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CHAPITRE VIL

Les dissipateurs ou prodigues, ainsi que les qualifie le législateur, sont très nombreux. La prodigalité était autrefois une cause d'interdiction; elle ne donne plus lieu aujourd'hui qu'à la nomination d'un conseil sans l'avis duquel le prodigue ne peut faire certains actes importants. Il arrive souvent que cette mesure insuffisante est prise quand le mal est déjà grand, quelquefois quand la ruine est entièrement consommée.

Beaucoup de dissipateurs sont orgueilleux et dissipent par vanité, mais un grand nombre d'orgueilleux ne sont pas vraiment dissipateurs. C'est ce qui nous engage à consacrer un chapitre particulier à chacune de ces deux catégories. Nous convenons pourtant que quelquesuns de nos orgueilleux pourraient peut-être figurer aussi parmi nos prodigues. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il se trouve une assez forte proportion de ceux-ci parmi les imbéciles.

Quoi qu'il en soit, il est des êtres, hommes ou femmes, qui ne savent que dépenser et dissiper. Nous avons vu la famille ruinée d'un Belge qui, n'ayant que trente mille francs, qu'il eût pu utiliser et faire fructifier parle travail, s'était mis à courir en voiture à quatre chevaux jusqu'à ce qu'il n'eût plus un sou. Nous connaissons deux autres

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familles où de jeunes filles qui eussent été riches, expient dans le travail'et dans les privations les ruineuses prodigalités, les folies d'un père et d'un frère.

Les dissipateurs aventuriers sont aussi des démoralisateurs. Souvent leur contact est funeste à ceux qui les entourent non -seulement au point de vue de leur fortune, mais encore pour leurs mœurs et pour leur probité. L'observation suivante en est une preuve :

Observation XLV. — Madame M..., âgée de vingt-cinq ans (au moment où commence l'observation), d'origine allemande, a le front large, le visage et les traits peu réguliers, mais pleins de charme, une verve inépuisable et la gaieté la plus communicative. Mariée à dix-sept ans à un homme grave de dix ans plus âgé qu'elle et qui l'aime beaucoup, elle prend à tâche de le dominer et acquiert en effet sur lui le pouvoir le plus absolu. Elle se livre alors sans frein à toutes les pétulances de son caractère, fait mille folies, se met à recevoir malgré l'exiguïté de ses ressources, et le soir quand son salon est rempli, ou dans le jour quand la foule circule activement sur la voie publique, elle ouvre ses fenêtres et du haut du balcon rit k gorge déployée et à grands éclats, prétendant qu'elle ne peut rire h l'aise qu'en plein air et que sans cela le rire est une souffrance. — Elle fait des dépenses déraisonnables, achète des meubles et les change plusieurs fois. Sa toilette est à la fois recherchée et bizarre. Elle sort k pied vêtue avec la même élégance que si elle était en voiture, portant des brodequins de satin rose ou bleu. Elle s'endette et le mari est obligé de faire un voyage dans sa famille pour s'y procurer de l'argent. Alors elle profile de son éloignement pour donner carrière à tous ses caprices, et au retour, le désastre est doublé. Elle est au lit pour le recevoir, elle est malade, on a prévenu l'arrivant qu'elle n'a pas la force de parler, elle lui remet une lettre qui contient le chiffre de sa dette. Le

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mari lit, s'ellraye d'une siUialion en face de laquelle il sent son impuissance, et malgré sa gravité et sa retenue habituelle, il laisse échapper une parole blessante pour sa femme. Celle-ci retrouve la voix à l'instant même et en fait bon usage : « Insolent, lui dit-elle, à genoux tout de suite ! à genoux, sinon vous ne me reverrez jamais », — et en même temps elle a ou paraît avoir une attaque de nerfs. Le mari la secoure, tombe à genoux et s'excuse de sa vivacité.

Plusieurs fois elle le force de changer de résidence, soit par pur caprice, soit parce qu'elle l'a compromis plus ou moins sérieusement dans son quartier. Elle a épousé un honnête homme, du moins il l'avait toujours été, et pourtant sa femme le jette dans de si grands embarras, qu'obligé de recourir à mille expédients, il se trouve un jour impliqué dans une mauvaise affaire d'argent, subit une longue détention préventive et perd son emploi.

