CHAPITRE V
La jalousie portée à l'excès est une véritable tblic. Le mallieureux être qui en sent les étreintes devient incapable de continuer ses occupations et fatigue sans relàclic sa famille de ses plaintes, de ses reproches, de l'expression de son désespoir. Pour lui ni pour ceux qui l'entourent il n'y a plus de repos, plus d'intérieur réglé, plus d'heures de repas, plus de sommeil.
Si c'est un homme, il abuse de son autorité pour faire souffrir, il tourmente, il menace, il outrage, il [)ersécutc, il oublie qu'il est le plus fort et qu'il n'a reçu sa force que pour protéger et secourir ; il frappe, il meurtrit, il blesse, quelquefois il tue. Si c'est une femme, elle pleure, elle crie, elle fait régner la violence, la lassitude et le dégoût là où elle aurait tout ce qu'il faut |)Our répandre le charme et le bonheur. Hommes ou femmes, ceux que torture la monomanie jalouse ne goûtent et ne laissent goûter aucune tranquillité, interprètent tout en mal, dénaturent les faits, accusent les intentions, compromettent les absents, et, quelles que soient la patience et la douceur qu'ils ont rencontrées d'abord, finissent, à force de nuire, par devenir odieux. Plus ils ont été entourés de tendresse, plus on désire qu'ils s'éloignent, et si leur éloignement doit avoir un terme , on tremble à son
approche. Voyez, en effet, ce que peut être l'existence avec ces monomanes.
Obskrvation XXXIV. — M. J... a trente ans. Il a épousé une jeune personne de vingt ans, d'une grande beauté, aimable, instruite et douée de talents agréables. Ni l'un ni l'autre ne manquent de fortune. Il y a là tout ce qu'il faudrait pouramener et pour fixer le bonheur; oui, tout excepté la raison, sans laquelle il est impossible de bien acquérir et de bien conserver.
51. J. .. s'était déjà montré jaloux avant son mariage, mais on avait attribué sa jalousie à l'excès de son amour, et pensé que cette passion se dissiperait quand son affection serait satisfaite.
Il arriva tout le contraire. Quelques mois s'étaient écoulés à peine, qu'interprétant mal les hommages que recevait sa femme, M. J... ne voyait partout que des rivaux et des séducteurs. Élevée dans les principes et sous les exemples les plus sûrs, entourée des amis les plus honorables, aimant beaucoup son mari, ne se plaisant dans les salons qu'à côté de lui, ne sortant jamais seule, quelle mauvaise pensée madame J... pouvait-elle avoir, quel mal pouvait-elle faire?
Au lieu de s'adresser à lui-même cette question, M. J... ne rentrait jamais sans faire à sa jeune femme les scènes les plus violentes. Si elle avait dansé, il avait remarqué que M... tel éprouvait grand plaisir à danser ou à valser avec elle. 11 avait vu plusieurs fois cet homme lui adresser la parole. Si elle s'était mise au piano, si elle avait chanté, les applaudissements mérités par elle troublaient la tête de son mari. « Quel droit, disaitil, peuvent donc avoir des étrangers d'applaudir ainsi ma femme? »
Il ne sut pas contenir sa colère en public, et fit un soir une scène au milieu d'un salon. Il outragea un jeune homme et eut un duel, qu'on croyait être parvenu à empêcher, mais il mit autant d'habileté que de reserve k paraître céder, pour mieux suivre sa pensée et marcher à son but. Il en fut quitte pour une légère blessure. La jeune femme, qui aimait les plaisirs de son
âge, eut le courage d'y renoncer, mais ce rude sacrifice ne suffit pas pour apaiser la jalousie de sou mari. 11 fallut quitter Paris.
Cela fut fait avec la même douceur et sans plus de succès. L'année suivante, M. J... injuriait sa femme. Il lui donnait les épithètes les plus brutales, il prétendait qu'elle faisait cacher des amoureux dans toutes les parties de la maison. 11 se relevait la nuit pour aller faire des recherches et revenait sans être salisfait. On avait pu, disait-il, profiter de son absence pour le tromper.
