trouve toujours bien por- » tante, ce qui ne vous empêche pas de mourir et de beaucoup » souffrir. On ne comprend pas plus les douleurs de l'âme qu'on " ne comprend les souffrances du corps. Toute malade capable » de donner connaissance de ses souffrances, de pouvoir goûter » les soins qu'on lui accorde , n'est pas considérée comme ma- » lade; il faut la putréfaction des corps pour qu'on les trouve » souffrants, ou l'anéantissement complet de leur connaissance. » On a toujours peur qu'une malade soit trop heureuse : à la » moindre liberté, à la moindre facilité , on sent qu'il y a en- « trave, opposition dans les choses mêmes qui ne coûtent abso- » lument rien. Quelle existence pénible que de vivre dans une » maison d'aliénés! On n'y sent que le pouvoir de la domination, » du despotisme. Je me porte comme il vous plaira de me trou- » ver. Je sais qu'il faut encore vous paraître ingrate. Il est de » ces douleurs qui ne se comprennent que lorsqu'on les éprouve » soi-même; il est de ces choses- dont il faut être victime pour » les comprendre et les sentir. Je n'ai pas besoin d'un docteur » pour me trouver malade ; je n'ai pas besoin d'un médecin pour
(1) Ceci ne nous étonne pas. Ces malades lucides, qui répondent exactement et correctement aux questions qu'on leur adresse, sont fréquemment et longtemps méconnus. Ils ont le temps de faire beaucoup souffrir et de beaucoup nuire avant d'être admis dans leur véritable domaine.
» me trouver bien portante. Je n'ai besoin que de ma liberté » pour faire tout ce que je voudrais et ce que je désire. Je n'ai » besoin d'un docteur que pour me comprendre prouvant que j'ai
«raison. La chose est impossible j'y renonce. Mêlions les
)) épreuves de côté, renfermons les idées, puisqu'elles m'ont été » funestes, et alors ma maladie n'est qu'une folie imaginaire, » facile à guérir, comme vous avez la bonté de me dire : « Cela » va très bien. » Par conséquent, il ne vous reste qu'à faire mon » certificat de guérison. Si vous ne le signez pas, vous n'êtes pas » d'accord avec vous-même ; vous reconnaissez alors mes idées » justes et vraies ; vous comprenez que je dois soufl'rir et que j'ai » sujet d'être tourmentée et tourmentante. Créature à part qui » n'est plus naturelle,.. . désolante, embarrassante, j'en conviens » moi-même; mais vous n'avez à prouver, pour tout acte d'alié- » nation , que la vérité de tout ce que je vous ai dit. — Si, au «contraire, mou horrible position doit passer pour des idées «fausses, baroques et dominantes aux yeux des hommes de » science, comme a dit le docteur Falret, je le répète, rien n'est » plus facile que de les renfermer dans la pensée, si elles me font » passer pour aliénée. Aujourd'hui je ne le suis plus (1), ayez » l'obligeance de me renvoyer, je ne puis attendre plus long- " temps, je veux partir pour ne plus revenir. Si vous ne voulez » pas me renvoyer, vous êtes, monsieur, plus ridicule que moi, » car, bien portante, je ne dois pas occuper la place d'une ma- » lade. »
Celle aliénée ne peut rester longtemps clans le vrai, ne peut vaincre les idées qui la dominent. Elle termine ainsi cette même lettre :
«Quand on a subi les épreuves que j'ai subies, on est méta- » morphosé, mais pas avantageusement, et il faut vivre avec son » état pitoyable, car on vous a pour ainsi dire retiré le pouvoir
(1) Ceci est très remarquable et renfermerait la doctrine tout entière du traitement moral.
MONOMANKS. 77
» de mourir, et si les gens bien portants de cette maison ne se w soignaient pas si bien, ils n'auraient pas tant d'audace, d'aplomb » pour démentir les pauvres malades qui savent se plaindre avec » justice. »
Ailleurs :
« Le docteur P... est bien criminel; mais ceux qui l'ont sou- » tenu, en me laissant livrée à mon mal, sont tout aussi coupa- » blés , et ne méritent pas d'être considérés. La médecine est » restée nulle pour moi. Il est vrai que je n'ai pas trop à me » plaindre de vous de ce côté ; vous n'avez pas employé grande 0 violence, mais vous avez laissé faire le mal, mal irréparable, » guérison impossible. On pouvait pourtant adoucir mes souf- I) frances, conserver, prolonger mon existence dans un état sain. » La manière dont on a agi avec moi m'a prouvé qu'on m'avait « bien comprise , et qu'on ne désirait que ma mort pour tout » anéantir. Il m'a fallu un courage surhumain pour m'étourdir » sur ma position, une volonté surnaturelle pour la combattre. " Mais à souffrir tout se fatigue et s'éteint. On n'a nullement » ménagé la honte à laquelle un homme m'avait réduite, obligée » de dire et de répéter ma position, sans autre résultat que de » me laisser livrée à tout mon mal. Les gens nerveux et coura- » geux veulent toujours aller, mais le mal finit par les user, les » abîmer, les épuiser, et quand ils s'arrêtent, c'est pour des- )) cendre au tombeau (1). »
» Voilà ma position, voilà sept ans que je combats la vie avec » la mort, la raison avec la folie, car il est des positions exlrê- )) mes où les esprits les plus solides s'altérant perdraient la » raison. J'en sais quelque chose et je dis que l'excès des souf- « frances peut aliéner les gens. Ma position me fait envier le ■» sort des morts, mais je voudrais pouvoir m'éteindre douce - » ment. Consumée parl'inflammalion, jen'ai pu mourir ;épuisée,
(1) Celte pensée, cette phrase ne serait pas déplacée dans un formulaire de philosophie pratique.
» énervée par les Kèvres, je n'ai pu mourir; paralysée, anéantie » par la douleur, je vis encore. Je n'ai pu mourir ni d'accès, ni » de crises, ni de faiblesse. Trois fois à époques difiérentes je 1) suis restée six semaines sans manger, ne buvant que mon lait, » mon vin et mon bouillon, sans dormir. J'ai reconnu que je ne » pouvais mourir d'abstinence, qu'il fallait vivre par l;i force » forcée, me sentir aliéner avec toute maraison, livrée au délire » de moi-même, à l'ellroi le plus complet, au tourment, à l'in- » quiétude, à l'agitation. J'avais peur de moi, car il existait » chez moi des contractions, des convulsions internes qui m'ef- » frayaient ; j'aurais volontiers tout cassé, tout brisé de fureur » et de désespoir, mais j'étais pleine de retenue. Le sentiment » de la raison, fort puissant chez moi, m'a toujours dominée. » Je buvais au moins quatre litres d'eau par jour. ïaut que » j'avais de l'eau et de l'air dans mon corps, je ne sentais pas » tant mon mal, il me sortait comme un frais par les pores de » la peau, qui me magnétisait. A force d'eau et d'air jai donc » fini par faire passage aux aliments, mais je n'avais plus qu'un » goût fétide, humide de ma personne, mes os sentaient la mort, )) ce ne sont pas des idées. A cette époque, mon esprit, mon » sang avaient de la force, on m'a traitée de délirante, mais » mon délire était plein de vérité et de clarté, je ne trouvais » pas d'expressions trop fortes pour outrager des docteurs que » je considérais comme des criminels. »
Voilà un beau tableau des souffrances hypochondriaqiies :
« Toujours boire de l'eau, cela ne nourrit pas le sang, cela le )) glace, le paralyse, donne des douleurs, sans manger, sans Il dormir, sans chaleur humaine. J'ai vécu souffrant tous les » besoins de l'existence, la faim, le sommeil, la rage, la furie, » mais je ne me suis portée a aucun excès. Mon souflle a tout )) subi : émotions violentes, chagrins inouïs, le feu, la glace, « irritations les plus vives, spasmes les plus doux, manque
» d'air, puisque cet homme infâme avait su retirer toute l'eau et » l'air de mon corps et de mon sang. Mangeant un peu de soupe » seulement, mes yeux se fermaient, j'étouffais et je restais un » quart d'heure réduite en catalepsie, les membres roides , » entendant tout ce qui se passait autour de moi, ayant par » intervalles des soubresauts effrayants, ma tête sautait de » dessus mon oreiller; trois fois j'ai senti mes bras se contour- » ner, se renverser, mon cœur s'ouvrir, puis se fermer. Si j'eusse » mangé à l'époque oii j'ai subi ses épreuves et refusé les ali- » ments, il m'eût fait manger de force, eût arrêté les battements » de mon cœur et m'eût enterrée avec le secret de ses crimes » qui sont odieux. Cet homme a toute ressource pour être maître » de sa victime, car ses fous furieux qu'il a su faire et qu'il n'a » pu calmer ou qui reconnaissent l'auteur de leur mal, il a su I) par son secret leur paralyser la parole, le mouvement. A moi » il l'a rendu sourd, ralenti. J'ai reconnu ses victimes réussies, et » quand je lui ai dit : « Est-il possible de mettre une mère de » famille dans un état pareil ! Si vos crimes étaient connus, vous » seriez guillotiné, voilà vos modèles de guérison ! » en lui mon- » trant ces tableaux vivants qui parlaient à mou âme, — il m'a » fait camisoler, enfermer dans une chambre noire, comptant me » mettre en rage, en furie et en crise pour me donner la mort » avec puissance de sentir et ressentir (1). L'électricité me » faisait deviner ses intentions; je retenais mon mal et le bra- » vais. Il savait bien le mal qu'il m'avait fait, car il me disait : « Vous croyez pouvoir aller, madame, vous n'irez pas (2). « Je » m'en suis aperçue. Voilà sept ans que je combats la vie avec » la mort. J'ai pris des bains de trois heures tous les jours pen- » dant trois semaines, A force d'eau, insensiblement je rattra-
(1) Tout ceci s'adresse au médecin d'une maison de trailemenl dans laquelle elle a passé six semaines avant d'entrer dans notre asile.
(2) Vous croyez pouvoir aller à la selle, vous n'irez pas à la selle. Tel est le sens que la malade donne à ces paroles.
80 LA FOLIE LIJCIDE.
» pais l'air et il n'a pas eu la satisfaction de ni'étoulîer, mais « Dieu seul sait avec moi ce que j'ai souH'ert.
