CHAPITRE TX
11 existe des aliénés lucides cl ayanl conscience de tout ce qu'ils font, qui ne sont occupés qu'à préparer et à commettre de mauvaises actions. Les uns brisent, détruisent des objels plus ou moins précieux en laissant et en faisant planer sur d'autres le soupçon et l'accusation du mal; (juelqnes-uns ne reculent devant aucun moyen, et mettent le feu aux bâtiments aussitôt qu'ils peuvent y parvenir. Nous ne voulons pas parler ici des monomanes incendiaires. Les malades dont nous nous occupons en ce moment veulent détruire. Ils n'ont pas le besoin irrésistible d'incendier pour voir le feu, mais ils ont recours au feu comme moyen de destruction ; ils l'emploient comme l'instrument quelconfpie qui leur tombe sous la main, comme le premier morceau de fer qu'ils trouvent pour anéantir, pour faire disparaître, pour faire le mal, pour détruire. D'autres, cl quelquefois les mêmes, prennent irrésistiblement un vif plaisir à organiser des intrigues, à brouiller et à diviser ceux qui les entourent. On ne saurait croire jusqu'où peut aller l'babiletéde ces aliénés à ourdir leurs complots, à prévoir les incidents, à prévenir les causes qui pourraient s'opposer à la réussite de leurs projets. Pinel et Esquirol ont parlé de ces malades, Guislain lein^ a consacré de très belles pages. Nous
croyons pouvoir les faire connaître [)kis complètement encore en publiant ici les observations suivantes :
Observation LX. — La mahide M..., femme B..., entrée dans mon service le 28 mars I8/1I, a eu dans la maison un 1res grand nombre d'admissions. Elle y était connue sous le nom de la baronne, e.1 y avait chatiue fois laissé d'elTrayauts souvenirs. Son nom, à l'administration centrale des hôpitaux, était suivi de celte annotation, écrite de la main d'un des administrateurs, M. Péligot : « esprit infernal, capable des plus grands méfaits. » Lorsiiue madame B... me fut envoyée, je ne tardai pas ii reconnaître (]u\ille se faisait de sa dénomination aristocratique un moyen d'influence sur tout ce qui l'entourait, malades et (illes de service. Il n'était question partout et à chaque instant que de la baronne. Des méfaits de toute espèce, des larcins, des violences, se commettaient à toute heure de [ajournée. Ils m'étaient racontés, dénaturés ou commentés par madame de B... , que je soupçonnai promplenicnt d'en être l'auteur ou l'instigateur, malgré ses aftirmations, ses serments et les alibi qu'elle établissait avec une habileté merveilleuse. Cette personne avait été, dans ses séjours précédents, un véritable tourment pour le médecin, M. Pariset, qui .s'était débarrassé d'elle h tout prix, jusqu'à lui remettre de l'argent et payer ses frais de diligence pour la renvoyer en Belgique, oiielle disait avoir son grand-père. Les informations que je pris m'engagèrent ù suivre une marche toute contraire.
Je ne connais pas d'exemple d'une vie plus malfaisante, plus nuisible à la société. Madame B... passait tout son temps de raison à organiser les vols les plus habiles, ii instituer des lieux de débauche de grand genre. Elle n'y admettait que des jeunes |)ersonnes belles, instruites, musiciennes, ])arlaut plusieurs langues, et elle y i)rostitua ses propres filles. Le désordre de sa vie était tel, que ses accès maniaques se confondaient souvent avec l'agitation habituelle et avec les scènes decorruption auxquelles elle présidait.
226 L\ FOLIE LUCIUE.
Je ne l'ai coiiQue qu'âgée de cinquante-lrois ans. Ses (rails n'avaient rien de remarquable, mais ses yeux bleus se veloutaient dans ses accès et faisaient rayonner sur lout son visage un air de jeunesse ; elle avait alors dans tous ses mouvements, dans son agilité, diins son regard, quelque cliosc de la race féline. Elle pouvait, dans ces moments, grimper sur un arbre comme un enfant, se cacher dans le feuillage et jouir à son aise de l'agitation qu'on se donnait, soit pour réparer le mal qu'elle avait fait, soit pour retrouver sa trace, la croyant évadée.
Un de SCS moyens de séduction était de se faire passer pour la veuve du général Bonnaire, malheureuse et illustre victime des fureurs réactionnaires de 1815 (1). Soupçonnant que c'était un conte, je pris avec le plus grand soin toutes les informations qu'il nu- fut possible de me procurer, et je découvris, avec l'aide de notre directeur de celte époque, M. Censier, que la malade M. . . avait épousé, à la mairie du dixième arrondissement, un nommé Bonnaire, qui n'avait rien de commun avec le général de ce nom. Je fis inmiédiatemenl usage de ma découverte et je déclarai il la malade ([ue je n'étais plus dupe de sa fourberie, que je lui ôtais son prétendu nom et tout l'intérêt qu'elle prétendait en tirer. En même temps, et depuis longtemps déjà, j'avais fait cesser et je m'étais bien trouvé d'avoir aboli la dénomination nobiliaire qu'on lui avait si longtemps prodiguée. L'efl'etde cette déclaration et de ce système fut subit et aussi satisfaisant que possible. Cette organisation, en apparence indomptable, fut dominée, vaincue sans résistance, et tous les excès des emportemenls maniaques dont nous étions chaque jour témoins furent nier-
(I) Le général Bonnaire commandait la place dé Condé, pendant les cent-jours, et refusa de la rendre tant que l'empire fut debout. Le pouvoir royal une fois rétabli, le traduisit devant un conseil de guerre qui le condamna à la déportation, précédée de la dégradation. Pour l'accomplissement de cette peine, on voulut forcer le général de s'agenouiller place Vendôme. Une glorieuse blessure lui avait ankylosé le genou. On le violenta, on brisa l'ankylose; il fut reporté mourant a la prison de l'Abbaye, et il y succomba quelques jours plus. tard.
veilleusement amoindris, Iransfonnés ou abrégés. Cette malade qui injuriait, déciiirait, frappait, escaladait, commettait des vols et des déprédations dans les divisions voisines, sans y laisser d'autre trace que l'absence des objets volés, devint tout à coup régulière en apparence, docile, attentive et affectueuse, trop affectueuse, car alors commença une nouvelle série de conceptions délirantes ou d'efforls de dissimulation
Il est difficile de trancher cette alternative chez des malades de celte nature. Qu'il suflise de dire ici que, dans le cours de ses plus grandes agitations maniaques, j'ai toujours vu madame M... B.,. conserver la conscience parfaite de ce qu'elle faisait, de ce qu'elle disait, de ce qu'elle entendait. Et pourtant il était hors de doute qu'elle était aliénée. C'est par ce motif que je l'ai gardée depuis dix ans (ceci est écrit en 1851) et que je continue de la conserver. C est a la fois un devoir envers elle et envers la société, mise ainsi en sûreté contre la pernicieuse influence de cet être malfaisant. Du moment que j'eus déchiré soa blason, elle mit tous ses soins à faire croire que j'étais son mari, ajoutant qu'elle avait, ainsi que moi, un grand intérêt à laisser à ce lien son mystère. « C'était une confidence qu'elle faisait, » bien sûre qu'on serait assez honnête pour la respecter. » S'adrcssanl ii une jeune épileplique que nous avions dans notre service, elle s'applique à la parer, lui boucle les cheveux, l'orne de rubans, et lui dit qu'elle est issue de son mariage avec moi. Malgré les recommandations qu'elle lui avait faites de garder le secret de sa naissance, j'étais étonné de voir chaque jour cette jeunefille tourner autour de moi pendant la visite, s'approcher, me regarder avecitendresse, mais j'eus l'explication dece mystère qnand je la vis un matin, ne résistant plus à son aff'eclueux sentiment, se jeter tout à coup dans mes bras en m'appelant son petit papa. Cette pauvre épileptique est morte quelques années après dans une attaque, sans être bien convaincue encore qu'elle n'étail pas la fille du médecin de la division. Quant à madame M... B..., quelle qu'ait été ma sévérité à son égard, pour ce fait comme pour les autres, il lui arrive encore aujourd'hui.
quand elle me reacoutre seul assez de temps pour m'adresser un mot qui ne soit entendu de personne, de m'indiquer qu'elle persiste dans sa bizarre al'firnialion.
Voici quelques traits et quelques scènes de l'état passé.
M. Pariset avait l'iiabitude de prendre, avant sa visite cl ii son service même, une tasse de cale au lait. Madame M... B. .. entre dans son cabiaet, s'empare de la tasse pleine et la retourne prestement sur la tète du médecin , qui est inondé par son déjeuner.
