‹ La folie lucideChapitre 17 sur 65 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'orgueil peut être une noble passion quand il trouve à son service l'élévation du caractère et celle de la pensée (1). Chez eeux(iui sont moins favorisés il peut n'être qu'une cause de violence etd'insociabilité. Dans ces dernières conditions et quand il est sans bornes, il constitue des aliénés 1res malfaisants et très dangereux. Rien ne les arrête ; rien ne les intimide ; rien ne les modifie. La vue, l'intérêt, les efforts de leurs semblables sont sans action sur eux. Ils n'écoutent ni ne sentent; ils ne respectent ni la force, ni la faiblesse, ni la vieillesse, ni l'enfance. Il faut les avoir bien observés, il faut être médecin pour se faire une idée de l'audace de ces sortes de malades dont quelques-uns pourtant savent affecter parfois une grande réserve.

Toute blessure les entraîne aux plus fougueux écarts. Un chef de famille était forcé de voyager de tenips en temps pour ses occupations. — « Et moi, s'écriait sa

(1) La modestie vaut mieux, mais il est des orgueilleux qui sont pourtant gens de grande valeur, portant toujours la tête haute, le corps renversé en arrière, commençant toutes leurs phrases par le pronom personnel, disant fréquemment : « Un gentilhomme comme moi, un cavalier comme moi, » mais doués de beaucoup d'intelligence, ayant des succès mérités dans leur carrière, faisant des livres qui les portent à l'Académie.

femme dévorée d'orgueil et d'envie, et moi ne voyagerai-je ilonc pas aussi ?" — Et cette folle partait pour la Suisse ou pour l'Italie et allait y dissiper en peu de temps les ressources qui appartenaient à l'entretien du ménage et à l'éducation des enfants.

Une autre dont le mari exerçait des fonctions élevées sous l'un des derniers gouvernements, s'écrie, dans un moment de colère, qu'elle saura bien se venger. Elle avait dans son secrétaire des lettres que son mari en mission lui avait écrites et où il s'exprimait avec une grande liberté sur la politique suivie par son gouvernement. Elle met ses lettres sous enveloppe et les envoie au ministre. Heureuseuient celui-ci avait de l'àme. Il fait appeler le mari et lui rend le paquet eu lui disant ces mots : « Écrivez moins, monsieur, surtout à votre femme. Plus tard je ne serais plus là peut-être et ses iudiscrétions pourraient avoir plus d'éclat. »

Chefs de famille, ces aliénés sont loin de sentir la responsabilité de leur position et compromettent les intérêts de tous sans consulter personne. Ils ruinent leur femme, leurs enfants et prétendent, après l'épreuve qui les condamne, conserver la même autorité et le même pouvoir. Ils ont une volonté de fer; nul autour d'eux n'est doué d'assez de fermeté pour leur résister.

Voilà pourquoi tant de personnes prudentes et sensées sont entraînées par des fous et marcbent tête baissée dans le précipice dont elles pressentaient le péril. Le nombre des désastres prévus et qu'on pourrait empècber est beaucoup plus considérable que celui des calamités (}ui frappent à l'improviste. Ici ce n'est pas le princq)al in-

180 LA FOtlF. U'ClnE.

strumenl de salut qui manque. On le possède, on le lient. On voit, on touche le mal ; il ne faudrait, pour l'éviter, que le vouloir, mais c'est là toute la difficulté. C'est la volonté qui fait défaut.

Les plus sages peuvent manquer de volonté et les plus fous être doués d'une infatigable persévérance.

Observation XLIX. — M. N..., d'une stature moyenne, a le front assez bas, les traits contractés, l'œil clignotant, la peau très brune, les cheveux et les sourcils noirs et épais. Sa démarclie est inégale, tantôt lenle et tantôt précipitée. Du reste, quoi(|ue jeune et bien portant, il marche peu, court toujours en voiture, et par le temps le plus beau garde celle qu'il a, quand même il doit rester plusieurs heures dans la même maison.

Il a de précieux éléments de bonheur, une femme lionne et charmante qui a pour lui l'aflection la plus tendre et la plus dévouée et de gracieux enfants qui devraient faire sa joie. Pourtant il vit peu dans son intérieur ; il est rare qu'il y déjeune et qu'il y dîne. Ce bonheur si doux pour la famille de se trouver réunie au moment des repas, même chez les gens les plus occupés, N... veut l'ignorer, et il en prive les siens. Quand il fait des invitations, ("est toiijourschez ierestaurateur. Tout le temps qu'il passe sous son toit, il le consacre au sommeil ou au bain. Il va du lit dans la baignoire et de la baignoire aux courses d'affaires pour ne rentrer qu'à une heure fort avancée de la nuit.

N... a 60,000 francs de rente, et jamais il ne procure à sa femme et ii ses enfants aucune des délicatesses de la vie aisée, aucune des distractions que le bon |)ére de famille est si heureux de partager. 11 court pour les entreprises dans lesquelles il a mis de l'argent : pour la pèche de la baleine, pour l'exploitation de telle ou toile mine, pour la société des engrais, pour le dessèchement d'un marais, pour la canalisation d'un fleuve. H prête de l'argent à une foule d'intrigants dans les mains des-

OKGUEILLKUX. 181

quels M ses capitaux vont, dil-il, se doubler el se tripler. » Il prend chaque jour dans plusieurs bureaux de journaux un grand nombre d'exemplaire» qu'il expédie, tantôt dans un département, tantôt dans un autre. Il n'est ni fabricant, ni commerçant, et pourtant il se fait ouvrir un crédit considérable chez prusieurs banquiers et s'occupe continuellement de faire des déplacements inutiles de fonds. Si l'activité qu'il a toujours montrée dans les affaires venait à se ralentir, s'il faisait moins d'invitations et moins de dépense, son crédit en souffrirait. Aussi, pour éviter cette fâcheuse atteinte, se donne-t-il un mouvement et un mal sans fin. Il va, vient, retourne et ne se repose jamais pour qu'on voie en lui l'homme le plus occupé du monde.

Toutefois, il vient un temps où, sans avoir joui ni fait jouir sa famille de sa fortune, mais à force de placements imprudents et de spéculations folies, la gène se fait sentir. Alors plus elle devient pressante et plus N. . . augmente et le mouvement qu'il se donne el celui de ses fonds. Il cherche des occasions dedépense pour soutenir et entretenir son crédit. \\ est déjà fort endetté près de ses amis, f|ue ses amis croient encore que sa fortune est dix ou douze fois plus considérable que la leur. Il en a entraîné quelques-uns dans ses mauvaises spéculations, et il a d'abord fait des sacrifices ignorés pour leur dissimuler les pertes qu'ils ont faites. Puis, la gène augmentant, il a changé la destination de leurs fonds; il n'en a pas fait l'emploi convenu. Telles sont la marche et la filière nécessaire où s'engagent les spéculateurs dont l'orgueil et l'ambition dépassent l'intelligence. On commence par être imprudentet l'on finitpar être fripon. N.. . n'avait ])liis rien (ju'il meltail encore de l'argeut dans des entreprises ()ue tout le monde lui disait être mauvaises.

Il a pris tant de peine et a fait tant d'efl'orts pour laisser ignorer sa situation, (jue la veille du jour où il part pour ne plus revenir, son crédit est encore debout. S'il a émigré, c'est moins par crainte de ses banquiers que par peur de ses amis, dont il a mal employé les capitaux, et jus(iu'au dernier jour il a lait

182 LA FOLIE LUCIUE.

grande dépense, non par amour du plaisir, niais pour continuer de paraître riche.

Maintenant il vit à l'étranger, il donne des leçons de langue. La douce compagne qui eût été pour lui de si bon conseil et qui n'a jamais été consultée, qui a vu s'effectuer sa ruine et qui en a tant souffert, est allée partager son exil avec la soumission et avec la douceur qui ne l'ont jamais quittée, qui ne la quitteront jamais. Des années se sont écoulées, et ces enfants, ces jeunes filles qui étaient appelées à jouir d'une grande fortune, sont demoiselles de comptoir dans un magasin. Croyez-vous que leur père ait recueilli quelque enseignement de pareille épreuve, qu'il se soit mûri et réformé à cette terribleécole ; que ce maître si déchu ait enfin abdiqué son pouvoir et qu'il demande et suive les conseils de sa femme? Non , non, non, cette folie est incurable... N... est toujours le maître.

Sa folie esf; un orgueil excessif qu'on trouve dans tous les détails de sa vie. Il a toujours commandé à la Ibis à son tailleur dix pantalons d'hiver, vingt pantalons d'été, autant de gilets. Il avait une trentaine de poires de lunettes et par une bizarrerie singulière, en se couchant il posait sous son lit celles qu'il avait sur le nez, là où la plupart des personnes placent leurs pantoufles.

Incapable de parler ou d'écrire, il ne cherchait pas de ce côté ses satisfactions, mais il croyait se placer plus haut en aidant les auteurs à publier leurs livres, les journaux, à assurer leur existence, les sociétés commerciales à se fonder. Aussi s'enquéi^ait-il continuellement degens ayant besoin d'argent. Il lui est arrivé d'acheter nne propriété moyennant une rente annuelle et viagère de vingt mille francs et de payer à un fonctionnaire le prix d'acquisition

ORCUElLLliUX. 183

de sa charge, au moment où il sentait déjà les alleintes de sa gêne prochaine.

C'était, aux yeux de beaucoup de gens, une bienfaisance inépuisable. — Ce n'était véritablement qu'un orgueil poussé jusqu'à la folie. — La bientaisance eiit raisonné, l'excès d'orgueil ne raisonne pas.

Observation L. — Mademoiselle C. R..., âgée de quarante ans, est entrée dans notre service le 30 novembre 185/i, venant de la maison de Charenton. C'est une personne de taille peu élevée, ayant une figure intelligente, un front large, les régions pariétales développées. Sa santé est bonne, ses règles viennent bien, elle dort sufHsamment. Son appétit est ordinaire, ses digestions sont normales. — Elle porte la tête haute, a le regard assuré ; ses cheveux sont coupés à la Ninon et frisés chaque jour à l'aide de nombreuses papillotes.

Elle est parfaitement lucide. Non-seulement elle répond juste aux questions, mais cause bien, parle agréablement de tout et beaucoup. Elle se dit musicienne, a composé des morceaux qui ont été publiés et se vendent chez les éditeurs. Sœur, dit-elle, d'un homme de lettres très considéré, elle a de nombreux amis dans la littérature, dans les sciences, dans les arts, dans le monde élégant de Paris, et en effet elle prononce un grand nombre de noms très connus. Quand ce sont des noms defemmes, elle y ajoute familièrement le petit nom, parlant de sa grande intimité avec sa chère Fanny, avec sa bonne Héloïse, son adorable Angèle, etc.

Elle a donné en France, mais surtout à l'étranger, à Londres, à Vienne, à Berlin et dans toutes les principales villes d'Angleterre et d'Allemagne, des concerts qui ont établi sa réputation et lui ont valu les amitiés les plus hautes et les plus durables.

Voilix ce qu'elle dit, et elle y ajoute de nombreuses et intéressantes aventures, des paroles, des compliments et cadeaux de

18'l LA FOLIE LUCIDK.

personnages distingués, d'ambassadeurs, de ministres, deprinces régnants, de rois et d'empereurs.

