CHAPITRE XIII
MANIAQUES Ll'CIDES.
Les maniaques lucides sont des malades qui, tout en ayant des accès de manie bien caractérisés, exercent assez de puissance sur eux-mêmes pour les contenir et, jusqu'à un certain point, les ajourner. L'élat de la plupart d'entre eux est longtemps ignoré dans le monde. Ils sont toujours lucides, ils le sont jusque dans leurs accès, et ces accès n'éclatent ordinairement que dans l'intérieur de la lamille. Ceux qui les voient chez eux ou ailleurs les tiendront pendant plusieurs années pour gens raisonnables. Ces malades peuvent sortir chaque jour , faire et recevoir de nombreuses visites , voyager, rendre et recueillir des hommages , obtenir des succès , contracter des liens intimes, mais non solides. Ces aliénés n'aiment personne, et sans affection, aucun Hen n'est de longue durée.
Quand ils se marient , ils le font toujours par intérêt personnel ou par orgueil. Ils déploient, pour arriver à leur but, des efforts inouïs, et aussitôt qu'ils y sont parvenus, comme ils n'ont plus le même intérêt à feindre , ils ne feignent plus. Nous avons vu et connu tels d'entre eux qui, après avoir été tout le temps qui avait précédé le mariage , d'angéliques modèles de grâce et de douceur, n'ont pas attendu le lendemain pour se livrer à leurs accès et ont fait une scène violente à l'époux ou à l'épouse le jour même des noces.
Leurs enipoilements maniaques ont quelque analogie avec les aecès de colère et paraissent souvent , comme ces accès, avoir une cause accidentelle, mais la prudence et les ménagements les plus extrêmes n'eussent pu ni éviter ni tourner cette cause. Il eût été impossible de la prévoir. C'est au milieu de la conversation la plus paisible qu'éclatera une fureur que rien ne pourra modérer. Les paroles les plus douces et les plus conciliantes ne feront qu'exaspérer cette fureur. Alors ces maniaques n'entendent rien ou paraissent ne rien entendre, ou donnent un sens forcé ou opposé à toutes les paroles qu'on leur adresse.
Nous avons dit avec intention qu'un certain nombre d'entre eux paraissent ou veulent ne rien entendre. Il est de ces aliénés qui ne sont, en effet, que des comédiens toujours en scène et ont leurs accès de propos délibéré parcequ'ils veulent les avoir et quand ils veulent les avoir, 11 est aisé de deviner qu'avec de pareils interlocuteurs, tout effort de persuasion et toute conversation sont inutiles et impossibles.
S'ils font beaucoup souffrir, ils souffrent aussi euxmêmes, mais moins qu'ils ne chercbcnt à le faire croire, car là est leur folie. En cédant à leurs accès ils obéissent plus qu'à une passion, ils obéissent au délire qui les domine et les entraîne.
La position de victime que la plupart d'entre eux prennent avec habileté égare souvent l'opinion. C'est un des plus grands malheurs de la situation qui ajoute à la souffrance une accusation injuste.
Que l'être humain, si admirable dans l'expression. de
ses grandes facultés, tombe dans l'égarement et dans les transports de l'état maniaque, quelque triste que soit ce phénomène morbide, il afflige ceux qui en sont témoins ou confidents sans les troubler et les déconcerter ; mais que l'homme sain d'esprit ou du moins paraissant tel à tous ceux qui ne sont pas sa famille, soit aimable pour eux et n'ait pour sa femme et pour ses enfants que les menaces et les violences les plus extrêmes et toutes les ressources de la plus habile méchanceté ; que la femme surtout qui n'est point femme si elle n'est pleine de douceur et de gracieuse bonté, puisse être à la fois un ange aux yeux des étrangers, une furie pour sa famille, c'est là un malheur au-dessus de tous les malheurs, c'est à la fois une trop grande anomalie morale et une trop grande anomalie scientifique pour que l'observation en fasse son profit sans une plainte et peut-être un murmure. La souffrance est utile à l'homme, mws celle-là est trop profonde et trop incurable.,
Plusieurs aliénés lucides que nous allons montrer ici eussent pu aussi bien peut-être figurer dans le chapitre consacré aux orgueilleux. L'important est de les faire connaître et c'est à quoi nous tenons avant tout, plus qu'à la rigueur de notre classement. Nous l'avons cherché commode et clair pour le lecteur plutôt que sans reproche aux yeux de la critique.
