CHAPITRE IV
Il y a une grande tliffërence entre les érolomanes d'une part et les satyres et les nymphomanes d'autre part.
Les uns sont domines par un sentiment, les autres par l'attrait d'un plaisir physique.
Les érotomanes sont des amoureux que tourmente une passion ordinairement unique, nous disons ordinairement, parce qu'on a vu l'iui de ces monomaniaques qui aimait à la fois deux sa:'urs d'im amour égal. C'était pour lui un grand chagrin de ne pouvoir concentrer sur une seule l'afleclion qu'il avait pour l'une et pour l'autre. Ce sentiment était tout à fait secret, il était ahsolument ignoré des deux jeunes personnes, comme aussi de leur famille, et il ne fut jamais confié qu'au médecin appelé pour donner des soins au malheureux qui s'était frappé mortellement en apprenant le futur mariage de l'une des deux. 11 n'avait jamais songé à se marier ni avec l'une ni avec l'autre, et alors même que c'eût été possible, il s'y fût refusé. 11 les aimait trop toutes deux pour pouvoir eu épouser une, mais il lui était impossible de supporter la pensée qu'aucune des deux pût appartenir à un autre homme.
L'érotomane vit dans une exaltation et dans un attcn-
ÉROTOMANE. l'il
drissement continuels. Tl écrit bcuucoiip, il mouille le papier de ses larmes, il perd l'appétit, le sommeil, il exprime sa pensée en prose, on vers et dans toutes les langues qu'il parle. 11 cherche les lieux écartés, gémit dans la solitude, au fond des bois, quelquefois cherche la souffrance et le sacrifice pour en faire hommage à l'être aimé.
« Comme tous les monomaniaques, dit Esquirol, les érotomanes sont nuit et jour poursuivis par les mêmes idées, par les mêmes affections qui sont d'autant plus désordonnées, qu'elles sont concentrées ou exaspérées par la contrariété. La crainte, l'espoir, la jalousie, la joie, la fureur, semblent concourir toutes à la fois ou tOLir à tour pour rendre plus cruel le tourmeifl de ces infortunés. Ils négligent, ils abandonnent, puis ils fuient leurs parents, leurs amis ; ils dédaignent la fortune, méprisent les convenances sociales, ils sont capables des actions les plus extraordinaires, les plus difficiles, les plus pénibles, les plus bizarres. »
Des jeunes gens, des jeunes filles surtout, peuvent être érotomanes pendant quelque temps sans s'écarter ostensiblement de la raison. C'est l'érolomanie éphémère qu'aura pu produire la lecture des romans. Des écoliers ou de petites pen.sionnaires s'imagineront qu'on les aura regardés, qu'on les aime et ils s'enfermeront pour écrire d'interminables lettres. Quelque courte que soit cette préoccupation, elle est au moins la Tnarque d'une exaltation plus ou moins dangereuse pour l'avenir. Mais les choses sont loin de se [tasser toujours aussi impunément.
L'érotomanie bien caractérisée peut précéder un autre délire ou le suivre ou bien se mêler à ses manifestations. Elle est alors concomitante et symptomatique. C'est une forme de délire qui surviendra par cause occasionnelle chez une personne prédisposée à la folie.
L'érotomanie peut aussi être essentielle.