Dans tout cela il y a le plus grand ordre et la plus parfaite cohérence. Les dates se suivent, les faits s'enchaînent. Tonte demande a sa réponse immédiate, toute objection reçoit son explication satisfaisante. A première vue, mademoiselle R... n'est pas folle : c'est l'impression qu'elle produit sur les élèves et sur les surveillantes. On a pour elle l'intérêt qu'inspire une victime, on la plaint, on la choie, on l'entoure de soins délicats dont elle abuse bientôt, et elle ne tarde pas à devenir aussi exigeante, aussi importune et aussi gênante qu'elle s'était montrée facile et bonne personne dans ses premiers rapports. Elle reste au lit, passe tout son temps à sa chevelure, écrit quelques lettres, ne veut se livrer à aucun travail utile. On la fait lever, elle se plaint avec aigreur, intervient au milieu des nombreuses et actives occupations que nécessite un service de .trois cent soixante aliénées, cherche à tout embrouiller, à tout entraver par des mensonges, monte les têtes de ses voisines, les pousse à l'indiscipline et à la révolte.

Elle serait devenue odieuse à ceux et à celles qui lui donnent leurs soins, si dans nos asiles l'intérêt et la sollicitude pour nos malades se mesuraient sur la satisfaction qu'ils nous procurent. Mais il en est autrement : ceux qui nous tourmentent, qui nous menacent, nous frappent même, sont traités avec autant de douceur, autant de bonté, autant d'affection que les autres, et s'il n'en était ainsi, médecins et élèves, directeurs d'asile et employés, tous nous ne serions plus que des malfaiteurs.

En pénétrant plus avant dans l'étude et l'observation de mademoiselle R..., nous n'avons pas tardé à reconnaître que c'est une moiiomaniaque pétrie d'orgueil, pre-

ORGL'i;iLLiii;x. 185

liant le noin d' fî toile d'or et atladiant à ce nom l'idée d'une influence surnaturelle sur sa destinée.

Pourvue de quelque expérience, elle cache avec habileté son délire, mais quel est le monomaniaque ambitieux qui tôt ou tard ne se décèle par excès d'orgueil ? Nous avons trouvé une étoile imprimée au bas d'un morceau de musique publié par mademoiselle R..., et cette même étoile au-dessous de sa signature à la fin de ses lettres. «Que signifie cette étoile?» — Après un moment de silence et à la répétition de la question : « Vous ne savez donc pas qui je suis ou vous faites semblant de ne le point savoir? — Dites-le moi comme si je l'ignorais. — Étoile d'or, vous savez que je suis Étoile d'or, et si vous l'ignorez, je saurai vous l'apprendre. »

Nous avons pour habitude et presque pour loi de ne laisser sortir nos malades de l'asile que guéries ou assez améliorées pour être rendues à leurs familles.

Celles qui sont envoyées dans notre division, nous considérons comme un devoir de les y garder , de supporter tous leurs caprices ou d'endurer toutes leurs violences. Pourtant cela nous fut impossible pour mademoiselle R.... Elle causait trop de désordre dans le service, elle faisait trop de mal aux autres malades, et il fallut, dans leur intérêt, prier un de nos collègues de la recevoir dans sa division le li mars 1855. Elle ne put y rester longtemps et passa pour le même motif dans une autre où on s'empressa de la faire comprendre dans un convoi de malades dirigé sur un asile départemental.

On avait méconnu, ignoré plusieurs années sa situation. Ces malades peuvent se perdre aisément dans le mou-

186 LA FOUE LL'CIDE.

vement du monde. 11 faut les bien connaître pour apprécier proaipteuicnt leur dangereuse influence, pour mesurer l'habileté de leurs intrigues et pour prévenir tout le mal qu'ils peuvent faire.

Observation Ll. — La malade S r. entrée le 14 juin 1856,

est âgée de trente-neuf ans, bien réglée, d'une taille au-dessus de la moyenne et assez fortement constituée. Sa ligure est pâle, ses seins sont très développés, ses yeux noirs, son regard est pénétrant. Elle est hystérique et éprouve de fréquentes perversions de la sensibilité. Ses bras restent plusieurs jours de suite presque complètement insensibles. On les pique avec une épingle sans que la malade donne le moindre signe de douleur. Elle est prise d'accidents spasmodiques, de mouvements involontaires, à la suite desquels elle verse des pleurs. Elle répond aux questions qui lui sont faites, mais parle peu. Ses réponses sontjustes, mais elle a toujours l'air distrait quand on lui parle. Elle mange et digère bien. Ses selles sont régulières, son sommeil est de courte durée.

Les circonstances d'hérédité sont des plus fâcheuses. Sa mère et plusieurs parents maternels étaient épileptiques; son père était aliéné.

Madame S r est fréquemment baignée, elle boit une infusion de feuilles d'oranger, prend des lavements avec l'asa fœtida. Au bout de quelques] temps de cette médication, les mouvements involontaires cessent, la sensibilité revient, la malade dort mieux et engraisse. Ses seins surtout ont acquis un volume extraordinaire. Au bout de trois mois elle travaille fort activement, sa figure a plus d'expression, elle ne se borne plus à répondre aux questions qu'on lui fait, mais cause et écrit avec esprit. Elle adresse à son mari, qui est peintre en bâtiment, des lettres remarquables par le fond et par la forme. Les sentiments qu'elle y exprime sont très élevés et bien rendus.

Nous nous applaudissions de l'état de notre malade et nous

0KGUE1LLE13X. 187

nous faisions une joie de la rendre bientôt à son mari, quand nous apprîmes que celui-ci, qui était venu nous voir récemment, venait de se] donner la mort par suite du mauvais état de ses aiïaires.

Nous mîmes un grand soin à cacher ce malheur à sa femme, et nous sommes sûr que tout le monde fut aussi discret que nous, mais nous ne tardâmes pas à remarquer (^ue l'étal de

madame S r s'était considérablement modifié. En même

temps qu'elle avait pris plus de force, plus de santé, plus de fraîcheur, elle s'appliquait avec une recherche qui avait été jusque-là fort loin de son caractère, à faire valoir tous ses avantages. Ce n'était plus simplement de la propreté, c'était de la coquetterie, c'était de l'orgueil. Cette femme, que nous avions observée si simple et si modeste, se serrait ridiculement la taille, passait un temps considérable à l'arrangement de sa chevelure, marchait majestueusement, avait pris une parole dédaigneuse et prétendait n'avoir pas encore trente ans. Comme elle ne disait plus jamais un mot de son mari, à qui elle avait précédemment écrit des lettres si tendres, nous nous efl'rayâmes de moins en moins de lui apprendre la vérité, et nous lui dîmes d'abord qu'il était malade. Elle n'en fut pas du tout émue. On lui dit qu'il était mort, elle n'en fut pas plus troublée.

C'est qu'il s'était fait en elle une fâcheuse transformation. Cette personne, de tout temps anormale, avait subitement été prise d'un délire ambitieux qui devint encore plus clair par ses écrits que par ses paroles.

Elle n'est plus ni la femme ni la veuve d'un peintre en bâtiment. Elle est Henriette-Constantine-Hortense Venda Wasiiewska, veuve du comte d'Osmont de Varsovie. Henriette veut dire bonté, Constantineveut dire lidèlc, Hortense veut dire sang pur et froid, Venda veut dire sagesse. « Auriez-vous pu me dire « cela, nous écrit-elle?»

Elle écrit aussi à mademoiselle de Venda Wasilewska d'Osmont, à madame la baronne de P , à M. le baron de

P..., etc., etc.

J88 L.V FULIIC LL'CIUK.

«Monsieur le baron Alfred, vous direz peul-èlre que j'écris » plus souvent k M. le baron Gaston votre iVère et que je vous » oublie. Ce serait injuste, je ne suis pas malveillante. Pourrais- >' je être indillërentc à toutes vos bontés"? Ce serait de l'ingrali- » tude, el je n'ai jamais eu ce définit ou plutôt ce vice. Je serai » toujours lidèle, dévouée, aimante pour toutes les personnes de » l'hôtel. Monsieur le baron Alfred voudi'a-t-i! nie donner des >' nouvelles de madame la baronne de P..., sa mère? Si M. le » baron veut me faire l'honneur d'une visite, je serai toujours » disposée à le recevoir. On me retient ici de force, sans doute » dans l'espoir de faire oublier la mort du comte d'Osmonl mon » époux, mais le ministre d'Etat, mon frère, ne laissera pas la » mort du frèic de son épouse dans l'oubli. Il faut qu'il soit « vengé. Je fais appel à la Pologne, à la Russie, à la Prusse, à » l'Autriche, pour me délivrer de ce Javerlhac (1) de honte où je I) suis entrée le ih juin 1856. M. le baron voudra bien recom- » mander mon appartement à madame N... d'Osmont. Je lui » serai inliniraenl reconnaissante. M. le baron voudra-l-il pré-

)j senter mes amitiés ii Son Altesse la princesse de W et à

» toutes ces dames ? Aï you love (2) toutes. M. le baron prendra » connaissance de ma lettre à M. le baron Gustave son frère, et I) comprendra qu'ici les repas ne sont pas toujours vei-y good » pour moi. Monsieur le baron médira à quel point est la hausse » de mes rentes. La comtesse H. de N. d'Osmont se rappelle- » l-elle nos chants ? Elle doit être grandie depuis deux ans, el je » serais heureuse qu'elle voulût bienvenir me rendre visite. »

(1) A-t-elle voulu dire Jarnac ou est-ce une de ces expressions inventées de toule pièce, comme cela arrive si souvent aux aliénés? Elle a refusé à cel égard toute explicalion.

(2) Cette malade a entendu dire / love xjou, et cherche à écrire comme elle a entendu prononcer. Une do ses sœurs est ou a été concierge de l'hôtel P... Ainsi s'explique la connaissance qu'elle a des relations de la famille.

ORGUElLLEl'X. 189

Voilà l'aulce Ictlre dont elle vient de parler :

« Monsieur, mon cœur ne senliia jamais le vide. Il aura lou- » jours à vous dire le bonheur que j'ai goùlé près de vous et » près de monsieur le comte et madame la comtesse du N..., » près de M. et de madame de N... d'Osmont et de mon frère et » ma sœur Wasileski. J'ai eu le plaisir de voir mon frère Schils... » avec mes deux neveux, et j'ai reçu un savarin au rhum de » Cécile, la (ille du parloir, comme venant d'une dame amie de » ma famille. Mon Irère et ma sœur aiment cela, ainsi que tous » les Polonais. Veuillez vous informer, monsieur le baron, si cet » envoi est d'une dame polonaise, près de mon frère Wasileski, » ou si c'est une trahison. Je conviens que ce ne serait pas la » plus mauvaise. Ils en ont fait bien d'autres, jusqu'à donner ici » un repas (1), mais je n'ai rien voulu goûter "de ces oiseaux » indiens morts par malélicc. Mon odorat m'a prévenue de tout. » Ces pauvres dames s'imaginent avoir mangé des dindes. » Comme on leur en conte! J'ai l'œil comme le caractère, obser- » vateur. Je suis comme mon père et ma mère, sans aucune ma- » ladie. Ils étaient sains et moi aussi. M. le baron voudra-t-il » prier Sa Majesté Napoléon de m'envoyer son docteur avec la » justice de Son Excellence pour me faire sortir de ce javerlliac » de honte? On y a fait assassiner mon époux, on y condamne » la raison à la folie, sous prétexte de maladie. Je déclare comé- » die tout ce qui s'est fait devant moi depuis deux ans. J'ai » observé avec la plus extrême délicatesse que le pape, pour qui » je ne suis pas, veut le détrônemcnl de Sa Majesté Napoléon. » De tout temps ces gueux ont fait du mal à la famille de l'Em- » pereur. A bas le catholicisme ! Je ne suis pas catholique et je » cric aux armes, Russes, Polonais, Prussiens, Autrichiens,

(I) Tous les ans, à l'époque du carnaval, on donne sur les fonds d'encouragement un repas à nos malades. C'est pour elles un très grand plaisir. Il ne faut pas moins d'une trentaine de dindes pour le fond du menu de chaque section d'aliénées.