Peu de temps après, madame M... fait un voyage en province, et là au milieu des élans et des éclats de la gaieté qu'elle sait faire naître et porter partout, elle endoctrine une nombreuse famille, annonce l'intention de fonder une maison d'éducation de demoiselles, et sur ses instances on lui confie trois jeunes biles de huit à douze ans. Elle les emmène à Paris, loue un très grand appartement avec jardin, dans l'un des plus beaux et des plus vastes hôtels du faubourg Saint-Germain et parvient à se procurer deux ou trois autres élèves lui payant un petit prix. Les recettes sont loin d'égaler la dépense. On est tourmenté de tout côté par le propriétaire, par le boulanger et le boucher, par tous les fournisseurs. Qu'importe ? Le pensionnat ne réussit pas assez vite — on y ouvrira boutique. Un beau jour, madame M. .. s'imagine de profiter d'une recette qu'elle appelle un legs de ses aïeux, et sans respect pour la responsabilité qu'elle a contractée envers plusieurs familles, elle entre en rapport avec des fraudeurs de barrière, achète de l'esprit de vin et des essences très chères, fait imprimer des prospectus portant son nom, les distribue à plusieurs milliers d'exemplaires, fabrique de l'eau de

Cologne en grand, en établit desdépûts dans différentes maisons et se livre à un véritable commerce de cet objet de toilette. Le réfectoire et un très beau salon sont encombrés de tonneaux el de vessies remplies d'alcool el entrées en contrebande. Les élèves du pensionnat sont occupées à filtrer le liquide, à le mettre en flacon et en boîte, à ficeler les caisses. On leur dit que ce sont des parfums pour elles et pour leurs familles. Cela les amuse. Il y avait peu d'inspection des études alors et l'on pouvait filtrer et clouer dans les classes à peu près en toute liberté. Tout cela se passait impunément au commencement dece siècle; aujourd'hui on a peine à le croire.

Malgré tant d'efforts le mal allait toujours croissant et il vint un jour où l'argenterie des élèves était en gage. Il en vint un autre oii pendant la nuit on déménagea clandestinement les meubles par les larges fenêtres de ce bel hôtel, pour les porter dans un logement plus modeste. Les. jeunes pensionnaires y furent entassées, mais cela ne pouvait durer plus longtemps, on avertit les familles qui ne tardèrent pas à venir chercher leurs enfants .

Après ce naufrage, madame M... se réfugie en province et reprend l'eau de Cologne. Elle parvient k en vendre beaucoup dans une grande ville et à recueillir d'assez beaux bénéfices de cette industrie, mais celte prospérité fut sans durée. Madame M... n'a rien su conserver de son gain et revient lutter à Paris contre la mauvaise fortune. Son mari y obtient un petit emploi et on la voit, elle, sortir le soir et entrer furtivement dans les maisons de jeu qui existaient encore et dont quelques-unes étaient ouvertes aux femmes aussi bien qu'aux hommes. Elle avait trente-cinq ans, l'âge de la maturité, l'âge de la force, et elle était plus déchue qu'au moment oùnous l'avons prise, car ses mœurs aussi avaient alors reçu une notable atteinte et elle avait contracté le défaut de se livrer quelquefois k l'usage des boissons fortes.

Alors on la perdit de vue quelque temps et on ne la retrouva plus que frappée d'hémiplégie. Elle est morte à moins de cin-

quanteans, après avoir eu plusieurs congestions et apoplexies cérébrales.

Depuis sa mort, la vie de son mari et do sa famille a été tranquille, régulière, à l'abri de toute secousse et véritablement heureuse. Cette vie est devenue normale aussitôt qu'elle n'a plus subi le contact d'une organisation malade .

Il ne faut pas oublier de dire qu'une sœur de madame M..., femme d'un savant, a été atteinte dès sa jeunesse de dipsomanie et parvenait avec une grande habileté à dissimuler l'ivresse à laquelle il lui arrivait fréquemment de s'exposer. Elle avait toujours dans son armoire 'de nombreuses bouteilles'd'eau-de-vie, mais elle y avait aussi des aromates el se disait occupée à préparer de la teinture et de l'essence de benjoin pour sa toilette el pour ses amies. Une bouteille sur six était consacrée à cet emploi, et le reste était bu (1).

Observation XLVI . — Mademoiselle H. . . entre dans notre service le 13 septembre 1854, âgée de quarante-huit ans, encore réglée, petite, laide, borgne, ayant une physionomie exprimant à la fois l'ironie et le cynisme. Elle est toujours gaie, prend à tâche d'atlirer l'attention sur elle et se donne volontiers le rôle de bouffon.