Voici deux exemples de la première forme :
Observation XXX. — Lorsque le service que nous avons à la Salpêtrière nous fut confié en I8Z1O, il ne contenait que des malades dites incurables (1), au nombre desquelles se trouvait madame D..., entrée le 18 juillet 183i, âgée de trente-quatre ans, affectée d'un accès de manie aiguë, puis tombée plus tard dans unétat erotique auquel elle était en proie quand nous l'avons connue. Elle se promenait alors dans les cours en appelant son cher Alexis. C'était son mari qu'elle désignait ainsi. Elle lui adressait tantôt de douces paroles et tantôt les expressions les plus brûlantes et les plus passionnées, semblait souvent le presser sur son cœur et d'autres l'ois demandait avec impatience ou avec anxiété quand il lui serait rendu. Ellemangeait, au reste, de bon appétit, digérait bien, dormait cinq ou six heures, mais recommençait à gémir amoureusement aussitôt qu'elle était éveillée. Ses règles venaient exactement. Si on l'interrogeait,
(1) La Salpêtrière est à la fois un hospice de plus de trois mille femmes âgées ou infirmes et un asile de quinze cents aliénées réparties dans cinq services. Trois de ces services étaient alors affectés au traitement. Les deux autres ne recevaient que les malades regardées comme incurables et dont les médecins qui les avaient reçues dans leurs sections de traitement, consentaient à se dessaisir. Cet état, depuis, a été complètement changé. Les cinq services reçoivent aujourd'hui à titre égal et à tour de rôle les femmes aliénées du dehors. La même réforme a été faite dans les services des hommes aliénés de Bicêtre.
elle répondait d'abord convenablement, mais quittait au bout de peu de minutes son interlocuteur pour reprendre sa promenade, ses soupirs et ses exclamations.
Nous nous sommes beaucoup occupé de cette malade, et nous n'avons pas tardé à recueillir le prix de nos efforts. Au bout de quelque temps elle avait cessé de se promener sans cesse, de gémir et d'appeler son cher Alexis. Elle travaillait avec une assiduité toujours croissante. Nous lui avions trouvé de l'intelligence : nous voulûmes l'alimenter. Cherchant à occuper de plus en plus nos malades, à substituer parmi elles les bienfaits du travail à l'oisiveté malfaisante à laquelle elles avaient été abandimnées jusqu'alors, nous venions de créer un atelier de chaussures de tresses où madame D... fut employée.
Les premiers essais furent conduits par une personne des divisions d'indigentes, que M. le directeur voulut bien mettre à notre disposition ; mais, comme celte personne était d'un caractère difficile et acariâtre, notre atelier h peine naissant menaçait ruine. Ayant remarqué que madame D... avait pris promptement de l'influence sur les autres ouvrières, nous n'hésitâmes pas à la charger de les diriger et nous nous en applaudîmes. La responsabilité dont elle fut investie comme directrice d'atelier produisit un résultat inespéré. Elle menait parfaitement ses travailleuses, maintenant parmi elles l'ordre et la décence, faisant à chacune ses observations, les louant, les encourageant ou les blâmant selon leurs œuvres, établissant chaque compte par tête, portant au bout de la quinzaine l'ouvrage chez l'entrepreneur dans Paris, recevant le prix de sa marchandise, rapportant de la tresse et payant son monde (1) .
(4 ) Rapport à viessieurs les membres du Conseil général des hôpitaux, parTrélat (1841-1842).
Nous avions alors, nous médecins, le pouvoir de faire sortir nos malades, et celle ressource dont nous n'abusions pas était précieuse dans les convalescences. Le médecin pouvait essayer ainsi le retour des facultés de son malade avant de lui rendre définitivement la liberté.
12/l LA FOLIE LICIDE.
Toutefois, en même temps que ce progrès remarquable s'était cilectué ciiez madame D..., il s'était développé chez elle une vanité excessive, un goiît immodéré pour leschifl'ons, les rubans, les chapeaux. Comme nous étions content d'elle, nous ne voyions aucun inconvénient à la satisfaire sur ce point, mais la passion prit bientôt de telles proportions que les libéralités de quelques dames bienfaisantes qui nous envoyaient leurs vieux chapeaux devinrent insuffisantes. On s'aperçut que madame D... trichait sur le prix qu'elle avait à payer aux ouvrières, pour pouvoir acheter des manchettes de dentelle et des nœuds de ruban. Elle fut privée de son emploi.