» Allemands, Américains, Égypliens.'Anglais, aux armes contre » l'Italie et l'Espagne, vive l'Empereur Napoléon !

« Je suis, monsieur le baron Gaston, votre toute sincère » amie et dévouée ,

» Henriette Venda Wasileska , » Veuve du comte d'Osniont de Varsovie. »

Elle écrit à sa nièce :

« Ma chère nièce Venda, je n'ai pas reçu de tes nouvelles 0 depuis un an. Edwine doit être grande et raisonnable, car » elle te suit povir l'âge. Tu dois être dans ta quatorzième année, » c'est le moment où une jeune personne s'applique à l'étude. » Es-tu forte pour le chant et sur le piano ? Apprends-tu la pein- » ture comme moi et la mère (1)? Cela ne me sert pas beaucoup » aujourd'hui. Son altesse la princesse de W... est-elle toujours » à Paris? Recevez-vous des nouvelles de MM. Cazabienwitch » et Pradsewilch, et de M. et madame Paskiewitch? Dis-leur de » venir me voir et demande à ton père et à ta mère de m'en- » voyer par un valet de chambre de quoi faire un corset, un » corsage, une jupe, une coiffure, des bottines, du papier, de » l'encre, des plumes et de la ni\isique polonaise pour me dis- » traire. Dis-leur aussi dem'envoyerun poulet pour le vendredi- » saint. Mon frèie Schils... est venu me voir avec tes cousins, » mes neveux. Tu m'écriras lorsque ton père m'enverra ce qu'il » me faut par le valet de chambre, et tu me donneras des nou- » velles de la société polonaise. Dis bien au valet de ne pas » venir sans armes. Présente mes amitiés a toutes les dames )) du ministère. Ecrivez-moi si vous le voulez dans notre 1) langue (2). »

En même temps qu'elle écrit ces lettres elle fait des

(1) Jamais elle n'a touché ni un pinceau ni un crayon.

(2) Jamais elle n'a su un mot de la langue polonaise.

vers qui ont à peu près la mesure el conliennent des pensées. Aujourd'hui elle est folle aux yeux de tous, mais auparavant elle l'était déjà. Elle l'était quand elle s'est mariée. Nous avons su qu'alors elle était alternativement dans un état d'exaltation ou bien en proie à des accidents nerveux avec affaissement mélancolique (1).

Cette malade a été envoyée dans la maison de Niort Iel8 mars 1858.

Observation LU. — Madame S..., de taille au-dessous de la moyenne, ayant un front assez développé , des yeux vitreux et largement ouverts, la voix élevée, vibrante, s'animant chaque fois qu'elle parle, et se tenant la tête haute et même le corps un peu renversé en arrière, entre chez nous une première fois le 13 octobre 1853 à l'âge de trente-cinq ans. Elle est maigre et paraît avoir souffert. Son appétit est bon, elle digère bien et dortsuflisamment. Ses règles sont régulières. Au bout de quelque temps dé séjour, elle engraisse, son teint s'éclaircit el s'anime.

Elle répond exactement aux questions qu'on lui fait, ses souvenirs sont précis; mais à tout ce qu'elle dit il se mêle un fond d'égoïsme et de vanité qui n'échappe à personne. Elle parle sans cesse de son honnêteté, de la rigueur de ses mœurs; rien n'autorise absolument à croire qu'elle mente, mais sa physionomie prend fréquemment une expression très marquée de sensualité, et elle affecte, à l'occasion même de la sévérité de sa conduite, de se servir d'une forme de langage souvent trop vive et trop peu mesurée. C'est une erotique qui se dissimule sous un voile de prud'horamie. Gela devient de plus en plus évident.

Les premiers temps de son séjour, tant que dure la période qui suit immédiatement son temps de misère et d'amaigrissement, elle se tient assidûment à son travail et n'élève aucune réclamation; mais au fur et ii mesure qu'elle perd les traces de

(1 ) Aliénés dans la famille.

ses sou Hrances, elle devient plus coquette, plus exigeante et plus disposée à se plaindre. Elle écrit au médecin, au directeur, à l'économe, au préfet de la Seine et au préfet de police. Quelle que soit la personne à laquelle elle s'adresse, son langage est toujours le même; détestable écriture, point de style, pas une pensée, pas un sentiment. 11 n'est question, dans toutes ses lettres, que de bœuf et de mouton. Elle ne conçoit pas qu'une femme si honnête ne soit pas mieux traitée, qu'on ne lui fasse manger que de la viande de pot-au-feu, que des morceaux coupés, au lieu de lui donne?- des gigots. Elle saura bien se faire rendre justice et obtenir enfin un régime plus convenable.

En même temps qu'elle poursuit le cours de ses plaintes, elle trouve que les autres malades, ses voisines dans le dortoir, dans l'atelier et dans le réfectoire, n'ont pas pour elle le respect qu'elle mérite. Elle se fait avec elles chaque jour de nouvelles querelles. Elle accuse les surveillantes de lui susciter des ennemies. Elle dit qu'elle saura se venger, et que s'il le faut, elle ira jusqu'à prendre un amant pour se faire défendre.

Elle est affectée chez nous de la petite vérole quoiqu'elle eût été vaccinée dans son enfance, et elle en reste très marquée au visage. Déjà laide avant cette maladie, elle est dès ce moment plus disgracieuse encore, mais n'eu devient ni plus modeste ni plus réservée.

M. le procureur impérial vient, comme ses devoirs l'y appellent de temps en temps, faire une visite dans la maison et entendre les réclamations des malades. Madame S... s'attache à ses pas et demande sa sortie avec insistance. Son langage est lucide, ses réponses sont claires. Le parquet fait demander la sortie. Le médecin répond que si madame S... avait une famille dévouée qui voulût bien veiller sur elle, sa sortie pourrait n'avoir aucun inconvénient, mais que chacun de ses parents et un ecclésiastique entre autres, refusent absolument, après suffisante expérience, de s'occuper d'elle, et qu'elle est incapable d'user de sa liberté sans appui. Le parquet insiste. Madame S... sort le 13 décembre 185;") et ne tarde pas à tomber dans la misère.

oncuEiLLEux. 193

ouvrière habile, cousant rapidenicnl et avec une grande perfection, brodant avec un rare talent, elle aurait toujours de l'ouvrage si elle ne s'aliénait promplcment tous ceux avec qui elle est en rapport.

Maigre, affaiblie, mal velue, elle venait de temps en temps implorer la pitié de la maison, dans laquelle elle rentra le

27 juillet 1857.

Alors, même attitude que la première fois. Tant quelle est faible et chétive, absence de toute réclamation. Aussitôt qu'elle a repris ses forces, elle recommence ses plaintes, ses agressions cl ses violences. Elle esl comprise dans un convoi de malades expédié le 18 mars 1858 dans un asile départemental.

Observation FJlf. — Madame B G..., âgée de vingt-neuf ans, de petite taillp, ayant des chairs roses, des yeux bleus, une chevelure d'un blond de chanvre, un front très développé, une attitude curieuse et inquiète, entre dans l'asile le

28 octobre 185G. Elle a toujours eu de l'exaltation. Petite-fille, elle prenait tout avec exagération, versait des larmes abondantes au moindre motif et riait immodérément avec la même facilité. Du reste, la pauvre enfant a eu réellement à soufi'rir. Elle est née avant le mariage de ses parents, qui lui ont toujours préféré les enfants nés sous un régime plus régulier. Réglée k quatorze ans, elle se maria fort jeune avec un artiste et fut plusieurs fois mère, mais son mari s'aperçut promptement qu'il avait épousé une femme incapable d'élever sa famille. La moindredifficulté, le plus petit embarras lui causaient des colères pendant lesquelles elle laissait aller pendant plusieurs heures des paroles sans suite. Elle rougissait alors, son cou même et ses épaules se coloraient comme son visage, ses yeux étaient brillants, elle brisait ce qui se trouvait à sa portée, et avait ainsi à chaque instant de véritables accès de manie. La nuit qui suivait pe passait sans sommeil. Du reste, ses règles étaient régulières et elle conservait toujours un bon appétit. Cet état violent eut beaucoup d'influence sur les all'aires du ménage. Ma-

194 La poùe lucide.

dame B. G. .. accueillait mal les personnes qui venaient donner de l'occupation à son mari, elle avait des querelles avec ses voisins : de là de Iréquenls déménagements, des frais, une perte de temps considérable, du chagrin, de la misère. Dans l'une de ces scènes qu'elle provoquait et auxquelles elle donnait de plus en plus de durée, au grand tourment de ceux qui l'entouraient, elle menaça de se jeter par la fenêtre, et malgré la surveillance attentive dont elle était l'objet; elle ne tarda pas à mettre son triste projet à exécution. S'étant élancée d'un second étage sur le pavé, elle fut portée dans un hôpital, ayant les deux cuisses cassées. Comme elle s'agita beaucou|), elle dérangea ses appareils, et la guérison de ses fractures se fit vicieusement. Les fragments sont loin d'être rectilignement bout à bout. Elle fit tant de bruit dans l'hôpital où elle était, qu'on ne pull'y garder. Elle nous fut apportée incapable encore de se lever. Malgré la juxtaposition vicieuse des extrémités osseuses, la consolidation s'était faite, et aujourd'hui la malade marche bien. 11 nous fut d'abord impossible de l'étudier suffisamment. Aussitôt qu'une personne, quelle qu'elle fut, médecin, élève, surveillante ou employée, s'approchait d'elle, elle parlait sans arrêt, ne tenant aucun compte des paroles ou des cfl'orls de son interlocuteur. Elle n'écoutait ou plutôt n'entendait rien, n'étant absolument occupée que de la suite de son discours, qui était toujours le même : « On ne pouvait la tenir éloignée de sa famille. » Ces neuf mots étaient répétés sous toutes les formes, délayés et dilués à l'infini. Vainement essayait-ou de lui répondre, de la calmer par des exhortations ou par des promesses. Comme elle montait de plus en plus le diapason de sa voix, en même temps qu'elle nous assourdissait tous, elle s'assourdissait elle-même au point de ne pouvoir percevoir aucun son articulé. Nous prîmes le parti de lui écrire et de l'inviter à nous répondre. Elle le fit, et il nous fut alors facile de plonger dans son délire : elle est souveraine universelle, mère du fils de Dieu fait homme. Des paroles proférées plus d'une fois par elle, dont on ne s'était pas rendu compte d'abord, mais qu'on s'est parfaitement rappelées

depuis, ne laissent aucun doute sur l'ancienneté de sa maladie. Elle parlait déjà, au moment de son mariage, de sa souveraineté, de sa volonté souveraine. Elle avait ses conceptions délirantes quand on ne soupçonnait en elle que des colères, quand elle usait de sa liberté, quand elle mettait au monde des enfants dont le soin et l'éducation lui étaient confiés.

