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CHAPITRE VI

DIPSOMANES.

L'ivrognerie dégrade la raison, la moralité, atteint et détruit la considération, la fortune et tôt ou tard la santé, la vie de ceux qui s'y abandonnent. Il y a parmi eux une proportion considérable d'apoplectiques, de paralytiques et de déments.

Les ivrognes sont des gens qui s'enivrent quand ils trouvent l'occasion de boire.

Les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend.

Les uns et les autres peuvent être considérés comme incurables, mais les dipsomanes comme bien plus incurables encore que les ivrognes. Nous avons connu deux buveurs ivrognes bien guéris.

Le premier était un officier de hussards, brillant officier toute la matinée, toute la journée, brave au combat, instruit et aimable dans la conversation, charmant pendant tout le commencement du dîner, mais il n'avait jamais eu souvenir de la fin du repas. Son soldat l'emportait tous les soirs et le couchait ivre-mort. Les conseils de l'amitié, l'autorité des chefs n'avaient rien fait. Son service était irréprochable, mais toutes ses soirées paraissaient irrévocablement vouées à l'intempérance la plus immodérée.

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Deux (le ses pnrents acquirent de la célébrité, l'iin dans les armes, rnutrcdansia carrière civile. Tous deux eurent besoin de lui. On eut des services à lui demander à toute heure du jour, à toute heure du soir. On lui dit que l'on comptait sur son conseil, sur son action, et l'on eut, en effet, à engager sa responsabilité. 11 fut guéri et ne retomba plus jamais.

L'autre est un employé dont la famille, riche d'abord, avait plus lard perdu toute sa fortune. Son intempérance était devenue assez grande, assez publique pour compromettre la conservation de son emploi. Les supplications de sa femme, l'attitude attristée de ses enfants étaient impuissantes. C'était une honte en même temps qu'une ruine, et, malgré cette assurance, le mal continuait toujours. Les circonstances amenèrent une impression qui eut plus d'effet.

Après avoir craint de perdre sa place par sa faute, il passa tout à coup plusieurs mois dans la triste conviction qu'elle était perdue par suite des événements politiques et cessa de s'enivrer. Comment expliquer cela? L'idée de la persécution le grandit-elle tout à coup à ses propres yeux et lui suggéra-t-elle l'ambition de ne point être audessous de la position qu'on allait lui faire, au-dessous de l'intérêt qu'il allait inspirer ? Sans cette circonstance il se considérait comme abaissé dans l'opinion quand même son emploi lui fiit resté, mais la menace d'une disgrâce politique changeait tout à fait la situation et lui ouvrait une voie nouvelle dans laquelle il entra. Il fut guéri.

Ces cures sont rares. Elles le sont beaucoup plus encore parmi les dipsomanes.

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Nous avons eu deux domestiques affectés de cetle affreuse maladie. Tous deux, dans l'intervalle de leurs accès, étaient bons domestiques, et quand l'accès venait, buvaient et pouvaient boire indéliniment sans se trahir beaucoup par leur attitude et par leur langage. Ni l'un ni l'autre ne buvaient aux dépens de leurs maîtres et jusqu'au plus haut degré du paroxysme ne dépassaient dans la maison, la quantité de vin qui leur était allouée. Tout se faisait au dehors. L'un d'eux rentrait alors ayant le regard' fixe et il laissait souvent tomber les objets qu'il portait. L'autre dissimulait mieux encore son ivresse et n'avait dans ce mauvais moment qu'un peu de rudesse dans la voix, un peu moins de politesse dans les paroles, mais il av^it de grands et de petits accès, et quand son grand accès le prenait, il disparaissait tout à fait pendant un ou même deux jours entiers. La première fois il fit un conte. A la seconde on ne le vit pas pendant deux jours et il fut renvoyé à son retour. Ce buveur avait l'esprit de prosélytisme. Il n'aimait pas à boire seul et faillit faire mourir le cocher, très brave homme auquel il avait fait passer une nuit complète à boire de l'eau-de-vie. Déjà le refroidissement glacial qui suit les grands excès d'alcool était venu, la face était profondément altérée. On eut beaucoup de peine, et il fallut employer une journée entière à réchauffer la victime.