Le caractère qu'elle a aujourd'hui, elle l'a eu à toutes les cpoquesdesavie. Enfant, jeune fille, femme faite, elle s'est toujours livrée à mille excentricités, à mille boutades de vanité. Tant qu'elle a été la plus faible on l'a dominée, mais une fois qu'elle n'a plus eu que sa vieille mère à laquelle il ïie restait que

(1) Sœur dipsomane. — Voyez le chapitre précédent.

des ressources très bornées, il n'est pas de mécomptes, d'inquiétudes et de tourments qu'elle ne lui ait fait éprouver. Elle rentrait tard et quelquefois ne rentrait pas, s'étant fait mettre au poste pour s'être moquée des passants, pour être devenue une cause de désordre sur la voie publique, ou pour s'être endettée de 3 ou i francs chez un restaurateur n'ayant que 2 francs dans sa poche. Il en résultait une querelle, de la colère, des injures et l'arrestation delà délinquante.

Depuis quelque temps il lui était survenu un nouveau caprice qu'aucun conseil, aucune instance, aucun reproche ni aucune menace ne purent réprimer. Elle prenait des voitures et trouvait un grand plaisir à se faire ainsi promener pendant plusieurs heures. Elle rentrait, devant cinq, six, sept ou huit francs à son cocher, n'ayant que vingt sous sur elle et obligée d'enlever à sa pauvre mère les ressources qui avaient été ménagées pour les besoins de la semaine entière. Celte folie une fois produite ne fit qu'augmenter. Vainement les voisins et le commissaire de police intervenaient- ils pour réprimer et corriger cette habitude ruineuse. Elle faisait lesplus belles promesses, et dès l'après-midi du lendemain elle disait à sa mère, en riant aux éclats, qu'elle venait de faire une promenade charmante, qu'elle avait eu un cocher excellent, que pour le récompenser de la mener si bien elle l'avait fait déjeûner à la barrière en lui disant de payer et que sa bonne mère le rembourserait, de tout quoi il résultait qu'elle devait 14 francs 50 centimes.

Ce penchant était chez elle aussi violent, aussi irrésistible que le besoin des boissons alcooliques chez les ivrognes, chez les dipsoraanes. La pensée, la vue d'une voiture l'attirait, l'enivrait, lui donnait le vertige et l'oubli de toute chose.

Cela ne pouvait durer longtemps : aussi le même commissaire qui avait essayé de la sermonner ne tarda-t-il pas à l'envoyer à la Salpêtrère où elle est depuis quatre ans.

Libre, elle était oisive, elle épuisait et dissipait les pauvres et dernières ressources de celle qui lui avait donné le jour. Pour courir en voiture, elle mettait sa mère sur la paille. Enfermée

aujourd'hui dans un lieu où elle a, du reste, de l'espace, de vastes cours pour se promener, elle s'y occupe à coudre et touche et emploie comme elle l'entend le produit de son travail. Sa santé est prospère, elle a beaucoup engraissé depuis qu'elle est ici et a traversé sans orage son temps critique. — Elle ne nuit plus ni à elle-même ni aux autres, mais recommencerait immédiatement ses mêmes folies si on la laissait sortir.

Octobre 1860. — Un fait inespéré vient de se produire. Une parente qui s'est constitué par son travail une existence indépendante, est venue et n'a pas désespéré autant <jue nous de noire malade. Elle nous l'a demandée avec tant de bonté et avec tant de confiance qu'après la lui avoir donnée, nous voulons maintenant attendre quelque fruit de son dévouement.

Janvier 1861. L'épreuve n'a pas été longue. Après quelque temps de docilité, la déraison de notre malade n'a pas tardé à dépasser le dévouement de sa parente, qui nous annonce la prochaine rentrée de celle dont elle n'eîit jamais dû, nous écrit-elle, demander la sortie.

Observation XLVII. — Madame G... est née à la Martinique. Elle est jeune (vingt-cinq ans), bien élevée, musicienne; sa ligure est agréable, sa tournure élégante, son esprit orné. Ce sont tous ces avantages qui l'ont fait rechercher par son mari, dont la vie est consacrée aux sciences, et qui abandonne entièrement h sa jeune femme la direction de sa maison. Plein d'affection pour elle, ennuyé des détails domestiques dans lesquels il était obligé d'entrer avant son mariage, il se livre au double bonheur d'aimer sa femme et de n'avoir plus à s'occuper du ménage. Chaque jour il voit son intérieur plus gracieux, et il en exprime son contentement et sa joie. Une grossesse vient combler ses vœux. Tous ses amis le voient si heureux, qu'ils l'en félicitent avec effusion. Et pourtant, s'il eût été moins prévenu, moins