Ce n'était pas seulement sur les objets de parure que s'était porté son orgueil. Depuis qu'elle soignait ainsi sa toilette, il n'était plus question de son cher Alexis, et quand on prononçait son nom, elle rougissait, non de tendresse, mais de honle. Alexis n'est qu'un simple marchand de dn'c à brac, beaucoup trop humble et trop peu cultivé pour une si belle dame. Si l'on insiste pour lui rappeler que le lien du mariage ne peut se rompre, elle n'hésite pas à déclarer qu'elle ne veut plus de lui, qu'elle le méprise et le renie comme un être grossier, indigne d'elle, ne pouvant la comprendre et ne devant pas se permettre d'élever les yeux jusqu'à sa personne.
Ce mari vint un jour, et quand il fut en sa pré.sence, clic se dressa de toute sa hauteur, lui défendit impérieusement de s'approcher et lui adressa ces paroles : « Retirez-vous, retirezvous, monsieur le mari. Vous me faites l'elVet d'un reptile. Rampez, rampez, vous dis-je, et ne vous élevez pas jusqu'à moi 1 » Elle était presque belle en prononçant ces mots. Le mari qui l'avait réellement beaucoup maltraitée précédemment et qu'elle n'avait aimé que pendant son délire erotique, gardait une altitude humble et inférieure. Elle ne bougea pas, garda sa supériorité; il ne tarda pas à s'éloigner et ne revint plus.
Avec le retrait de son emploi, elle avait perdu le moyen de satisfaire sa vanité : ses chapeaux, ses rubans et ses dentelles, mais elle n'en avait plus besoin, car il s'était eiïectué en elle une
nouvelle transformation. Elle quitta tout à coup tous ses oripeaux, se couvrit la tête d'un simple mouchoir et demanda la permission de s'occuper au marché de la maison où elle vendit pour le compte d'un marchand. Elle montra dans ce genre d'occupation une activité et une intelligence remarquables. La marchandise ne faisait que passer. Son patron vit qu'il y trouvait son compte et l'intéressa de plus en plus dans la vente des objets qu'il lui confiait. Celadura plusieurs années au bout desquelles on s'aperçut quelle déposait souvent ses paniers pour tirer de son sein un paquet, l'ouvrir, regarder attentivement ce qu'il contenait et le remettre à sa place. C'était de l'or qu'elle porlait sur elle pour prendre plaisir à compter ce qu'elle avait amassé sou h sou, peut-être d'abord à l'atelier de chaussures, mais ensuite plus légitimement dans ses comptes avec son patron. Nous lui fîmes observer que, portant constamment sur elle une somme qu'on nous disait être assez forte, elle s'exposait à la perdre ou bien à être volée. Elle consentit à nous la montrer et à la déposer au bureau de la maison où elle touche de temps à autre les petites sommes qui lui sont utiles ou agréables. Nous fiîmes fort étonné du chiffre de son trésor qui était de près de douze cents francs.
Eh bien ! cette femme si industrieuse, si intelligente et si âpre au gain, avait contracté pendant cette phase si active de son existence, des conceptions délirantes qu'on ne découvrait qu'à l'aide d'un examen attentif. Elle s'imagina que le fils de l'un des médecins de la maison était son enfant, et elle se mit aussi à. donner une attention particulière à deux jeunes épileptiques, surtout à l'une d'elles qu'elle prétendait avoir eue du pi^éfel de Rennes. Ses préférences pour cette dernière ayant excité la jalousie de l'autre, madame D... fut un jour frappée par la mécontente et les abandonna l'une et l'autre.
Aujourd'hui elle fait fonction de portière du service, balaye la cour d'entrée, s'acquitte bien de ce qui lui est confié, mais ne songe qu'à elle-même, n'a aucun sentiment de famille, ni d'affection, n'aime personne, n'éprouve aucune reconnaissance
et conserve toujours de la haine pour son mari. Si on lui parle de sou père ou de sa mère, elle répond que s'ils lui apportaient quelque chose, elle serait contcnle, mais voilà tout. — Les embrasserait-elle? — Non. — Ferait-elle quelques pas pour les voir?— Non (1).