Les accès des dipsomanes sont souvent de bien plus longue durée. Ils se prolongent huit jours, quinze jours, même davantage et jusqu'à plusieurs mois comme d'autres accès de folie. La plupart du temps ils sont suspendus par l'intervention des agents de l'autorité, ainsi qu'on va le voir dans les observations qui suivent.

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Observation XL. — M. D... a aujourd'hui plus de cinquante ans ;iln'ajamaiseusous les yeux, étant enfant, étant jeune homme, durant ses premières études et pendant toute la durée de son éducation et de son instruction, que de bons exemples et même des modèles de vertu sublime. Son père venait de mourir quand sa mère mourut aussi, et à ses derniers moments elle légua ses cinq enfants à une dame qu'elle connaissait peu, mais dont elle savait toute la bienfaisance. Cette dame ne repoussa pas le legs qui lui était fait. Elle prit chez elle les deux jeunes filles et les éleva avec ses trois enfants ; elle mit les trois fils au collège, leur fit donner une instruction complète et parvint à faire entrer les deux aînés dans l'administration des finances oii ils firent leur chemin. Quant au troisième, ses études de collège une fois achevées, on n'en put rien faire. Très jeune homme, il se livra avec fureur à l'abus des boissons enivrantes, et aucun conseil, aucun reproche, aucune prière, aucune menace, ni l'autorité imposante de sa bienfaitrice, ni la haute notabilité de cette famille considérable à laquelle il devait tout, ni l'intérêt de ses frères et de ses sœurs , ne purent avoir sur lui la moindre influence. Il buvait tout, il buvait tant qu'il avait un sou dans sa poche, puis il vendait sa redingote pour boire, puis son gilet, puis sa cravate, puis son pantalon, et alors il était conduit au poste par le sergent de ville. Quelquefois il était arrêté avant l'état de fureur qui ne manquait pas de suivre l'excès. D'autres fois, on s'emparait de lui quand il brisait les glaces d'un café ou qu'il frappait les passants sur la voie publique. L'ivresse le jetait dans un état de manie qui se prolongeait quelques jours, au bout desquels il rentrait en possession de lui-même. Ses excès continuels et leurs tristes conséquences suivirent une marche si obstinément persévérante qu'il devint absolument impossible de continuer de le voir, de le recevoir et d'avoir le moindre rapport avec lui. On eut recours à la bonne sœur Rosalie, si souvent intermédiaire dans les allaires difficiles, et c'était par elle qu'on veillait sur lui et qu'on avait soin qu'il ne manquât de rien.

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Quandj'ai VU ce malade dans une division d'aliénés de Bicêtre où il avait été envoyé dans un de ses accès de manie, il y avait vingt ans qu'il menait cette all'reuse existence, vingt ans qu'il buvait sans cesse des boissons incendiaires, qu'il vivait en état presque continu d'excitation cérébrale, de folie, de fureur; il y en a aujourd'hui plus de trente. Eh bien ! quand il est dans son état calme, il n'a rien perdu de sa mémoire, de la netteté de sou langage, de la promptitude de ses réparties, de l'assurance de sa parole, de celle de son écriture, et de l'irréprochabilité de son orthographe. Je n'ai jamais rien vu de comparable. Je n'ai pas un second exemple d'un si long cours d'horribles excès continus, n'ayant exercé d'autre détérioration que celle de la dignité et de la moralité humaines. Les faits de quelques degrés au-dessous abondent, mais il est impossible de refusera celui-ci l'étounement et la surprise qu'il inspire.