Cet état maladiffit de rapides progrès. Le jaloux en était venu il frapper sa pauvre feniiiie, qui ne put supporter de pareils sévices et se sauva chez sa mère. Le malade eu fut profondément affecté et devint plus calme, mais celte amélioration fut de peu de durée. Deux enfants étaient issus de ce mariage. Le père s'imagina tout à coup que l'un des deux, le plus jeune, ne lui appartenait pas, et dès lors il lui voua toute sa haine. Il annonça un jour à la mère qu'il le tuerait. On envoya les enfaals dans la famille et la jeune femme entreprit un voyage avec sou mari, dans l'espoir de le distraire et de le calmer; mais elle le ramena plus agité que jamais et halluciné. 11 entendait les auiants de sa femme cachés sous le sol, lui adresser des railleries et qualifier grossièrement la position ridicule qu'ils lui avaient faite. Toutefois, il paraissait n'avoir ses hallucinations qu'en présence de sa femme, et n'avait jamais qu'une seule fois rendu le public témoin de sa déraison. Il s'occupait de ses affaires, y mettait beaucoup d'ordre et n'était violent qu'en tête à tête avec sa victime. Sans la scène de la soirée racontée plus haut, personne n'eût soupçonné sn folie, et sa femme, si elle se fût plainte, eût pu rencontrer plus d'un incrédule ; peut-être eûl-elle été elle-même soupçonnée de déraison (1 j.
Voici un autre exemple de mononianie jalouse dans une partie différente de la société.
(1) Deux aliénés dans la famille.
1/|0 LA FOLIE LUOiUli.
Observation XXXV. — M. M..., serriiriL'r d'un grand établissement, y demeuranl, est veuf avec deux filles, dont l'une est mariée et l'autre déjà grande. Quoiqu'il n'ait qu'une profession mécanique, M. M... ne manque pas d'un certain savoir et il consacre ses soirées à faire des lectures instructives. Sa conduite est régulière. 11 épouse en second mariage une personne du même âge que lui (quarante-cinq ans), mais se regardant, par sa famille et par son éducation, comme au-dessus de son mari. Cette prétention ne tarde pas à jeter quelque refroidissement dans le nouveau ménage. Ce brave homme, qui se sent irréprochable, qui a laborieusement employé ses moments de repos il s'élever au-dessus de ses pareils, est blessé de ne point être jugé et estimé comme il mérité de l'être. Pourtant, il a sur lui beaucoup d'empire et ne répond à l'aigreur de sa femme que par une extrême douceur ; mais sa patience et sa résignation sont bientôt mises à de plus rudes épreuves. Madame M... prétend qu'il a des maîtresses auxquelles il porte l'alTeclion et les hommages qui lui sont dus, à elle pauvre délaissée. Le mari n'emploie hors de chez lui que rigoureusement les heures qu'il doit à son atelier. Tout le reste du temps se passe dans son ménage. Vainement en fait-il l'observation et emploie- t-il les plus louables elTorts à faire partager par sa femme ses goûts studieux. Elle ne voit là qu'une habile hypocrisie : c'est pour cacher ses désordres de la journée, qu'il simule le soir des habitudes paisibles. Aux soupçons et aux accusations (ju'elle exprime, elle ajoute bientôt une foule d'injures en désaccord avec son langage habituel. Ce sont les noms les plus bas, les plus obscènes et même quelques mots nouveaux inventés par elle, qu'elle profère quand elle est seule avec lui. Elle lui applique les uns, les autres elle les donne à ses prétendues maîtresses, qu'elle appelle ses juines et ses Jauves. Elle lui adresse aussi à lui le nom de juineur, mais jamais ne prononce une seule de ces expressions devant une autre personne. A quelque moment ([u'on l'aborde, même au milieu d'une scène, on la trouve tout à coup parfaitement calme, maîtresse d'elle-mêNie, très pusitiveet
JALOUX. 1/|l
pleine de bon sens. Plus d'une fois il nous est arrivé d'enlendre du dehors ses éclats do voix, d'entrer chez elle et de lui demander d"où venait ce bruit : « Monsieur, nous disait-elle alors avec le plus grand flegme, cet appartement est très retentissant et les voix du dehors s'y font facilement entendre. « — Elle était si convenable et si polie avec ses interlocuteurs, que plusieurs d'entre eux lui donnèrent quelque temps raison et accusèrent son mari; mais cet étal maladif fit des progrès et il fallut bientôt la faire traiter et renfermer. Elle passa plusieurs années, tantôt chez elle et tantôt dans l'asile. Devenue hallucinée, elle entendait les /«mes et les jauves cachées dans les armoires, et en parlait alors librement devant tout le monde. Un soir (elle avait alors soixante ans), elle sortit furtivement de son logement , monta tout au haut de l'escalier et se précipita par une fenêtre du troisième étage sur le pavé. Elle n'existait plus quand on la releva (1).