» Si j'eusse pris sa boisson refusée, si j'eusse perdu connais- » sance dans les spasmes qu'il m'a fait éprouver, j'aurais perdu » le souvenir de ses infâmes breuvages, j'aurais vécu sans tor- » lures, sans combat, sans effroi, folle-parlante ne m'entendant » pas, agissant sans connaissance selon ce qu'en voyant, l'idée » me porterait à agir, entendant, ne pouvant répondre, ou » idiote, la parole , le mouvement paralysés. Faute de cette )) boisson je suis restée sa victime manquée, ne pouvant ni vivre » ni mourir, ni guérir. J'ai souffert la torture. Il m'a fallu un » courage surhumain pour m'étourdir sur ma position. Avoir « senti le sang le plus doux irrité au dernier degré, avoir senti » le sang le plus sain se décomposer par le manque de soins, la » douleur, la souffrance, le mauvais bien-être. J'ai autant souf- » fert dans mes douleurs aiguës que dans mes anéantissements )' profonds; je suis alïeclée d'un rhumatisme nerveux depuis » huit aus, et c'est dans mes douleurs aiguës que je reconnais » encore que mon harmonie est entièrement perdue. A force de » souffrir on huit par ne plus savoir qui l'on est (1). Dans un cas » semblable, un médecin doit mieux connaître la position de sa )j malade qu elle ne se connaît elle-même. On n'est plus soi, » mais j'ai su donner parfaite connaissance de mon état, de ma » position. Depuis sept ans ma sensibilité ne se nourrit plus » convenablement, tantôt mangeant, tantôt ne mangeant pas, )) de sorte que j'ai des parties qui se meurent, d'autres qui s'ir- » ritent, et c'est à mon irritation que je dois de ne pas m'être w anéantie; mais à la longue tout s'épuise. On ne peut imaginer » ce que la force de sensation qui m'était restée sourde a pu » souff'rir, a pu combattre. Cet homme ma bien dit lejour où je » suis partie : « Vous qui avez tout pouvoir sur vous, madame, » vous tâcherez de vous retenir (2), et toute boisson donnée qui
(1 ) Cette pensée se reproduit souvent dans les lettres de la malade, et toujours exprimée sous la même forme. (2) Vous tâcherez de ne point aller à la selle.
» ue sera point bue, on me le dira. « Une autre fois il dit : « Je » saurai la faire prendre de force (la boisson). » Il savait à quels )) excès il m'avait poussée. Lui, qui sait ouvrir et fermer le cœur « en lui donnant la vie, sait bien que c'est une douleur inouïe » de voir, de sentir ce qui vous appelle à la vie et de ne pouvoir » y être. Il savait que je partais avec la mémoire seule du mal » qu'il m'avait fait et que je suis restée en pouvoir de rien, créa- » ture surnaturelle par la puissance de ma volonté, créature sur- » naturelle par la science de cet homme, mais torturée et souf- » frante et à souffrir. Tout a fini par s'anéantir : mes forces, )) mon courage se soni épuisés. Les bras, les jambes me man- » quent tout comme le cœur. Les meilleures choses ne me sou- )) riraient pas. J'éprouve par moment un froid cadavérique qui » prouve que corps et sang n'est plus dans un état sain, tous les » os de la poitrine me font mal. Je sens bien que ma vie est ter- » minée, je voudrais aller mourir chez moi, l'hôpital me fait » horreur, dégoût, répulsion que je ne puis vaincre. Le combat » est fini, je suis maintenant un être inutile, et les meilleurs « soins resteraient infructueux tout comme mes plaintes , » demandes, volonté, désirs, sont restés stériles. Comme les » malades inutiles vous gênent, vous embarrassent, vous pouvez, » monsieur, me renvoyer à mou domicile, vous me rendrez » service, j'ai droit chez moi, mon mari s'en ira, je n'y tiens » pas. »
Dans une autre lettre, elle e.xhale encore la haine la plus violente contre le médecin qui lui a donné ses conseils avant son envoi à la Salpêtrière, et elle s'abandonne sans réserve à toutes ses conceptions délirantes :
« Je n'étais nullement folle, nullement aliénée lorsque mon » mari m'a conduite chez le docteur P. . . J'avais la pensée claire, » le jugement sain, la raison solide, ce qui fait que j'ai en par- » faite connaissance du mal qu'il m'a fait. Oh! que j'ai deviné
» toute la bassesse, l'ignominie de cet iioninie infâme ! Il sait » faire perdre mémoire, souvenir, entendement, volonté, con- » naissance, sentiment , affection aux gens, leur donne l'air » pour vivre, l'électricité pour se sentir, les aliments servent » de poids. Les fluides renversés, horrible forfait ! le corps » n'est plus qu'un tronc dont les branches sont un fer électrique. )) Dans le fort de ma fièvre j'ai vu le mécanisme du corps établi » à sa façon; le feu avec lequel il m'avait allumée avait éclairé » mon esprit. Il sait allumer les esprits d'une manière horrible » pour les éteindre après. Enfin c'est incroyable, inimaginable » ce qu'il sait faire souffrir à l'espèce humaine. Il y en a qui » ont perdu la vie, qui n'ont pas eu la force de subir ses épreu- » ves. Après avoir bien combattu, il nie faudra succomber au » tiers de mon existence. Tout est exacte vérité. Si vous ne me » renvoyez pas, il faut me nourrir de fécule de pommes de terre » au lait sucré, d'un pot de thé et un peu de vin de quinquina » par jour. Je ne veux pas mourir de faim. Les autres aliments » pour le moment ne me conviennent pas. Moi je ne joue pas le >■> rôle deTartufl^e, d'hypocrite, je joue celui de la franchise, » je dis ce que je pense et n'en suis pas plus mauvaise pour » cela.
» J'ai écrit quarante -six pages samedi. Je ne les trouve pas » présentables pour un médecin. Je vous les donnerai si vous » voulez prendre la peine de les lire. Je ne suis pas maîtresse de » pension ni auteur, et je n'ai pas le courage de les remettre au » clair. J'ai l'esprit perdu, fatigué de vouloir prouver ma posi- » tion, d'y penser. J'ai grand tort, peine inutile, je serai toujours » pot de terre contre des pots de fer. Jamais l'homme et surtout » des docteurs ne reviennent sur leurs paroles. Ma folie est de » vouloir prouver la vérité, d'écrire et je n'en suis plus capable. » Je n'écrirai plus. Je veux mettre fin à cela et faire en sorte » de ne plus y penser, malgré que cela m'est difficile. Je veux, » en attendant ma mort, me créer une existence nouvelle plus » douce, plus calme que celle que j'ai eue depuis sept ans. Il » vaut mieux vous parler, vous raisonner juste. »
Le surlendemain, elle nous remettait les quarante-six pages mises au net, et depuis elle en adonnébiend'autres, exprimant toujours les mêmes pensées. Nous avons essayé de l'empêcher d'écrire ; nous avons maintenu longtemps notre interdiction, et nous n'avons fait que la tourmenter et l'affliger sans aucune compensation.
Une lettre de vingt-sept pages, qu'elle nous remet ce matin, 9 octobre i 858 , commence par les lignes suivantes :
« C'est avec vous que je veux justice;
» C'est avec vous que je veux avoir raison ;
» C'est avec vous que je veux rester ;
» C'est avec vous que je veux être soignée ;
» C'est avec vous que je veux la paix;
» C'est avec vous que je veux la liberté, la chose impossible ;
» C'est avec vous que je veux ma sortie.
» Je puis vous dire : J'ai eu peur des idées malheureuses dont » vous m'avez guérie. Sept années de traitement à laSalpètrière » m'assurent une existence longue et solide. J'ai bonne mine, » vous l'avez dit et échantillonné. Je me fais peur, horreur, » dégoût, mais vous me trouvez bien, c'est là l'essentiel ; je suis » forte, j'ai trente ans à vivre, vous l'avez dit, cela suffit pour » contenter tout le monde, écrivez à mon mari qu'il vienne me » chercher. »
Ces lignes sont une ironie suivie de vingt-six pages pareilles à toutes celles qui précèdent, sur l'eau, l'air qu'on lui a retiré, l'action qu'on exerce sur elle, les maux que lui fait endurer le criminel qui a rendu son mouvement lourd, sans élan, sans harmonie, qui a détruit sa vie morale en même temps qu'il a troublé sa vie physique et l'a laissée réduite à l'état de cadavre vivant. « L'autopsie de son corps prouverait qu'elle a vécu saus le fluide de la respiration. Celui qui sait soumettre l'espèce humaine à la torture mériterait d'être brûlé vif sur une place publique atin de servir d'exemple et pendus ceux qui soutien-
84 LA FOLIK LL'CIDE.
neol le crime (1). Pas uae à sa place n'aurait pu conserver le calme qu'elle a su garder au milieu de souffrances horribles. Nous sommes des monstres hideux, odieux, des monstres inhumains. Cen'est pas elle qui devrait nous dire cela, mais la justice devrait nous condamner à perpétuité.»
Celte malade répond très exactement aux qu(îstions qu'on lui fait, raconte avec précision, fait preuve de discernement et de sagacité, cause agréableinent. Elle montre souvent de la bonté. Si elle est témoin d'un accident, d'une souffrance, elle cherche avec empressement à porter secours. Et pourtant, malgré ces avantages dont tant d'autres ne sont pourvus qu'à un degré bien inférieur, elle est incapable d'user de sa liberté sans dommage pour elle-même et pour les autres. Beaucoup plus intelligente que son mari, ayant les quahtés morales les plus propres à répandre le charme et l'agrément dans son intérieur, profondément honnête et heureusement douée pour bien élever ses enfants, elle n'a là que des dons absolument stériles, parce que toute son activité se met au service de ses conceptions délirantes. Elle se tourmente et attaque sans relâche ceux qui l'entourent. Son mari, homme doux et patient, employé à tenir la comptabilité d'une forte maison de commerce, a conservé un si horrible souvenir des agitations, des violences, des cris, des scènes dramatiques du passé, de l'effroi des enfants, du désordre et des calamités de toute espèce qui en résultaient, que la pensée seule de reprendre sa
(1 ) Textuel : ce sont MM. Falret et Trélal qui soutiennent le crime du médecin qui adonné les premiers soins, et devraient conséquemnienl être pendus.
femme avec lui,, qu'un seul mot qui y fasse allusion le jettent tout à coup dans un trouble extrême et l'enlèvent absolumentau sentiment de ses devoirs. «Je prends soinde mes trois enfants, dit-il., aucun d'eux n'est en souffrance. Je gagne péniblement ma vie, mais je ne dois rien à personne, toutes les dépenses, y compris la pension de ma femme, sont exactement payées, je parviens à porter toutes mes charges. — Mais si vous me la rendea, je l'abandonne ainsi que ses enfants, j'abandonne tout et je me sauve en Amérique, puisque vous ne me laissez pas d'autre moyen d'échapper à un enfer dont j'ai fait l'épreuve, à un enfer impossible quand on l'a connu et qui jetterait d'ailleurs promptement mes enfants dans la même situation que si je les abandonnais. »
Cela n'est que trop vrai; aussi n'avons-nous rien à répondre à celui qui , en ce qui le touche, connaît aussi parfaitement que nous les deux côtés de la question. Avec la liberté de la mère, avec sa présence au milieu de la famille, pas un moment de repos, pas de travail, point de sommeil, ruine complète. Tout le monde souffre, elle autant que les autres. Avec son éloignement , la famille s'élève et la malade elle-même goûte un peu de calme. Elle travaille, elle dort, elle ne tourmente que ceux dont le devoir est de souffrir des douleurs des autres et de les adoucir autant qu'ils le peuvent (1).