Quelquefois le hasard protège M. D..., mieux que le sergent de ville ne le met en péril. Il échappe plus ou moins de temps à celui-ci, n'est arrêté qu'au bout de quelques jours de désordre, et arrive dans l'asile au moment où la raison lui revient. Alors il est superbe. Levé de bonne heure et bien brossé, debout au pied de son lit, le teint aussi frais, la mine aussi calme et aussi reposée que s'il menait la vie la plus douce; l'œil modestement baissé il attend le médecin et a réponse à tout, mais réponse convenable et mesurée. S'il n'est pas connu du médecin, il le trompe complètement. Lui boire! Ah! il ne conçoit pas une pareille calomnie. C'est une erreur malheureuse, on l'aura pris pour un autre, et l'on n'eu pourra douter quand on aura jugé de sa sobriété, de sa tempérance et de la régularité de toutes ses habitudes. Au bout de quelques jours, le médecin est convaincu en sa faveur et le laisse aller.

Si le médecin le connaît, alors c'est uu autre langage : « Il » est vrai, monsieur, que j'ai eu ce vilain défaut dont je suis » aujourd'hui radicalement guéri, mais vous ne pouvez savoir, » monsieur le docteur, jusqu'où va l'opiniâtre inimitié du ser- » gent de ville contre un malheureux qui a déjà eu affaire à lui.

» Partout où il le rencontre il le harcèle, il l'attaque, et si » celui-ci a le malheur de perdre patience et de montrer quelque » humeur, il est perdu. On verbalise alors contre lui le passé, » le présent et jusqu'à l'avenir. N'avez-vous pas déjà remarqué » et déploré celle calamité, monsieur le docteur? »

Comme tout cela est dit en fort bons termes, et qu'il y a d'ailleurs un peu de vérité dans ce discours, on s'y laisse plus ou moins prendre. Et comment résister longtemps? Le bon apôtre demande à être occupé. Ou l'envoie el on le recommande au bureau et l'on ne tarde pas à recevoir des remercîments, car il est impossible de trouver un copiste plus exact, une écriture plus correcte, un meilleur expéditionnaire. On le met donc bientôt dehors, où il reprend le cours de sa détestable vie (1).

Depuis la date de cette obsei'vation, ce malade a été enfermé plusieurs années dans un asile départemental, et nous venons d'apprendre sa mort arrivée avant sa soixantième année, à peu près à l'âge où ont succombé ses deux frères.

Observation XLI. — M. B... est fils unique d'un ménage qui a quelque fortune. Agé de vingt-sept ans, il est de petite taille; sa tête ne présente pas de conformation anormale; il s'exprime avec facilité, mais n'a pu achever régulièrement ses éludes. Depuis qu'il est sorti d'une maison d'éducation religieuse, où il est resté plusieurs années, il s'est exercé avec aptitude à la peinture et fait des portraits assez ressemblants, des copies de tableaux qui ont quelque valeur; mais ses figures sont toujours dures etTieillies, sa couleur laisse beaucoup à désirer.

Dès son enfance il s'est montré très emporté. Jeune homme,

(1) Le frère aîné est mort, avant d'être arrivé à la vieillesse, d'une hémorrhagie cérébrale ; le second, d'une affection organique du cœur; l'aînée des sœurs est morte épileptique.

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il se livait à des mouvements d'enthousiasme qui faisaient alors bien augurer de son imagination. Au séminaire de Richemont, il parlait avec feu d'un de ses maîtres qui, disait-ii, était un saint et qui faisait des miracles; mais bientôt, à cette simple exaltation, succédèrent des accès d'exaspération pendant lesquels il proférait des menaces de mort et les expressions les plus obscènes. Placé sous la direction d'un homme distingué qui ne le quitta pas un instant, il passa une année normale, et l'on se félicitait et on était heureux de ce changement, quand, l'ayant conduit à la distribution des prix de l'établissement où il avait laissé des camarades d'étude, on eut le chagrin de l'y voir pris immédiatement après son arrivée d'un accès plus terrible encore que ceux qui avaient précédé. Depuis lors, ces accès sont fréquents et jettent le désespoir dans une famille qui avait placé toutes ses espérances sur la tête de son seul enfant.