Un moment nous crûmes avoir exercé sur elle une assez profonde influence pour concevoir peut-être quelque espérance de guérison. Après avoir, en sa qualité de souveraine, refusé longtemps le travail, elle finit par l'accepter, s'y livra avec ardeur, cessa de parler sans motif, se mit à écouter et à répondre convenablement. Elle paraissait avoir renoncé à ses idées ambitieuses. On lui tendit même quelques pié.ges dans le.squels elle évita de tomber. Elle avait tant d'envie de sortir! Quelque faible que fût notre espoir, nous consentîmes à rendre, à titre d'essai, notre convalescente à son mari. Elle partit le lu juillet 1857, et nous écrivait le 12 août suivant :

« J'aime à croire que c'est par impossibilité que vous ne » m'avez pas aidée à parvenir à la place que seule j'ai le droit » d'occuper. Vous ne m'avez pas donné solution des lettres dont » je vous avais chargé, notamment celle pour M. l'ambassadeur » d'Angleterre. C'est probablement un oubli. On a la tète si » chargée! C'est par le même motif que je ne vous en ai pas 1) parlé.

» Vous rappellerai-je une réponse k laquelle je n'ai pas dans » le moment prêté toute l'attention désirable, lorsque je vous ai » demandé tous ces papiers concernant le grand mystère qui s'est » développé en ma personne? Ces papiers que je vous ai deman- » dés et que vous vous étiez engagé sur l'honneur à me remettre, » ont été envoyés à notre S. P. le Pape, pour être déposés aux » archives. Ce sont les souvenirs des amis généreux et justes » qui se sont dévoués pour moi, qui suis la vraie cl la bonne » cause. —«Ceci est mon affaire, m'avez-vous répondu, cela nous » regarde. » — Mais si c'est votre aiïaire , monsieur, comme

« témoin et cominc dépositaire, — à moi c'est la mienne comme » propriété et comme restitution.

» Dès lors que j'ai vu par tout ce qui se faisait autour de moi » et sur moi, (]uc toutes les personnes qui se sont présentées » n'avaient d'autre but que de détruire la puissance si grande » que Dieu m'a donnée, et do m'éloigner du trône où je devais )) l'exercer selon sa sainte volonté, je n'ai plus pensé qu'à mes )> enfants, et conserver leur mère me parut le premier devoir. « Toutefois l'amour uni(|ue et tout divin dont j'ai été l'objet » donne au mien le sentîment qu'il peut seul éprouver, et je » garderai précieusement pour moi et mes enfants le dépôt » sacré que nieu m'a confié pour l'éternité et pour les tiestinées » de l'univers.

» Persuadée que vous ne pouvez qu'être animé de bonnes » intentions, je vous fais part de ma bénédiction.

» Recevez , je vous prie, monsieur, » mes respectueuses civilités,

» Mère du fils de Dieu fait homme , » Souveraine universelle. »

Depuis, malgré une patience inouïe et un dévouetnent infatigable, il est devenu impossible au mari de madame B. G... de la garder davantage sans danger pour elle-même et pour les autres, et elle est rentrée chez nous le 20 mai 1858.

M. G..., qui s'abstenait do la voir parce que chaque visite au parloir l'exaspérait, est venu il y aquelqucs jours (novembre 1858) nous dire qu'il a quelques travaux en Angleterre, et qu'après avoir assure l'existence de ses enfants, il va se rendre pour plusieurs mois dans ce pays. Nous lui avons fait voir sa femme, qui a été convenable, mais digne et fière, ne tutoyant pas son mari, qui la tutoie, portant sa tête en arrière, tenant son inlcrloruleur à, dislance et lui imposant doucement et sans colère une attitude respectueuse et presque inférieure. Quand il lui annonce

son prochain dépari pour aller faire quelques sculptures, elle tire de sa poche un papier jauni et sali par le frottement. « Voici, lui dit-elle, une délégation sur M. de Rothschild. C'est un titre de dix mille francs par mois que vous toucherez à vue pour vos besoins. Avec cela je concevrais peu que vous entreprissiez un voyage pour quelques pauvres travaux. Allez ! » — Puis elle se retire après s'être laissé à peine embrasser, comme le ferait une mère qui viendrait de réprimander son enfant.

Du reste, elle travaille et est infiniment moins difficile à gouverner que la première fois. De temps en temps elle brise quelques carreaux de vitre. — Sa santé physique est bonne, les règles ne manquent jamais. Elle mange et digère bien, le sommeil est suffisant. Elle est plus tranquille et plus heureuse qu'à l'état libre.

Observation LIV.— Madame F. H..., âgée de trente ans, entre dans l'asile le 31 mars 1852. C'est une femme d'une taille élégante, d'une constitution délicate, dune figure agréable et rêveuse. Elle est mère de quatre enfants qu'elle a tous nourris et élevés avec le plus grand soin, en même temps qu'elle aidait son mari dans sou ouvrage de cordonnier, en piquant les bottines qu'il confectionnait. El pourtant elle ne l'aimait pas, elle ne l'a jamais aimé. Ce mari est un brave homme, lourd, humhle, gros et court, prenant beaucoup de tabac, bon ouvrier, ne pouvant causer que de son. état, tandis que la femme, intelligente, curieuse, vive, colère, de tempérament nerveux, est d'un caractère tout différent. « .le lui parlais, dit-elle, et il était incapable de me répondre; il ne savait que sifller. Nos promenades du dimanche se passaient dans le silence. Il sentait le tabac. — « 11 est le père de vos enfants, que vous avez toujours aimés, que vous avez nourris de votre lait, pour lesquels vous avez été une mère très tendre. Votre mari est un excellent ouvrier, toujours appliquéà son travail et ne se dérangeanljamais. Appréciez donc cela, c'est la fortune du ménage de l'ouvrier. Il y en a tant qui s'enivrent et ruinent la famille par leurs excès, — Il a découché

une fois. » — C'était vrai, M. H... avait été voir un ami hors de Paris, s'était mis en retard et n'avait pu frapper qu'à minuit et quart à sa demeure, gardée par un de ces portiers inexorables qui n'ouvrent jamais passé minuit. 1! s'était vu forcé d'aller chercher gîte chez unami, et sa.femme ne le lui avaitjamais pardonné. Cette absence complète d'indulgence est d'une grande fréquence chez les aliénés, et c'est toujours un mauvais signe chez les personnes qu'on regarde comme sensées ou qui n'ont pas encore cessé de l'être. On en voit qui, ne tenant ancun compte de la plus grande uniformité, de la constance la plus invariable dans la pratique du bien, profiteront d'une exception qui sera le produit d'une force majeure pour la reprocher sans cesse et mettre tout le reste k néant. La justice, et avec elle l'indulgence, qui n'est souvent que la justice, constituent un des plus nobles attributs de tout cœur droit, de tout esprit sage.

Madame F. H... n'était ni juste ni indulgente : aussi la dispute était-elle souvent dans le ménage. Le mari avait toujours été d'une grande patience, mais enfin, poussé à bout par des insultes continuelles sur son défaut d'esprit, sur ses habitudes communes, sur l'épaisseur de sa taille et sur son tabac, il s'oublia un moment et frappa l'enfant le plus aimé de sa mère. Celle-ci, furieuse, se sauva immédiatement avec tous ses enfants chez sa sœur, et ne rentra plus chez elle.

A son arrivée chez nous elle est très agitée, va et vient continuellement, dit ne point être malade, et réclame sa sortie. Elle pleure souvent en pensant à ses enfants , <« se plaint » d'avoir été poursuivie par son mari, qui voulait la tuer avec » un couteau. Elle a toujours été menacée et maltraitée par lui. » Il y a deux jours, il venait de blesser un de ses enfants près » de l'oreille. Elle ne retournera jamais avec lui. »

La nuit elle ne dormit pas et se promena presque toujours. Le matin elle avait ses règles. Refus de manger, pétulance dans la parole. Le même jour elle prend le médecin pour son beaufrère ; et dit avoir deux maris, un faux et un vrai, mais elle ignore si son mari est le vrai ou le faux. Les jours suivants.

emportement contre les employées, insolence orgueilleuse. Une femme comme elle ne peut être le jouet de pareilles trahisons ; on s'exposerait à de cruelles punitions. Tout à coup elle s'attendrit et exprime en pleurant le désir de voir ses enfants. On lui en amène deux, elle les embrasse, puis ne s'en occupe plus, et ne leur donne aucun signe de tendresse quand ils s'en vont.

Immédiatement après ses menstrues, on l'avait baignée chaque jour. Elle buvait une tisane rafraîchissante, les évacuations étaient surveillées et assurées; le soir elle prenait une préparation calmante.

Le 10 avril, son état paraissait satisfaisant et elle réclamait sa sortie, mais le bien n'était qu'apparent. L'agitation était tombée, mais venait d'être remplacée par un orgueil plus caractérisé, par des, idées de grandeur qu'il n'était plus permis de méconnaître. Un de ses parents vient la voir. Elle lui dit et écrit même à son mari de venir la chercher dans sa voiture bleue ou verte. Elle ne se rappelle pas tout à fait la couleur, dit-elle. S'il ne vient pas, elle se fera conduire au château dans la voiture de M. le marquis.

Son mari vient la voir. Aussitôt qu'elle l'aperçoit, elle rougit de colère, elle est reprise de toute sa haine ; elle lui parle avec mépris. 11 cherche à 1 entretenir de ses enfants, elle refuse de l'écouter; de sa tendresse, elle rappelle la nuit passée hors de son domicile.

Depuis, son aversion n'a fait qu'augmenter et les idées orgueilleuses ont suivi la même progression ; mais l'irritation s'est éteinte, la malade s'est mise au travail et s'y est assez assidûment consacrée. Elle est devenue sujette à des migrai nés violentes et a eu plusieurs hémoptysies. Sa figure a perdu sa fraîcheur, son corps s'est amaigri.

Les enfants ont été placés dans des maisons hospitalières ; le mari, toujours repoussé et rebuté, a cessé de venir, et madame F. H... a été comprise, le 29 juillet 1856, dans un convoi de malades pour un asile départemental.

Elle avait toujours été aliénée ou bien près do l'clre. Nous avons su que peljle iille et grande fille, elle exprimait à chaque instant des idées de richesse, d'élégance, de luxe et de magnificence. Elle disait des scènes dans safomille, qu'elle méprisait; elle n'avait d'estime que pour ce qui brillait, elle dédaignait profondément tout ce qui était modeste, à plus forte raison ce qui était humble (1).

Observation LV. — Mademoiselle S. L... est une cuisinière très intelligente, habile dans son état, exerçant continuellement sa pensée soit eu augmentant un manuscrit qu'elle a fait sur l'art de la cuisine, soit en commentant les nombreux extraits qu'elle a pris dans les meilleurs livres. C'est une personne d'une grande bonnèlclé, d'une probité sévère et de mœurs pures, mais d'un caractère insociable, caractère critique trouvant à reprendre à tout et ne s'en taisant pas faute. Jamais il ne lui a été possible de rester au delà de quelques mois dans la même maison. Aussi, malgré ses habitudes austères et l'absence de tout défaut portant à la dépense, non-seulement elle n'a pu faire aucune économie, mais elle a au contraire dépensé insensiblement, d'année en année, son petit patrimoine. Tous les intervalles cjui s'écoulaient entre chacune de ses places, elle les passait dans les bibliothèques, tant elle avait besoin d'exercer son esprit. Elle lisait ou elle écrivait: c'était, disail-elle, son plus grand bonheur; elle n'en concevait pas de plus vif et de plus durable ((ue la lecture d'un bon livre. En l'écoutant ainsi discourir, si nous lui disions que sa profession devait l'ennuyer et lui paraître vulgaire : — «Point du tout, se hâtait-elle de repartir : croyez- » vous que je n'exerce pas ma mémoire, mes souvenirs et mon » imagination quand je prépare un mets? J'ai lu tout ce qu'on jj a écrit sur ce sujet, depuis Pétrone et le Banquet de Triraal-

(1) Frère emporté, peu sociable, ayant toujours irrité sa sœur contre son mari.