Observation XXI. — Mademoiselle M..., fille d'un capitaine de la garde, tué à l'âge de trente ans dans le cimetière d'Eylau,
(1) Mère très exaltée,
8B LA FOLIE LLCIDE.
il la sanglante bataille de ce nom, est très intelligente et a reçu bcaucou|) d'instruction. Toutes les ressources de la famille ayant été employées à l'élever ainsi que son frère, elle eut pendant longues années, à souffrir des privations extrêmes et tontes les angoisses de la détresse. En 1830, elle parvint à obtenir un bureau de poste aux lettres. Après plusieurs années d'une gestion sans reproche, un déficit constaté dans sa caisse provo(jua contre elle des mesures de rigueur. Privée de son emploi, elle était l'objet de poursuites sévères et allait être traduite devant les tribunaux quand on l'envoya dans notre service pour être soumise à notre examen. Peu de temps après son entrée elle nous écrivait la lettre suivante :
« Monsieur,
)) Vous devez être éclairé et fixé sur l'état de ma raison. Je » viens vous supplier aujourd'hui de mettre fin à une position » aussi déshonorante que ridicule pour moi et dont le scandale » ne peut qu'affliger profondément ceux qui \g connaissent.
« Si jugement a été rendu contre moi et que ce jugement soit )) devenu exécutoire, ma place n'est pas dans cet asile.
)) S'il n'y a pas de jugement, personne n'a le droit de rem- » placer la justice à mon égard.
» Si j'avais à me justifier devant vous, monsieur, sur ma ges- » tion administrative et sur l'accusation qui en a été la suite, je » ferais valoir les moyens de défense que j'ai en mon pouvoir.
» A l'ami, à l'homme de conscience qui m'interrogerait au » nom de la morale ou de l'alléction, je ferais sans doute valoir «les charges qui m'accablaient; je laisserais deviner malgré » moi des secrets de famille dont Dieu m'a établie seule juge et » que je cache comme des erreurs, des faiblesses, une faute » peut-être, sous le voile de ma responsabilité personnelle. » L'administration des postes connaissait mes difficultés. Je les » lui avais exposées plusieurs fois, lui prouvant que mes charges » surpassaient mes ressources, et plus de six mois avant mon » départ de mon bureau, j'avais prié M. le directeur général,
» s'il ne pouvait améliorer ma siluation, d'accepter ou ma démis- » sion ou la responsabilité des embarras qui pouvaient naître » des suites de ma gestion. CL'tte lettre doit exister à mon dos- » sier administratif si elle n'en a point été soustraite.
» L'administration devait user d'indulgence à mon égard, » après huit années de fonctions irréprochables dans un bureau « de début. J'ai vu mes chefs à Paris, je ne leur ai pas caché » mon adresse, j'ai reçu d'eux des lettres. Aucun actejudiciaire » ne m'ayant été signifié, aucune assignation ne m'ayant été » adressée, j'ai cru et je devais croire que l'accusation avait été » abandonnée.
» Mon intention à Paris était d'utiliser l'éducation que j'avais » reçue, soit dans un emploi, soit dans une entreprise ou un )) travail quelconque. Quelques années étaient suffisantes, avec )> les secours que je recevais du gouvernement, comme fille d'un » capitaine tué sur le champ de bataille d'Eylau, pour me mettre )> à même de satisfaire aux obligations que j'avais contractées » et pour sauvegarder les intérêts du Trésor. Nous étions alors » en 1847 et 18&8.
» Cesdétails intimes dans lesquels j'entre ici, monsieur, je ne » les dois qu'à mes amis et à la justice, mais en ayant l'honneur » de vous les communiquer, je rends hommage à l'estime que » j'ai pour votre caractère.
» Je n'entrerai pas dans le détail des obstacles qui se sont » opposés à la réalisation de mes projets. Qui donc est venu se » placer entre la justice et moi ? Qui a osé signer l'ordre de ma » séquestration dans un asile d'aliénés, et qui, par ce moyen, a » signé mon assassinat moral et peut-être le déshonneur de ma » famille?
» Quelles sont les personnes qui étouffent toutes mes réclama- » tions malgré le droit, semblant prendre à tâche d'amener le » mal dont elles m'accusent à l'avance, et de me déposséder à » la fois d'une santé et d'une raison qu'aucune épreuve, aucune » souffrance n'avaient pu altérer jusqu'ici. Je n'exagère, rien, » monsieur, il semble que pour se justifier on veuille me tuer
» OU me rendre folle. Vous avez eu une mère, une épouse, une » fille. Quelle est celle de ces dames dont vous n'eussiez, malgré » votre tendresse pour elle, souhaité ou accepté la mort plutôt » que de lui laisser subir un sort semblable au mien ? Vous le » comprendrez, monsieur, de semblables faits, à notre époque, » sont d'une extrême gravité : ils font douter de toute justice ; » ils feraient douter de soi-même.
» J'ai l'honneur de vous adresser copie de toutes mes réclama- » tiens. Veuillez soumettre les faits qu'elles vous dénoncent à » un sérieux examen, et si votre positionne vous permet pas de » me rendre à la liberté ou aux tribunaux, soyez assez bon pour » me le faire savoir, je vous remettrai immédiatement une » plainte pour M. le procureur impérial et une supplique à l'em- » pereur, laissant à votre bienveillance le soin de les faire » parvenir.
» Je suis respectueusement, » Monsieur,
» Votre très humble » et très obéissante servante, » M.... »
Cette lettre est très remarquable et indique autant de vigueur et autant de netteté dans la pensée que d'élévation dans les sentiments.
Peu de temps après, mademoiselle M.... écrit à son frère, officier de notre armée, la lettre suivante :
» Tu ne réponds à aucune de mes lettres, mon cher M..., et » ta femme qui est venue me rendre visite m'a dit que tu n'y » comprends rien. Tu exiges, a-t-elle ajouté, que je t* rende M compte de ma conduite et de ma gestion administrative. Je » n'aime pas plus les réminiscences que lu ne les aimes loi- » même; cependant, si tu le veux absolument, je suis prête à » t'exposer toutes les positions où je me suis trouvée et les motifs » qui m'ont fait agir depuis le moment où ma mère et moi avons
» été forcées de quitter notre petit établissement jusqu'à celui » où j*ai été enlevée de chez moi par des agents de police. Je » pourrai même remonter plus haut, quoiqu'il me répugne de » jeter le blâme et l'accusation sur d'autres, mais ce compte » rendu serait tout simplement une condescendance de ma part, » car tu sais aussi bien que moi que ni ta mère ni ta sœur n'ont » jamais été un seul moment dans ta dépendance ni pour la » nourriture, ni pour l'entretien, ni pour le logement, et que » pour prendre le ton et le rôle d'un chef de famille il faudrait » en avoir accepté les charges. »
Quelle fierté de langage et quelle indépendance ! Suit un exposé des circonstances qui ont amené le retrait d'emploi.
» Quant à ma gestion comme directrice des postes, si M. l'ins- » pecteur eût fait son devoir en 18^8, J... et L. .. eussent été » conduites en prison. Sans doute je me serais empressée de les » couvrir de ma responsabilité en m'y rendant moi-même, mais » il n'en est pas moins vrai qu'il existait entre le bordereau » arrêté par l'inspecteur et celui arrêté par moi une différence, » et cette différence était un déficit de plus de mille francs » qu'aucune pièce de la comptabilité tenue pendant l'absence » que j'ai faite ne venait justifier.
» J... m'a remis sur cette somme 225 francs qu'elle avait rap- )) portés avec elle à Paris. Où a-t-elle pris l'argent de son voyage » et celui avec lequel elle a payé, avant son départ, des per- » sonnes qui ne m'ont pas envoyé leurs notes? Si c'est toi qui » lui as fait parvenir de l'argent, la preuve doit en exister au » livre des mandats payés. Aurait-elle été victime d'un vol d'ar- 3< gent ou l'aurait-elle perdu? Je n'ai rien dit, j'ai tout accepté, » mais je n'étais ni plus imbécile ni plus folle alors qu'au- )) jourd'hui.
» Je pense que ces explications te suffiront. Cependant si tu » eu veux d'autres et sur mes affaires d'intérêt et sur mes rela-
» lions d'amitié, je suis prête à te les donner. Tu estimeras, tu )i aimeras avec moi ceux qui m'ont soutenue et protégée, qui )) m'ont entourée d'une amitié fraternelle et dévouée qui m'at- » tire ainsi qu'à eux le respect et la considération générale. » On est heureux , on devient meilleur lorsqu'on est aimé » ainsi.
» Julie m'a dit que tu vois à regret que je passe mon temps k » faire de l'esprit. Elle est bienheureuse de pouvoir s'en pro- » curer quelquefois de tout fait. Autour de moi depuis long- » temps il y a pénurie.
» Je me bornerai à être positive. Il me semble que les per- » sonnes qui se sont introduites au milieu de notre famille » doivent être satisfaites. On a répandu assez de honte, d'op- » probre et de déshonneur sur nous, on a assez cherché à » assassiner la sœur par le frère et le frère par la sœur. Je t'ai » écrit sérieusement, je t'envoie copie de lettres qui te feront » connaître ma position présente : tu comprendras peut-être » enfin que tout ce qui s'est passé n'est point un jeu, et que ta » présence immédiate à Paris et dans ta famille est urgente.
w Ne crains rien pour mon affection. Elle est habituée aux » épreuves. Je t'embrasse comme je t'aime, de tout mon cœur. »
Dans une lettre adressée à M. le directeur général de l'assistance publique, on juge par une seule phrase la trempe de son âme :
» Je n'ai jamais été à charge k ma famille, je l'ai secourue » toutes les fois que j'ai pu le faire au risque même de mespro- » près intérêts. J'ai gratuitement partagé avec elle ma demeure » et ma nourriture et je n'ai jamais accepté d'elle rien de sem- » blable, fût-ce même pour vingt-quatre heures. «
Ces lettres et beaucoup d'autres se distinguent par la netteté de l'expression, par la fermeté du style.
Rien, In, ne semble indiquer la moindre atteinte à l'intelligence. Pendant quelque temps les conversations les plus prolongées, les épreuves les plus étudiées ne trahissent aucun état maladif; mais mademoiselle M... écrit beaucoup, nous la laissons écrire et lisons atlentivement tout ce qu'elle écrit. C'est par là qu'elle se laissera surprendre. Une de ses lettres à son frère, lettre de quatre grandes pages, modèle de dialectique, se termine par ces cinq mots d'une écriture plus fine que toute la lettre : " Je suis..., nous sommes riches. »
Cela suffit. Notre monomaniaque est devinée. Son délire fait des progrès rapides. Au bout de quelques semaines, elle écrit au préfet de police, au préfet de la Seine, à l'archevêque, au prince de la Moscowa, au fils du maréchal Exelmans, à plusieurs conseillers d'État, à des professeurs de l'École de droit, au directeur général de l'enregistrement, à M. Paillet, à M. Coquerel, pasteur de l'Église réformée, au ministre de l'intérieur, au ministre des finances, à l'empereur.