On fut longtemps avant de découvrir la cause de ce mal. Ce jeune homme boit du vin et de l'eau-de-vie. Il est alfecté de dipsomanie. C'est lorsqu'il a bu qu'il se livre à son agitation, à son enthousiasme sans motif, ou bien à ses menaces de mort et à ses fureurs. Il y a tout lieu de penser que, fort jeune, quand il a eu ses premiers égarements, il savait et pouvait déjà se procurer des boissons enivrantes. A défaut de vin ou d'eau-de-vie, peutêtre buvait-il quelques préparations alcooliques, telles que de l'eau de Cologne, dont sa mère avait toujours soin qu'il fût abondamment pourvu.

A vingt-deux ans, non-seulement il s'était livré de plus en plus à son habitude abjecte, mais ce vice avait amené de déplorables désordres dans sa conduite. Plusieurs fois il avait disparu du domicile de ses parents, et son père, courant sur ses traces, le trouvait dans l'état le plus misérable au milieu des individus les plus dégradés et jusque dans des maisons de prostituées. Alors, quand il voyait son père, il tenait en sa présence des propos licencieux, lui adressait des injures, le menaçait de le tuer. Ramené chez lui, il paraissait quelques jours plus tard repentant et animé de bonnes résolutions, mais au bout d'un ou

deux mois, les mêmes désordres recoramençaieut avec une nouvelle violence.

Le père craignit d'avoir élé un peu ferme, et, voulant essayer de l'influence unique de la bonté, il permit à son fils d'aller s'établir pour quelque temps à Bordeaux, avec sa mère toute seule. La première journée se passa bien, mais, dès le lendemain, le nouvel arrivé parvint à s'esquiver pour recommencer son même genre dévie. Sa pauvre mère le chercha longtemps inutilement, parvint enfin à le retrouver et le ramena au foyer domestique, sans dire à son mari ce (lui s'était passé.

Dans ses accès il va toujours se cacher et se perdre dans les grandes villes. C'est à Bordeaux, k Marseille, à Rouen ou à Paris. Peu de temps après son retour dans la maison paternelle, il s'enfuit de nouveau après avoir pris un étui qui contenait 200 à 300 francs, et dans cette somme une pièce d'or de 80 francs, premières économies du grand -père, que la veuve conservait religieusement et qu'elle avait souvent montrée à son petit-fils comme une précieuse relique. 11 arrive à Tours, s'accouple avec des coureurs de route, leur fait les contes les plus ridicules, se retrouve encore une fois à Bordeaux, parcourt les bouges et les lupanars les plus infâmes, et y tient sur le compte de son père des propos qui font regarder celui-ci avec horreur par les femmes mêmes auxquelles toute pudeur est inconnue. — Le père arrive, mais celte fois sa patience et sa bonté sont épuisées, la police le seconde et découvre des méfaits qui feraient tomber le fils sous le coup des lois pénales. Un magistrat qui connaît la famille conseille de laisser poursuivre, incarcérer et condamner le délinquant, mais c'est une tache qu'on veut éviter, on le soustrait à l'action de la justice et on l'emmène. Il est fatigué, épuisé, malade. Le père, encore justement courroucé, voulait le placer et le faire retenir dans une maison de santé. Le médecin, qui le voit, cause avec le jeune homme, le calme, le fait dormir, est content de ses réponses, obtient sa confiance ou croit l'obtenir, intervient, s'engage pour lui et lui promet que, pour cette fois encore, on mettra ses bonnes résolutions à

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l'épreuve; il ajoute qu'une rechute serait suivie de rudes châtiments. Un mois s'écoula, pendant lequel il lut sage, travaillant presque toujours à son atelier, y faisant quelques tableaux, mais au bout de ce mois nouvelle fuite. Le médecin conseille la séquestration quand on l'aura retrouvé. On l'atteint, affligé de maladies honteuses, mais soigné avec dévouement par une femme qu'il avait connue dans une maison publique et qui s'était attachée à lui. Le père, dans sa faiblesse, s'imagine que cette personne pourra exercer une influence salutaire, et fait tout ce qu'il peut pour lui donner de la force. Et en efl'et, cette malheureuse femme, qui avait quitté pour lui son infâme métier, parvint à l'éloigner pendant près d'un an de ses funestes habitudes, mais c'est tout ce qu'elle put, et elle ne larda pas à mourir.