Observation XXXI. — Un jeune homme de vingt-trois ans, doué d'une bonne éducation et des bienfaits de l'instruction, ayant eu déjà des succès de concours aune école spéciale, tombe tout à coup dans la tristesse et dans les larmes. 11 aime une jeune personne aussi bien élevée que lui et l'a demandée en mariage. La famille, sans lui opposer un refus, lui a répondu que sa situation n'est pas assez faite pour lui permeltrede se marier. Cette réponse le désespère, il ne dort plus, cesse de travailler et se lamente sans cesse. Il avait un goût prononcé pour le violon. Tous les soirs il avait l'habitude de prendre son instrument et d'en jouer pendant une demi-heure, quelquefois môme une heure. Il n'y touche |)lus et ne tient à rien. Famille, travail, distractions, plaisirs, tout a cessé d'avoir de l'attrait ]w\.\r lui. Il n'a plus qu'une i)ensée, qu'un regret. Il pleure et sanglote jour et nuit. « Il n'aura pas celle qu'il aime, il est un homme perdu. Que fera-t-il désormais? Pourquoi a-t-il [iris hicarriôre qu'il a? Celle carrière ne lui a fait (pie du mal. Elle a causé le refus qu'on vient de lui faire. Il eiit bien mieux fait d'étudier la médecine. Il serait temps encore. Pourquoi s'y oppose-t-on ?»
On a raison de s'y opposer. M. X. ,. a recueilli dans sa profession des résultais satisfaisants. Quoique fort jeune, il occupe déjà des fonctions assez productives, et il ne reçoit partout que des encouragements et des témoignages de satisfaction. Il y aurait folie à renoncer à tous ces avantages. Sa famille lui fait faire un voyage, l'envoie chez un amijen Provence. Là on cherche
(1) Cette malade, erotique d'abord, eût pu, selon les phases de son délire, être plusieurs fois déclassée.
Il y a eu des aliénés dans sa famille.
à l'occuper, on est excellent, on multiplie autour de lui les causes de distraction et de délassement. Il se montre insensible à lout, il est obsédant et ennuyeux pour ceux qui l'entourent. Les personnes qui aiment le plus sa famille ne peuvent y tenir et mettent bientôt tous leurs soins à l'éviter.
On le conduit à Lyon où son accès de mélancolie erotique continue. Là il trouve un ami dévoué, homme de haute intelligence qui se consacre entièrement à lui, emploie tous les moyens, toutes les surprises agréables, toutes les tendresses pour agir sur sou esprit et sur son cœur malades. Ressources physiques et morales, bains, hydrothérapie, gymnastique, agents médicamenteux, tout est mis en usage et rien ne réussit. Le jeune malade revient^ Paris dans le même état, toujours gémissant, toujours tendre, mais faisant souiïrir tout le monde de ses bruyantes et fastidieuses tendresses.
Cetaccès dure quatre mois au bout desquels le malade revient à ses travaux, mais son caractère reste profondément modifié. Il avait toujours été fils dévoué, attentif et prévenant. Il est devenu égoïste et néglige tous les petits soins et les attentions qui ont tant de prix aux yeux d'une mère. S'il est à table, il n'a aucune polilesse, se sert le premier et prend les meilleurs morceaux au lieu de les offrir.
11 ne parle plus du lien de cœur qui avait eu sur lui tantd'inlluence et ses mœurs qui avaient toujours élé pures se relâcheul et se dérangent.
Au bout de dix-huit mois un second accès survient. Même découragement que dans le premier, mêmes gémissemcnls, mêmes larmes, même désespoir, même dégoût pour la carrière suivie, même désir d'eu changer. Maintenant ce malade ne conçoit pas qu'on ne l'ait pas mis au Conservatoire de musique. Quel malheur, s'ecrie-t-il, que je ne sois pas là oii devaient être tous mes succès et lout mon avenir! Du reste, il n'est j)lus du tout question celte fois de la personne aimée. Ce n'est plus de l'érotomanie, c'est un accès ordinaire de mélancolie qui se prolonge plus que le premier.