Obsekvation XXXVI. — Nous recevons dans l'été de 1860, une femme de trente-deux ans, d'une grande maigreur, ayant la ligure triste, l'attitude fatiguée, refusant de prendre des aliments, ne dormant pas. Elle a trois enfants; son mari, bon ouvrier charpentier, avait eu province un chantier à lui, mais un prêt qu'il fit et qui ne lui fut pas rendu, dérangea ses affaires. Il quitta le pays et vint à Paris où il travaille aujourd'hui à la journée. Sa femme a perdu le sommeil depuis plus de deux mois. Elle se plaint continuellement d'être délaissée par son mari qui travaille sans relâche et ne trouve en rentrant chez lui que des pleurs et des accusations sans motif. « Il a des maîtresses, ne songe qu'à elles et n'aime plus sa femme. » Le ménage est en désordre, les aliments ne sont pas préparés. La nuit, pendant que cet ouvrier, fatigué de son travail, dort profondément, la malade (on peut désormais lui donner ce nom) lui enfonce des aiguilles dans les bras et quand la douleur l'éveille, elle lui reproche ses
(l)Mère aliénée.
excès avec ses voisines et avec toutes les femmes qu'il rencontre. Quelquefois elle le pince au lieu de le piquer. «Elle l'a bien vu la veille, au milieu de trois mauvaises tilles. Aussitôt qu'il a aperçu sa femme, il a pris sa course et celles qui l'accompagnaient se sont enfuies avec lui. L'une d'elles se retournait de temps en temps pour la narguer. »
Cette malade a ses règles au moment de son entrée. Au bout de quelques jours elle est plus calme. Elle a mangé un peu dès son arrivée, et, quoiqu'elle n'ait pas d'appétit, n'a pas refusé une seule fois de prendre du potage, mais elle ne se met pas encore au travail. Depuis que ses règles sont passées, on la baigne chaque jour. Après lui avoir adressé de bonnes et douces paroles, nous ajoutons que si elle continue de se refuser à tout travail, elle, mère de famille, qui doildonner l'exemple de l'activité, nous nous verrons forcé d'être sévère avec elle et de la punir. Dès le jour même elle prend de l'ouvrage de coulure, mais ne fait guère que l'avoir dans les mains.
Le lendemain elle travaille davantage et dort un peu mieux, quoique très préoccupée des petites bêles (pi'elle trouve sur elle. Un moment nous la croyons hallucinée, mais, après quelques explications, nous découvrons qu'elle veut parler simplement des coccinelles qu'elle rapporte sur ses vêlements après la récréation passée dans le jardin.