ORGUlilLLUUX. 201

» cion (1), jusqu'il la colleclion de l'AImaDach des gourmands, » de Grimod de la Reynière, depuis Cfirème et BrillalSavariQ » jusqu'à tous les manuels de cuisine, et je vous réponds qu'en » quelque sens que ce soit, surtout du côté philosophique, rien » de tout cela n'est assez complet pour qu'il ne reste pas beau- » coup à penser, dire et écrire. Ce n'est pas la cuisine qui m'en- » nuyait et me déplaisait, mais ceux pour qui il fallait la » faire. »

Nous ne l'avons connue qu'en 18ii9, quand elle est entrée dans notre service, âgée de cinquante-huit ans, très maigre, ressemblant un peu à mademoiselle Rachel, le leint jaune et bilieux, les yeux noirs et pleins d'ironie ainsi que la bouche. Depuis une chute elle était devenue infirme et ne pouvait plus marcher. Elle se trouvait donc

(1) Nous avons eu dans les mains un très volumineux manuscrit de mademoiselle S. L..., lémoignage aullientique de la parfaite connaissance qu'elle avait de son art, et aussi de son amour de l'étude et de ses nombreuses lectures. Ce sont, à côté et au milieu de formules de cuisine, des extraits liistoriques de nos principaux chroniqueurs, de longues pages de nos poëtes anciens ou modernes, de Racine, de Molière, de Corneille, de Lamartine, de Vicier Hugo, et des feuillets plus nombreux encore de sa composition. Nous y avons lu et nous en avons extrait la note suivante : « Le banquet ou festin de Trimalcion » est la description par Pétrone d'un repas où l'on s'est appliqué à » dépenser d'immenses trésors pour les absorber en une seule fois. » L'abbé de iMargan, au commencement du xvni'^ siècle, ayant reçu » une gratification de trente mille livres, imagina de la manger dans » un souper qu'il pria le diic d'Orléans de lui laisser donner à Saint- » Cloud. Il en fit la disposition, Pétrone à la main, et exécuta avec » toute la régularité possible le repas de Trimalcion. On surmonta » toules les difficultés à force de dépenses. Le Régent eut la curiosité » d'aller surprendre les acteurs, et il avoua qu'il n'avait rien vu » d'aussi original. »

légitimement à plus d'un titre dans notre maison, et elle y est restée jusqu'à sa mort. Pendant les cinrj années, jour pour jour, qu'elle a passées ici, puisqu'elle y est entrée le 6 avril 1849, etqu'elley est morte le 6 avril 1856, elle n'a pas laissé un seul matin sans m'attaquer par un lazzi, par une épigramme, par un reproche plus ou moins amer. Son langage n'était jamais grossier, jamais de mauvais ton(l) ; il était presque toujours correct, souvent méchant, quelquefois très spirituel. Elle savait toutes les plaisanteries de IMolière sur les médecins et même celles de Beaumarchais, mais elle y ajoutait de son cru, et n'était pas toujours trop au-dessous de ses modèles. Les coups qu'elle m'adressait étaient parfois rudes, mais il m'était impossible de refuser mun estime à ce cœur lier, à cet esprit fin et railleur au miheu des intelligences ruinées et des âmes déchues qui constituent presque tout noire domaine (2).

Après sa fin je ne pouvais regarder sans chagrin son lit abandonné, et alors même' qu'il fut occupé par une autre, il continua de me sembler vide. Je m'étais demandé souvent, en passant devant elle et en subissant ses attaques, qu'elle appelait ses coups de fouet et ses légitimes vengeances, ce qui serait advenu, si, au lieu d'une cuisinière impossible, puisqu'elle ne savait obéir, le sort eût fait d'elle une grande dame qui eiit eu le droit de commander, une artiste, un peintre, un écrivain qui eût. pu

(1 ) Excepté un jour, où elle nous dit qu'elle eût été la plus franche coquine, si elle avait voulu .s'y mettre et s'en donner la peine.

[i] Sans parler de celles du dehors, decelles qui sont libres, et qui ne choisissent que la flatterie et la servilité.

constituer son domaine moral, le faire valoir, en jouir et flageller à son aise riiumanité dans ses faiblesses et dans ses vices. Pauvre cuisinière, elle a fini dans une maison de folles ! Reine dans un salon, elle y eût été entourée d'hommages. La raison et la folie seraient-elles donc quelquefois relatives?

Observation LVI. — MadeQioisciie Et..., entrée dans l'asile le 3 avril 1858, a été trouvée errant et prêchant sur la voie publique, après s'être sauvée de chez ses parents.

C'est une personne de taille au-dessous de la moyenne, assez exactement réglée, uu peu sourde, ayant à son arrivée une expression d'inquiétude et de frayeur. Elle parle seule, mange peu et dort mal. On s'applique à obtenir sa confiance. En quelques jours elle se calme, s'ouvre et ne nous laisse plus voir bientôt qu'une attitude modeste et réservée. Elle a eu un accès caractérisé par des idées mystiques, une communication avec Dieu et des terreurs religieuses qui lui ont fait quitter le domicile de sa famille.

Dès la fin d'avril elle est revenue à son état habituel, mais cet état habituel est loin d'être normal. C'est un esprit ascétique, continuellement occupé de pensées et de rêveries religieuses.

Son père, qui n'est qu'un modeste fabricant de gants, a fait donner de l'instruction à ses enfants. Elle a une très belle écriture, une orthographe irréprochable et est de plus très exercée à tous les travaux d'aiguille. Tout le temps qu'elle ne consacre pas k des écrits mystiques est utilement employé. Toutefois elle ne peut échapper à la forme qu'elle donne à ses écrits, même quand ils s'adressent à son frère, capitaine dans un régiment d'infanterie. Voici une de ses lettres :

« Mon cher frère, j'ai lu et relu ta lettre ; tes paroles ont été » pesées au poids de l'or. En les méditant, mou esprit s'illumine, » mon cœur se réchauffe, mon imagination se règle, ma tristesse

20/i LA FoLin: lucide.

» se change en joie. Il est facile à un chrélien qui croit et pro- » fesse, de concevoir comment la croix de Jésus-Christ, malgré » son apparence obscure , pauvre cl austère, renferme une » lumière qui ne [leut s'éteindre, un trésor inépuisable, un » remède capal)le d'adoucir les souffrances de l'âme. Ce n'est » donc pas pour te faire de l'opposition, pour te dire qu'il est w inutile de rappeler à ma mémoire une doctrine dont j'ai «reconnu depuis longtemps la divinité cl la puissance, que » je reponds à ta lettre si consolante et si amicale, mais afin de » l'engager à m'en écrire une seconde. Tu sais que je suis triste » et souffrante, et moi je crois savoir que tu sais que je suis à »> la Sal[)(;trièrc depuis le 3 avril, jour du samedi saint.

» Quand il s'agit d'une personneou d'unechose que l'onaimc » et à. laquelle on s'intéresse, quelque instruit que l'on soit, w on désire toujours en savoir davantage. En théorie comme » en pratique encore à l'a écrf dans la science des saints, ce » n'est pas moi, mon cher Eugène, qui t'instruirai, ce sera uni- » quemcnlla croix de Jésus-Christ dont tu Icdéclares hautement I) l'adonitcur. Je suis heureuse el fiérc en apprenant que lu n'en » rougis pas el (pic tu as enfin reconnu l'excellence de sa vertu, » source intarissable où le cœur de l'homme aussi bien que celui » d'une femme s'épure et se vivitie, montagne sainte où l'âme » abattue s'élève au-dessus des misères et des vicissitudes de » celte vie. Riches, que vous êtes pauvres si vous ne possédez » la croix de Jésus-Christ ! Pauvres que vous êtes riches si vous » acceptez la croix de Jésus-Christ ! Sourde (1), je ne suis pas » aveugle. A une certaine époque de ma vie, j'ai vu le vice étaler » avec habileté cl fracas tout ce qui peut séduire les sens el » corrompre le cœur. Le jour du vendredi saint, qui pour l'impie » lui-même n'est pas un jour comme un autre, me croyant « dépourvue de ma volonté, quoiqu'il en coûtât beaucoup à mon » amour-propre, me soumetlanl à une autre volonté que la )) mienne, parée des livrées de la pauvreté, le cœur rempli de

(1) On a vu plus haut que celte malade cjt un peu sourde.

ORG€EILLIÎt)X. 2U5

» loi, d'espérance et d'unecharilé universelle, je me crus appelée « à déployer au grand jour, malgré tous les obstacles, la seule )) chose capable de dissiper l'orage d'une révolution, de faire » place à la justice, à la vérilé, d'annoncer cl rétablir la paix, «d'ouvrirle seul livre dans lequel petits et grands puissent lire, » de découvrir le seul moyen capable de s'affranchir ici-bas, " de s'égaliser et de s'unir en acceplanl la croix de Jésus-Christ, » aumône précieuse et salutaire destinée à chacun. Cependant » malgré mon dévouement, j'ai douté et je doute encore si le » motif qui me filagir était céleste ou diabolique, surtout quand » je mevisàla préfecture, parmi une vingtaine de filles perdues » dansant , valsant, chantant, s'insullanl, ricanant, fumant, » l'esprit plongé dans les ténèbres, f^'imagination en délire, les » yeux secs, le cœur déchiré, mais la conscience calme au milieu » de ce désordre, je cherchais si en quittant le toit paternel «j'avais eu l'intention de chercher mes intérêts ou ceux des )) autres, si j'étais là pour vendre mon honneur ou pourl'acheter. » Vis-a-vis des témoins de cette affaire, pour éviter tout inter- » rogatoire, à demi folle, je ne crus pas mentir en disant que je » l'étais tout à fait. Aujourd'hui Dieu me punit d'avoir parlé » contre la vérité, car si j'eusse été réellement atteinte de cette n folie qu'ont eue les saints, je serais maintenant dans le séjour » de la gloire cl du repos. Faire ses délices du mépris el des » humiliations, pardonner les injures, supporter non-seulement » sans se plaindre, mais avec joie, les souffrances du corps et les » peines de l'esprit, estimer les autres, se mépriser soi-même, » voilà, mon cher Eugène, quelques symptômes d'une folie surit naturelle, ou pour mieux dire crucifiée. Je suis loin d'être » arrivée à ce degré de perfection. Voilàpourquoi toute personne » sensée, éclairée en matière spirituelle, nommera ma folie ^enè- » ires de l'esprit, faiblesses du cœur, chimères de l'imagination. » Malgré tout il n'en est pas moins vrai que j'ai été folIC;, folle n de la sagesse même. Pourquoi ne m'est-il plus permis de tra- » vailler maintenant à petit bruit à la gloire de Dieu, au soula- » gement des pauvres et à la sanctification de mon âme ! Pour-

*206 La folie LtCIbË.

» quoi ne puis-je plus prétendre qu'il me faut malgré moi » renoncer à porter dans mon cœur et sur mes vêtements la » croix de Jésus-Christ, et vois, mon cher Eugène, jusqu'où va » mon ambition, à porter sur ma tête l'auréole des saints !