Une autre l'ois, clic met un vêlement formant pantalon et camisole d'une seule pièce, à l'usage des malades qui relèvent leurs jupons. Ce vêtement, destiné à une personne d'une stature moins forte que la sienne, est pour elle assez juste et presque collant. Elle parvient à réunir, sans éveiller l'attention, une assez grande quantité d'excréments, soit d'elle-même, soit d'autres malades, en garnit tout l'intérieur de son ajustement, et se l'applique quand il est ainsi ouaté. L'étoile est un coutil très serré, et aucune tache, aucune souillure à l'extérieur ne trahit les dispositions qu'elle vient de prendre. Alors elle attend le médecin qui va venir faire sa visite, et quand il arrive, elle marche derrière lui, à côté de lui, le plus près possible; elle le touche et se frotte à sa personne, feignant de faire un faux pas, s' excusant avec politesse et ne lui disant que des choses fort raisonnables. « Quelle odeur! dit-on de toutes parts; d'où peut venir une pareille infection? « On l'attribue à une fosse d'aisances à cùté de laquelle on passe ; mais on continue de marcher, on change de place, on va d'un quartier dans l'autre, et l'on trouve partout la même odeur. C'est que la malade M... B..., se montrant fort tranquille et fort raisonnable, obtient la permission de traverser plusie\ns cours. Toutefois on s'étonne que devenue convenable, elle ait encore uu vêtement pareil, et on lui dit d'aller l'ôter. Ce n'est qu'alors qu'on découvre la cause qu'on avait inutilement cherchée.
Dans unaulre accès elle marche gravement devantle médecin, mais elle a fendu robe, jupons, chemise, depuis la laillejus-
qu'aux pieds, et an moment oii l'on est sans défiance, clic ouvre tout à coup ses vêtements et se met en état de nudité.
On était obligé, pendant le cours de ses accès, de l'enfermer jus(iu'ii quinze ou vingt jours de suite. Elle déchirait ses robes, ses chemises, les draps de son lit, les couvertures; elle salissait sa cellule de ses excréments, elle se tenait complètement nue. Elle mettait dans toutes ses actions la plus grande hnbilelé pour obtenir les eflèts les plus imprévus et les plus obscènes. Quand il lui était possible de se procurer un clou, elle se l'enfonçait dans les chairs, elle s'en traversait la joue, la lèvre, par forfanterie et pour se montrer en cet état. Elle nous mit un jour dans une grande inquiétude. Un élève était occupé à faire une saignée. Il posa sa lancette sur l'appui de la fenêtre d'une cellule, puis quand il voulut la reprendre, elle n'y était plus. Quoiqu'on n'eût pas vu madame M. . . B. .. , nous la soupçonnions du vol et nous redoutions de voir cet instrument dans ses mains. On lit sur elle et chez elle les plus minutieuses perquisitions, et l'on ne trouva rien. Ce n'est que deux ans plus tard que la lancette fut trouvée quand on fit des réparations : elle était cachée sous une planche de parquet disposée par elle de manière à pouvoir être soulevée à volonté. Dans cette cachetteon trouva bien autre chose : des clous, des débris de ciseaux, des porte-mouchettes, des morceaux de fer pouvant servir à mauvais usage et qu'elle s'était procurés on ne sait comment. Ce n'étaitpas elle qui avait pris la lancette, mais elle l'avait fait prendre par une malade qui partait le jour même pour un asile départemental, ainsi qu'elleaété forcée de l'avouerquand on a découvert sa cachette.
Depuis la modification de son état, nous avons eu d'abord des moments de tranquillité de huit mois, puis d'un an et plus tard de deux ans, et les accès n'ont plus eu que peu de durée dans leur plus haut paroxysme. A peine dans le dernier, qui n'est pas encore complètement termine aujourd'hui (18 avril 1850), avonsnous été forcé de l'enfermer pendant trois ou quatre jours.
Dans tous les intervalles elle travaille, balaye, nettoie, aide au transport des provisions, se rend utile de toute manière.
Depuis 1850 jusqu'à sa mort, arrivée le 28 mai ISjS, à l'àgo de soixante et dix ans, elle n'a eu que trois nouveaux accès, encore ont-ils été très courts et marqués seulement par un bavardage sans violence. Cette femme, d'une forte constitution, et qui, au point de vue de sa santé physique, s'était impunément livrée à tous les genres d'excès, a commencé à tousser sans fièvre pendant son dernier accès au printempsdernier(1858)et a succombé à une phthisie galopante. Elle n'avait eu d'oppression que dans les derniers jours. !Ses poumons étaient farcis de tubercules (1),
Cette observation, déjà si intéressante en ce qui touche madame M... B..., prend un intérêt nouveau si elle s'étend ù la fille de la malade.
Madame M. . . B. . . avaitdeux filles qu'elle a prosLituces, nous l'avons déjà dit, dans le lupanar fondé par elle pour les riches voluptueux. L'une des deux est morte nous ne savons ni comment ni à quefie époque. Nous ne pouvons dire non plus comment ces deux jeunes personnes appartenant à une pareille mère, avaient pu recevoir la grande instruction dont elles étaient douées, car celle qui leur avait donné le jour était fort ignorante.
La seule dont nous ayons à nous occuper a été fréquemment condamnée pour vols. Celle personne, qui sait et parle plusieurs langues, qui dessine et est musicienne, mène alternativement une existence régulière ou la vie la plus désoixloimée et la plus pei^verse. Quand elle enti^e dans sa phase régulière, elle se présente dans un pensionnat de demoiselles : « Madame, dit-elle à la directrice, » avez-vous besoin d'une sous-maîtresse?» Si on lui
(I) Père et grand-père aliénés.
répond négativement : « Peut-être, ajoute-t-elle, eussé-je » pu vous être utile. Je sais l'anglais, je sais l'allemand » et l'italien ; je dessine et je suis musicienne. » Et elle dit vrai, et tout cela est exprimé avec une si grande douceur, avec une modestie si attirante, que si l'on ne peut lui donner de l'emploi dans la maison où elle s'est présentée, on la recommande dans d'autres établissements. Aussitôt que la période calme est passée, elle se livre à la débauche la plus effrénée, aux vols les plushabilemenl conçus. Elle descend d'un brillant équipage chez un horloger, chez un bijoutier et se fait apporter des montres, des diamants, dans un appartement à double porte qu'elle vient de louer, et sous le prétexte de les montrer à sa mère couchée, dit-elle, dans la chambre voisine, elle disparaît avec sa proie, laissant dans le salon ou dans l'antichambre le marchand étonné de ne voir revenir personne.
Quelquefois le retour à la vie tranquille se fait sous une autre forme. Mademoiselle B...,bien renseignée sur le caractère religieux et sur les pratiques de dévotion de plusieurs grandes dames du faubourg Saint-Germain, se présente chez une d'elles : « Madame, j'ai eu le malheur de ne » recevoir qu'une éducation et une instruction mondaines. » On n'a ouvert ni mon cœur ni mon esprit aux lumières » de la religion : je sens le vide et le malheur de cette » situation. Voulez-vous, madame, être mon guide et )) mon appui dans la voie que je commence à entrevoir ? Je « ne suis point baptisée, madame, voulez-vous être m? «marraine?» — On est prévenu par un pareil langage, on reconnaît promptement la valeur intellectuelle de celle qui
parle. Comment se défier d'une jeune personne qui s'exprime si bien, qui a tant d'instruction cl qui montre de pareilles dispositions à recevoir les lumières de la foi ? — On accueille avec bonté cette (Jemande ; on confie la catéchumène à l'une des plus dignes sœurs de Charité, à la supérieure d'un bureau de bienfaisance, qui consent à lui donner les premiers enseignements.
Mademoiselle B... s'agenouille au tribunal de la pénitence, et aussitôt elle calomnie et diffame l'ecclésiastique qui vient de l'entendre. En même temps ellcdit à la supérieure qu'elle a une communication grave à lui faire, et elle rapporte sur les mœurs des religieuses de la communaulé des choses qui font frémir. Tout cela est dit avec une telle apparence de candeur et de sincérité, qu'au premier moment la bonne sœur ne peut croire ni à la culpabilité des accusées, ni à la perversité de la délatrice, et l'inquiétude et la défiance régnent pendant quelque temps dans cette pieuse maison dont rien jusque-là n'avait troublé la paix.
En I8/16, j'apprends que la fille de notre malade est dans la prison de Saint-Lazare, condamnée à plusieurs années de détention pour les vols les plus audacieux. L'intérêt de mon observation me fait désirer de la voir. Je sollicile et j'oblicns l'autorisation d'aller jusqu'à elle. Je lui demande comment, avec l'intelligence et le savoir qu'elle possède, elle a pu se livrer à des actions si méchantes et si abjectes. — Elle me regarde le sourire sur les lèvres, mais c'est un sourire de piti''; elle me répond à peine. C'est un être supérieur, c'e^t un cire fort qui !-e Ironve en présence d'un huron. Je persiste, je l'impa-
tiente, et elle fait alors gronder à mes oreilles ces orgueilleuses et grosses paroles : « Monsieur, je paye ici une » délie. Celle dette payée, la société n'a plus rien à me » demander, et en sortant de celte maison je me redresse » de toute ma hauteur, et je ne serai pas embarrassée pour » vivre en Angleterre, si ce n'est en France ou en AUe- » magne, ou partout ailleurs. Je parle toutes les langues » de l'Europe, monsieur. En situation pareille vous seriez » peut-être plus embarrassé que moi. » — Paroles et audace effrayantes de la part d'un être animé d'un pareil esprit et doué d'une telle intelligence !