Le mieux continue, mais la ligure reste triste, la maigreur persiste, quoique l'appétit soit venu et que la malade mange bien. Quand on lui parle de son mari, elle renouvelle ses griefs. L'époque des règles arrive et elles ne viennent pas. On lui dit que si elle promet de faiie bon accueil à son mari, on lui permetti-a de le voir quelques instants. Elle promet et ne tient pas. Elle demeure sérieuse et triste en sa présence. On prie le mari de s'éloigner et on adresse à la malade les paroles suivantes : « 11 n'est pas permis à une mère de famille d'avoir une pareille attitude en présence de son mari, de son mart qu'elle n'a pas vu depuis plus d'un mois. Ce procédé est d'autant plus injuste qu'on a un excellent mari. Lui qui a des journées de pénible
travail, il emploie ses soirées à courir pour obtenir le placement de ses enfants, moyennant payement, dans des maisons d'éducation. Il faut qu'on soit puni du dur accueil qu'on vient de lui faire. Maintenant on ne le verra pas de longtemps, à moins d'un changement complet, et si cela ne suffit pas, on recevra la douche. >)
Dès le lendemain le travail est beaucoup meilleur, l'expression de la figure aussi, la malade rit facilement, elle dort d'un bon sommeil, mais éprouve de Créquenls maux de tète. Au bout de huitjours les règles ne sonl pas encore venues. On continue les grands bains, on fait des frictions sur les cuisses, des fumigations de siège, et on ajoute aux occupations ordinaires des exercices de corps et du travail de service.
Les règles ne viennent toujours pas, elles sont en retard de vingt jours, mais la santé est bonne, la maigreur a diminué, le mari est bien reçu. La menstruation ne lardera pas à se faire et ce sera le rétablissement. Toutefois, il ne sera pas définitif. Avant cet accès la malade en avait déjà eu deux et il y a eu des aliénés dans sa famille.
Les règles viennent au commencement d'octobre, l'état est satisfaisant ; notre convalescente est rendue à son mari et à ses enfants.
A la fin du mois de septembre 1860, nous recevons dans l'asile une jeune femme de vingt-deux ans, et peu de jours après, une lettre que nous croyons devoir reproduire ici sans y faire aucun ciiangement. Elle constitue à elle seule une observation.
Observation XXXVH. — Monsieur, je me fais un devoir, pour tâcher d'obtenir la complète guérison de ma femme, de vous donner connaissance des faits et détails fiui se sont passés depuis l'origine de la maladie et qui, je pense, ne sont pas sans utilité.
'< Les parents ont eu à Paris un grand établissement de commerce. Vers 1856, ne faisant plus d'aiïaires, ils essayèrent de prendre une pension d'officiers. Un de ces messieurs, âgé de près de quarante ans, portant le titre debaron, mais sans fortune, la voyant d'un caractère très jeune et romanesque, se mit à lui faire la cour en cachette de la famille. L'année suivante les parents furent forcés de quitter cette maison pour vivre en chambre. On no vit plus alors ce monsieur, mais un jour il la rencontra sur les boulevards, portant son travail avec sa sœur il ses magasins et fit de nouvelles tentatives. Acquérant déplus en plus la conviction de sa délicatesse et voyant qu'elle ne voulait pas lui céder, il eut la fourberie de lui faire croire qu'il l'avait endormie en mettant quelque chose dans ses aliments à l'époque de la table d'ofdciers; qu'alors il l'avait violée et (ju'elle ne pourrait pas se marier avec une autre personne. Elle fut |)rofondémcnt frappée de cette ruse infâme, et, comme dans ce moment, elle travaillait pour soutenir son père et sa mère, elle tomba malade et eut des douleurs névralgiques atroces. C'est là, monsieur, le point de départ de la maladie de cerveau qu'elle a aujourd'hui et cpii fait mon malheur.
>> Ma femme me fit elle-même cette confidence avant notre mariage, parce qu'elle a la qualité d'être excessivement franche, et comme elle était encore dans l'ignorance des mystères du mariage, elle ne pouvait se rendre compte de la réalité de ces faits, se demandant toujours si cela étaii vrai ou non, jusqu'au point que dernièrement encore, dans ses scènes de jalousie, elle me demandait si je ne l'avais pas trouvée sage; si ce n'était pas pour cela que je me dérangeais, que je la trompais maintenant, et cette idée la poursuit toujours.
.1 Pendant le temps que je lui ai fait la cour, c'était l'année dernière, elle ne se plaignait pas autant de son cerveau, de sorte que je n'y ai pas attaché d'importance.