Cet esprit si clair et si précis se livre à la monomanie des inventions.
Mademoiselle M... a un procédé pour abolir la fraude dont le Trésor est victime par suite du lavage du papier timbré. (Lettre au ministre des finances du 3 décembre 1853.)
Elle propose de remédier à l'impossibilité qui a toujours existé jusqu'ici d'exercer un contrôle suffisant sur les lettres de la ville pour la ville et sur celles qui sont portées par les distributeurs et par les facteurs ruraux dans le cours de leur tournée. (Lettres au directeur
général des postes et au ministre des finances, du 4 décembre 1853.)
L'examen attentif qu'elle fait du sable apporté à la Salpêtrière, les pétrifications et les morceaux nombreux de charbon qu'elle y trouve, lui prouvent qu'il existe à Paris une source pétrifiante, et dans les environs une mine de houille dont le gisement doit être à fort peu de profondeur. (Lettres au préfet de la Seine et au ministre de l'intérieur.)
A la même époque (1853), elle adresse à l'archevêque, au ministre de l'intérieur, à l'empereur, l'exposé d'un nouveau système universel. Elle a trouvé l'explication du Denderah, de la boussole et de la plupart des phénomènes naturels. 11 s'agit là de conquêtes bien autrement grandes que celles qui sont faites par les armes. Quand on a découvert l'Amérique, c'est-à-dire de nouveaux terrains sur notre vieille terre, on a prétendu avoir conquis un nouveau monde. Le mot sera plus vrai, dit-elle à l'empereur, quand nous pourrons prendre possession d'un nouvel univers.
« L'esprit est le principe générateur de la matière.
)) L'univers est une pensée divine, matérialisée par l'action « puissante d'une volonté souveraine.
» Dieu a voulu, et f esprit se répandant autour de lui, a » repoussé le néant et créé l'étendue .
» Les mondes roulent dans l'espace.
» L'àme humaine, vivante image du principe générateur, » enfante à sou tour d'iiimiortels chefs-d'œuvre, etc., etc. »
Ici nous n'avons plus que des phrases, phrases brillantes quelquefois, comme celles qu'on va lire, mais bien
dil'fcrcnles du langage posilil", qui no les précédait [)Ourtant que de quelques mois.
« Vous tracez autour de votre terre un zodiaque ou cercle fan- » tastique.' Imprévoyants lapidaires! Vous vous composez une «couronne avec des étincelles divines qui, emportées par un » mouvement uniforme autour de cercles inégaux, ne sauraient » longtemps conserver entre elles les mêmes distances, et lors- » que le temps vient à déplacer les fleurons de voire diadème, » vous affirmez qu'il y a dérangement dans l'univers, inclinai- « son de la terre sur l'écliptique ! »
Nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici les lignes que mademoiselle M. . . consacre successivement au mouvement des astres, aux grandes scènes de la nature -et à l'action de l'homme, à sa vie, au jeu de ses organes et à sa mort, mais il faudrait un livre entier sur son compte.
En même temps elle adresse à l'impératrice et au ministre de l'intérieur, un projet de tombeau à élever à Napoléon I", tombeau dans lequel seraient aussi renfermés les corps de l'impératrice Joséphine, de la reine Hortense et du duc de-Reichstadt.
En mai 185/|, elle envoie au ministre de l'intérieur un mémoire sur l'extinction du paupérisme et sur l'organisation du travail. Voici le début de ce mémoire :
« L'État mettrait fin à la crise industrielle, ouvrière etcoiu- » merciale, s'il prenait lui-même le timon de cette importante » machine gouvernementale et s'il la dirigeait comme celles de » la justice, de la guerre, de la marine et des finances. «
C'est la reproduction de l'idée disculée au Luxembourg en 1848.
Mais mademoiselle M..., malgré le traitement aïKjuel elle est soumise, devient de plus en plus malade. Le 11 juin 1854 elle écrit à M. le préfet de police pour lui faire des révélations sur des faits graves concernant la siireté générale, les intérêts du Trésor et la personne de l'empereur. Elle dit que l'incendie de la rue Beaubourg et celui des Deux-Moulins étaient annoncés dans^ le service d'aliénées où elle est plus de quinze jours avant l'explosion du feu ; qu'il en est de même de la dernière conspiration contre l'empereur. Il existe à Paris et à la Salpêtrière des personnes capables de tout, qui ont des relations en ville avec des somnambules, et des médecins magnétiseurs qui se livrent aux plus coupables industries.
Les personnes signalées par mademoiselle M... ont recours à la calomnie, à la diffamation. Elles interceptent les lettres ou les remplacent par de faux écrits, contrefont lesécritures, pénètrent dans les domiciles habités à l'aide de fausses clefs pendant le jour ou pendant la nuit et brisent ou démontent les serrures des meubles.
« Elles substituent avec une rare impudence des êtres » qu'elles appellent des jumeaux ou des jumelles aux personnes » qu'elles veulent perdre ou compromettre. On ne saurait pren- « dre trop de précautions pour s'assurer de l'idenlité de ceux à » qui l'on s'adresse.
)> En 1850, ajoute mademoiselle M... , voulant sans doute » éloigner tous ceux que leur intérêt ou l'amitié pouvait porter » à s'occuper de moi, on a fait annoncer ma mort dans les jour- >; nauxdu département de l'Aisne, ([ue j avais habite pendant » huit ans.
» Ces honnêtes gens s'appellent entre eux des travailleurs ou » des blanchisseuses.
)i J'ignore la part qu'a pu prendre ma famille dans toutes ces » menées, mais si, malgré ses dénégations, et oubliant toutes les » marques de bonté qu'elle a reçues de moi, elle y avait parti- » cipé, il faudrait la classer parmi les monstres qui font la » honte du pays et celle de l'humanité. On ne saurait porter » plus loin l'oubli de toute morale, celui du respect que l'on » doit aux autres et à soi-même, le mépris pour les lois et pour » toute autorité légale. J'aime mieux croire que mon frère, sa » femme et ses enfants, entourés comme moi, trompés sans ver- » gogne, torturés de mille manières sans savoir à qui attribuer 1) ce qui leur arrive, et ne pouvant communiquer librement avec » moi, sont victimes et non assassins.
» Je ne sais quand ni comment il me sera possible, monsieur » le préfet, de vous faire parvenir celte lettre. On me menace » constamment du poison, d'un emprisonnement perpétuel ou » de compromettre gravement mon frère et de le faire fusiller si » je ne cesse de vous écrire. Je ne cesserai de chercher à faire » parvenir mes plaintes à vous et à la justice qu'en cessant de » vivre. Je ferai mon devoir, advienne que pourra. »
Nous avons voulu citer cette observation de monomanie comme l'un des cas les plus difficiles à diagnostiquer dès le début, fiuoique l'un des plus clairs et des mieux caractérisés plus tard.
A l'entrée de cette malade, son langage, sa tenue étaient tellement irréprochables, son style si ferme, que nous nous demandions si son envoi chez nous n'était pas dû à un sentiment d'indulgence. Elle avait si longtemps souffert ! Quand elle obtint son bureau, le fardeau de dettes et de difficultés de toute espèce qui l'accablait était trop lourd pour que sa patience et ses efforts pussent l'en débarrasser. Le bienfait et la réparation venaient tardivement. Peut-être, nous disions-nous, se
sora-l-on laissé atteindre par (;es loucliaiiles considérations.
Nous nous trompions. C'était une aliénée qu'on soumettait à notre examen. Mademoiselle M..., malgré sa gêne, malgré ses lourdes charges, avait été une comptable honnête et régulière tant que sa raison avait été entière. 11 n'y a eu de déficit dans sa caisse qu'au moment où elle a cessé d'être elle-même. Nous avons su depuis qu'à l'époque où elle exerçait encore ses fonctions, elle avait déjà des hallucinations qui ont cessé ensuite. Elle croyait alors entendre la nuit des bruits violents qui troublaient son sommeil.
Cette intelligence avait certainement été d'une grande puissance et d'une grande richesse. On doit tristement regretter qu'elle ait eu à lutter si péniblement contre les difficultés de la vie. Nous ne l'avons connue que dans sa chute, et les lueurs qu'elle conservait encore suffisaient pour montrer de quelle distinction elle eût pu honorer une existence moins famélique, moins empêchée dans sa marche et plus maîtresse de son action.
Aujourd'hui, nous n'avons plus de nouvelles de mademoiselle M..., qui a été envoyée dans un asile départemental. Les derniers signes qu'elle a présentés avant son départ, ses inventions, ses systèmes et la multiplicité de sa correspondance doivent faire craindre pour elle la paralysie générale.
Observation XXII. — Madame H..., v' U.-., entrée le 6 septembre 18/i5, k l'âge de soixante ans, a été toute sa vie soupçonneuse, malveillante, injurieuse, insociable et plusieurs fois l)lacée dans des maisons de traitement. Aujourd'hui (|u'clleesl
parvenue à l'âge de soixante-treize ans, elle est affectée d'une sombre lypémanie avec mouvements de courroux. Sa ligure, ses gros yeux glauques et son front plissé annoncent la haine. Dans ses violents accès , il lui est arrivé de refuser la nourriture, mais les visites fréquentes de son fils améliorent sa situation. Toutefois, elle ne l'épargne guère plus que les autres. Elle l'accable quelquefois d'injures auxquelles il n'oppose que la plus inaltérable douceur. S'étant présenté un jour avec la décoration de la Légion d'honneur qu'il venait de recevoir pour son dévouement pendant le choléra, il fut repoussé par elle avec mépris et avec ces dures paroles : « Va-t-en, esclave, et cacbe plus loin cette honteuse livrée. « A la suite d'un refus persistant des aliments, on fut obligé d'employer la sonde œsophagienne et la camisole. Depuis ce moment, c'està-dire depuis plus de qualre ans, elle n'a plus opposé le moindre refus de cette nature, mais il faut dire que des aliments de choix apportés exactement par son fds, et plus tard de la viande rôtie donnée chaqu|! jour sur un bon spécial, ont une bonne part dans cette amélioration. Elle travaillait avec assiduité, mais toujours solitairement retirée dans l'embrasure d'une fenêtre et lançant autour d'elle, quand ellen'était pas enveloppée par le rideau, des regards sournois et haineux, de temps en temps même des paroles outrageantes ou des mots semblables à ceux qu'on jette à un chien chassé : «Oust, oust ! » Un moment elle s'était mise ;i faire toutes ses ordures au pied de sa chaise. On l'avait vainement exhortée à cesser celte malpropreté. Le médecin lui dit très nettement un malin que si elle continuait, elle aurait dès le jour même la camisole. Cela n'arriva plus. Elle s'occupait alors à tricoter et on la voyait de temps en temps descendre les jambes nues et se rendre à la fontaine oii elle faisait sa toilette, portant partout et toujours avec elle tous ses paquets, cabas, provisions apportées par son fils, etc., etc. Elle a eu deux fluxions de poitrine auxquelles elle a failli succomber. Pendant leur durée elle était devenue accessible, docile, se laissant examiner, percuter, ausculter, tàter le [lOuls, etc.; mais une fois
guérie elle n'a pas tardé à retomber dans le inèinc diogénisnie cynique et à chercher k cracher au nez.