Elle est venue nous rendre notre visite à la Salpêlrière après l'achèvement de sa peine. Elle est venue au moment du service. Ses épaules étaient couvertes d'un cachemire de l'Inde, elle a demandéune paire de ciseaux et a coupé la moitié de son magnifique chùle pour la donner à sa mère.
Au bout de deux ans nous l'avons revue encore; mais tùt ou tard le ciel est juste... elle avait alors le visage étoile par les stigmates d'une maladie honteuse, elle avait au front une énorme exostose.
Nous avons retenu la mère jusqu'à sa mort, et nous avons fnitlà une bonne action. Nous regrettons de n'avoir pu garder la fille. Elle n'est pas revenue depuis longtemps, peut-être est-elle morle aussi. Nous l'espérons.
On ne peut penser sans frémir que cet être dégradé, avili, jouissant par les séductions de son langage et de son savoir, du privilège de se faire juger favorablement et accepter promptement, a pu nombre de fois s'introduire et résider plus ou moins de temps comme institutrice dans des maisons d'éducation.
284 LA FOME LUCIDE.
Nous connaissons peu de mallieurs plus tristes que celui que nous ne pourrons qu'esquisser ici, car nous sommes loin d'en posséder tous les détails.
Observation LXT. — Un grand dignitaire de l'un des gouvernements qui ont précédé celui-ci vivait séparé de sa femme. Il en connut une autre, se laissa séduire par quelques agréments extérieurs, mais surtout par les inépuisables ressources d'élocution que cette personne avait à son service, et eut d'elle deux enfants qui furent élevés avec tout le soin, avec toutes les délicatesses et le luxe que permet une très grande fortune. Mais après les jours d'irréflexion et d'enivrement vinrent les mauvais jours. Cette pei-sonne si puissante par ses caressantes paroles fiait une aliénée qui l'avait été toujours, ou du moins qui l'était depuis sa première jeunesse. Elle était pareille à celle que nous venons de décrire dans notre précédente observation, mais beaucoup plus inlelligente encore et plus influente par l'éclat de son espritet parceluideseslalents.Grande musicienne, elle peignait en outre avec beaucoup d'habileté. Toutes deux avaient les mêmes arlilices et la même iulriguc dans leur étal déraison, les mêmes emportements et les mêmes violences dans leurs accès; mais l'une n'avait exercé son activité qu'à des méfaits de bas étage et avait passé sa vie dans des lieux de débauche avouée, l'autre, au contraire, s'était toujours fait ouvrir les plus jArands salons et savait s'y faire eutourer d'hommages. Pourtant au fond et en réaliié, son existence n'était pas moins abaissée que celle de l'autre. Mariée de bonne heure à un homme sans nom transmis et sans nom conquis, dont elle eut deux enfants, elle l'avait délaissé pour s'attacher à un grand seigneur, qu'elle quitta pour loinbcr dans les bras d'un autre de même rang. C'était toujours ainsi qu'elle frayait, cl aucun de ses liens ne lui stérile. Elle eut de tous ses pseudo-maris des enfants f|ui furent élevés avec les goûts et avec les habitudes de la richesse. Tant qu'elle n'avait pas conquis la situation qu'elle
convoitait, son discours était chaste et irréprochable, et elle \c gardait toujours aussi pur en face du monde ; mais quand elle était libre, elle s'abandonnait alors à un tout autre langage. Au lieu de distinguer ses nombreux enfants par leurs noms, elle les désignait ainsi : « Mon gros, mon grand, mon petit, ma » petite rose, ma grande blonde, etc., etc. «
Telle. était la personne qui s'empara de la vie jusque-là honorée et honorable de notre grand dignitaire Avant ce malheur il n'avait eu d'autre tort que celui de ne plusvouloir vivre avec sa femme déligurée par une brûlure. Ce lorl était^rand, et devint la source de tous les autres. Le jour où il s'aperçuldetout ce qu'il avait sacrifié pour une folle des plus nuisibles et des plus dangereuses, il eut beaucoup à souffrir, et jusqu'à la fin de ses jours il pàtil du mal qu'il s'était fait.
Aucune plume ne pourrait écrire tout ce que fit cette folle, ni l'art magique qu'elle savait exercer dans l'intervalle de ses accès, ni toutes les absurdes inconséquences qu'elle imposait ou obtenait, ni l'inépuisable habileté avec laquelle, après chaque accès, elle parvenait à se tirer et à se relever des positions les plus compromises et en apparence les plus perdues.
Un jour, dans unede sesdétresses, elleserend chez un ministre des finances de la Restauration, lui développe le plan d'un journal financier, et l'enthousiasme à tel point, que le ministre, M. de Villèle, lui fait toutes les promesses qu'elle désire, parle toute la soirée de la communication qu'il a reçue, et ne renonce H y donner suite que quand on lui prouve qu'il n'a eu affaire qu'à une folle (1).
Par son influence et sous l'ascendant et l'étreinte de ses enivrantescaresses, lesdeuxenfantsdontnous avons parlé avaient été élevés sons le nom qui ne leur appartenait pas et dans la conviclion (ju'ils devraient recueillir un jour
(1 ) Père aliéné.
236 LA FOLIE LUCIDK. '
l'héritage d'une grande fortune. Toutes leurs espérances ont été déçues. Un contrat de mariage avait réglé (jue les deux époux, qui n auraient jamais dû se f|uiller, hériteraient l'un de l'autre, et quoique leur union eût été stérile, les enfants doublement adultérins qui étaient issus de l'autre lien furent dépossédés à la fois de leur nom et do la fortune qu'ils avaient cru leur appartenir.
OiiSEUVATioN IjXII. — L,.. est une personne d'une bonne stature de femme et de très vigoureuse constitution. Elle a aujour- (l'Iiui soixante-cinq ans et n'en avait que cinquante-tiuil quand elle est entrée chez nous en 1851 . Elle conserve, malgré son âge, une grande agilité dans tous ses mouvements ; ses membres sont forts, son appareil musculaire est très développé. L'employée ([ui surveille les bains dit que les années n'ont laissé sur elle aucune trace, et qu'il est impossible de voir des formes plus jeunes et plus pures (ce sont ses expressions). Sa ligure doit avoir été ])ellc, mais de la beauté de l'ange déchu, car son regard ardent et fauve a quelque chose desalanique.
Cette femme inculte et grossière, sans retenue, sans respect, cynique, injurieuse, ayant à son service une voix retentissante, a le caractère gai. Elle se met toujours en scène quand ellenest point seule, chantant, sifllant, interpellant d'une manière bouffonne ceux qui l'entourent, les tutoyant sans gêne, quels que soient leur âge, leur caractère ou leurs fonctions. Elle danse souvent en tenant les braselcvéset en les balançant àritalienne, comme dans le tableau des ûJoissonneurs de Léopold liobcrt. Jamais elle n'est inactive. Nous venons de la montrer posant en public; seule, elle est continuellement occupée à méfaire, à déchirer, à briser, à crocheter, à détruire, à faire des ouvertures derrière ou sous son lit. Du moindre morceau de fer, d'un vieux canif, d'une lame de couteau, d'un fragment de lampe ou de llambeau, d'un porle-mouchcltcs, d'un clou, elle se fait un
oulil ; elle arrache des barreaux, elle perce des boiseries, des cloisons, des murs.
Avant d'èlrc reconnue pour aliénée, elle a longtemps, bien longtemps, toute sa vie, eu affaire aux gendarmes, aux sergents de ville, aux commissaires de police, aux tribunaux et aux prisons, oii elle a passé la majeure partie de son temps.
La présence de ces sortes de monstres est pour le lieu oii ils se trouvent une grande calamité. La^ première fois que nous avons eu L..., nous avons profilé, pour nous en débarrasser, de lapins prompte occasion qui s'est offerte. Elle fut comprisedans un convoi de malades envoyées dans un asile départenienlal, oii elle ne tarda pas k brûler pour soixante mille francs de bâtiments. Son retour chez nous ne se fit pas attendre, et depuis lors nous regardons comme un impérieux devoir de ne nous en point dessaisir, et de la garder et surveiller selon son mérite. Elle comprend tout ce qu'on lui dit et y répond exactement. On peut, quand cela lui convient, avoir d'elle quelque occupation de service ou un peu d'aide pour un travail en train. Elle donnera quelques coups de balai, elle portera de la paille. C'est surtout en Qattant son amour -propre qu'on obtient ce ([u'on lui dcmaude; mais n'en est-il pas souvent de même parmi les sages, ou du moins parmi ceux qui sont regardés comme tels?
Cette eonstilution de feu, toujours en action et éternellement jeune, malgré l'activité dévoi\ante qui devrait la consumer, suffit sans souffrance, sans fatigue, à tous les efforts, à toutes les exigences de l'agitation qui la tourmente. Debout du matin au soir, elle peut continuellement marcher ou courir sans lassitude ; abuser de sa voix, toujours crier sans eni^ouement. C'est une fonction qu'elle a exercée en plein air et foraflée toute sa vie par lous les temps et par toutes les tempéralures.