» Ta sœur et amie,

Cette lettre est remarquable. Quelle exaltation, que de foi, que de conscience, que d'orgueil et que d'humilité !

Dans une autre à son père elle ouvre son âme à des sentiments de famille, aussi bien exprimés que bien sentis :

« Parle-moi, mon bon père, de ta santé, de tes pensées, de » Ion sommeil, parle-moi de ma mère. Pauvre mèrel combien » un de mes défauts dominants, le manque d'épanchement » dans le cœur de ceux qui n'ont jamais voulu que mon bonheur, » combien ce fatal défaut a souvent centriste, torturé même » celte excellente femme! Oh I mon cher père, ici tu as une » tâche à remplir, il faut, toi qui sais prendre courageusement » ton parti, la consoler quand elle paraît inquiète à mon sujet. » Dis-lui qu'elle aille à l'église dans le courant de la journée. » Dis-lui que quand elle y sera, j'y serai avec elle. Et toi, ma » Félicie, ma sœur, si tu étais là, je crois que je mourrais de w joie. Que n'ai-je ton caractère ferme et prudent ! Garde-moi » ce cœur que j'ai étudié souvent, ce cœur vierge d'afl'ections et » de désirs profanes. Combien de fois, dans ce miroir, j'ai vu « les taches du mien ! Bonne petite sœurquej'ai souvent bercée » dans mes bras et qui m'as surpassée en délicatesse de senli- » ments dans tes rapports avec ma mère, me pardonneras-tu les » mauvais exemples que je t'ai donnés?

» Mon cher père, tu es, tu seras encore le dépositaire de toutes » mes pensées. Manière disait quelquefois, en parlant de toi, que » tu étais curieux, et cependant tu ne m'as jamais beaucoup )) questionnée. Peut-être si nos relations eussent été plus fréw quentes, je n'en serais pas où j'en suis. Enfin, mon cher père,

» il faut conclure de tout cela que l'homme propose et que Dieu » dispose. Que sa sainte et adorable volonté soit faite sur la terre M comme dans le ciel. Quant à moi, je voudrais faire un livre » dont le titre serait Dieu seul, la préface Dieu seul, le texte » entier Dieu seul. L'auteur de cet ouvrage désirerait avoir pour » récompense de son travail une vie pauvre, mortifiée, cachée, » une grande patience dans l'adversité, une humilité profonde » et réelle dans la prospérité. »

Un autre jour elle écrit encore à son père :

« Pour ce que je t'ai demandé, apporle ou n'apporte pas, tu » seras toujours bien reçu. Quant à ce que nous avions espéré » pour me faire recevoir dans la maison en qualité de fille de salle, » je ctois que M. Trélat ne se soucie guère de se mêler de cela ; » c'est pourquoi je n'attends de secours que d'en haut. Si l'on » ne veut pas me faire fille de salle, je me fais quelquefois fille de » cour. Lesappoinlementsque je reçois me laissent fort à l'aise : » ainsi un rayon de soleil, une goutte de rosée, une feuille que » le vent agite, un oiseau qui chante, une étoile qui brille, voilà, » mon cher père, mes petits trésors, y compris ton amitié jointe » à celle de tous ceux que nous aimons l'un et l'autre. »

Nous tenons à reproduire encore l'écrit suivant :

Absolution du passé. Expiation du présent , plans proposés pour l'avenir.

» Monsieur,

» Par toutes sortes de raisons que tout le monde n'a pas besoin de savoir et que je vous laisse deviner, il est nécessaire que vous sachiez que depuis plus de dix ans j'ai déclaré une guerre à mort à la médecine et à tous ses docteurs et étudiants. Cependant je consens à signer un traité de paix en vertu d'une alliance qui se contractera entre l'École de médecine et le

Chrislranisme, alliance par laquelle l'une s'engagera désormais à respecter les lois de l'autre et à chérir et pratiquer les commandements que voici :

Commandements de Dieu.

Un seul Dieu tu adoreras et aimeras parfaitement. Les dimanches lu garderas en servant Dieu dévotement. Dieu en vain tu ne jureras ni autre chose pareillement. Père et mère honoreras afin que tu vives longuement. Homicide pointue seras de fait ni volontairement. Luxurieux point ne seras de corps ni de consentement. Le bien d'autrui tu ne prendras ni retiendras à ton escient. Faux témoignage ne diras ni mentiras aucunement. L'œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement. Les biens d'autrui ne convoiteras pour les avoir injustement.

Commandemenls de l'Eglise.

Les fêtes tu sanctifieras qui te sont de commandement. Le dimanche la messe ouïras et les fêtes pareillement. Tous tes péchés confesseras à tout le moins une fois l'an. Ton Créateur tu recevras au moins à Pâques humblement. Quatre-Temps, vigiles, jeûneras et le carême entièrement.

» Du clergé et de la noblesse j'espère devenir parfaitement maîtresse; des arts, des sciences et de l'industrie, je récompenserai l'application, l'habileté et le génie; de la troupe, du négoce et de la magistrature, j'attends bravoure, fidélité et droiture ; acteurs, professeurs et hommes de lettres au pas s'efforceront de se mettre.

« A messieurs les journalistes, même les portes, quoi qu'on en dise, je tiendrai tête.

» Quant aux finances, au trésor et à la banque, je ferai en sorte que personne ne manque.

ORGLIÎILLF.tX. 209

n La marine, on tonips de i)iiix comme en temps de guerre, d'ouvrage ne manquera guère.

» Enfiu tous ceux que je puis avoir oubliés dans mon empire céleste, je les invite à se faire insérer.

» Tout le monde peut compter sur moi, pourvu que chacun suive ma loi.

» Dieu seul. »

12 mars 1859.

Toutes ces idées orgueilleuses, toules ces préteutions (leréforniô, toutes ces vues île (louiinaliou se sout calmées peu à peu. Eu ce moment (novcuibre 1660), il n'y a que de l'exaltation chez mademoiselle Et..., et ce caractère est si honuêle, qu'il n'est pas difllcile, sinon de le gouverner, au moins de i'inducncer lieaucoup dans un lieu où il existe ime règle tracée, une vie toule faite, — mais au dehors il n'en est pas de mênie. Là on est exposé à des courants dangereux. On interprète selon sa ferveur ^tout ce qu'on entend; on assiste à un sermon et l'on s'applique les paroles qu'il contient. 'C'est un récit du temps passé ; — on y trouve une exhortation personnelle. 11 y est question des prédications de saint Bernard, qui entraînait quarante mille hommes à sa suite; des apôtres qui, pauvres, mal vêtus, répandirent la foi dans le monde ; de Pierre l'Ermite qui, sous les vêtements les plus grossiers, commanda tout un corps d'armée de croyants contre les infidèles. « Pourquoi n'y aurai(-il plus de ces saints » pour sauver le monde qui se perd?» — On écoute, on s'examine, et l'on se sent autant de foi que ces modèles. Sous l'ascendant de cette parole brûlante, on croit avoir une mission à remplir : |)lus les devoirs qu'elle impose

210 LA FOLIE LCCIDE.

exigent d'elïorts, plus on sent de force en soi-même. On n'est qu'une faible femme bien humble, — on avait de la peine à proférer quelques paroles en présence d'un seul étranger. Eh bien ! tout à coup on quitte la famille, on revêt des vêtemenis négligés pour ressembler aux apôtres, et l'on va parler sur la place publique, où l'on ne tarde pas à être reconnue pour folle. Et on l'était, en effet, et on le redeviendra de temps à autre. Ces sortes d'organisations ont des accès ou sim|)lcmentpériodiques, ou bien provoqués, favorisés, avancés par dts circonstances accidentelles. C'est pour cela que la retraite convient souvent à ces pauvres êtres , parce que, en même temps qu'ils y sont plus tranquilles, les autres aussi sont moins incommodés par eux et se trouvent communément bien qu'ils y passent la majeure partie de leur existence. Et pourtant, que de pureté, que d'élévation dans celte âme d'élite, que de tendresse dans ce cœur, que de délicatesse et de suavité dans cet esprit charmant ! Quel malheur que des dons si riches soient frappés de stérilité !

Observation LVII. — «MademoiseileG...(l),quidèsson bas âge a perdu son père, a toujours été meuleuse et dissimulée. Elle ne pouvait s'accorder avec son frère ni avec une sœur qui n'existe plus, el devenait à chaque instant dans sa famille une cause de trouble. Il luiarriva, déjàgrande, dedéroberàsamèredes sommes d'argent. Dépourvue de beauté, mais remplie d'orgueil, elle faisait, pour aller au bal, des toilelles ridicules, malgré le peu de succès qu'elle y avait. A la mort de sa mère, n'ayant qu'un

(1) Celle observation inléressanle esl exlraite d'un mémoire à consulter à nous envoyé par un médecin du nord de la France, qui a été noire élève interne.

ORGtEILLEUX. 21 1

1res petit patrimoine de 15 à 16 000 francs, elle s'ingénie à provoquer l'attention des hommes par mille excentricités. Sa mise est de plus en pins recherchée, mais toujours bizarre; seule de toutes les demoiselles de la ville, elle prend des leçons d'équitation et passe le reste de son temps à lire des romans. A vingt-trois ans elle épouse, en i&kU, M. H..., homme veuf sans enfants, de six ou sept ans plus âgé qu'elle, occupé d'affaires de banque.

«Dès les premiers jours de son mariage elle n'y a pas rencontré l'amour lel que son imagination exaltée le lui avait fait rêver. Elle n'a su ni comprendre ni apprécier un caractère essentiellement droit et simple. Elle n'a vu que la médiocrité, Ik oîi elle eût dû voir la bonté. Dans son orgueil, elle n'a trouvé en son mari qu'une nature inculte et grossière, incapable d'apprécier la hauteur de ses sentiments et de ses idées. Tel a été le commencement d'une perturbation qui n'a lait depuis qu'augmenter. — Bientôt elle trouve mauvais que la mise de M. H... ne soit pas assez recherchée et qu'il ne fasse sa barbe qu'une fois chaque jour. Il est trop apathique, ce n'est pas un époux digne d'elle ; c'est un homme vulgaire auquel elle se permet quelquefois de parler à la troisième personne. Elle fait à tout venant les tonfîdences les plus complètes et les plus déplacées sur sa vie intime, sur ses relations avec son mari. Un jour elle dit à son médecin, qui en est frappé d'étonnement et de pitié, qu'elle pourrait bien, si elle le voulait, avoir un amant, et que son mari n'aurait pas le droit de le trouver mauvais; que si elle était trahie par cet amant, elle se ferait justice elle-même et poignarderait le coupable ; qu'en ce moment même elle a à se plaindre de M. X..., qui ne s'est pas conduit convenablement avec elle, qu'elle saura le souffleter, et qu'après cela, si son mari ne se montre point, elle ne reculera pas devant toutes les conséquences de son insulte.

))Fîn 1853, elle veut aller avec ses trois tilles à Paris pour surveiller leur éducation (notez que l'aiuée n'avait que neuf ans) ; son mari, toujours bon jusqu'à la faiblesse, peut-être aussi pour

avoir un peu île paix, permet à sa femme de faire ce voyage, cl celle-ci reste une année entière dans la capitale.