Pourtant elle ne manque pas d'empire sur elle-même, par calcul. On l'a déjà \u pour la menace de la camisole. Depuis son état fréquemment maladif elle a été maintenue à l'intirmerieoù elle a de meilleurs aliments. Quand elle commence une méchanceté, une injure, elle s'arrête tout à coup au milieu d'un geste, au milieu d'un mot devant la menace d'être renvoyée de l'infirmerie. Elle ne se lève presque plus, mais de temps en temps, quand la température est douce, il lui arrive encore d'aller, à peine vêtue, à la fontaine pour s'y laver et pour y nettoyer son mouchoir de poche.
Dans ses plus grands accès, elle a toujours été lucide, intelligente, ne perdant rien de ce qui se dit, rien de ce qui se fait, capable de réflexion et d'action, pouvant beaucoup nuire et nullement profiter aux autres.
1860. Madame Q... a aujourd'hui soixante-quinze ans. Son élatest le même.
Observation XXIIl. — Mademoiselle Anna W... entre dans l'asile le 24 décembre 1852. Elle a toujours été exactement réglée. Agée de vingt-huit ans, fervente protestante, assez bien de figure, ayant les yeux bleus , les cheveux noirs et le front large, elle est intelligente et a de l'instruction. La langue anglaise lui est aussi familière que la langue française et elle écrit avec une grande pureté l'une et l'autre. Cela ne l'empêche pas d'être d'une habileté remarquable dans tous les travaux d'aiguille : aussi a-t-clle été tour à tour ouvrière en lingerie, brodeuse ou institutrice.
On peut voir fort longtemps et fort souvent mademoiselle Anna sans reconnaître sa folie. Quand on pa.sse dans l'atelier, on la voit toujours occupce au travail qui lui est confié, et ce travail, soil coulure, soit broderie, est fait avec une rare perfection. Quoiqu'elle so livre ainsi du malin au soir à son ouvrage, elle trouve encore moyen d'écrire de longues lettres d'une écri-
ture très fine et très belle. Mais si, au lieu de la visiter seulement une ou deux fois chaque jour, on se tient plus assidilment près d'elle, ou qu'on interroge les employées qui ne la quittent pas, alors on apprend que cette personne en apparence si calme, si raisonnable et si positive, a plusieurs conceptions délirantes qui l'égarent et la rendent insociable malgré tout le soin qu'elle apporte à les dissimuler.
« Elle reçoit fréquemment des ccmps d'électricité dans les nerfs. Quand le rouge monte au visage d'une personne quelconque, c'est qu'on lui donne un coup d'électricité. On peut ainsi lui faire tout le mal possible, l'empêcher de dormir, lui ôler sa liberté, l'assujettir et disposer d'elle k sa guise. Toutes ces infamies secrètes devraient être abolies par le gouvernement, car par elles on peut faire d'un bon cœur un lâche, un assassin, et d'une femme douce une femme acariâtre, indomptable. C'est une influence qui change le bien en mal, le mal en bien, la guérison en maladie, l'amour en haine, la haine en amour, la femme honnête en intrigante et l'intrigante en femme honnête.» Mademoiselle Anna \V. .. est aussi erotique et malgré la décence de son maintien et la mesure de son langage habituel, jamais elle ne néglige l'occasion de reproduire par écrit et quelquefois en paroles qu'elle prononce alors très vite, les inconvenances, les hardiesses et même les obscénités proférées par ses compagnes.
Elle va plus loin. Elle est, nous venons de le dire, très réservée, très pudique, et pourtant emportée par son délire, elle saisira l'occasion d'un petit bouton qui lui cause une légère démangeaison à la cuisse, pour relever tout à coup ses jupes et le montrer au médecin. Cela ne lui est arrivé qu'une fois, mais une seule fois aussi elle en a trouvé le prétexte, et il faut connaître son rigorisme protestant pour pouvoir apprécier la vivacité de son délire. Nous lisonsdans une de ses lettres : « Toute nudité me révolte et me répugne. Je ne me connais pas moi-même. Il me serait impossible de dire comme certaines femmes : J'ai un signe, une tache à telle place de mon corps. Dans les pensions
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de demoiselles bieu tenues, la modestie et la pudeur sont euseiiçnées et observées avec une rigidité extrême; on craindrait presque entre pensionnaires de se laisser voir les épaules. Du reste, peut-on blâmer une chose si essentielle dans l'enfance? Chez la femme, la modestie n'esl-elie pas toujours recherchée de préférence k l'effronterie qui repousse et fait fuir tous les hommes purs et honnêtes ? »
Mademoiselle Anna croit en outre qu'on altère quelquefois les aliments, les boissons et les médicaments qu'on lui donne, mais sur ce sujet elle a toujours soin de ne proliter que des plaintes d'autres malades affectées de ce même genre de folie qu'on sait être très fréquent. Alors elle trouve l'occasion de satisfaire à la fois deux de ses délires (1) et elle nous écrit : « Madame R... D... me soutenait hier que l'on nous met de la mort aux rats dans notre vin parce qu'elle s'est plusieurs fois sentie comme empoisonnée. Elle prétend que « ce sont les maris des vieilles garces « d'ici qui leur apportent cela le dimanche pour les rats et qu'elles le fourrent dans nos verres par malice. Le fait est que souvent le vin donne des douleurs internes très violentes. J'en ai souffert moi-même plusieurs fois. Ni eau de fleur d'oranger, ni eau sucrée ne peuvent diminuer le mal. On se sent réellement comme si on avait avalé du cuivre. Jeudi dernier, par exemple, j'ai bien souffert pendant trois heures de temps sans pouvoir me supporter. Tout cela fait bien divaguer, cela paraît singulier! Quand la souffrance est trop grande, on ne peut pas se taire. «
Cette même personne, assez extravagante pour écrire ce qui précède, voyez-la quand elle se livre à ses bons sentimenis et à ses pensées régulières :
« Chère dame G..., je voulais écrire un mot ii madame S..., n au sujet de cet excellent pasteur, M. Adolphe M... qui, selon » ce que l'on m'a dit, se mourait de la poitrine. Elle-même i> ayant perdu deux de ses fils de cette cruelle maladie, j'ai
(1 ) Délire mélancolique et délire erotique.
«crainl de rouvrir une plaie inguérissable chez une tendre » mère, et j'ai cru plus sage de vous faire connaître le sujet » sur lequel je voulais attirer son attention. Quoique les nies- » sieurs M... aient souvent été en Angleterre, il est possible » qu'ils ignorent cependant qu'il y existe un des meilleurs » médecins connu sous le nom de Doctor W..., qui guérit uni- » quement les poitrinaires. Un de mes cousins, M. M..., a été « menacé trois ou quatre fois de mourir ainsi, n'ayant même » plus qu'un poumon, et ce fameux docteur vint à la maison, le » remit bientôt en état de convalescence et lui recommanda » d'aller habiter pendant un certain temps soit l'île de Madère, » soit au moins le midi de la France où il s'est empressé d'aller » demeurer. Aujourd'hui il est gras, frais, bien portant et il y a >' six ans qu'il ne se ressent plus de rien. Quoique ce médecin » soit outre mer, peut-être pourrait-il correspondre avec M.Gus- » tave M. .., lui conseillant de faire prendre à son frère certains >; remèdes ou médicaments particuliers de son invention. S'il » pouvait même se déranger de sa clientèle pour faire un court » séjour à Paris, j'espère ou plutôt je suis persuadée qu'alors ce » n'est pas un seul malade, mais dix et vingt peut-être qu'il » guérirait. "Voilii une idéesecourable si elle pouvait être mise k » exécution. Pour sauver la vie d'un bon chrétien que ne « ferait-on? Si vous connaissiez, chère Cécile, quelqu'un qui » vît madame Adolphe M... ou son beau-frère, ou pourrait leur » en parler, lis doivent l'un et l'autre avoir des connaissances à » Londres.
» Si ce cher malade ne devait pas guérir, heureux cependant » les enfants et l'épouse qui pleureraient son départ pour la >) Jérusalem céleste ! Leur consolation d'en haut serait plus » douce, plus belle et plus sublime que pour les affligés incré- »'dules qui pleurent un père, un fils ou un époux momlains » dont les œuvres meurent avec lui ! »
Pendant le procès de l'assassin de l'archevêque de Paris, elle nous érril cotte lettre :
(( Si vous avez quelques amis au palais de Justice qui aient » beaucoup d'induence, tâchez donc que l'on sauve ce uialheu- » reux prêtre de la peine de mort. Son action est atroce, horri- » ble, mais qui sait tout le mal qui lui a été fait en dessous pour » l'amener à cette vengeance incomparable? Selon ce que j'ai » entendu dire, c'est un homme éloquent qui pouvait peut-être » encore, malgré son crime, rendre serviceà l'humanité. Si j'étais » juge, je le condamnerais infailliblement, mais au jour de l'exé- » cution j'engagerais les prêtres à demander sa grâce ainsi que «celle d'un o«w(ercrîm»ie/ à qui la faute pourrait être égale- » ment pardonnée. Le peuple n'aurait plus rien à dire et serait » touché du discours qu'un prêtre éminent pourrait prononcer » en faveur des deux infortunés, rappelant que le devoir des » ministres de Dieu et imitateurs du Christ est de pardonner à «leurs frères. — On l'aura dit plus mauvais sujet qu'il n'était «réellement, pour exciter l'archevêque aie casser de son minis- » tère. Son éloquence et ses opinionsreligieuses portaient ombrage » à l'Eglise de Rome, voilà tout, mais intérieurement il avait « peut-être des sentiments honnêtes. Il aurait mieux faitdemon- » trer le dos à l'Église de Rome qui refusait de le protéger et de » se tourner vers les protestants qui peut-être l'auraient aidé à » devenir bon disciple du Christ.