Le père considéra et continua de considérer cette mort comme un malheur pour sa famille. Depuis, il est impossible de dire tout ce que sa tendresse et son dévouement lui ont suggéré d'efforts pour 'obtenir une guérison impossible. Entre eux deux c'était un combat où l'un parvenait toujours à se soustraire et à se cacher, et l'autre à retrouver celui qu'il cherchait. Jamais il ne lui est arrivé de n'y point réussir, au bout de deux mois au plus. 11 savait que ce dipsomane, après avoir bu, après s'être adonné à toute sorte d'excès, après avoir ensuite beaucoup dormi et s'être reposé, se livrait à de longues marches. Il suivait sa trace sur la route, apprenait dans quelle grande ville il s'était arrêté, et alors il se mettait à marcher jusqu'à ce qu'il j'eijt rencontré. Partout, et jusques dans Paris même, il le retrouvait toujours.

Nous l'avons vu l'ayant retrouvé, puis l'ayant perdu le lendemain , mais nous annonçant qu'il nous l'amènerait dans la semaine, et il n'a pas manqué de tenir sa promesse. Nous avons été révolté par l'altitude de ce jeune homme en présence d'un père si dévoué. Le père lui parle avec douceur. Le (ils répond à peine ou répond rudement el grossièrement. Il faut dire, au reste, que, quand nous l'avons vu ainsi pour la première fois, il sortait d'un accès d'ivresse, et que nous l'avons revu depuis

reposé, tranquille el poli, dans la maison de traitement oii il est enfin séquestré.

C'est là qu'il devrait rester. Là il travaille, là il a son intelligence, il est propre, il est poli, il est relevé à ses propres yeux et aux yeux des autres.

Libre, il est promptement déchu, il tombe dans l'avilissement, dans la dégradation, dans la fange, il ne fait que du mal à lui-même et aux autres.

Toutefois, il ne faut pas négliger de dire que dans son état de réhabilitation même, il dit du mal de son père. Sa haine pour lui se trahit, mais aussi son état de maladie. C'est un aliéné.

Observation LXII. — Madame N... était une personne d'un caractère sérieux. Elle avait eu dans sa vie plusieurs établissements qui ont toujours échoué par la même cause. Habituellement régulière et économe, elle était prise de temps en temps d'accès irrésistibles de monomanie ébrieuse qui lui faisaient tout oublier, intérêt, devoirs, famille, et ont fini parla précipiter d'une grande aisance dans une ruine complète.

Onne pouvait, sans être pris d'une vive compassion, entendre le récit des efforts qu'elle a faits pour se guérir d'un penchant qui lui a toujours été si funeste. Quand elle sentait venir son accès, elle mettait dans le vin qu'elle buvait les substances les plus propres k lui en inspirer le dégoût. C'était en vain. Elle y a mêlé jusqu'à des excréments. En même temps elle se disait des injures : « Bois donc, misérable, bois donc ivrogne, bois, vilaine femme qui oublies les premiers devoirs et qui déshonores ta famille. » La passion, la maladie était toujours plus forte que les reproches qu'elle se faisait et que le dégoût qu'elle cherchait à s'inspirer. Dans les dernières années de sa vie, elle a été opé-

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rée îivec succès d'une hernie étranglée, et est morte plus lard d'une maladie de cœur (l).