Toutefois, (juclque continue que soit son agitation, il
est évident qu'elle a des accès, des paroxysmes pendant lesquels elle est infiniment plus redoutable et plus dangereuse. Quand elle y est en proie, ses éclats de voix sont assourdissants et font trembler tout ce qui l'entoure. Rien ne peut la dominer ; une fois lancée, elle continue de crier, même quand on la laisse seule, et c'est là surtout que nous puisons la certitude de noire diagnostic. C'est une mania(iue», mais une maniaque toujours lucide; gardant sa force dans ses plus grandes violences ; maîtresse de son attention, sinon de sa pensée entière, jusque dans ses fureurs -, ne laissant rien écliapper de ce qui se passe autour d'elle; ne pliant sous aucun excès, parce que conservant invariablement un grand appétit, de bonnes digestions et un sommeil suffisant, quelque court qu'il soit, elle répare autant qu'elle perd.
Depuis quelque temps elle devient chauve.
Cette femme a été mariée ; elle a eu des enfants, ou au moins un. Au milieu de notre société telle qu'elle est, n'avait-elle pas, dans sa jeunesse, toutes les apparences convenables pour se marier aisément? Elle avait de la beauté, rehaussée encore par l'éclat de la santé laplusilorissante. Mais que de maux ont dû fondre sur celui qui a mêlé sa vie avecla sienne ! Que de violences, que déhontes et que de misères ! Nous ignorons tous les détails, car, pleine d'astuce, elle ne dit rien sur ce cha[titre ; et nous n'avons su qu'elle a été mère que parce qu'ayant été fortement frappée au ventre par une autre malade, et se plaignant d'y éprouver de vives douleurs, il fut de notre devoir d'examiner le mal, et que nous y avons en môme temf)S trouvé les marques indélébiles de la gestation.
Jamais la question si ^rave du uniriage cl de la légèreté avec laquelle il se contracte n'apparaît plus sombre et plus triste aux yeux du phiIoso[)lie que dans ces cas extrêmes, où il y a à la fois tant de richesse physique et tant de misère morale, et où l'homme qui se laisse séduire par ce qui se voit, ne donne aucune attention à la présence ou au déficit d'attributs plus nécessaires qui ne pourraient être reconnus, appréciés ou regrettés, qu'avec une étude plus sérieuse et de plus longue durée.
Ces fautes, payées du malheur de toute une existence, et souvent de plusieurs, se commettent dans toutes les [)arties de la société, mais surtout parmi les ouvriers, dont le mariage s'improvise quelquefois en aussi peu de jours que le permettent les prescriptions légales. Quelijues avantages physiques auront suffi pour décider cet acte important, sans qu'il soit venu à la pensée du futur chef de famille de se demander et de chercher si celle qu'il épouse est véritablement une femme, et si elle pourra être une mère. Nous avons dans nos services, à la Salpêtrière, des imbéciles, même des idiotes, qui sont mariées, qui ont des enfants, et qui seront toujours reteiuic8 dans l'asile, parce qu'elles sont absolument inca[);ibles d'user de leur liberté.
Nous n'oublierons jamais que nous avons reçu uujoiu^ la visite d'une mère qui nous redemandait sa fille pour chercher à la marier. Cette fille était entrée chez nous enfant, enfant imbécile, devant vivre et mourir imbécile. Quand elle grandit, sa figure devint jolie, les contours en étaient gracieux ; ses yeux noiisétaient beaux, ses sourcils bien arqués, ses lèvres vermeilles, sa bouche petite,
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ses deiils blanches et régulières. « Donnez-moi ma fille, nous disait celle mère : avec la figure qu'elle a maintenant je lui trouverai facilement un mari. — Votre fille est incapable d'user de sa liberté, incapable de se marier, incapable d'élever une famille. Elle mettrait le l'eu, elle laisserait brûler ses enfants; avant d'en avoir elle aurait été abandonnée par son mari au bout d'un mois de mariage. » Nous avons eu beaucoup de peine à vaincre le projet de cette mère, qui s'obstinait à nous reprocher de lui laisser perdre le bon moment. « La beauté passerait bientôt, ajoulail-elle, et l'occasion, aujourd'hui bonne à saisir, ne se retrouverait plus. C'est nous qui en serions cause. » Cette beauté passa plus vile encore qu'elle ne le croyait. Au bout de moins de deux ans, celle jeune fille avait perdu son éelal, sa fraîcheur, elle était presque devenue laide.. On pourrait diie qu'il n'appartient guère qu'aux gens d'esprit de garder une longue jeunesse. Les imbéciles et les idiots vieillissent vile, et vivent rarement un grand nombre d'années.
Observation LXIII.— Madame Constance-Angélique H... S... de la S..., femme d'une taille élevée, âgée de soixante-trois ans, forlenient constituée, aVant la voix haute et se livrant à un bavardage sans fin toutes les fois ciii'elie ne l)ar])ouille pas des rames de papier, entre dans lasile le 12 mars 1858. Parfailenienl lucide, répondant 1res exactement à toutes les questions (pi'cn lui adresse, ayant beaucoup de mémoiie, gardant un sou \enir très net de toul ce qui lui est arrivé dans son enfance, dans sa jeunesse, dans son àge'mùr, et l'enrichissant d'une foule de choses inventées, elle a|)partient à cette catégorie d'èlres niallaisanls qui ont le besoin de se mêler de tout et de n'intervenir
dans les affaires et les intérêts des autres que pour y jeter le désordre, la division et la haine.
Lespremiers jours deson arrivée, elle lescoDsacre à reconnaître son terrain, à étudier les règles et les habitudes de la maison, à se rendre compte des fonctions de chacun, de l'emploi des heures, des accidents et des diflicullés du service pendant le jour et pendant la nuit. Puis, une fois qu'elle a donné toute son attention aux fonctionnaires, elle observe les malades, elle écoule leurs plaintes, leurs désirs, leurs faiblesses. S'étant donné l'-dk bonne personnel profitant des facilités que lui assure son attitude inoffensive, elle prend séance au parloir, y considère les visiteurs, les écoute, les approuve, et leur fait même à petit bruit ses offres de service. Puis, quand elle sait son monde, elle entre résolument eu campagne comme le combattant qui est sûr de ses armes. Elle commence par s'adresser aux lilles de service, mais isolément et en cachette, pour éveiller chez elles la jalousie d'une pénible soumission contre une domination violente. Elle souffle l'esprit de révolte, mais avec une si apparente douceur, qu'on est quelque temps loin de la soupçonner. Elle ne conseille pas l'insubordination, mais elle plaint ces pauvres jeunes filles qui plient sous le travail, et qui mourront bienlot, si elles ne modèrent leur activité. En même temps, chaque fois qu'elle peut en prendre une à part, ou bien une malade à défaut d'employée, elle lui raconte d'interminables histoires contenant les détails les plus obscènes, mais présentés de manière à la laisser complètement irréprochable. C'est toujours elle qui est arrivée à temps comme un ange secourable pour soustraire une victime à un malfaiteur. La victime est tantôt une petite fille, et tantôt un petit garçon. L'histoire est remplie d'incidents pleins d'intérêt, mais surtout d'explications et de commentaires impudiques. Ces choses, elle les dit et elle les écrit : après avoir entendu, comme nous l'avons fait depuis vingt ans, le langage de toutes nos malades, nous nous persuadions que notre instruction devait être complète, et nous noussommes aperçu en celte circonstance que nous nous trompions. iHadanie S,., de la S... nous a appris
des choses que nous ignorions. Chaque jour elle nous remet un paquet de lettres ou un long factuni, un mémoire de dix, vingt ou trente pages contenant les récits les plus exagérés, les plus mensongères allégations et les aventures les plus scandaleuses. Voici l'extrait d'une de ses lettres:
« Pour en venir à Chàteaudun, et puisque vous y avez 'été, » vous avez dû remarquer, en descendant la côte, un magui- » fique moulin nommé Laboissière. Ce moulin appartenait jadis
» à un fort brave homme nommé M. A , qui était en outre
» propriétaire de ces belles prairies qui ont dû fixer vos regards » et dont plusieurs arpents étaient à ma respectable aïeule , » veuve du célèbre médecin dont j'ai eu l'honneur de vous parler, )i si instruit et tellement savant, qu'il a été reçu quatre ans avant
» l'âge voulu. La bonne mère A était ce qu'on était alors,
« à savoir, simple, excellente, aimant son semblable, et en » général bonne pour tout le monde. Elle m'affectionnait tant, » et était si maman gâteau pour moi, que j'y allais tous les » dimanches et jeudis pour me régaler d'a^ufs frais, bouillie, « salade à la crème, car cette excellente femme ne savait que " faire pour (|ue je fusse heureuse, et m'embrassait comme si 1) j'avais été son enfant chéri.
)) De leur côté, mon père et ma mère étaient au mieux avec » ses enfants, et moi je ne manquais jamais, au sortir de l'école,
» d'aller passer ma soirée chez madame J , dont vous avez
» connu le (ils.