'< Si les hommes ne lui pardonnent pas, Dieu lui pardonnera, » mais vous qui avez de l'intluence, servez-vous-en dans une » action si terrible pour adoucir le châtiment. Il serait digne » d'éloge d'arrêter le coup fatal. »
Mademoiselle Anna W... raconte ainsi sa vie occupée dans une pension, à Batignolles :
« Outre une demi-douzaine de leçons de piano par jour, j'avais « les clefs de la cave pour donner le vin et la chandelle aux » domestiques pour toute la maison. Je sonnais le couvert et les » repas à l'heure qu'il fallait, je goûtais chaque soupe, chaque )>piat, je recevais le pain du boulanger et lui faisais bien tenir
MONOMANES. lOtS
» son compte. Je m'occupais aussi des commissions pour les » élèves et dames en chambre dans le voisinage. A part tout cola, » j'avais mon maître de piano d'une sévérité extrême et je me » voyais forcée pour lui plaire d'étudier six heures par jour. » Au fait, outre mes exercices de musique de la journée, je me » levais à quatre heures du matin, en robe de chambre, par les » temps les plus froids, n'ayant rien de chaud dans l'estomac » pour travailler mon piano jusqu'au lever des pensionnaires qui » avaient besoin de moi pour la lingerie et pour leur toilette. » Je gagnais pour tout cela 250 francs par an 1 II était temps » que je partisse pour l'Angleterre me reposer un peu, tout en » commençant avec 500 francs seulement pour enseigner le » français et la musique. »
Toutes ses lettres sont de récriture la plus fine qui couvre non-seulement les quatre pages, mais encore plusieurs autres feuillets simples plies chacun séparément flans l'intérieur de la lettre. Ce qui y domine, c'est la plainte et l'ironie. — Personne n'échappe à la critique, ni le médecin, ni les élèves, ni le directeur, ni l'économe, ni même le magistrat qui vient de temps en temps visiter nos asiles :
<( L'autre jour, lorsque M. le substitut est venu, j'étais fort sur- » prise qu'il daignât me parler. C'était bien beau, moi qui ne le » cherchais pas. Ilétait grave et imposant, ses manières étaient » fort convenables. Il avait l'air de dire : « Prenez garde, ne » marchez pas sur mes talons rouges. » Ne le connaissant point, » il fallait que j'agisse avec circonspection; quelque chose sur » sa personne m'inspirait qu'il était envoyé par quelque ami » des D... Alors il fallait tourner sa langue sept fois avant de » parler. S'il pouvait m'être utile, sagement et merveilleusement » j'en serais enchantée, mais qui sait, me disais-je, c'est peut- » être un ami de notre médecin qui nous fait quelquefois des
» yeux bien noirs pour mieux jouer son rôle. Aussi l'autre jour » lui ai-je ri en plein dans la figure par rapport à ce monsieur.»
Les D. .. , comme elle les appelle, sont des personnes envers lesquelles elle a de grandes et réelles obligations ; qui lui ont rendu mille services et après avoir eu à se plaindre d'elle ont toujours continuée lui porter intérêt. Nous avons vu celle famille mettre tout en usage pour la faire revenir de ses préventions et n'y point parvenir. Jl en est de même de plusieurs autres personnes qui se sont employées pour mademoiselle Anna, et qui n'obtiennent aujourd'hui d'elle que delà haine et des injures. Nous avons su qu'il en a toujours été ainsi et que dès sa première jeunesse elle ne pouvait rester nulle part pendant longtemps parce qu'elle y concevait promptement des préventions, de la défiance et qu'elle outrageait bientôt ceux qui devenaient l'objet de ses soupçons. — On a vu avec quelle rapidité cette demoiselle si calme et si réservée quand elle se trouve dans son état normal, change de dictionnaire aussitôt qu'elle est en proie à ses conceptions délirantes.
Aujourd'hui (novembre 1860), elle vient d'avoir une éruption variolique assez intense et a supporté avec une grande patience et avec une irès douce résignation toutes les phases de sa maladie, mais une fois le mal accidentel passé, le mal ordinaire n'a pas tardé à revenir. Celui-là est malheureusement incurable (1).
Observation XXIV. — Madame C..., âgée de cinquante-cinq ans, grande et forte femme qui doit avoir été assez belle, a eu en se mariant une dot qui est entrée dans les aflaires de son mari. La situation du ménage avait toujours été assez prospère quand la crise commerciale qui fut le produit des événements politiques de 1848 culbuta l'établissement et le laissa sans ressources. M. C... quitta les allaires sans aucune dette, ce fut le
(I) On nous a affirmé qu'il y a eu plusieurs aliénés dans la famille.
but de tous ses efforts, mais ne possédant plus absolument rien. Sa ijonnç réputation lui fit obtenir un petit emploi dans une Compagnie d'assurances.
Alors il fallut réduire en tous sens les habitudes passées, les aliments, l'habitation, le vêtement, les soins domestiques. Autant le mari supporta courageusement sa mauvaise fortune, autant sa femme montra d'abattement et de faiblesse dans sa situation nouvelle. Elle ne parlait que de sa dot et du droit qu'elle avait de se faire servir. L'existence dans une petite chambre lui était insupportable; au lieu de se roidir et de se fortifier contre le malheur, elle fléchit et s'all'aissasous son poids. Tant qu'elle put aller passer fréquemment des mois entiers à la campagne d'une parente dans l'aisance pendant que son mari faisait ses tournées d'affaires, la situation futmitigée; mais cette parente mourut et alors il n'y eut plus d'autre habitation possible que la petite chambrette sous les toits. Il n'y avait qu'un seul moyen de tromper l'ennui, c'était le travail, mais madame C... ne voulait rien faire et passait tout son temps à se plaindre, à gémir et à parler de sa dot. En même temps elle devint d'une bizarrerie toujours croissante. Elle ne voulait pas faire le ménage. Il fallait que le mari, dont tout le temps appartenait aux occupations actives du dehors, fît le lit, balayât la chambre, allât chercher toutes les provisions. Et au lieu de lui savoir gré des soins qu'il prenait, elle y trouvait un nouveau sujet de plaintes et d'accusations. Uiv petit logement, disait-elle, est toujours malsain et il fallait assainir celui-là. Le meilleur moyen, c'était de laisser en permanence au milieu de la chambre le vase de nuit rempli de matières liquides et solides. Cette mauvaise odeur attirait tous les miasmes et les concentrait dans un petit espace au lieu de les laisser s'évaporer dans la chambre. Elle s'opposait de toutes ses forces à ce qu'on vidât et à ce qu'on nettoyât ce vas(^ conservateur de sa santé. A ces bizarreries s'ajoutèrent quelques autres conceptions délirantes. Elle s'imagina que son mari qui est plus âgé qu'elle la délaissait pour avoir des maîtresses auxquelles il consacrait tout son temps. M. C..., de plus en plus
esliraédans son emploi, obtint un petit logement gratuit dans l'hôtel de la Compagnie, mais il n'eût pu sans se dé(;pnsidérer aux yeux de l'entreprise, être rencontré dans l'escalier portant le lait, le pain, le charbon. D'ailleurs les soupçons jaloux toujours croissants eussent rendu impossible la présence d'une femme quelconque et de quelque âge que ce fût pour faire le ménage. — MadameC... fui amenée dans notre service le 27 octobrel857.
Elle est restée trois mois inerte, pourtant elle a fini par céder ànos sollicitations et à notre influence : elles'est mise au travail. Elle ne va pas vite, mais son ouvrage est bien fait. Il n'y avait pas moyen pour elle d'appliquer chez nous ses singulières théories de salubrité, cependant elle les a toujours et recommencerait immédiatement k les mettre en pratique si elle rentrait chez elle. De ce côté-là nous n'avons rien gagné et nous ne gagnerons probablement rien. Il en est de même de ses sentiments de jalousie quidéjà avant son arrivée chez nous, l'avaient mise en querelle avec ses voisines.
Elle était plus malheureuse chez elle, se tourmentait beaucoup, dormait très mal, ne travaillait pas. Chez nous elle travaille, elle dort, a cessé de se plaindre et ne paraît pas s'ennuyer.
Observation XXV. — Mademoiselle 0..., institutrice, âgée de quarante-cinq ans, encore réglée mais irrégulièrement, est une personne d'une taille élevée, d'un teint brun, ayant les yeux et les cheveux très noirs, conservant encore quelque trace de la beauté qui l'avait fait remarquer dans sa jeunesse. Elle appartient à une famille cultivée et a reçu elle-même tous les bienfaits d'une bonne éducationetd'uneinstructionfort étendue. Dès l'âge de vingt et quelques années on l'entendait parler seule daas sa chambre et souvent avec beaucoup d'accentuation, mais elle a toujours eu sur elle-même un grand empire, s'arrêtait tout à coup s'il survenait quelqu'un et était la première à donner un prétexte si elle craignait d'avoir été entendue. « Elle avait du goût pour la lecture à haute voix : c'est à la fois, disait-elle, un exercice physique et un exercice moral. Elle aimait à répéter
de mémoire des morceaux de uos grands auteurs et même ii se livrer à la déclamation. » Pourtant plus tard ses soliloques devinrent si fréquents qu'ils furent plus remarqués, plus écoutés et l'on put constater qu'ils ne reproduisaient rien de connu. C'était au contraire l'expression des mouvements personnels les plus violents. C'était une lutte pénible contre de vives attaques. C'était injures pour injures, outrages pour outrages. Si l'on entrait chez elle en ce moment, on la trouvait souvent pâle et tremblante, accablée, même en larmes. Ces accès arrivèrent plus d'une fois la nuit, effrayèrent les personnes qui n'étaient pas éloignées d'elle et lui firent perdre des positions avantageuses. Enfin ils se multiplièrent à tel point qu'il lui devint absolument impossible de les dissimuler ou de les pallier, et que sa famille fut dans la nécessité de la placer dans une maison de traitement où elle est restée un assez grand nombre d'années. Elle est aujourd'hui dans notre asile qu'elle trouble dans la dernière partie de la nuit et souvent plusieurs fois dans la journée, tantôt par ses paroles de colère et tantôt par ses cris de fureur ou d'effroi. Eh bien ! aujourd'hui même que vivant à découvert elle ne peut rien cacher, elle essaye encore de donner une explication aux scènes et au trouble qu'on lui impute. « Elle a cru voir » ou entendre quelqu'un marcher à côté de son lit, elle a cru » qu'on venait la surprendre pour lui faire du mal, elle a pris " les veilleuses pour des malfaiteurs. Cela ne se conçoit-il pas » dans le trouble qui accompagne et qui suit le réveil? 11 faut » qu'on lui en veuille beaucoup pour lui reprocher ce qui est » naturel et pour lui supposer de mauvaises intentions qu'elle » n'a pas. »
Quoiqu'elle soit très déchue depuis quelque temps et qu'elle ne veuille plus du tout travailler, elle conserve encore la lucidité de son esprit. Interrogée, elle répond de la manière la plus satisfaisante aux questions qu'on lui adresse, aux questions simples, voulons-nous dire,
cnr sa mémoire s'efface ; elle qui avait tant d'instruction, elle mêle ses dates chronologiques, confond les événements historiques, ne sait plus calculer et marche vers la démence.Maisenfin,telle qu'elle est, elle paraîtrait encore à la plupart des gens, être en possession de sa raison. Elle fait partie des aliénés qui sont méconnus non-seulement par le monde vulgaire, mais par le monde éclairé, quelquefois même par les magistrats. Et pourtant elle est hallucinée, conséquemment dangereuse pour elle-même et pour les autres, mais elle dissimule ses hallucinations. Nous avons été fort longtemps avant de pouvoir en pénétrerle mysière, et nous avons eu hesoin pour cela du concours de nos aides. Elle a des hallucinations nocturnes et des hallucinations diurnes. La nuit, elle est poursuivie par un homme qui est parvenu à lui faire violence et auquel, une fois vaincue, elle n'a plus jamais eu la force de résister quoiqu'elle le déteste. Le jour, elle entend la voix de cet homme qui lui adresse des injures, des sarcasmes et des ricanements outrageants. Soit le jour, soil la nuit, quand elle se croit seule, elle parle selon son délire et assez intelligiblement pour être comprise.