Observation XLIII. — Madame B... est entrée quatorze ou quinze fois dans notre service. Chez nous, c'est une personne exemplaire, docile, convenable en tout, parfaitement laborieuse. A chaque séjour qu'elle fait, elle économise le produit de son travail, se confectionne des vêtements et sort avec une garde-robe complète. Quand elle revient, au bout de quelques mois, elle n'a absolument qu'un seul vêtement, soit sa chemise, soit une simple robe sans chemise.

Que se passe-t-il donc chez une ouvrière si laborieuse, qui puisse la réduire a une pareille misère?

C'est qu'elle est en proie à une maladie dont les accès, quand ils surviennent, la dominent et la subjuguent invinciblement. Sobre habituellement, aussitôt qu'elle est atteinte, il faut qu'elle boive des liqueurs enivrantes. Elle emploie tout l'argent qu'elle a, et quand elle n'a plus d'argent, elle vend jusqu'à ses bas pour en boire le produit. Tout y passe. Elle boit jusqu'à ce qu'elle soit nue, et quand elle est nue, les agents de l'autorité s'emparent d'elle.

La dernière fois qu'elle est venue, elle était très amaigrie, et toussait beaucoup. Avant d'être arrêtée, elle était restée couchée sur la pierre au fond d'une allée, par un temps froid et humide. Malgré les soins dont elle fut entourée ici et un rétablissement apparent, sa toux, après avoir cessé, lui revint, elle cracha abondamment et de plus en plus, maigrit d'une manière effrayante, et après plusieurs mois de langueur, elle vient de mourir phlhisique.

Voici encore un exemple de dipsonnanie, recueilli dans la société cultivée :

Observation XLIV. — Madame A... était la femme d'un

(1) Mère et oncle dipsomanes.

savaul, femme gracieuse, aimable, jolie, porlanl avec elle dans le monde loul lecliarmequi esl le privilège des belles personnes dont l'éducation a encore accru la valeur.

Elle avait, malgré la grande considération, les habitudes graves et distinguées de toutes les personnes qu'elle voyait, contracté de bonne heure le goût des liqueurs fortes; mais personne, chez elle, n'en avait le moindre soupçon. Comment admettre une pensée pareille en écoutant une voix si pure, si claire et si enjouée, en voyant cette mère aussi jeune que ses filles? Jamais il ne lui arrivait devant qui que ce soit de prendre aucune boisson excitante, et l'on cijt pu la citer comme modèle de tempérance quand elle faisait déjà secrètement une prodigieuse consommation d'alcool.

Dès vingt ans elle buvait l'eau de Cologne qu'elle était supposée employer à sa toilette. Plus tard elle avait, disait-elle, tant d'habileté à préparer l'essence de benjoin, qu'elle en confectionnait non-seulement pour ses ablutions, mais pour celles de toutes ses amies. Elle faisait, à cet effet, de grandes provisions d'esprit de vin, pas moins d'un petit tonneau à la fois. Elle était si heureuse de ses largesses, que son mari la laissait faire librement. Chacune de ses amies recevait de temps en temps un petit flacon, et la distributrice buvait chaque jour près d'une bouteille d'alcool. « Vous ne sauriez croire, leur disait- » elle, tout ce qu'il en faut pour bien faire cet excellent cosmé- » tique ; mais gardez-vous de croire que les marchands y met- » lent la même conscience que moi. Aussi leur drogue fane-t-elle » les plus beaux teints, tandis que la mienne les conserve. » Ce langage était calculé. On parlait dans le monde de l'admirable benjoin de madame A..., et l'on faisait des frais de cajolerie pour en avoir.

Cette supercherie dura longtemps, et longtemps la forte constitution de cette dame put résister à de pareils excès; mais il vint un moment où l'on remarqua qu'elle s'endormait tout ii coup au milieu de laconversalion. Puis sa jeunesse et son esprit s'éteignirent, sa démarche devint pesante, son œil terne, son

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regard hébété. Celle femme charmante disparut à quarante-trois ou quarante-quatre ans et mourut à cinquante, ayant une paupière paralysée et tous les caractères d'une vieillesse avancée. Sa sœur, dont l'observation se trouve dans ce livre, au chapitre des dissipateurs, mourut au même âge, paralysée après plusieurs hémorrhagies cérébrales (XLV° observation) (1).