» A son retour on constate un changement fâcheux. Sa lête est beaucoup plus troublée qu'elle ne l'était auparavant, et il n'est plus possible de méconnaître qu'une all'ection mentale, longtemps stationnaire chez elle, est alors sur le point d'éclater. Elle appelle son médecin, et quand il arrive, elle lui dit qu'elle ne l'a pas demandé pour suivre ses prescriptions, mais pour lui apprendre qu'elle sait autant de médecine que lui. Quelques jours plus tard, nouvel appel, nouvelle visite. « C'était, dit le médecin, pour m ordonne)- de. remettre un appareil à son fils qui s'était fracturé le bras et auquel j'avais enlevé depuis une huitaine de jours le bandage inamovible. Il va sans dire que je n'ai tenu aucun compte des théories de madame H... sur la consolidation des fractures, et que je ne me suis pas rendu à ses injonctions, mais, dès lors, j'ai fait entrevoir au mari, comme chose très sérieuse, un état pathologique qui pouvait faire de rapides progrès et avoir des conséquences désastreuses.

«Quelques jours plus tard, elle me fait lever au milieu de la nuit, par un temps affreux, pour voir une de ses filles qui était tombée dans la matinée. L'enfant ne s'était fait aucun mal ; elle s'était, pendant le reste de lajournée, servie de tous ses membres sans la moindre douleur. Déjà couchéeelle-mêmedepuis quelque temps, la mère songe que sa petite fille peut avoir une fracture ou une luxation, et m'envoie demander immédiatement. L'enfant dormait et ne s'est même pas réveillée pendant mon examen.

>, Ma dernière entrevue avec madame H... ne m'a plus permis de me faire aucune illusion. On me prie de me rendre chez elle à une heure déterminée. Je trouve madame H... ayant pris une pose majestueuse et sévère, la pose d'un juge qui désire être impartial, mais qui est sûr de trouver un coupable. On m indique gravement un siège, et l'interrogatoirecommence : «N'est- » il pas vrai, monsieur, qu'un médecin doit prendre les intérêts » de la famille qui lui donne sa confiance? » — Sur ma réponse affirmative : — « Vous avez manqué ii cette mission, monsieur,

» VOUS ne m'avez pas avertie, pendant mon séjour à Paris, de te » qui se passait dans cette maison. Vous saviez, monsieur (1), » que la bonne de mou fils (un enfant de moins de trois ans!) se » livraitàdes attouchements avec lui, et vous nern'avez pas pré- » venue, etc., etc. » Sa déclamation continue sur ce ton et je cherche vainement, par des paroles raisonnables et modérées, à la calmer. Elle se redresse et termine par centrait : « Entre vous » et cette bonne de mon fils, il y a un coupable, vous ou elle : » quel est-il? répondez.» — Son mari, qui avait été muet témoin, veut parler : « Taisez-vous, répond-elle, vous savez que vous » ne pouvez vous défendre. >' C'est alors à lui que s'adressèrent les plus véhémentes apostrophes sur l'infamie de sa conduite et sur sa complicité dans les manœuvres vicieuses de la bonne avec l'enfant. Je me levai pour partir, en di.sant k cette dame que puisque j'avais perdu sa confiance elle m'obligerait en cessant de me faire redemander. Elle répondit qu'elle consentait à me garder pour les indispositions, mais que quand il y aurait une maladie grave, ce serait un confrère qui serait consulté.

» Deux mois après, madame H..., sous le prétexte de solder mes honoraires, vint me faire une visite, et parut étonnée du chiflre, qu'elle ne pouvait apprécier, puisqu'elle avait été absente pendant toute l'année. Elle me dit que je n'avais pas été aussi exigeant les années précédentes, et me demanda si je n'avais plus l'intention de donner mes soins à sa famille. Je lui répondis que, depuis la scène qui s'était passée entre nous, j'étais heureux de saisir cette nouvelle circonstance pour me retirer et pour renoncer à une position désormais impossible. Elle parut étonnée, eut l'air de ne me point comprendre, revint sur la scène que j'ai racontée, et arrangea les choses avec tant d'art, tant d'intelligence et de modération, que si une personne étrangère eût été juge entre nous, le récit de madame H... eût probablement passé pour le plus vraisemblable. J'étais ébahi. Je savais qu'elle ne manquait pas d'esprit mais je n'aurais jamais crn

(«) Co que j'ignorais et ce qui n'a jamais élé prouvé.

qu'elle eût pu jouer aussi bien ce rôle. Le mensonge arrivait si à propos, l'altéiiualionou la modification la plus légère suffisait pour changer tellement le sens de ses premières paroles, qu'elle m'eût volontiers prouvé que j'avais été presque inconvenant en interprélant aussi mal ses expressions. Voyant que je persistais dans mes souvenirs, elle s'est emportée en m'annonçant qu'elle saurait empêcher M. H... d'acquitter mes honoraires.

» C'est à peu près à celte époque que cette dame commença à se laisser emportera de sérieuses menaces, que depuis elle a voulu faire suivre d'exécution. La jalousie a longtemps été le prétexte de ses fureurs. Son mari ne pouvait faire un pas sans subir à son arrivée les reproche les plus outrageants. D'après elle, M. H... partageait son lit avec toutes les jeunes filles. Les absences qu'il prétendait être consacrées à ses alTaires avaient toujours [)our but des intrigues avec des servantes. Elle apprit à son fils, enfant de quatre ans, à répéter ces paroles ob.srènes : « Papa » est un polisson, il n'aime que les cuisinières. » Ce fut, en effet, un système chez madame H... de profiter de son ascendant sur ses enfants pour leur apprendre à délester et à mépriser leur père.

» Bientôt la patience de celui-ci est mise à une plus rude épreuve. Des menaces elle passe aux voies de fait. Elle entre un malin dans le comptoir, s'empare d'une canne, et frappe à coups redoublés M. H... en présence de son commis, qu'elle poursuit depuis ce temps-là de sa haine, parce qu'il l'a mise dans l'impossibilité de continuer cet acte de brutalité. Nonseulement elle a tout tenté sur les lieux mêmes pour faire renvoyer ce jeune homme, n)ais sachant qu'il était sur le point de

se marier, elle est allée exprès à M , où était sa fiancée, pour

ui dire mille horreurs de son invention sur le compte de son futur et pour la presser de rompre ce mariage. On n'a tenu aucun compte de cette extravagance.

» M. H... se voit forcé de prendre des mesures judiciaires II faut qu'il sorte d'une position qui menace non-seulement sa fortune, déjà fortement endommagée depuis deux ans, mais sa

profession même et l'éducation de ses enfants, dont la mère ne veut pas abandonner la direction. 11 se décide k plaider en séparalion. Aussitôt que sa femme en a connaissance, elle pénètre dans le bureau de son mari, s'empare de papiers d'aiïaires importants, sort ensuite au milieu de la nuit, soit pour les. mettre en dépôt dans un lieu inconnu, soit pour feindre avoir pris cette précaution, et ne consent à les rendre que lorsque son mari se laisse (léchir par les instances du tribunal et veut bien retirer sa demande. Les magistrats l'engagent même à lui rendre ses trois lilles, qui avaient été mises en pension, espérant que leur présence pourrait lui donner plus de raison. Il fait cette nouvelle concession; mais peu de temps après, c'est madame H... ellemême (]ui veut se séparer. Le mari, toujours d'après le conseil des magistrats, y consent, mais au bout de quelques jours elle ne le veut plus, il lui faut une maison de 1200 francs de loyer. Pour tout essayer, M. H... y donne son assentiment. Sans en tenir compte , elle revient chez lui dans la même semaine ; ne pouvant entrer dans le bureau, elle perce la cloison, et par l'ouverture elle menace de sennyuÉ'/* son mari et son commis avec de l'eau bouillante. -Elle leur fait jeter des pierres par sa fille et elle casse les vitres.

» Elle va ensuite passer un mois au bord de la mer avec son plus jeune enfant, en revient, et en descendant de diligence à dix heures du soir, se rend au cercle de la ville pour y chercher des témoins, dit-elle, et surprendre en leur présence son mari avec une femme. Furieuse, elle visite louie la maison, tenant par la main son pauvre enfant en larmes qui tombe de sommeil, et ne trouvant que M. H... seul, elle le frappe et le mord en le menaçant même d'un couteau dont elle est armée. Relo.urnée au bord de la mer, elle en revient encore brusquement, va trouver son mari quidine à table d'hôte, et se pose devant lui en disant : « Monsieur se régale de petits oiseaux pendant que sa femme et » ses enfants meurent de faim. » — Elle venait de dépenser 1500 francs aux bains de mer.

» M. H... fait de grands sacrifices pour qu'elle puisse rester

216 LA FoLiic Lucmi:.

dans son nouveau domicile, mais il n'en esl pas plus tranquille. Elle continue de le harceler, lui fait écrire par sa fille aînée qu'il est un père cruel, liarbare, qu'il rond l'existence insupportable à sa nière.lmuiédiatemcnt après, elle va le trouver, se jette il ses genoux avec snn'plus jeune enfant, et le supplie de revenir habiter avec elle. Le mari, attendri et toujours crédule, y consent, mais les mêmes scènes recommencent, et il revient occuper sa maison.

» Madame H..., que lobscurilé n'effraye pas et qui avait l'habitude de sortir souvent seule au milieu de la nuit, vient à trois heures du matin avec ses trois filles pour visiter la maison habitée par son mari. Elle l'accuse devant ses enfants de cacher une maîtresse.

1) Plus fard, sous prétexte de prendre deux orangers, elle fait enlever le lit de son mari, son linge; elle lui fait dire par saHlle de venir chercher ses ellels, et, quand il est dansson habitation, elle l'enferme dans une chambre, se jette sur lui, et comme dans les rixes précédentes, cherche surtout à prendre les organes virils pour les lui ôter, dit-elle. Son mari résiste; elle s'empare d'une pincettc et lui en assène sur la tète un coup si violent, que nuilgré le chapeau elle lui lacère le cuir chevelu. Le commissaire de police, prévenu, vient mettre un terme à ces scènes de violence. Elle dit à ce magistrat que son mari a voulu la battre, et que c'est en se penchant pour prendre les pincettes (ju'il s'est ainsi déchiré le crâne.

» Elle avait ses règles k cette époque, et l'on a toujours remarqué que ses plus grandes violences coïncidaient avec les menstrues.

» En, même temps elle se livrait, ainsi qu'on l'a déjà indiqué, aux dépenses les plus folles Elle a englouti dans ces dernières années tout le hénélice dû aux travaux de son mari, 10 000 fr. à Paris, en dettes ((u'il a fallu payer, et depuis son retour tout l'argent qu'elle a pu obtenir du crédit de M. H... Elle a commandé un nouvel aineubleuienl de ùOOO francs.

1, Toutes les personnes qui ont eu des relations avec elle en

OKGLIiILLEUX. 217

out soiilTert. Elle est allée à trois reprises diftérentes apostropher chez elle une dame respectable en l'accusant d'être la maîtresse de son mari. — On eut grand'peine à la renvoyer, et de pareilles scènes se sont renouvelées avec d'autres. Elle s'est introduite aussi chez un des amis de W. H..., et s'est emportée en menaces, lui reprochant, devant sa femme, de se livrer à la débauche et d'avoir des maîtresses.

» Son thème favori est, en effet, de croire et de soutenir qu'on ne rencontre pas une seule femme ni un seul homme vertueux ; et, par une frappante contradiction, elle dit aussi que si des médecins ont signé la demande de son internement, que si des magistrats se sont montrés sévères à son égard, ce n'est que par vengeance et parce qu'ils ont échoué dans leurs tentatives pour lui faire oublier ses devoirs.