L'observation suivante a quelque analogie avec celle qui la précède :
Observation XXVI. — Mademoiselle C..., institutrice aussi instruite qu'elle est intelligente, âgée de quarante-trois ans, a toujours eu, dès ses jeunes années, un caractère diClicile, déliant et soupçonneux jusqu'à l'injure. Celte disposition qui l'a empêchée d'occuper des positions qu'elle avait recherchées, qui lui en a fait perdre d'autres qu'elle avait obtenues, n'a fait que s'accroître avec les années, et mademoiselle C... est devenue
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tout à fait insociahle. Aussitôt qu'elle voit une personne habituellement, qu'elle demeure dans sa maison ou (ju'elle a avec elle des relations journalières, elle découvre chez celte personne de mauvaises intentions, uu intérêt coupable, des pensées et des vues haineuses et elle se met à la"détester elle-même. Sa famille a tont essayé pour adoucir et pour dissiper ses préventions et ses inimitiés. Impossible ! Après avoir haï les indiiïérents, les voisins, les gens auxquels elle eût dii être liée par la reconnaissance, elle s'est mise à haïr sa famille qui ne lui a jamais fait que du bien. Aujourd'hui qu'elle estdans notre asile, elle a l'aversion la plus profonde pour les surveillantes qui mettent non-seulement de l'exactitude, mais un grand dévouement dans l'accomplissement de leurs devoirs. — Mademoiselle C... travaille beaucoup, son maintien est grave, austère même; eh bien ! malgré son âge et ses habitudes sérieuses, elle ne néglige aucune occasion de mal parler de celles qui lui donnent ses aliments, ses vêtements et qui l'aident et l'assistent presque dans tous ses actes. Elle va même jusqu'à leur dire des injures et les injures les plus blessantes.
Elle veut bien nous excepter des tristes sentimentsqn'ellevoue si largement aux autres, mais elle essaye chaque jour de nous les faire partager. Nous sommes indignement trompés, dit-elle, par toutes ces femmes, et alors elle emploie pour les désigner des expressions qui sont tout à fait en dehors de son dictionnaire habituel. Nous lui eu faisons l'observation, et elle répond : « Aussi vous voyez que je prononce ces mots avec la répugnance cl la grimace d'un gourmet dans la bouche duquel on jetterait des aliments grossiers, mais il faut bien appeler et rétribuer chacun par son nom et selon ses œuvres. Vous-même, je vous qualifie comme vous méritez de l'être : Vous êtes un homme qu'on trompe ! »
Nous avons tout essayé, raisonnements et preuves à l'appui, douceur et patience, sévérité, châtiment même, jusqu'au gilet de force, pour rompre ce caractère haineux, mais nous n'avons
rien obtenu et nous n'obtiendrons rien. Cette disposition est organique.
Mademoiselle C... dessine bien, elle ne fait que des têtes, mais toutes ces tètes se ressemblent et ont la même expression. Elle dessine, nous n'avons jamais i)U savoir pourquoi, beaucoup d'enfants appuyés sur un fauteuil ou couchés sur un lit. Nous l'avons inutilement interrogée sur ce sujet. Toutes les autres figures sont des têtes de femmes exprimant des sentiments tristes.
Mademoiselle C... est parfaitement lucide, ne délire jamais en apparence et selon le sens vulgaire, mais il ne nous a pourtant pas été très difficile de trouver, -outre tout ce qui vient d'être signalé, une grosse tache dans sa raison. Elle est convaincue que beaucoup de personnes qu'on dit mortes sont très vivantes, que M. Eugène Sue, par exemple, se porte parfaitement et qu'il est dans notre maison.
Les malades que nous venons d'observer ont eu, ainsi que leurs lamilles, à lutler plus ou moins contre la mauvaise fortune. Voici les mêmes sentiments tristes, le même malheur au sein de toutes les ressources, de toutes les délicatesses que procure l'opulence :
Obseuvation XXVII. — Madame V... a près de soixante ans. Son mari a su acquérir par son intelligence et par son travail une très grande fortune, et jamais il n'a pu jouir d'aucun bonheur, d'aucun repos dans son intérieur. La patience et le dévouement dont il a fait preuve depuis trente-cinq ans sont peut-êtresans exemple. Sa femme parfailement lucide, instruite, aimable cl .spirituelle quand ou cause avec elle, est une mélancolique monomaniaque que quelques idées fort bizarres ont jetée dans une incurie, dans une négligence et une maljjropreté extrêmes.
Elle a toujours la peur qu'il n y ait du suif quelque pari, et comme elle pense que les bougies en contiennent une certaine
quantité, elle n'en tolère pas l'usage chez elle. On n'y brûle absolument que de l'huile.
Elle possède plusieurs maisons dans Paris. Dans la crainte du suif et de l'action qu'il exercerait sur les murs de ses maisons, jamais elle n'a permis qu'aucune boutique fiât louée à un épicier. Elle habite une rue sans boutiques et ne consentirait pas à demeurer dans d'autres conditions, parce qu'elle pourrait alors n'être pas éloignée de quelque commerce ou industrie sujette au suif.
Si quelqu'un qui se trouve dans son salon se gratte le bout du doigt, ou la joue, ou le menton, ou se passe la main dans les cheveux, alors elle est pleine de tourment, et aussitôt que cette personne est partie, se lève avec anxiété, se tourne et se retourne jusqu'à ce qu'on l'ait rassurée en lui disant qu'elle n'a aucune tache. C'est surtout la pensée du contact des cheveux qui excite toutes ses appréhensions et toutes ses anxiétés. Elle appelle les cheveux des gredins.
Elle ne permet pas qu'on sloitprès d'elle, parce qu'on pourrait lui communiquer de la malpropreté, et par unesingulière contradiction, celte dame qui redoute tant d'être salie, qui passe chaque matin un temps considérable, plusieurs heures, à se laver, à faire ses yeux, h faire ses oreilles, comme elle le dit, cette dame s'obstine à ne changer ni de linge, ni de vêtement. C'est chaque fois une affaire d'état et on ne peut lui faire prendre du linge blanc qu'en la mettant malgré elle au bain. La peur qu'on ne la touche est pour quelque chose dans ce refus. Elle est hyperesthésique et redoute le uioindre contact au point de vue de la douleur qu'elle en éprouve. Aussi met-elle un grand nombre d'heures à sa toilette. Elle n'est jamais prête pour le déjeunera onze heures, ni pour le dîner à sept, et il faut que son mari aille faire la grosse voix, la très grosse voix chez elle pour qu'elle se décide k sortir de sa chambre.
Depuis quelque temps elle ne la quitte plus qu'à huit heures et demie du soir, ne dîne qu'à près de neuf, et, malgré sa sobriété, ne sort de table qu'après minuit.
11 2 LA FOLIE LLOIDE.
Quoiqu'elle Irotle chaque jour la peau de sou visage avec une éponge ou avec une serviette mouillée, elle s'était iuvinciblement refusée dejiuis un très grand nombi'e d'années à l'usage du cure-oreille. Le médecin qui lui donne ses soins pensa qu'une accumulation de cérumen durci pouvait être cause de la surdité dontelle était atteinte, et sur son conseil, M. Ménière fut appelé. Le retour de l'ouïe se fit comme par enchantement en quelques séances, après l'enlèvement d'un véritable ciment qui couvrait et obstruait le fond de l'oreille. Aujourd'hui la malade entend comme tout le monde et ne fatigue plus ses interlocuteurs. Toutefois elle a été peu sensible à sa rentrée en possession d'un sens si précieux.
Au milieu de tout le bien-être et de toutes les délicatesses que lui permet son opulence, elle a un grand dégoût de la vie, elle répète souvent qu'elle sera heureuse de mourir et qu'en mourant elle rendra service à tous ceux qui l'entourent. Elle n'aime plus personne, pas même sa tille qui commence déjà, depuis plusieurs années, à ressentir les fâcheuses dispositions que sa mère lui a transmises.
Malgré toutes ces tristesses et tous ces dégoûts, elle aime le mouvement, se laisse conduire à la promenade, au concert, au spectacle et aux eaux, soit dans le midi de la France, soit en Allemagne.
Une remarque qu'il ne faut point oublier de faire, c'est qu'il y a quatre générations de tilles uniques dans sa famille. Elle est fille, mère et grand'mère de fille unique.
L'éducation des fds ou iilles uniques est eu généi^il détestable. Les patients en font presque toujours des égo'istes. Chez ces enfants cliéris et adulés, le changement de position apporté par le mariage est trop considérable pour ne point être au-dessus de leurs forces. Ils ne savent pasenlrerdans la viei^éelle. — C'est là une cause fréquente il' unions malheureuses.
L'observation suivante a été recueillie, comme celle qui la précède, dans la société éclairée :
Observation XXVIII. —M. deW... est âgé de quarante-cinq ans. Il est presque continuellement renfermé dans son cabinet où on le croit adonné à de sérieux travaux. On ne peut le voir que 1res rarement et chaque fois qu'on le voit, il se plaint de migraines causées par l'excès du travail, et de la fatigue que lui causent ses veilles prolongées. Il a une femme aussi instruite qu'elle est aimable. On lui parle avec intérêt de la santé de son mari, du tort qu'il a d'abuserdeses forces, et on l'engage à obtenir de lui qu'il nielle moins d'ardeur dans ses études. Elle répond avec douleur que toutes ses tentatives sont inutiles, mais elle ne fait rien pour ébranler la conviction de tous ses amis, quoiqu'elle sache bien à quoi s'en tenir sur cette triste question. La pauvre dame n'est préoccupée que du soin de mettre à couvert la raison et la dignité de son mari. — Mais en réalité, tout le temps que celui-ci passe enfermé dans son cabinet, il l'emploie à compter combien de fois les mêmes lettres, tantôt rS, tantôt le T, tantôt le C, tantôt le V, etc., sont répétées dans la Genèse, dans \ Exode, dans le Lévitique, dans les Nombres, dans \ç.Deutéronome, dans les Lim'es des Rois, les Parai ipomènes, YEcdésiosle, le Cantique des Cantiques, l'Apocalypse, etc.; — combien de pages, dans telle édition, commencent par un D, combien par unB, combien par un A, etc. ; — combien finissent par un T, combien par un N, combien par un E, etc.