» Elle devint enceinte bientôt après le mariage. Celte malheureuse jalousie et cette maladie la ravagèrent beaucoup. Alors, à partir de ce momcnt-lii elle n'existait plus, clic était
toujours lourmenlée par ses idées de femmes. Elle me suivait ou restait couchée toute la journée. Elle ne me faisait ni mon déjeuner ni mon dîner ni même son ménage, ne s'occupant ni de mon linge ni du sien. Je lui faisais souvent honte de lui voir porter des bas troués. Enfin c'était une pauvre femme tout à fait désorganisée par son idée fixe, et Dieu sait que je ne lui ai jamais donné aucun motif ni prétexte. C'était dans son imagination qu'elle fabriquait cela. Si je voulais la distraire par une promenade qu'elle me demandait les jours de beau temps, elle ne rencontrait encore que des femmes qui la narguaient, et enfin n'importe où j'allais, elle trouvait toujours à se plaindre; même au théâtre elle prétendait que je regardais trop les actrices sur la scène. Jamais elle n'a voulu comprendre les sacrifices que je faisais pour lui ôter cette funeste idée qui la rendait si malheureuse et moi aussi. Je l'ai suppliée d'avoir confiance, en lui faisant donner toutes preuves nécessaires par mon patron, ses parents, nos amis; car toutes nos connaissances étaient tellement peinées de voir un pareil malheur qu'elles ont tout fait, et elle n'a voulu croire qui que ce soit. Enfin, monsieur, j'espérais qu'après son accouchement tout cela changerait ; qu'elle travaillerait un peu, qu'elle ferait ce qu'il faut pour son enfant et pour elle; mais rien de tout cela. Elle devint pire encore. C'étaient alors des scènes épouvantables à la maison. Elle me suivait continuellement à mon atelier, m'accablait de sottises, ou, prenant le premier venu dans la rue, elle le priaitd'ailer me deuiander pour être bien sûre que j'étais là ; et quand je refusais de me présenter parce que cela prenait une mauvaise tournure (la patience se lasse à la fin) elle prétendait le soir quand je rentrais chez moi, que j'étais sorti par une porte de derrière. Conmie vous le voyez, monsieur, elle n'occupait son esprit qu'à cela. Je ne sais pas où elle allait chercher tout ce ((u'elle me débitait. Vers la fin elle y mêla une très grande méchanceté et alors il n'y avait plus moyen d'y tenir. Elle me réveillait la nuit pour me raconter tout ce qu'elle avait sur le cœur, et toujours et toujours la ihême chose. Quand je ne l'écoutais pas, elle devenait de
plus en plus furieuse, et j'ai remarqué aussi que, quand ses méchancetés commençaient, elle cassait tout ce qu elle trouvait sous sa main, n'importe quelle valeur les objets pouvaient avoir. Elle déchirait ses manches, enfin tout ce qui était près d'elle y passait; et puis elle sortait après ses extravagances, à moitié coiffée et agrafée pour courir après des femmes qu'elle disait être mes maîtresses, jusqu'à l'endroit où elles s'arrêtaient, demandant leur nom au concierge et leur profession. Enfin elle en vint à se porter à des voies de fait qui n'étaient plus tolérables. Une chose que j'avais toujours à lui reprocher, c'était de trouver des romans dans chaque coin. Les jours qu'elle était le plus raisonnable et quand j'étais à travailler de mon côté, elle lisait ces romans et se montait l'imagination avec ces sortes de lectures.
» Elle se croyait si bien trompée, et son exaspération monta à un tel point, qu'elle dit un jour qu'elle se vengerait en se faisant un amant, parce qu'elle savait me faire beaucoup de peine. Et pour cela elle fréquentait les derniers jours une jeune femme mariée qui se conduit très mal. Je doute fort qu'elle en soit venue là, mais pourtant, dans cette situation, quelqu'un de peu de délicatesse eîit pu compléter mon malheur.