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enivré, il eût pu remarquer que celle qu'il idolâtrait n'inspirait pas aux autres la même conliance qu'à lui-même; que les femmes surtout s'éloignaient parce qu'après quelque temps d'entretien elles se sentaient repoussées au lieu d'être attirées près d'elle. Quoi qu'il en soit, au bout de moins de trois ans de mariage, M. G... se trouve tout à coup dans une situation aussi cruelle qu'imprévue. Sa femme a dépensé des sommes énormes. Elle a englouti tout ce qu'elle avait dans les mains; elle a, de plus, endetté son mari de plus de 150,000 francs; elle s'est livrée avec fureur k l'envie d'avoir des choses nouvelles, meubles, étoH'es, fourrures, dentelles, bijoux. Aussitôt qu'elle avait acheté un objet quelconque, elle le revendait k bas prix pour s'en procurer un autre, et pour cela elle employait des marchandes qui excitaient sa passion pour multiplier leurs profils. Une fois entrée et poussée dans cette voie funeste, elle s'y engagea de plus en plus pendant un assez long voyage d'affaires que fit son mari. Enfin, dans son égarement, elle en vint au point d'acheter tout ce qu'on lui offrait, d'acheter le matin pour 2,000 francs de dentelles qu'elle revendait le soir 500 francs, d'acquérir du vin de Champagne qui n'entrait pas dans sa cave et était revendu le quart de ce qu'il avait coûté. Cette fureur d'acheter était devenue une passion indomptable ; mais il arriva un moment où le mari fut rudement puni de son excès de confiance. Des créanciers fondirent sur lui de toutes parts. Il les paya tous, mais s'aperçut alors qu'il avait abandonné la direction absolue de sa maison, la disposition de sa fortune et de celle de son enfant à une pauvre folle qui parlait seule, avait des hallucinations et de l'incohérence dans ses écrits. On en trouva dans son secrétaire qui n'avaient aucune suite et témoignaient du désordre de son intelligence. Peu de temps après elle était en démence avec des idées de domination et de grandeur, puis la motilité s'affectait, et, l'année suivante, elle mourait en paralysie générale.

Avec plus d'examen et plus d'informations on eût appris

qu'avant même son mariage elle faisait des grimaces devant la glace quand elle était seule, et que plusieurs fois il lui était arrivé de déchirer son visage avec ses

ongles.

Observation XLVIII. — M. de V..., âgé de cinquante ans, vient visiter sa femme qui est malade dans notre service. Dans les renseignements qu'il nous fournit, il nous parle de lui-même ; notre attention ne tarde pas à se fixer sur son compte, sa vie nous intéresse, et nous parvenons plus tard à la connaître assez complètement. C'était un brillant oflicier, doué de tous les avantages de la beauté, de la jeunesse, de la fortune, et livré aux plaisirs que ces sortes de trésors rendent faciles. Dans le cours de ses garnisons, il connut à Bordeaux une jeune personne bien élevée, vivant de son travail. Il la poursuivit et l'entoura de séductions ; mais elle était sage, et il ne put la déloiirner de ses devoirs. Comme il l'aimait beaucoup, et que cette résistance accrut sa passion, il la demanda en mariage et l'épousa. Chacun regardait l'établissement de cette jeune fille pauvre comme un grand bonheur pour elle; toutes ses voisines, toutes ses amies, envièrent son sort, et pourtant c'est elle qui devait tout perdre k ce changement de situation; c'est en elle que devaient se trouver les ressources dans les jours de détresse.

M. de V. . . avait 600,000 fr. En se mariant, il quitta les armes et plaça 200,000 tr. ensociélé dans une charge d'agent de change qui fut mal gérée. Il perdit là les deux tiers de la somme aventurée et se mit à jouer à la Bourse pour réparer ses désastres. N'ayant à son service que beaucoup de hardiesse sans aucune prudence, il fit de nouvelles pertes et les accrut sans cesse en cherchant à les racheter. Au bout de peu d'années, il ne lui restait guère plus de 200,000 francs , qu'il eut la folie de jeter presque entièrement dans une entreprise de navigation mal conçue. Moins de dix ans après son mariage, il n'avait plus rien de sa grande fortune. Sa femme, jeune encore (trente ans), sup-