Il aura son terme, mais il est fort à craindre que les accès ne se rapprochent de plus en plus, que ce caractère ne s'affaisse, que celte intelligence ne s'éteigne et que ce jeune homme sur qui s'étaient fondées de brillantes espérances ne vieillisse prématurément.
Quant à l'érotomanie essentielle, Esquirol en cite plusieurs exemples qui offrent un vif intérêt, entre autres « celui d'une jeune dame qui, peu de temps après son mariage, aperçoit un jeune homme d'un rang plus élevé que celui de son mari et devient aussitôt éprise de lui. Elle commence par se plaindre de sa position, parle avec mépris de son mari, murmure d'être obligée de vivre avec lui, finit par le prendre en aversion, ainsi que ses proches parents qui s'efforcent en vain de la ramener de son égarement. Le mal augmente, il faut séparer madame ... de son mari ; elle va dans sa famille paternelle, elle parle sans cesse de l'objet de sa passion, elle devient difficile, capricieuse, colère; elle a des maux de nerfs; elle s'échappe de chez ses parents pour courir après lui, elle le voit partout, l'appelle par ses chants passionnés ; c'est le jilus beau, le plus grand, le plus spirituel, le plus aiuiablc, le plus parlhil des hommes; elle n'a jamais eu d'autre mari. C'est lui qui vit dans son cœur, qui en dirige tous les mouvements, qui règle ses pensées, qui gouverne ses actions, qui anime son existence et l'embellit. On surprend quelquefois la malade dans une sorte d'extase, de ravissement. Alors elle est immobile, son regard est fixe et le sourire est sur ses lèvres. Madame . . . écrit fréquemment des lettres, des vers, les copie plu-
sieurs fois avec beaucoup de soin. Mais si ces écrits expriment la passion la plus véhémente, ils sont la preuve des sentiments les plus vertueux. Lorsrpie madame ... se promène, elle marche avec vivacité, distraite comme une personne très préoccupée, ou bien sa démarche est lente et hautaine; elle évite la rencontre des hommes qu'elle dédaigne et qu'elle met bien au-dessous de son idole. Cependant elle n'est pas toujours indifférente aux marques d'intérêt qu'on lui donne, mais toute expression ' peu mesurée l'offense, et aux témoignages d'affection et de dévouement elle oppose le nom, le mérite, les perfections de celui qu'elle adore. Pendant le jour et pendant la nuit elle parle souvent seule, tantôt à haute voix, tantôt à voix basse ; tantôt elle est gaie et rit aux éclats, tantôt elle est mélancolique et pleure, tantôt elle se fâche dans ses entretiens solitaires. Si on l'avertit de cette loquacité, elle assure qu'elle est contrainte de parler; le plus souvent c'est son amant qui cause avec elle à l'aide de moyens connus de lui seul. Quelquefois madame ... croit que des jaloux s'efforcent de traverser son bonheur en troublant ses entretiens et en lui donnant des coups. (Je l'ai vue prête à entrer en fureur après avoir poussé un grand cri, m'assurant qu'on venait de la frapper.) Dans d'autres circonstances, la face est rouge, les yeux sont étincelants, madame ... s'emporte contre tout le monde, elle pousse des cris, elle ne connaît plus les personnes avec qui elle vit; elle est furieuse et profère les injures les plus menaçantes. Cet étal, ordinairement passager, ])ersisle quelquefois pendant deux, trois jours, et la malade éproiive alors des douleurs atroces à l'épigastre ou au cœur. Ces
douleurs, qui se concentrent à la région précordiale, qu'elle ne pourrait supporter, dit-elle, sans la force que lui communique sou amani, sont causées par ses parents, ses amis, quoiqu'ils soient éloignés même de plusieurs lieues, ou par les personnes qui sont auprès d'elle. — L'appareil de la force, des paroles énergiquement prononcées lui imposent. Alors madame ... pâlit, tremble, les larmes coulent et terminent le paroxysme.