» Pardonnez-moi, monsieur, d'entrer dans ces détails, mais je ne sais faire autre chose; car, à mon avis, le meilleur moyen d'arriver au résultat que j'attends, que j'espère de vous, c'est de vous confier tout, et mon seul but est de faire guérir ma femme. »
Cette malade s'est exprimée avec une grande simplicité à sou entrée. Sans nous communiquer les détails que contient cette lettre, elle nous dit qu'à peine mariée, elle s'est livrée à nne violente jalousie et qu'elle a beaucoup tourmenté son mari; que, poussée par celte passion, croyant que des voisines troublaient sou ménage, elle a occasionné du bruit dans la maison et que les locataires oui demandé sou envoi dans un asile de traitement.
On la baigne chaque jour, elle prend une tisane antispasmo-
dique, nous l'engageons à se mettre au travail. Nous lui disons qu'elle a fort mal pris la vie; que tout mariage ne peut être heureux qu'à la condition d'une grande confiance entre les époux ; que si son mari ne l'aimait pas, il ne l'eût point recherchée; que ses violences seules, si elles persistaient, pourraient finir par éloigner de son ménage un homme honnête et laborieux, qui n'a rien de plus à cœur que de rendre sa femme heureuse; qu'elle est injuste en n'appréciant pas les bienfaits de sa situation; que son mari, dessinateur pour étoffes, exerce avec habileté une profession agréable et^productive; que, tandis que beaucoup déjeunes femmes honnêtes et dévouées sont aux prises avec la souffrance et la misère, elle peut, si elle accomplit sA part de devoirs, jouir d'une vie douce et aisée, mais qu'il faut pour cela de la tranquillité d'esprit, de l'activité, du travail et de l'ordre dans son intérieur; que le mari, en qui sont toutes les ressources de la famille, a besoin de trouver chez lui la confiance et la paix, qu'il est temps encore de réparer le passé, mais que bientôt peut-être il serait trop tard; ([u'elle se hâte de reprendre une situation compromise et de mieux apprécier la bonne part que le sort lui a faite. Le lendemain matin nous la trouvons au travail. Le surlendemain, elle nous dit qu'en travaillant du matin au soir elle a gagné treize sous. — « Vous voilà encore dans une mauvaise voie, lui répondons-nous. Ce ne sont pas treize sous que vous avez gagnés, c'est un trésor inépuisable que vous êtes en train de conquérir, si vous savez contracter ici et emporter chez vous l'habitude du travail et l'amour de la famille. Apprenez à aimer véritablement votre mari et votre enfant, à les rendre heureux au lieu de les tourmenter. »
Les jours suivants, même travail et grande docilité. Ce serait pour nous un grand bonheur que de ramener et de fixer la joie dans cet intérieur, où il y a parfaite conformité d'âge et honnêteté égale de part et d'antre, mais nous ne pouvons nous faire illusion. L'autre sœur est loin d'être raisonnable; elle est faible d'intelligence, a déjà eu plusieurs accès d'agitation et une tante
a aussi élé aliénée (1). Cedélire jaloux pourra se calmer quelque temps, mais il reparaîtra plus tard, ou il surviendra d'autres conceptions délirantes.
Novembre 1860. Celte jeune femme est retournée chez elle raisonnable et bien portante. Il n'en est pas moins probable qu'elle sera reprise d'autres accès.
Nous tei^inerons ce chapitre par deux observations qui feront naître des réflexions d'autant plus tristes que des faits semblables ou tout au moins analogues se reproduisent avec une grande fréquence. Pourquoi à côté des mères si confiantes en leur tendresse et si infotigables dans leur dévouement, y a-t-il des mères jalouses de leurs filles et capables de se porter dans leur passion aux plus terribles extrémités ?
Observation XXXVill. — Madame V... est âgée de cinquante ans. C'est une Allemande ne disant pas un mot de français. Son mari, qui a le même cage, est frappé de la même incapacité. Pourtant l'un et l'autre habitent Paris depuis plus de quinze ans, mais ne parlant jamais que la langue de leur pays. Toute la famille est occupée à la fabrication des portefeuilles. Le fils aîné et ses sœurs, qui parlent français, sont chargés des rapports extérieurs.