» Madame J. .. et son mari étaient tout ce qu'on peut voir de » beau et de grand, tant en homme qu'en femuie. ils tenaient » l'hôtel de laPiacc royale, et de plus la poste aux chevaux, table » d'hôle, table des ofticiers supérieurs et celle des lieutenants et » sous-lieutenants. Bref, ils gagnaient beaucoup d'argent. Mon » père, ayant été officier de la maison du roi et fort aimé » de tous ceux qui venaient en garnison à Chàteaudun, allait
)) chaque jour dans la maison J , et moi, dont la mine espiègle
)i plaisait de uième que mon babil, il en résultait que maintes
MÉCHANTS. Sis
» foison nie plaçait au milieu de la table entre les l)iscuils et )) compotes. Enfin je plaisais tant ii ces messieurs, que souvent, " bien souvent, ils me prenaient pour aller à la promenade et » me tenaient presque toujours debout sur leurs chevaux. J'en » avais tellement l'habitijde, monsieur, que j'aurais pu m'y tenir )i sans être maintenue pai' une main prudente. J'étais donc, )) comme vous voyez, plus souvent chez madame J... que chez )' manière. Aussi j'allais et venais partout et dans chaque pièce.
«Madame J..., femme robuste, avait deux enfants qu'elle » avait élevés et choyés avec le plus grand soin. Celui dont nous » avons déjà parlé avait treize mois, était comme son aîné, beau » cl d'une force extraordinaire (j'avais cinq ans alors). La bonne )i qui l'avait soigné depuis sa venue dans ce monde venant à se » marier, il fallut en prendre une autre, grande et forte fille » ayant de magnifiques dents, ce à quoi madame J... tenait on B ne peut plus.
« Tout il coup l'enfant vint à changer, puis à dépérir d'une » effrayante manière. Les parents étaient au désespoir, et le » médecin (premier de l'endroit), nommé C..., n'y comprenait » rien et y perdait soins et peines, même jusqu'à son latin. )) Enfin comme il était également le nôtre et de plus ami de ma 1) famille, il lui en parlait sans cesse, ce qui faisait que chaque » fois que je revenais de le voir, ma bonne maman ne manquait » jamais de me demander si je l'avais vu et comment il allait.
» J'avais eu occasion de voir la hoane Madeleine faire certaine n chose qui m'avait semblé assez extraordinaire, sans pourtant » y rien comprendre, comme vous pouvez le penser, monsieur. )i Cependant un soir, en me déshabillant, je dis tout à coup à ma » respectable grand'mère : « Dites donc, bonne maman (1), hic » digitulus subjacens ventri Edovardi est-ne prœdulcis? — )) Praedulcis! exclamavit avia; quid hahes quod de me hoc
(1) Nous avons cru devoir jeter un voile sur ces énormités, et traduire en latin ce passage écrit par une main de femme avec autant d'assurance que le reste.
244 LA FOLtE LUCIDE.
wquseras? — Hem! eo fit quia Magdalena saipissime hiincce » digituluin sugit. Avia, te prœterit quam jiivat sugere, ((uain » erubescit his actis. Qiiod ad parvulum attinet, quid istuc? » oceilos comprimit; ego verô, pavet animiis dicere, eodem » momento, niortuo similis est. — Miséricorde, dit ma grand'- » mère, quelle iiorrilile gueuse! » Je fis un bond et me sauvai au » bout de la chami)re. » Ce n'est pas pour toi que je dis cela, » me dit cette bonne mère. Viens m'erabrasser, mon enfant, » couche-toi vite. Tiens, voilà une pièce de douze sous, glisse- » la sous ton oreiller, et demain matin tu la mettras avec ce I) que tu as déjà, mais surtout dors tout de suite. » Je couchais » dans sa chambre. Les mots horrible gueuse, la pièce de douze » sous et la recommandation de dormir vite, tout cela fit trotter » ma jeune cervelle. Je fis mine de dormir et même feignis de » ronfler, et j'entendis cette digne femme ouvrir sa porte, puis » appeler une de ses locataires. « Annette, lui dit-elle, courez, " je vous prie, chez M. C. .. S'il est chez lui, priez-le de venir tout » de suite. Dans le cas contraire, dites à sa bonne que n'importe » à quelle heure il faut qu'il vienne, attendu qu'il y va de la vie » de quelqu'un. » — C'est pour le coup que je dressais les » oreilles. M. C..., étant chez lui, vint immédiatement. Après » avoir écouté ma grand'mère, il frappait le carreau avec sa 1) canne comme un homme furieux, et s'écriait : « Oh! l'abonii- )) nablc coquine! Pour sûr madame J.. . va lui casser les reins, et » ce ne sera pas encore assez. J'y cours, dit-il. — Un moment, » mon cher monsieur, lui dit ma grand'maman, soyez prudent. » IVIadame J... est une femme emportée et violente. Croyez-moi, » voilà ce qu'il faut faire : allez-y, prévenez-la, qu'elle guette » cette coquine et la surprenne à son abominable action, car » sans cela elle pourrait nier. — Vous avez raison, reprit le » docteur. Toujours est- il que cette bonne petite Constance est » unique. Elle voit et entend tout. Vraiment, pour mon compte, » je l'aimais beaucoup, mais maintenant je l'adorerai, car elle » est cause que je vais être instruit de ce dont j'étais loin de me » douter. A présent je réponds de sauver l'enfant, et elle seule
» m'en aura indiqué le moyen. Je veux l'embrasser, quoiqu'elle » dorme. » Puis, ouvrant les rideaux, il me prit la tète entre ses » mains, et m'embrassa de si bon cœur, que je ne pus m'enipè- » cher de lui dire en souriant : « Je ne dormais pas, allez. — » Je le vois de reste, ma bonne petite; embrasse-moi à ton )) tour, et prends cela, me dit-il, pour joindre à ton petit trésor. » » C'était unécu de six francs. Jugez de ma joie enfantine, mon- » sieur. Le lendemain, la drôlesse fut surprise, 7^ossée d'une si » rude façon, qu'il y a tout lieu de croire ab onini suctu avoca- » tam et penitîis solutam fuisse (1). Enfin elle fut honteusement » chassée et quitta le pays le même jour.
» L'enfant revint à vue d'œil, et voici comment il fut traité. » On faisait bouillir dans une casserole de cuivre rouge non » étamée une certaine quantité de mousse d'Islande, puis du » salep de Perse et autant de racine de gentiane. Par parenthèse, » c'était moi qui la coupais par petits morceaux chaque soir. » On laissait bouillir le tout assez longtemps, on passait au tamis )) dans une casserole d'argent oii il y avait déjà beaucoup de Il sucre. On joignait à cela autant de jus de gigot de mouton » également passé au tamis ; puis on laissait réduire le temps » nécessaire. Quand l'opération était terminée, on coulait cela » dans un moule fait exprès, où il y avait beaucoup de ronds. » Un quart d'heure après, on le vidait sur une serviette, puis » on cassait chaque pastille dont j'avais toujours ma part, que » la brave madame J... avait soin de mettre dans une bonbon- )) nière qu'elle m'avait achetée exprès.
» On faisait prendre ii l'enfant, avant de le coucher, une cuil- » lerée de cette composition, et dans la journée il avait constam- » ment une pastille dans la bouche.
I Deux jours après celui dont il s'agit, madame J... envoya à » la maison un biscuit de Savoie monstre aulourduquel il y avait )' un joli collier de grenat, et sur le dessus un collier en non- » pareille où il était écrit : « Pour ma bonne petite Constance. »
(1) Qu'il y a tout lieu de croire qu'elle fut guérie.
2i6 L.V FOLIE ucniE.
» A Pâques suivaut. e]le me fit cadeau d'un cliarmanl bonnet, » avec une si belle valenciennes, qu elle m'a servi le jour de ma » première communion, et en 181?i, au départ de Maiic-Louise » pouv l'armée de la Loire. C'est chez M. .1... qu'elle des- » ccndit et coucha ; madame J... m'envoya chercher et eut la » bonté de me procurer le plaisir de voir de bien près ce joli » petit roi de Rome et sa mère ; car me donnant un plateau » chargé, je le présentai à l'impératrice, qui me fit rester et » assister au coucher de son enfant, ce qui ne m'empêche pas, » monsieur, d'être aujourd'hui ici confondue au milieu de femmes » qui n'ont ni tact ni éducation. — A quand notre prochaine » causerie, monsieur? Veuillez recevoir mes salutations. »
A l'exception de la naissance àChâteaudun, il n'y a pas un mot de vrai dans ce long récit. Tout cela est invente par un esprit artificieux, s^agace quoique malade, maître de ses souvenirs, les arrangeant, les assouplissant, les dénaturant à sa guise, selon ses goùls et selon ses passions. Il n'est pas vrai qu'un enfant de treize mois ail été exposé aux indignités rapportées ci-dessus, cl il y eût été exposé, qu'à cet âge sa santé n'en eût point souiïert. Il esl tout aussi faux qu'un médecin ait fait faire et lui ait administré la mixture concentrée dont la préparation vient d'être expliquée. Ce médicament tonique, incendiaire pour cet âge, n'eût point été supporté par l'estomac de l'enfanl et lui eût fait beaucoup de mal. C'est un conte de toutes pièces.