» Cette dame, raisonnable sous tout autre rapport, travaille, surveille très bien les objets qui sont à sa convenance et à son usage; elle rend justice au mérite de son mari, à la tendresse de «es parents, mais elle ne peut voir l'un, ni vivre avec les autres. Les menstrues sont régulières, abondantes, les paroxysmes d'emportement ont lieu aux époques menstruelles, mais pas toujours. Madame ... mange par caprice, et ses actions et son langage sont subordonnés aux inégalités de sa passion délirante. Elle dort peu, son sommeil est troublé par des rêves et même par le cauchemar; elle a de longues insomnies, et lorsqu'elle ne dort point, elle se promène, parle seule ou chante. Cette maladie datait de plusieurs années, lorsque madame ... fut confiée à mes soins. Un traitement méthodique d'un an, l'isolement, les bains tièdes et froids, les douches, les antispasmodiques à l'intérieur et à l'extérieur, rien n'a pu rendre à la raison cette intéressante malade (1). »
(t) Esquirol, Maladies mentales, t. II, p. 34. — Voyez aussi, p. 37, l'observalion intéressante qui vient à la suite de celle que nous venons de reproduire.
C'est en présence des faits qu'on reconnaît la frappante vérité de ces pages. Nous avons en ce moment dans notre service deux jeunes érotomanes dont l'observation recueillie serait à peu près la reproduction de celle-ci. — L'une est sortie toute seule du pensionnat où elle était, pour aller au-devant de celui qu'elle devait épouser; elle ne l'avait jamais vu, mais elle était parfaitement sûre de le rencontrer. La pauvre malade n'a trouvé devant elle que les personnes accourues pour la faire admettre dans notre asile. — L'autre, qui est veuve, est convaincue qu'elle est mariée avec celui qu'elle aime et dont elle est également aimée. Sur ce chapitre, elle ne supporte pas la moindre contradiction. Toutes deux ont des moments de grande souffrance et des accès d'agitation excessive, comme la malade d'Esquirol, et le Iraitement n'a eu, jusqu'ici, aucune action ni sur l'une ni sur l'autre.
L'observation suivante est un cas d'érolomanie essentielle, comme celui que nous venons d'emprunter à notre véîiéré maître.
Observation XXXn. — Madame Cli... est une personne de quarante ans, exactement réglée, d'une taille élevée, niaij;re et pâle, ayant le Iront largement développé, les yeux bleus, les cheveux blonds, l'altitude inquiète et tourmentée. Elle entre dans l'asile le 19 mai 1858, nous ne trouvons chez elle que de l'exaltation. Reposée, baignée, rafraîchie, soumise k l'action de bonnes et douces paroles, d'encourageantes exhortations et livrée au travail d'aiguille qu'elle connaît parfaitement cl où elle montre même une habileté rare, elle conserve toujours ses sentiments exaltés.
Mariée, elle a donné à un autre l'alfeclion qu'elle devait à son
mari. Elle aime un M. P... qui vient lui-même de contracter un mariage. On lui dit qu'il ne lui est pas permis de placer là ses espérances et son attachement, mais elle ne croit rien de ce qu'on lui affirme : « on la trompe, il n'est pas possible qu'un )) homme comme lui se soit marié. Avec un pareil amour dans )) l'âme on ne s'unit, on ne peut s'unir qu'avec celle qu'on aime. » On ne coupe pas plus volontairement, dit-elle, un morceau de » son cœur qu'on ne se couperait volontairement le bras. — » Vous savez que vous êtes mariée vous-même et que vous ne » pouvez vous marier ailleurs. — Notre amour est au-dessus du » mariage. Pour lui j'ai quitte mon mari : c'est à lui que j'ap- « partiens et que j'appartiendrai toujours. »
Elle écrit à M. P... autant de lettres qu'elle peut se procurer de papier. Elle n'a pas reçu d'instruction, elle n'est qu'une pauvre ouvrière, son écriture est très mauvaise, son orthographe détestable, et pourtant, à, part la diflerence de mérite littéraire, chacune de ses lettres est passionnée et brûlante comme celles d'Héloïscetd'Abeilard, comme les poésies deColardcau, comme les lettres de Mirabeau, comme celles de Julie et de Saint-Preux. La passion à ce degré initie au langage des dieux les esprits les plus incultes.