Les deux jeunes tilles sont amenées en même temps à la Salpêtrière, l'une comme hystérique, l'autre comme mélancolique. Elles sont aevenucs malades à la suite d'un événement qui a jeté l'affliction et le désespoir dans leur intérieur. Le père, accusé d'avoir voulu violer la plus jeune, à peine âgée de quinze ans, a élé arrêté et livré à la justice.
On l'a mis en prison sur la plainte de sa femme qui est parvenue, malgré son ignorance de la langue, à exposer ses griefs et à faire traduire son mari devant la cour d'assises.
(I) Deux aliénés dans la famille.
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Il fut acquitté, il était innocent. La vraie folle était la femme (caractère, sombre, jaloux, haineux et vindicatif), qui toujours, dès les premiers temps de son mariage, avait mis le trouble et le chagrin dans son ménage, inventant mille fables, ourdissant mille accusations, irritant tous les membres de la famille les uns contre les autres.
L'aîné des enfants, jeune homme de vingt-cinq ans, ouvrier laborieux, nous raconte et nous explique les artifices de sa mère et toutes les douleurs qui en résultèrent.
Aujourd'hui l'une des deux jeunes filles est guérie. Nous n'avons plus de motifs pour la retenir, mais comment laisser retourner celte enfant de quinze ans dans le même milieu où elle a vu de si tristes choses et où sa raison s'est égarée ? Quelle paix y trouvera-t-elle, quels conseils et quels enseignements?
Le fils s'associe à toutes nos préoccupations, et il ne tarde pas à revenir avec son père et sa mère qu'il a réconciliés, dit-il. — Il leur a fait comprendre qu'ils ne peuvent faire oublier le passé qu'à force de générosité, qu'à force de pardon ; que, plus la mère a fait de tort à son mari, plus elle lui doit de bonté ; que, plus le père a été malheureux et plus il doit attendre de douces consolations.
Nous ne savons jusqu'à quel point réussiront les louables eflorls de ce bon jeune homme, mais sur la promesse qu'il demeurera lui-même avec ses parents, nous rendons à sa famille une convalescente qu'il ne nous est plus permis de garder.
Nous tenons d'un de nos confrères venu à nos visites le récit suivant, qui a une frappante analogie avec l'observation ci- dessus :
Obsekvation XXXIX. — Là aussi il y avait un père, une mère, un fils et des filles ; une mère artificieuse, pleine d'habileté à supposer, à colorer les faits accusateurs, à réunir ses preuves de longue main, à les corroborer de tout ce que les négligences les plus innocentes et l'abandon qui règne dans la
Vie de famille pouvaient lui donner d'avantage, et à ne laisser deviner ses desseins que quand elle se croyait sûre de ses coups.
Après avoir torturé continuellement son mari par toute sorte de persécutions intérieures, quand son retour d'âge eut accru l'aigreur de son caractère, quand elle eut vu avec douleur disparaître les dernières traces de sa jeunesse, alors elle en vint à se sentir jalouse de sa fille et à puiser dans ce mauvais sentiment la conception à laquelle elle consacra plus d'une année de laborieux efforts.
Profiter de l'exiguïté de l'appartement, du peu d'éloignement de chacun des lits, se coucher la dernière, mettre une partie des vêtements de la jeune fille à côté des vêtements de son père, et avoir soin que ceux qui se lèveront les premiers voient ce mélange; faire plus, aller surprendre cette enfant dans son sommeil, soulever sa couverture, promener sa main sur son corps jusqu'à ce qu'elle s'éveille, jusqu'à ce qu'elle crie, se sauver alors dans l'obscurité; lui demander le lendemain pourquoi elle a crié et quand elle a confié à sa mère sa terreur de la nuit, lui en donner l'explication, lui dire que c'est son père qui a voulu aller la trouver; faire plus encore, prendre dans le linge sale une chemise de sa fille et marquée à son nom, puis la déposer dans le lit du père et l'y montrer cyniquement aux membres de la famille, telles sont les combinaisons et les manœuvres astucieuses auxquelles eut recours cet esprit malade, oui malade, car cette femme ne tarda pas à devenir et à mourir lypémaniaque. Il y avait eu des aliénés parmi ses ascendants (1).
(1) Plusieurs aliénés dans la famille.