porla plus courageusement que lui cet immense malheur. Lui ne savait rien faire ; il voulait se tuer. Elle lui dit qu'elle sait travailler et qu'elle le fera vivre. Et, en effet, elle organise un atelier de confection qui prospère quelques années et fournit des ressources suffisantes pour elle, son mari et son enfant. Mais elle avait trop d'ardeur dans son travail. L'application qu'elle mettait à inventer de nouvelles formes de robes et de coiffures l'empêchait de dormir. Ne trouvant plus le sommeil dans son lit, elle passait des nuits à l'atelier; mais alors il lui arrivait le matin de proférer des paroles sans suite ou de se livrer sans motif à de grands éclats de rire. Bientôt elle perdit sa main et avec elle le succès de ses efforts. Les commandes se retirèrent et la misère entra dans ce lieu de travail honoré par tant de courage. Sa tête s égara de plus en plus, et elle fut amenée à la Salpétrière en 1851 dans la division de M. Falret, affectée de mélancolie, quelquefois hallucinée de l'ouïe, pleurant fréquemment et se plaignant de ses malheurs. Elle y demeura quelques mois et ne resta guère davantage en liberté. Le l/i janvier 1852, âgée alors de trente-cinq ans, elle entra dans notre service, prise d'un rire nerveux, ayant en même temps les yeux remplis de larmes et refusant de manger. Les bains et les antispasmodiques la calment, l'opium la fait dormir. Le lendemain elle mange, au bout de peu de jours elle se met au travail, et l'on est obligé de réprimer son activité. Elle a repris assez de raison pour suffire à une vie tranquille et toute faite; mais il est ai.sé de voir qu'elle est incapable désormais de supporter les événements imprévus de la vie. Chez nous-même, si un bruit inattendu l'étonné, si la parole menaçante d'une aliénée se fait entendre, elle divague tout à coup. Cela lui arrive subitement le matin du 12 mars 1852 en réclamant sa sortie. Sur quelques objections de notre part et au milieu de la conversation la plus pacifique, elle s'écrie avec éclat : «Moi, je veux mes enfants; » quant à, Henri V, qu'il règne. » C'est un étal maniaque qui succède k la moindre cause d'agitation, à toute impression vive. Le mari, qui la visitait assidûment, et qui constatait avec

bonheur ses progrès, nous la redemanda avec instance. Nous résistâmes; mais il avait retrouvé et ressaisi quelques pauvres débris de son ancienne fortune, et il voulait les partager avec elle. Nous ne pûmes lui opposer un plus long refus, et elle lui fut rendue le 19 juin 1852. Nous n'entendîmes pas parler d'elle jusqu'en novembre de l'année suivante, c'est-a-dire pendant seize mois et demi . Ce fut probablement la durée des épaves. La malade nous fut ramenée le 3 novembre 1853 beaucoup plus déraisonnable et plus déchue qu'à son départ. Comme elle n'avait plus au même degré les ressources de sa vive intelligence et de sa forte moralité, et que son mari n'était pas mieux pourvu qu'il ne l'avait jamais été, il est probable qu'elle avait été entraînée par lui à quelques dissipations, peut-être à quelqvies orgies. Toujours est-il qu'elle nous revint très alourdie et déjà en démence. Le mari lui-même n'était pas loin de lui ressembler. 11 croyait lui apporter des vêtements et ne s'apercevait pas que son paquet ne contenait que des rognures d'étoffes, que des bouts de rubans sans valeur. C'en était fait de toutes ses ressources, car il venait alors au parloir presque sans chaussures, mais portant encore ses haillons avec une attitude qui ne manquait ni d'élégance , ni de fierté. Puis , quand sa femme n'eut plus d'idées à lui donner, de courage à lui inspirer, quand il la vit à côté de lui, immobile, silencieuse et le regard sans expression, alors il cessa de venir. Nous ne le vîmes plus jamais, et comme on avait saisi à sa dernière visite quelques paroles sinistres, on pensa qu'il avait disposé de sa vie. Le 21 septembre 1855, la pauvre femme, en démence confirmée, fut envoyée, comme non visitée, dans un asile départemental.

C'est l'observation du mari que nous avons voulu donner plutôt que celle de la i'emme, c'est lui qui était le malade. Elle n'est tombée, elle, que sous des causes qui lui étaient étrangères et elle n plutôt été accablée par l'e.xcès du travail que vaincue par rexcès de la misère.

Il n'y a pas eu d'aliénés dans sa famille. Il y en avait au contraire dans celle du mari. Pauvre d'argent, elle avait la première de toutes les richesses : la vertu et le courage. Riche d'argent, le mari n'avait rien autre chose et c'est en elle qu'a été la force (1).

(I) Plusieurs aliénés dans la famille du mari.

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