27 mai 1858.
«Mon Théodore chéri, viens me chercher, je ne puis plus » rester ici, je mourrai ou deviendrai folle, emmène-moi avec » toi. Que j'ai donc souiîert 1 C'est par cela même que tu m'es » devenu si cher. Tu sais bien que je n'ai plus de famille, que » je l'ai brisée. Tu es ma famille, ma seule afièction que tout le » monde connaît. Je n'ai rien à taire, je suis compromise de tout » côté, c'est avec toi, j'en suis heureu.se. J'ai fait un mariage » impossible, il n'a pas duré longtemps. C'est toi qui as tout » fait. Merci, merci ! Tu vois bien, mon joli Théodore, que nous •» devons rester ensemble, que je dois vivre pour toi. Dis-moi » que lu ne m'as pas trompée, que tu n'es pas marié, que c'est » moi qui te prodiguerai toute mon aiïection. Je ne puis plus ni
ÉROÏOMANES. 133
» veiller ni dormir seule. Je ne saurais non plus mourir seule, » et pourtant je ne puis vivre sans toi. Dans mes nuits d'in- » somnie je te vois pâle, je te crois malade. Viens ici décider de » mon sort ! »
Nous nous appliquons à calmer cette âme malade, à lararaener au vrai, à lui montrer le précipice où elle est tombée, à lui tendre la main pour l'en retirer. Nous avons recours, par nous et par d'autres, à la bonté, à la douceur, k la fermeté, aux menaces même bientôt suivies d'un retour à la bienveillance. Le 1" juin la malade nous remet les deux lettres suivantes.
« Monsieur,
)) Donnez-moi ma sortie, je vous prie. Vous pouvez être cer- » tain que je laisserai M. P... parfaitement tranquille. Je suis )) complètement guérie.
» Agréez, monsieur, mes respects. »
» Monsieur P...,
» Faites-moi, je vous prie, sortir de la Salpêtrière (1). Je ne » suis plus folle et je n'ai plus la moindre intention de vous » tourmenter. »
Ce nouvel état de madame G... ne dura que fort peu de temps. Dès le 3 juin ses bonnes résolutions étaient ébranlées, elle essayait de lutter contre sa passion, elle résistait à la tentation d'écrire ; mais le 7 elle fit une lettre dans laquelle se trouvaient les lignes suivantes :
«Mon Théodore chéri, viens donc me chercher. Tu sais que )) c'est avec toi que je dois et que je veux vivre. Ni les lois » ni les hommes ne peuvent trouver à redire à une aQ'ection si
(1) M. P..., obsédé, tourmenté par la malade, avait coopéré à son envoi à la Salpêtrière.
» légitime. Elle est légitime, puisqu'elle est vraie, puisqu'elle « est immortelle. Elleest au-dessus des hommes et de leurs lois. » C'est la Providence plutôt que le hasard qui nous a fait nous
» rencontrer la première fois que nous nous sommes vus
» Depuis que je suis dans cette maison je n'ai pas dormi, j'ai » peur au milieu de ces pauvres folles. Ne m'abandonne pas, » viens me chercher, viens aujourd'hui, viens vite, mon ami, » que je vais être heureuse quand je vais te voir! »
Nous faisons conduire madame C... au bain, nous la menaçons de la douche. Elle en est fort effrayée et nous fait les promesses les plus raisonnables. Depuis ce moment, les améliorations et les rechutes ont eu la plus grande régularité. Notre iniluence durait deux jours, deux jours de bonnes intentions, mais le troisième nous avions invariablement une lettre pour M. P...