D'autres éludes assez sérieuses pour que cet homme de lettres laisse écouler quinze jours et plus sans aucun soin de toilette, sans aucune ablution, consistent à supputer toutes les pensées contradictoires qui se trouvent dans le même auteur. Puis, quand il a passé un an, deux ans, trois ans, sans interruption, à ces grandes éludes, ce travailleur opiniâtre consacre la même ardeur à démonter tous les mouvements et jusqu'aux plus petites pièces de ses pendules el il les remettre en place. Pendant six mois de suite il défait chaque jour ce qu'il a fait la veille. A toute
ll/l L\ FOLIE LUCIDE.
personne qui se présente chez lui on répond invariablement : « Monsieur est trop séiieusement occupé pour qu'il puisse se déranger. » Chacun pense que cet auteur, trop modeste pour publier ses œuvres de son vivant, laissera après lui d'immenses travaux. La pauvre femme suffit à elle seule jusqu'au dernier jour du malade, pour défendre et faire respecter une si profonde nullité.
Nous comprenons dans ce chapitre les monomanes inventein^s, qui ne déraisonnent pas, mais se ruinent toujours. Nous trouvons dans nos cartons une observation recueillie par nous il y a dix-huit ou dix-neuf ans, à une époque où nous croyions encore à la possibilité de guérir les monomaniaques inventeurs.
Observation XXIX. — Chargé temporairement du service de Bicêtre en l'absence de Leuret, nous voyons dans la division M. 0... qui a trouvé le mouvement perpétuel. C'est un homme de haute stature et de forte constitution. Marié, il a ruiné sa famille par ses essais et par ses inventions.
Pour faire mouvoir indéfiniment une roue, il n'a pas besoin des moteurs ordinaires. Il peut se passer d'eau courante, l'eau stagnante lui suffit. A toutes les objections qui luisent faites, il répond avec une conviction inébranlable et conclut toujours ainsi : « Permettez-moi de vous dire, monsieur le docteur, que je reconnais votre parfaite compétence en médecine, mais qu'il m'est impossible de vous accorder en mécanique la même infaillibilité. » A quoi nous avions peu de chose à répliquer.
Toutefois, ce malade nous inspirait un vif intérêt. Nous connaissions et nous aimions M. Arago. Nous allons le trouver 'à l'Observatoire et nous lui demandons s'il veut nous aider à guérir notre malade de Bicètre. 11 répond avec bonté qu'il fera tout ce que nous désirerons.
Le lendemain matin à la visite, nous attaquons hautement l'invention de M. 0.. ., et à ses premiers mots sur notre incora-
pétence : « Eh bien ! monsieur, lui disons-nous, accepterez-vous un jugement dont vous ne suspecterez sans doute pas l'autorité? Avez- vous confiance en M. Arago? Lui reconnaissez-vous assez de science pour pouvoir croire en lui ? — Oui, monsieur. —Vous en rapporterez-vous à son opinion? — Après quelques instants de réflexion : Oui , monsieur. — Je ne veux pas surprendre votre réponse. Réfléchissez avant de vous engager. Vous me répondrez à la tin de la visite. » — En quittant le service nous trouvons M. 0... devant nous. Il nous dit qu'il s'en rapporte entièrement à l'opinion éclairée de M. Arago.
Nous n'oublierons jamais ce qui se passa le lendemain. Nous conduisîmes notre malade à l'Observatoire (1). Nous y arrivâmes
(1) Les médecins avaient alors, dans l'intérêt de la guérison, le pouvoir de faire sorlir et rentrer leurs malades. Ils en usaient fréquemment el il n'en résulta jamais aucun accident, aucun inconvénient. Ii n'est pas sans inlérôlde dire comment cette ressource de traitement leur fut ôlée. Un jour, M. Gabriel Delessert, dont le caractère a laissé les souvenirs les plus honorables, arrive très ému à une séance du Conseil général des hôpitaux : « Messieurs, dit-il, un aliéné deBicêlre, sorti en promenade sur permission de son médecin, vient do tuer sa femme d'un coup de couteau. Vous n'hésiterez sans doute pas à retirer aux médecins le pouvoir qu'ils ont de faire sortir leurs aliénés en traitement. » L'autorisation fut révoquée séance tenante. Or, cette mesure de rigueur fut provoquée par une erreur complète. Le meurtre n'avait pas été commis par un aliéné sorti sur permission du son médecin, mais par un garçon de service, ancien aliéné, il est vrai, mais n'étant plus sujet depuis longues années à l'autorité du médecin quant à ses sorties, ayant son jour de repos chaque semaine et en usant librement comme il l'entendait. M. Delessert vint loyalement expliquer son erreur à la séance suivante, mais cette réparation fut sans effet. La mesure avait été prise et elle resta comme tant d'autres lois ou mesures d'exception qui, promulguées à des époques passionnées où la vue et le jugement ont pu se troubler, n'en survivent pas moins en pleine paix, aux circonstances violentes qui les avaient produites.
au moment où M. Arago, qui venait de terminer sa leçon d'astronomie à l'amphithéâtre, était remonté chez lui avec son collègue et ami M. de Humboldt qui avait assisté à son cours. C'est entre ces deux hommes éminents, entre ces deux grandes puissances scientifiques que fut reçu notre pauvre malade, qui ne paraissait pourtant ni embarrassé ni trop déplacé à cette réunion, quoiqu'il n'eût que des bouts delicelle pour cordons de souliers. Alors s'engagea entre le savant et l'inventeur une conversation pleine de respect d'un côté, pleine d'égards et de bonté de l'autre. M. Arago, après avoir longuement et patiemment écouté son interlocuteur, lui répondit à peu près les paroles suivantes: « Pas de mouvement sans moteur, monsieur. Que vous cherchiez ce moteur dans l'air agité, dans l'eau courante, dans la tension d'un ressort, dans le changement de volume des corps, toujours est-il que vous ne pouvez vous en passer. Il faut le bras de l'homme animé par la vie qui vient de Dieu ou le n)ouvement communiqué par les agents qui viennent également de Dieu. Vous ne ferez jamais tourner une roue avec de l'eau stagnante. Vous avez bien voulu vous en rapporter à mon opinion, je vous l'exprime. Croyez-nous tous trois, nous qui sommes ici présents et qui pensons absolument de nième. Je vous affirme que vous vous êtes trompé. » — En écoutant ces dernières paroles notre malade se mit tout à coup à fondre en larmes. MM. Arago et de Humboldt en furent profondément touchés ainsi que le médecin qui accompagnait le patient. Nous saluâmes ces messieurs, nous les remerciâmes. Le médecin était plein d'espoir. Cet atlcndrissement, cette effusion de larmes lui semblaient de bon augure, mais nous étions à peine à trente pas de l'Observatoire, que M. 0. .. , dont les pleurs étaient séchés, et dont la fierté venait de renaître, s'écriait en frappant la terre de son pied : « C'est égal, M. Arago s'est trompé. Je n'ai pas besoin de son moteur. Ma roue, à moi , tourne toute seule. — Elle se meut dans l'eau stagnante (1). 1)
(1) Père très exalté.
Nous avons été chargé par l'autorité judiciaire, il y a une dizaine d'années, d'examiner avec notre lionorable confrère i^I. Tardieu, un inventeur qui avait également employé tout son patrimoine à ses recherches et à ses expériences. Croyant avoir à se plaindre de M. le maire de Passy, égaré par ses hallucinations, il avait plusieurs fois été très menaçant, même agresseur, on l'avait fait enfermer et on le tenait en prévention. Il est sorti de prison à la suite de notre rapport, mais pour entrer dans une maison de traitement. Ce malade était devenu dangereux et ne pouvait alors être abandonné à lui-même. Toutefois, peu d'années après il était rencontré suivant les cours du Conservatoire des arts et métiers. — Mauvais milieu pour lui ! Ces inventeurs, la plupart fort ignorants, comprennent imparfaitement, interprètent mal ce qu'ils entendent, ne manquent pas d'y trouver force applications et allusions et ne puisent souvent dans l'instruction qu'ils recherchent que de nouveaux aliments pour leurs conceptions délirantes.
Nous connaissons un fort habile ouvrier opticien qui gagnait 8 à 10 francs chaque jour. 11 mettait par son travail l'aisance dans sa famille.
Après avoir goûté et fait partager aux siens, pendant plusieurs années les bienfaits de cette situation, il eut tout à coup la malheureuse idée de faire une invention sublime, et dès lors, non-seulement ne lit plus rien, mais encore consacra tout ce qu'il avait acquis, toutes ses ressources à sa découverle.
Si on l'en croit, il réunira dans ses mains l'œuvre entière de la photographie. Son procédé est si simple et si
satisfaisant, si supérieur à tous les autres, qu'on ne pourra s'en passer. Il sera impossible à qui que ce soit de faire de la pliotograpliie sans lui.
En attendant, la famille entière est tombée dans la gêne et môme dans la misère. Tous les meubles, tous les effets ont été vendus on mis en gage.
Si l'on fait entendre à cet inventeur les choses raisonnables qu'il est si facile d'invoquer contre lui, il écoute d'un air distrait, ne répond, n'objecte rien, mais il cesse ses visites, on ne le voit plus.
Les inventeurs sont incurables.
Loin de nous la pensée de jeter la moindre ironie sur ce qu'il y a de plus noble au monde après la moralité, nous voulons dire l'élévation de l'intelligence. Ce n'est pas nous qui commettrons le blasphème de considérer le génie comme une maladie. L'humanité honore pieusement ceux quil'éclairent; dans ses anciennes religions elle les appelait ses demi-dieux ; elle garde leurs œuvres comme ses titres de gloire et transmet leurs noms aux siècles les j)lus reculés.
En voyant l'individu, la famille, la société, les générations mêmes, si souvent et si longtemps entraînés et gouvernés par les préjugés, par l'erreur, par l'inintelligence, qui peut être mieux placé que le médecin philosophe pour mépriser la sottise et pour estimer l'esprit?
Pour qui donc est-ce un droit plus légitime et un devoir plus impérieux?
C'est surtout aux médecins d'aliénés qui ont si fréquemment à considérer l'homme dans son abaissement, qu'il
appartient de le reconnaître et de l'honorer dans sa grandeur et dans sa sublimité.
La vue ou la pensée seule du malfaiteur nous remplit de respect pour l'homme de bien.
La contemplation de l'idiot nous transporte d'admiration pour le génie.
C'est là une religion. 11 faut désirer qu'elle soit universelle et ne craindre dans sa pratique ni l'intolérance ni le fanatisme.