Nous avons sous les yeux trois cents pages écrites en moins de trois mois par madame S.... de la S.... — C'est un tissu d'aventures imaginées par elle el remplies de nombreux détails aussi obscènes que le passage que nous avons été obligé de traduire en laliu. Elle écrit au directeur, à l'économe, aux surveillantes et même aux médecins des autres divisions. Elle dit aux élèves :
« Vous n'êtes point curieux, messieurs, et manquez d'adresse, » permettez-moi de vous le dire. Si j'avais été à votre place, « J aurais voulu savoir pour quelle raison celle (|ui vous écrit est
» ici. J'aurais étudié sa physionomie et je me serais dit : Voici )) une témrae qui ne me fait point du tout l'effet d'être une sotte et » d'avoir jamais eu la tête dérangée. M. Trélat a une singulière n mine lorsqu'il passe devant elle et redoute de lui parler trop w souvent. Nécessairement il y a quelque motif pour cela, — et )) je ferais en sorte de le connaître.
» Songez, jeunes gens , que la curiosité ne peut jamais être » blâmable, car elle ne vient que du désir de s'instruire ; ne » l'oubliez pas et mettez ce petit avis à prolit, si vous voulez « acquérir de la science, faire honneur à votre famille et recon- » naître les soins que vos bonnes mères ont pris de vous. J'ai » passé l'an dernier quelques jours dans une chambre k Beau- » jon. Les jeunes médecins ou élèves ne fuyaient pas ma société, » je vous assure, car je puis dire avec bonheur que là j'avais » presque une petite cour. Aussi, si ces charmants jeunes gens » apprenaient que j'ai été traîtreusement amenée ici, je suis bien B certaine qu'ils feraient en sorte que l'école entière exigeât ma » sortie immédiate.
» Si l'un de vous voulait être assez gentil pour passer à l'hôtel » des Nations, rue de Cléry, savoir ce qu'il est advenu de mon » étrange arrestation, je vous en saurais un gré infini. Racontez » donc mon aventure à autant d'étudiants que possible, tant de » médecine que de droit.
)) Faute de temps rien n'est complet, mais ce sera toujours » assez pour que vous vous disiez : Ah! ah! nous y voilà. Ma-
» dame S a déplu par sa franchise, on craint qu'elle ne
» parle, et voici pourquoi on l'a logée avec des aliénées ou des » créatures... Enfinsuffit! Ce qui ne l'empêche pas de rire par- » foiset d'espérer que ce peuple qui n'aime point les Kodiu et » les bastilles, se mêlera un jour de demander de quel droit ou » a violé la Constitution, où il est positivement dit qu'on doit » respecter l£( liberté individuelle, à moins d'un crime. »
Avec quelle douceur, avec quel art elle parle des devoirs de famille ! Pour nous qui la connaissons à fond, nous ne pouvons, sans frissonner, l'entendre conseiller aux jeunes gens d'acquérir
248 LA FOLIE LLCIDE.
de la science et de reconnaître les soins que leyrs bonnes mères ont pris d'eux.
Elle écrit surtout au médecin de la division dans laquelle elle se trouve; et voyez comme elle sait se faire simple et loyale, même quand elle profère les plus indignes calomnies et les plus grosses injures :
« Comment ne me croirait-on pas? dit-elle. Voyons, raison- » nons, s'il vous plaît, et sachez d'abord que de ma vie je n'ai » menti. J'étais toujours citée partout comme un modèle de » franchise et de sincérité. Je dois donc être crue quand je vous » dis mon opinion sur les drô/esses qui ont l'eflronlerie de vous « tromper (1). Monsieur, ne jouons point au fin runavecl'aulre, » cela ne pourrait jamais prendre et vous devez en être maintc- » nant persuadé. Or donc, pour quelle raison ne faites-vous pas « parvenir les lettres que je vous remets pour M. le préfet, pour » M. le procureur général, pour M. Partarrieu-Lafosse, pour )> M. Bonnet, pour M. Noté?
» Vous devez bien être persuadé que je suis loin d'avoir l'es- » prit lésé. Dès lors, pourquoi me retenez-vous ici malgré moi? » Je n'ai besoin d'être réclamée par personne, attendu d'abord » que je suis séparée de mon mari et qu'il est notoire qu'il a )j bien ii moi plus de 80 000 francs, un mobilier considérable, etc. » Me retenir ici, monsieur, serait une monstruosité, une chose » tout à fait indigne d'un homme d'honneur. »
Tout cela est raisonné, tout cela se tient, s'enchaîne et va droit à une conclusion. — C'est pourtant insuflisanl pour prouver qu'on jouit de sa raison et qu'on peut être libre.
Nous n'avons rien de précis sur le pas.sé un peu éloigné de madame S... de laS. .. — Nous savons qu'elle a été en Auié-
(1) Ce sont les personnes les plus méritantes gn'elle qualifie ainsi ; ce sont les dignes surveillantes et sous-surveillanles qui nous secondent de tout lenr dévouement dans les soins que nous donnons à nos malades.
riqiie et qu'elle- a eu deux mariages. Ni l'un ni l'autre n'ont été heureux.
Il doit y avoir eu bien des malheurs dans le premier, car elle est revenue d'Amérique séparée de son mari, louant sous un autre nom que le sien. Quant au second époux, il a présenté requête à M. le président du tribunal civil de la Seine pour obtenir sa séparation. Ses principaux motifs sont ceux-ci :
Les premiers jours de son mariage, loin de trouver dans son ménage le bonheur qu'il espérait, il ne tarda pas à se voir en butte, de la part de sa femme, à des procédés outrageants qui dégénérèrent bientôt en scènes scandaleuses et d'une extrême violence. Compromis par elle vis-à-vis du public, il se vit forcé d'abandonner son emploi ou du moins de demander prématurément sa retraite et de changer de domicile. Dans une de ces scènes journalières, elle lui dit qu'il ne périrait que de sa main, et qu'il y avait encore des Lafarge dans ce monde. A peine entrés dans la nouvelle demeure, il fallut la quitter et résilier très coùteusement un bail. On s'installa au Marais, mais, sous le prétexte qu'il y avait des ouvriers dans la maison, la dame S... obligea son mari à un nouveau déménagement, pour aller à Pantin, qu'on abandonna bientôt pour transporter le ménage à Montigny-lez-Cormeille. Dans l'intervalle on demeura chez une famille amie, où, comme avant, comme après, comme partout, le mari était traité continuellement par sa femme de gueux, de voleur, de canaille. Dès lors, madame S... n'eut plus deretenue, passa, à dilTerentes reprises, plusieurs jours hors du domicile conjugal, auquel elle a fini par renoncer tout à fait. Elle alla en Belgique pour y faire imprimer contre son mari un mémoire qu'on avait refusé d'imprimer en France, à cause de la violence des expressions, à cause de la grossièreté du style.
Nous avons ce mémoire dans les mains. Toujours même hypocrisie, mais quelque chose de plus qui jette un nouveau jour sur le .sujet de notre étude et ne nous permet plus de conserver le moindre doute :
« Il n'est pas une femme plus prévenante et plus attentionnée
250 i.v Foi.ir: liîcide.
» que moi, et bien que je n'eusse guère sujet d'aimer mon » mari, je ne cessais pourtant pas de m'occuper de lui : je crai- » gnais pour lui le chaud et le froid ; ce qu'il aimait je le faisais » de préférence, cl lui servais toujours les meilleurs morceaux. » Bref, si nous avions des côtelettes, je lui en donnais la noix, » me contentant des nerfs et de la graisse : je ne crains pas qu'il » me démente, fùt-il même là fout près de moi. J'ai toujours » passé pour avoir un heureux caractère et être fort bonne per- « sonne, très gaie, ne pensant jamais à moi, mais toujours aux » autres. Je ne suis heureuse que quand je vois tout ce qui » m'entoure l'être, monde comme animaux : amie dévoué plus » que ciui que ce soit; aimant à obliger et prenant toujours le » parti de ceux dont on cherche à dire du mal. »
Il y a de tout dans ce mémoire. On y trouve l'histoire d'iuie amitié touchante qui a duré plus de trente ans. Les malades île celte catégorie ont toujours à leur disposition une foule de récits vrais ou faux dont ils savent tirer bon parti.
« Ce digne ami m'aimait comme si j'avais été sa lille, il m'ado- » rait et me divinisait. 11 ne cessait de me vanter partout, et " pas une femme ne pouvait mètre comparée. C'est en Amérique » qu'il m'a connue et rendu service, en me faisant passer » quelques secours dont j'avais grand besoin pour m'aider ii » élever mes enfants, mais sans s'être jamais fait connaître de 1) moi. Ce ne fut qu'au moment de m'cmbarciuer pour revenir en » France, que la dame, qu'il avait chargée de me remettre ce rt qu'il me faisait parvenir, m'ayant rencontrée, me dit la vérité. » De ce moment, je lui vouai une reconnaissance éternelle. » Plus tard, j'appris que par trop de bonté il venait d'éprouver » des malheurs. J'accourus à Paris pour acquitter la plus noble 11 des dettes, celle de la reconnaissance. Bref, je lui offris de ji venir près de moi ; que je me chargerais d'arranger les choses. -1 ce (pie je fis eu elïet pins tard. J'avais peu, mais il était si )i sobrel II [)artagea donc ce que j'étais si heureuse de lui oll'rir! 1) savoir, mon logement et mon pain. Nous achetâmes une petite 0 propriété (pie nous faisions valoir nous-mênu";, car il se con-
MKCHAINTS. "251
)' naissait à tout, était d'une adresse extrême et de plus exressi- » vernent travailleur. Dieu! (]uolle difiérence!