« Tu ne viens pas me chercher et lu ne m'as pas répondu. Je » vais, je veux retourner chez toi a Lyon, mon chéri. Ne me 1) laisse pas faire un voyage inutile comme j'en ai déjà fait trois » sans te rencontrer. Dis-moi où tu es. J'ai écrit au commissaire » de police qui sait ton adresse et qui a dû te faire parvenir ma » lettre. Je veux te voir, je veux que tu me dises que tu me » détestes, que lu me méprises, que tu ne veux plus entendre » parler de moi. Tu m'as déjà battue, tu m'as fait enfermer. Ces " coups me faisaient du bien ctje t'aime et je t'aimerai toujours, » je ne puis faire autrement. Tu peux faire de moi tout ce que )) tu voudras, je suis du reste à moitié morte, achève-moi si tu » veux. »
Avertissements, prières et prévenances de toute espèce, sévérité et punition, tout était inutile ; aucun effort ne pouvait rompre la régularité des rechutes. Enfin, dans les premiers jours de juillet, la malade, ennuyée d'être punie, nous remit la lettre suivante pour M. P... :
« Monsieur, )) On m'adit et aflirmé que vous êtes marié. N'en pouvant
» plus douter, je viens vous dire que je renonce à vous et que, « dans le cas où je viendrais à vous rencontrer, je tournerais la « tête. Vous pouvez être certain que je suis incapable de faire » aucune démarche vous concernant. Je vais prier le médecin de » me laisser sortir et tâcher de me procurer un emploi quand je » me serai reposée.
« Je vous salue. »
La sœur de madame Ch... vint la voir et nous promit de veiller sur elle. Nous montrâmes à celle-ci la possibilité de sortir si elle restait quinze jours sans nous parler, sans nous dire un seul mot de sa folle passion. Elle s'y soumit, il n'y eut plus de lettres et, quoique nous ne fussions pas du tout convaincu de la sincérité de cette guérison, nous avons laissé sortir notre malade le 27 juillet dernier. Depuis ce moment nous n'avons pas eu de ses nouvelles, ce qui ne peut nullement prouver qu'elle n'est pas aujourd'hui dans quelque asile de département (1).
Quelles que soient les différences essentielles qui séparent l'érotomanie du satyriasis et de la nymphomanie, nous avons cru pourtant devoir placer ici rob.scrvation d'une malade chez laquelle ces deux états se confondaient ou tout au moins se succédaient l'un à l'autre. '
Observation XXXIII. — Madame Marie-Geneviève-Virginie P. .. est entrée dans l'asile le 6 juin 1840, âgée de trente-neuf ans, exactement réglée. Tout, chez cette malade, l'expression de sa physionomie, son geste, sa démarche, le son de sa voix, son regard surtout, annoncent et révèlent au plus haut point la nature de son délire. C'est une erotique dont l'exaltation, ordinairement chaste comme elle l'est dans l'érotomanie proprement dite, prend quelquefois le caractère et les formes de la nymphomanie. Cela lui arrive à ses époques menstruelles. Elle devient
(l) Une mère exaltée, deux sœurs mortes de convulsions.
alors injurieuse, violente, lascive, obscène, et s'emporte jusqu'à déchirer et frapper, mais ces grands accès sont assez rares et de courte durée. Quoique son travail ne soit pas mauvais, elle ne peut se passer de tutelle. Elle a un fils sourd-muet, mais intelligent, et qui a fait pour sa mère des vers aussi supportables que beaucoup d'autres qu'on imprime.
Madame P... reste treize ans chez nous sans amélioration, et est placée, après ce long et stérile séjour, dans un asile départemental (1).
(I) Aïeul aliéné, fils sourd-muet.