Ces exemples sont bien plus communs qu'on ne pense, et il s'en faut qu'on ne les trouve que dans la société inculte. On ne peut penser sans frémir à ce qui faillit arriver à l'une des familles les plus éminentes par la double recommandation du savoir et de la pratique des vertus privées. Un jeune homme recherchait la fille chérie de la maison. Ses visites étaient agréées. Tout paraissait raisonnable dans cette alliance. Ce jeune homme avait de l'esprit, de l'instruction, il plaisait à tous les amis de la famille autant qu'à la famille elle-même. Et pourtant, quoiqu'il gardât encore tous les caractères extérieurs, toutes les apparences de l'élévation, il était assez déchu déjà pour entrer chez les marchands de vin, chez les liquoristes et pour boire à leur comptoir. Il y fut vu par un parent de la maison qui revint sur ses pas et regarda à deux fois avant d'en croire ses yeux. — C'était un dipsomane. Que serait-il arrivé s'il eiit eu moins de cynisme et ne se fiit pas mis ainsi à découvert ? — Hélas! ce qui arrive à de malheureuses familles dont nous, médecins, nous recevons les confidences quand le malheur est consommé et devenu sans remède.

L'observation qui suit nous a été communiquée. Elle

(1) Sœur prodigue, morte paralytique.

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esl si altlige;inle et si criiclie que nous avions hésité un moment à la publier, mais nous ne devons reculer devant aucune des nécessités de notre sujet.

Ce livre est plein de larmes. 11 faut qu'on les voie couler pour que nous puissions essayer avec fruit d'en tarir ou d'en diminuer la source.

M. de M..., jeune Allemand de vingt-cinq ans, épouse mademoiselle de X. ..qui en a dix-sept. La nouvelle mariée est d'une grande beauté, elle est aussi bonne que gracieuse et se promet d'exercer la bienfaisance autant que sa fortune le lui permettra. Son intelligence a été très cultivée. Que de molifs pour prédire à ce jeune ménage un bonheur facile !

A tant de conditions réunies il en manque une importante. Comme cela se fait si souvent, on n'avait permis à mademoiselle de X... que d'entrevoir celui qu'elle allait épouser. Quoique compatriote, elle le connaissait à peine. La famille s'était attentivement appliquée à cacher des vices grossiers qui eussent empêché cette union si on en eût été informé. On comptait sur le mariage pour guérir un dipsomane violent et dangereux, dont les accès étaient fréquents et qui, d;ins son ivresse, s'armait de pistolets, menaçant de tuer tous ceux qui l'entouraient. Une fois marié, la moindre de ses folies était d'envoyer chercher des chevaux de poste à minuit et d'exiger, revolver en main, que sa jeune femme partît avec lui. Au bout de peu de jours de mariage la malheureuse victime qui avait toujours été élevée avec douceur, était couverte de meurtrissures. Son mari ne tarda pas à être pour elle un objet d'épouvante et à lui devenir odieux.

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Celle jeune femme tombe dansle désespoir. Elle souffre longtemps seule, mais quelques années plus tard elle se trouve réfugiée à l'étranger, ayant renoncé à tout exceplé à deux personnes, un homme et un enfant , un homme qui, lui aussi, a tout abandonné pour elle et qui sent le malheur infini de la situation qu'il lui a faite.

Elle a eu tort sans doute, mais à qui ce tort doit-il être imputé, sinon à la famille qui l'a trompée et jetée dans le désespoir qui l'a perdue ?

11 est de grandes et fortes natures qui résistent à toutes les épreuves, quelque violentes qu'elles puissent être, mais il est des caractères moins fermement trempés qui aiment et pratiquent le bien tant qu'ils ne sont pas aux prises avec des circonstances extrêmes, et qui peuvent chanceler et faillir quand la tourmente est au-dessus de leurs forces.

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