» Ce digne homme avait reçu une brillante éduralion. Il était « gai, spirituel, savait le latin comme Virgile, le grec, l'au- » glais, etc. Le soir, après une lecture instructive, nous chan- » tions ou faisions une partie de dominos, lui par pure com- » plaisance, et moi pour ne me pas coucher trop tôt, attendu » que je déteste le lit. — Je ne sortais jamais sans son bras, et » si j'avais la moindre indisposition, il me soignait comme » un bon père soignerait sa fille adorée. Cependant la cam- » pagne ne lui convenait pas et je ne m'en apercevais que trop, » il manquait à ce brave homme les cours, les bibliothèques » qu'il aimait à fréquenter jadis. Nous revendîmes cette pro- >> priété et revînmes dans mon pays, oîi deux jours après il eut » une bonne place ii l'enregistrement. iMaisce n'était pas encore » son Paris. Je prétextai d'y avoir affaire, et fis tant et si bien » que, comme je l'ai dit plus haut, j'arrangeai les choses, mis » ses afi'aires en ordre et lui écrivis dans mon style ordinaire : » Mon cher bon ami, vite au galop, accourez dans votre bonne » ville qui vous tient tant à cœur; fermez bien toutes les portes. » Mes compliments et les vôtres à votre patron ; de plus, faites- >v lui vos adieux, attendu qu'il peut ofl'rir votre place à un autre. » N'allez pas vous creuser la tète à deviner ce que tout cela » veut dire ; venez, vous serez heureux, car je le veux. Votre » oncle C... m'a baisé la main, et votre cousin D..., ma foi, d'un » lion qu'il était, j'en ai lait un mouton très docile et même u très galant, car il m'a dit des choses charmantes. Vous voyez » bien que l'ami Casimir Périer n'avait pas tort de m'appeler » son petit Bonaparte (1), attendu que quand je me mets dans >j la tête de dire : Je veux ce que je veux, je réussis à l'obtenir. » H eut une place peu de temps après son arrivée ii Paris, et
(1) Conte, pur conte, comme tout le reste. Ce récit est long, mais nous avons voulu donner cette observation comme type et modèle de eu frenre de folie.
» moi j'entrepris un état qui me faisait gagner assez d'argent. 1) J'eus l'idée de me mettre fabricantc de bourses, et je réussis >) si bien que je fournissais les meilleurs magasins de Paris : le « Palais-Royal, les boulevards, la rue de la Paix, etc., et rien » qu'en revenant de mon pays, où j'avais été quelques jours, à » la mort de ma mère, je trouvai en entrant chez moi trois cent » vingt-sept commandes.
« Mon vieil ami et moi avions chacun notre logement dans la )) même maison. Il était ce que .certaines gens appelleraient » républicain, mais ce que moi, qui le connaissais si bien, j'ap- » pelais un patriote; mais patriote comme on l'était jadis à » Rome, car il aimait son pays plus que pas un et aurait tout » sacrifié pour lui ; sa vie, la mienne même, dont il avait tant » de soin, s'il l'avait fallu pour le sauver.
» Les secousses qui se succédaient depuis quelques années, » tout ce précieux sang répandu sans cesse, lui avaient fait tant » de mal que son caractère s'en ressentit, et même je crois sa » raison par moments. Sitôt qu'il apprenait qu'il y avait un club » quelque part, il allait s'y fourrer. Je l'accompagnais crainte » de malheur, et il aurait été infailliblement écrasé à celui de » la salle Martel, par deux enragés énergumènes qui n'étaient « pas d'accord et en étaient venus aux coups; ce que voyant, » cet honnête homme se précipita sur l'estrade pour les séparer » et prendre la parole à son tour, quand, accourant sur ses pas )) et voyant le danger, je le pris par les jambes et l'enlevai » comme un enfant, juste au moment où estrade et orateurs » s'écroulèrent. Il était temps, comme on voit.
» Je lui fis jurer de ne plus retourner aux clubs. 11 me le jura » et tint parole; mais aussitôt qu'il voyait un rassemblement, il » y courait, consultait ou donnait conseil, gesticulant et parlant )) à son tour très haut, si haut que je finissais par en être épou- )i vantée. Je craignais à toute minute quelque visite de messieurs i> de la police, gens fort estimables , je pense , et surtout fort » utiles, mais qu'en général on n'aime point à recevoir chez soi. )) Bref, je ne dormais plus, tant j'avais peur, et c est cette
)> frayeur continuelle (jui me décida à me remarier; mais je » complais bien de bonne foi qu'il continuerait de demeurer » avec nous et que j'en aurais soin comme par le passé. Sa » famille le croyait de même, mais il a refusé mon offre parce » qu'il ne pouvait envisager M. S..., tant il lui trouvait l'air faux » et traître, et l'on sait s'il avait raison ! Enfin il n'a pu survivre )> il l'idée de me savoir mallieureuse et est mort de chagrin.
» .le suis obligée, pour faire comprendre le reste, de faire « connaître une chose que j'aurais toujours voulu cacher à tous ; « mais enliu, la nécessité m'y forçant, il faut bien que je me » résigne. J'avais un fils de par le monde, qui se conduisait » assez mal, et cela depuis sa tendre enfance (oh! je n'ai pas eu » qu'un seul malheur, allez), pour lequel je n'ai cependant cessé « de faire tous les sacrifices possibles, espérant en faire un bon » sujet, sans qu'il ait voulu jamais répondre à mon attente. Je » ne le voyais jamais que lorsqu'il avait mangé eflets et argent ; « maintenant il se dit changé, est marié et père. Mais, hélas!.... » On convint que par prudence je ne devais rien porter sur mon » contrat de mariage; que n'y voyant rien a. moi, il finirait par ); me laisser en re^ios^que comme on ne pouvait prévoir l'ave- » nir, on me ferait une contre-lettre, que l'on fit en effet, et » dans laquelle il était bien dit que tout ce qui était dans » la maison, argent monnoyé, litres, valeurs de toute espèce ). et mobilier, étaient k moi. Je me crus parfaitement en règle » et ne redoutais rien, même en cas de mort de mon mari.
» Le croyant honnête homme, je laissai cette pièce avec mes » autres papiers, et aujourd'hui elle a disparu comme tout le » reste. J'en mourrai, car j'écris jour et nuit, et il n'est pas de I) constitution au monde qui puisse résister à ce que je fais, » n'ayant que du pain sec à manger et de l'eau à boire, sans » même avoir de quoi nie préserver du froid et étant sans feu )> dans une chambre glaciale, obligée en outre de faire des )) courses avec des chaussures sans semelles.
» Dans l'espoir (jue je (inirai par mourir de faim, de froid et « de misère, M. S. . . dit à tout le monde que je ne manque de
254 LA FOLIE LICIDE.
» lien et que j'ai beaucoup (rargent. — Boaucoup d'argent! où » le prendrais-jc'? — Est-il possible de laisser sa femme dans )- une pareille détresse, surtout quand elle relève a peine de «maladie.
" Je ne sais si j'ai dit que j'essayai d'aller chez cet infernal I) B. .. (1), qui se rua sur moi et me brisait les épaules. Tandis » cpi'il me serrait comme dans un étau, sa femme me donnait » des coups de pied dans les jambes et dans les cuisses, et a eux » deux ils faillirent m'assommer. Je faillis mourir de désespoir, » et j'eus de si fortes convulsions, non-seulement ce jour-là » mais après, que je tombais à chaque instant dans les rues, et » ([u'une fois on me ramena mourante.
» Je demeurais à Rieux, oii la plus noire trahison m'avait » forcée d'aller. Chaque jour j'étais poursuivie par le misérable M fils de mon mari. Il me faisait de si effroyables menaces que » je n'en pouvais plus. Je me précipitais dans la première porte » venue, dont je n'osais plus sortir que le lendemain matin » pour m'en retourner. C'est ainsi que j'ai été plusieurs fois à » l'hôtel de Londres, puis passage Brady, et rue Notre-Dame n de Recouvrance-Cléry, ce qui me coûtait •! franc 50 c. par ') nuit. Deux fois de suite je rencontrai ce drôle dans un « chemin désert qu'il me fallait passer pour rentrer chez moi. » Pouri[uoi y était-il et qu'y faisait-il? Tout ce que je sais, » c'est que je pris le parti de fuir, puisque ma présence à » Paris ne pouvait point être utile pendant les vacances, et que » je serais infailliblement tuée un jour ou l'autre au détour d'une )) rue, sans avoir même l'espoir d'être secourue par la police, » qui, n'ayant rien fait à ce garnement lorsqu'il m'avait donné )■> des coups de poing, n'en ferait pas davantage alors.