)) 11 ne faut pas omettre de dire ici qu'unede ses filles, comme pour fournir une preuve de plus de la maladie de sa mère, tient héréditairement d'elle une grave affection du système nerveux. Cette enfant est cataleptique.»

Nous devons à un médecin étranger les deux observations intéressantes qui suivent. Elles ont été recueillies par lui dans son pays.

Observation LVIH. — «Un homme profondément aimé pour les services publics qu'il a rendus, M. de Z. .. , désire marier son fils. 11 craint d'introduire dans sa famille une jeune personne élevée au sein de la grande capitale qu'il habite, et cherche dans les habitudes de la retraite des mœurs plus modestes et plus recueillies. H croit avoir trouvé le trésor, qu'il a rêvé : une demoiselle appartenant à des parents honorables, à la société éclairée, et pourvue des doubles dons de la nature et de la forlune. Les jeunes gens sont mis en présence et croient qu'ils se conviennent. Le mariage se fait vite, trop vile.

«Pendant six mois, le père, qui chez luise trouve trop à l'étroit

pour jouir de sa joie, en porte partout, chez ses amis, chez les personnes de sa connaissance, l'expression elle partage libéral. Il dit, il répète que jamais il n'avaitcu l'idée d'un bonheur pareil à celui de ses enfants et au sien. Il y a tant d'effusion dans son langage, quechacun est heureux de rentendre.iMais tout à coup, quand il s'est doucement habitué à cette félicité parfaite, il apprend que son fils n'a pas eu depuis son mariage un moment de repos. Ses persécutions et ses tourments ont commencé le jour même de l'union. 11 a près de lui, chez lui, avec lui, en lui, un ennemi pourvu des armes les plus meurtrières, qui le frappe et le déchire sans merci, sans relâche et sans pitié, jusque dans les plis les plus sensibles et les plus vulnérables de son âme, qui le trouble et l'empêche dans ses repas, le prive desommeil, l'attaque dans sa tendresse et dans son culte pour son père, lui qui est le modèle le plus parfait de respect tilial, dans ses croyances les plus profondes, dans ses goûts natifs, dans ses opinions éclairées, dans ses affections intimes.

))Ce jeune homn)eest beau ; il a été élevé dans l'amour du vrai, dans la pratique de la justice, son instruction est étendue. Eh bien ! celle qui devrait être heureuse et fière de lui appartenir, lui parle à chaque instant de sa laideur, de la difformité de ses traits, des erreurs de son esprit et de l'insuffisance de son savoir. Il a la noble ambition de suivre la trace de son père et de se rendre utile : elle le décourage dans ses espérances et dans ses projets, elle ébranle sa contiauce. Toute inspiration généreuse chez son mari la révolte et l'indigne. Ce qui, chez les autres, est grand et mérite l'éloge, lui paraît chez lui ridicule et mes(iuin. Un pareil combat ne tarde pas à exercer ses ravages. Le corps de la victime maigrit et son moral s'attriste. M. de Z.. . tils, que ses amis avaient toujours connu si tranquille et si libre dans ses allures philosophiques, devient tout à coup timide et craintif. Il lit les textes saints et demande k la religion un appui et des consolations qu'il n'y trouve pas.

» Comment s'étonner d'im pareil chagrin? 11 est si dur et si désespérant de n'obtenir que haine et fureur là où l'on s'ailen-

dait à ne trouver que douceur et affeclion ! — El pourtant l'épreuve n'avait point encore atteint ses dernières limites.

»M. de Z... avait fait des efforts extrêmes pour cacher à son père toutes les plaies de son âme, pour simuler la joie quand il était en proie au désespoir, et peut-être l'illusion eût-elle été de plus longue durée si la jeune femme, devenue enceinte, n'en eût conçu un grand dépit et ne se fût alors livrée à des accès éclatants de colère. « Elle allait, disait-elle, y perdre sa jeu- » nesse et sa santé. Celte maternité qui lui était imposée la n vieillirait de dix ans. Elle ne pourrait plus aller dans le » monde, s'y couvrir de diamants et y avoir les plaisirs cl les » succès qu'elle avait rêvés. »

» Dès lors son mari lui devient odieux; mais jamais peut-être un mal si grand n'a été supporté avec plus de douceur et avec plus d'indulgence. Entre ces deux époux il n'y eut plus d'autres rapports que la lutte de la bonté la plus parfaite contre la violence la plus outrageante.

» Un enfant était venu au monde, et celle qui avait été incapable de s'améliorer par le mariage, fui également insensible à l'influence bienfaisante de la maternité. Toutefois elle en vint à supporter sou tils.

» Peu de temps après, son beau-père mourut. La maladie fut longue, et comme celui qui allait linir était chéri et vénéré de toute la population, la foule se pressait aux portes de son domicile pour avoir de ses nouvelles.

» Au milieu de ces émotions publiques qui eussent dû toucher si profondément cette jeune femme, que faisait-elle? Enfermée dans le salon qui touchait la chambre mortuaire, elle y lisait les Mystères de Paris, et ne s'interrompit dans sa lecture que quand elle eut achevé le volume. »

Cette observation est d'un grand intérêt. Quoique recueillie ù grande distance, c'est l'histoire fidèle de ces folies d'oriiiicil oui constituent entièrement et exclusive-

ment le domaine et le bagage moral de ceux qui sont en proie à ce genre de délire, malades plus malAn'sanls et plus dangereux que les pervers, et d'autant plus à craindre, que souvent on ne les connaît que lorsqu'il n'est plus temps de les éviter.

Ces malades n'aiment J^personne, sont incapables de reconnaissance, de dévouement, de regrets affectueux. Ils n'ont qu'une pensée, qu'un mobile, leur personnalité, leur orgueil. Ils aiment qu'on souffre pour eux, qu'on se prive pour eux, qu'on leur sacrifie à tout prix son sommeil, son appétit, son travail, ses affections, sa vie. Us choisissent toujours pour vous prendre, pour vous absorber, pour vous tourmenter, le moment où ils savent qu'ils vous imposeront le plus de contrariété, le plus de dérangement, le plus de tourmeni et le plus de souffrance.

Il ne faut pas oublier de dire ici que la malade dont l'observation vient d'être rapportée est fille unique. Nous avons déjà eu l'occasion de signaler les vices d'éducation de la plupart des fils ou filles uniques. Ajoutons que son père était d'une extrême bizarrerie.

11 s'agit encore ici d'une fille unique.

Obsekvation LIX.~ « Madame N. .., âgée de trente ans quand l'observation a été recueillie, née et élevée en Allemagne, appartient à une famille de commerçants.

» Dansson enfance et dans sapremière jeunesse, on n'a remarqué qu'un peu d'exaltation et une douceur et un son de voix qui paraissaient étudiés et affectés. Il lui arrivait souvent de passer des nuits sans sommeil.

» Elle se marie à vingt ans dans une grande ville d'Allemagne. Des le lendemain de son mariage la jeune épouse fait une scène

très vive à son mari. Trois jours après elle lui en fait une autre si violente sur la voie publique, qu'il n'a pour toute ressource que de la faire monter en toute liâte et de force en voiture pour échapper k l'éclat de la rue.

» Le malheureux a épousé une folle, folle par excès d'orgueil, qui est tourmentée du besoin de la domination.

n On n'honore pas suffisamment son mérite, elle ne voit que des gens vulgaires. Elle ne sort pas une seule fois sans qu'on manque aux égards quiluisont dus. Ellearencoutré madame**'* qui ne la pas saluée, une autre personne, homme ou femme, tantôt l'un, tantôt l'autre, qui a évité de la voir.

» Elle mange en secret pour n'avoir pas faim aux repas, et elle fait mille mouvements d'impatience pendant que son mari, qui mène une vie occupée, répare ses forces.

» Tantôt elle sort beaucoup en grande toilette pendant quinze ou vingt jours, et tantôt elle se renferme tout à fait, et ne voit âme qui vive pendant un temps au moins égal.

» Tout à coup, sans cause, soit le jour, sijit la nuit, elle se livre à de violents emportements ; à la moindre observation, aux paroles même les plus bienveillantes, aux prières qu'on lui adresse pour la calmer, elle répond par des cris d'effroi, de fureur et de détresse : « Ich fûrchte mich ! Komme mir zu Hidfe 1 Miirder! » (1).

» Un de ces accès éclate un jour au moment où un de ses parents entre à l'improviste.Ce parent, auquel ses liens et son âge avancé permettent de lui parler avec tendresse et avec autorité, n'obtient rien, et sourde à sa voix, elle s'élance à la fenêtre, l'ouvre et crie : « Hûlfe 1 Hûlfe 1 Mordcr ! Màrder ! Môrder ! » (2).

» Elle est devenue mère. Pendant quelque temps les soins de la maternité paraissent apporter un peu de rémission dans le

[i (l) « J'ai peur ! venez à mon secours 1 A l'assassin I >>

(2) « Au secours [ au secours I Au meurtre I au meurtre I au meurtre »

2^5 LA FOLIE LtCtDË.

cours de ses transports, mais plus tard on a le chagrin de s'apercevoir qu'elle est toujours la même Sa petite fille a une maladie grave ; elle la laisse aux mains d'une servante et court les marchands d'objets de curiosité pour acheter des choses complètement inutiles. Les scènes désespérantes une fois revenues éclatent de plus en plus fréquemment, et l'on remarque que souvent elle dirige sa fureur contre son enfant, qu'elle frappe à coups redoublés, malgré ses larmes et ses supplications.

» Immédiatement après ses emportements les plus violents, s'il survient une visite, une dame, elle a tout à coup sa voix la plus douce et la plus caressante, voix factice qu'elle s'est modulée dès son enfance et qu'elle oublie quelquefois de garder dans le paroxysme de ses accès. Tant que dure cette visite et si d'autres lui succèdent, elle ne conserve aucune trace de son agitation : la tête penchée, le sourire sur les lèvres, le regard caressant, elle peutminauder ainsi pendant plusieurs heures, et on laquitte en disant : « Quelle charmante femme ! quelle aimable douceur et quel gracieux enjouement ! » — Mais si on la regarde pendant qu'elle est furieuse et si on l'écoulé avec attention, alors de cette même gorge qui peut produire une voix si suave on entend sortir une espèce de sifflement qui ressemble à celui de l'aspic ou de la vipère.

B Elle ne supporte aucune contradiction, quels que soient l'âge, le caractère ou la position de ceux qui la lui adressent, et malgré la faiblesse de ses organes, rien n'égale alors la témérité et l'audace de sa parole.

» A plusieurs reprises ses violences ont brisé le ménage, et elle est partie en annonçant qu'elle ne reviendrait pas. Elle a voyagé, puis elle est revenue, el a repris le cours de ses fureurs que rien ne peut peindre.

» Le mari , après des efforts surhumains de patience et de bonté, n'a pu retrouver sa sauté, sa force et sa puissance physique et morale longtemps compromises que depuis qu'il s'est affranchi d'un pareil contact (1). »

(1) Mère morte en démence et plusieurs aliénés dans la famille.

Il n'est pas de vertu qui puisse suffire à une situation pareille.

S'il ne devait y avoir qu'une seule exception à la sainte indissolubilité di] maringe, cette exception devrait s'appliquer aux aliénés; et si le législateur, dans sa sévérité, ne devait excepter de cette indissolubilité ([u'une seule catégorie d'aliénés , cette catégorie devrait être celle des fous lucides, et avant tout celle des fous orgueilleux.

Page 1