» Je fus conseillée d'aller en Belgique, à Bruxelles niénie, )) d'ovi j'écris aujourd'hui. J'espérais bien y être accueillie favo-
(1) Ce M. B..., aujourd'hui infernal, est celui qui, yyant toute sa conBance , avait été consulté par elle pour l'arrangement de ses atîaires.
» rablenient par des personnes que j'avais dans mon Icmjis Il reçues, fêtées, choyées, etc., etc.; mais il eu a été autrement: » on n'avait pas de logement, et moi j'en avais cependant eu " toujours à leur service pour un dix mois, pour un autre huit, )> et ainsi du reste. Je pourrais dire les fctcs que je leur donn nais, les cadeaux que je leur taisais et les immenses services )) (|ue je leur avais rendus. Oh I cœurs ingrats, si je les nommais, ') ils seraient méprisés de tous.
» Avant de quitter Bruxelles la première lois, j'ai appris que » la société française n'avait pas voulu s'occuper de moi parce " qu'on lui avait dit que j'étais un espion. Moi, espion, miséri- » corde ! Non, je n'ai de ma vie été espion, mais j'ai toujours I) méprisé les assassins, et j'ai horreur du sang. Je savais que '■ l'Empereur devait périr le jour de sa magnifique rentrée » comme président. Je le savais à ne pouvoir en douter, et j'ai » fait tout mon possible pour empêcher qu'il en fût ainsi.
» Plus tard, en arrivant à Paris, je vois de mes propres yeux )i qu'il se trame quelque chose d'horrible, et l'axant- veille de >■ l'alïrcuse catastrophe du 14 janvier 1858, je force la consigne » et m'élance dans le cabinet du procureur impérial, et lui dis : » — Comment, monsieur, vous persistez à ne vouloir pas me » croire ! Mais faites donc ce que je vous prie de faire depuis » si longtemps, il en est peut-être temps encore. Il sourit » dédaigneusement, et deux jours après, moi je m'arrachais le? » cheveux et disais : Malédiction!
» Depuis, j'ai demandé à voir ce misérable Pierri pour savoir 1) s'il était un de ceux (jue j'avais vus souvent. On n'a pas même >' répondu à ma demande pourtant si juste ! Avant qu'aucun «journal ait donné son signalement, j'ai donné celui de l'iuw dividu que j'avais vu, et il se trouve que c'est positivement » le sien.
» Après mon retour de Belgique, j'ai reçu, comme je l'ai dit, » coups et menaces alfreuses. Dès le lendemain de mon arrivée » il Paris, m" étant |)Our un moment mise entre deux baraques, » boulevard deSébastopol, j'ai reçu derrière la tète un tel coup,
» que cela m'a occasionné un dépôt qui, ayant percé, m'a fait » une plaie énorme. La veille du dimanche gras, un homme me » mit sous le nez un papier où étaient imprimés ces mots : «Tu » auras beau faire ce que tu voudras et pourras, avant la fin de » ton procès tu crèveras. » Peudejours auparavant, un individu » me pria de lui lire une adresse, et c'était pourm'y faire voir à » peu près la même chose. Bref, dernièrement, au moment où » je sortais de chez M. Jules Favrc et me trouvais place Venta- » dour, deux misérables se jetèrent sur moi en me répétant ces » mêmes menaces de mort accompagnées d'abominables injures, » puis ajoutant : « On se moque pas mal de toi et de ton Favrc, «avant peu, vieille r.... tu crèveras. Puis, tout à coup l'un » me donna un si rude coup dans la côte, que le sang coulait le )) long de ma cuisse (depuis lors j'y ai une plaie et je puis <à » peine marcher); je tombai à la renverse, et au moment où » j'essayai de me relever, l'autre m'allongea un si rude coup de » pied derrière la tète, que depuis elle me fait un mal affreux. » Quelque temps après, madame S... s'imagine qu'on lui a fait boire de l'eau empoisonnée. Au bout de quelques minutes elle se sent toute lourde, latèle lui tourne et le cœur lui fait mal. Elle vomit, sa bouche et son palais se remplissent de choses qui ressemblent à des miles d'araignée; ses jambes s'allongent de telle sorte que le pied de son lit craque. Ses yeux sortent de la tête, si bien qu'orcc l'un elle voit l'autre. La langue est épaisse. Avec ses ongles elle cherche à détacher l'enduit qui la couvre : il s'en vaparécailles. Lcsvomisscmenls cessent et lesyeux rentrent dans l'orbite; mais elle ne voit plus clair, la peau de son estomac semble tenir à son dos, les convulsions recommencent. Dévorée par la soif, elle veut boire... on se jette sur elle et on lui lord les bras. Elle voudrait qu'on la vît quand l'air est chargé d'électricité ses cheveux se hérissent et sa tète tourne sur ses épaules. C'est un i>hénomènc que tous les médecins ont remarqué chez elle depuis sa plus tendre jeunesse, et il y a eu même de très fortes gageures à ce sujet. M. le docteur Dubois qui, dit-elle, l'aimait comme si elle eût été sa lille, lui a dit
cent l'ois : « Ma chère enfant, si la Faculté pouvait se douter » de votre organisation, jamais, au moment de votre mort, elle )> ne vous laisserait mettre en terre ; et si vous aviez des ennc- » mis, il leur serait facile de vous tuer rien qu'en passant leur » doigt sur un carreau. Surtout ne parlez de cela à personne, » entendez-vous ? Qu'il vous suffise de le savoir et d'éviter d'a- » voir près de vous, soit oiseaux, soit toutes choses bruyantes ; M fuyez la musique, car elle vous tuerait également. »
Il est évident que madame S.. . a des hallucinations ; qu'il lui arrivedcse voir poursuivre et de se sentir frappée. Elle courait alors épouvantée, et entrait, disait-elle, dans la première porte venue. Il paraît même probable qu'elle a été congestionnée, qu'elle est tombée sans connaissance et est restée fort afi'atbiie à la suite de cet accident.
Il faut remarquer aussi ce qu'elle dit en parlant de la rentrée du président de la république et de l'événement du l/i janvier. C'est à la fois dl la forfanterie et du délire. La scène des deux baraques du boulevard de Sébaslopol est une hallucination accompagnée ou suivie de congestion, de perte de connaissance et de chute ayant occasionné une blessure. Il en est de même de la scène du papier qu'on met sous le nez de madame S. .. la veille du dimanche gras, et de l'aventure des deux hommes qui se jettent sur elle en proférant les mots les plus grossiers. Elle tombe, se blesse et attribue son mal aux coups des êtres fantastiques qu'elle vient de voir.
Il faut faire les mêmes réflexions sur l'aventure d'empoisonnement qu'elle raconte. Il est évident qu'elle eut alors des convulsions et aulres accidents nerveux fort complexes. Quant aux paroles de M. Dubois, elles ne sont qu'un conte comme ceux que madame S.. . fait à la journée.
Nous avons raconté son attitude les premiers temps de son séjour. Elle se serait rendue odieuse à tout le monde si l'on pouvait concevoir de la haine pour des malades. Non-seulement elle attaquait, calomniait, brouillait etdivisait; non-seulement elle persistait dans ses récils obscènes, mais il lui arrivait
Iréquemmeul de se coucher entièrement nue sur son lit, à côle (les autres malades, et de les révolter par cette intolérable impudicilé. Il lui arrivait aussi de pousser tout à coup des cris effrayants et de réveilleret d'empêcher de dormir tout uh dortoir. Elle fut baignée fréquemment, et ses cris et ses agitations nocturnes se calmèrent, mais sa méchanceté resta la même ; ce côté est incurable. Malgré la surveillance et les précautions dont elle fut l'objet, elle était une cause si fréquente de trouble et de souffrance, que nous fûmes heureux de la voir partir pour un asile départemental auquel elle devait appartenir.
Nous avons tenu à faire bien connaître celte malade par ses paroles, et, à défaut d'une connaissance suffisante de ses actes, par ses longs et fastidieu.x écrits. Parfaitement lucide, toujours lucide malgré sa déraison, il fallait cette longue étude pour lui assigner la pla(jc qui lui étaitdue.
Elle a été aliénée toute sa vie, aliénée malfaisante , aliénée dangereuse, ce qui ne l'a pas empêchée de contracter deux mariages. Quoique nous ne sachions pas ious les détails de sa vie, le seul fait de ses deux mariages suffit pour nous donner une idée de toutes les souffrances qu'elle a causées, de tout le mal qu'elle a fait.
Les quatre observations qu'on vient de lire offrent des types heureusement rares. On y trouve la corruption, la violence et l'esprit d'intrigue portés à leur suprême puissance.
■ Chacune des malades qui font le sujet de ces observa* tiens était d'une prodigieuse habileté à faire le mal, rien que le mal. Nous les avons beaucoup observées, et nous n'avons trouvé chez aucune d'elles la moindre qualité. Toutes quatre étaient mariées.