Avant de nous occuper des maniaques lucides auxquels appartientce chapitre, nous voulons donner l'observation d'une manie ordinaire. Ce rapprochement nous est utile au double point de vue des malades et de ceux qui les entourent* C'est un terme de comparaison dont nous
aurons besoin et que nous invoquerons dans les conclusions ([ui doivent terminer ce livre.
Observation LXX (1).— Madame S... n'a qu'un enfant, un fils, cl ce fils qui a aujourd'hui quaranle-cinq ans, est atteint depuis plus de vingt ans d'une manie intermitlenteàcourts intervalles. Tous les mois ou tous les deux mois, quelquefois trois, il est pris d'accès plus ou moins violents et plus ou moins durables. . Il lui est arrivé d'être huit mois sans en avoir, mais ce bienfait ne s'est pas renouvelé. L'ouïe s'est successivement affaiblie de plus en plus chez lui ; aujourd'hui il est sourd mais comprend, au mouvement des lèvres, à peu près tout ce qu'on lui dit. Sa manière d'articuler et de parler a été un peu modifiée par sa surdité et surtout par des convulsions d'enfance. Il est obligé de faire des eiïorts assez considérables pour prononcer nettement, et sa parole est saccadée.
Il aime la lecture, son écriture est belle, son orthographe irréprochable. Il était musicien, jouait du violon ; il peint assez agréablement, ne joue pas mal au billard et se sert habituellement du tour pour faire de petits objets de bois ou d'ivoire. Dans l'état normal ilabeaucoup d'idées et un style très imagé. Son caractère est bienveillant et affectueux. Il a de l'élévation, de la générosité, cherche à faire des actes de bienfaisance ou bien à y prendre part. Sa modestie est très grande, il a la conscience de la minorité dans laquelle le retiennent ses accès et prend plaisir à se laisser conduire et diriger par sa bonne mère. Elle, de son côté, aime aie laisser agir, posséder, disposer, et sent que, malgré toute sa réserve, il est heureux de recevoir, d'exercer et de mettre en valeur une fraction quelconque de son libre arbitre ; mais aussitôt qu'il sent que son agitation va le prendre, comme un voyageur qui met en dépôt et en sûreté avant de partir tout ce qu'il a de plus précieux, il
(I) Manie inlermiltente simple, consignée ici pour servir de terme de comparaison.
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court portera sa mère son argent, son or et tous les petits objets de plus ou moins de valeur que contiennent ses tiroirs. Dans ses accès il devient très redoutable, court, saute, crie, menace, déchire, brise, fait mine ou signe de frapper ou frappe réellement. Il est disposé à s'emparer des instruments dangereux qu'il aurait sous sa main et il en ferait usage. Sa figure a pris une expression sombre, il prononce les mots mort, tuer, mettre k mort. « Voulez- vous, dit-il, que je vous tue? — Voulez-vous que je le tue? » Ou a grand soin de soustraire et d'éloigner tout ce dont il pourrait tirer mauvais parti. On lui met le gilet de force, deux hommes veillent sur ses mouvements sans l'obséder, sans le gêner. Alors lui qui est habituellement dormeur, il dort peu et seulement dans la première partie de la nuit. Il se lève de très bonne heure et va crier et courir dans le jardin où il laisse son mouchoir accroché à un arbre, sa casquette ou son chapeau à un autre. Ses oreilles s'animent, deviennent rouges et turgescentes. Il montre une vigueur extraordinaire, il parle et crie presque tout le jour, et la nuit aussi ; il court d'un bout à l'autre d'un grand parc, revient avec une égale vitesse et continue soit de marcher, soit de sauter tout le reste de la journée. 11 aime, quand il va mieux, à prendre la main ouverte de la personne qui se trouvera à côté de lui et k la frapper de toute sa force. Quelquefois alors il se met à rire. Si on lui parle dans ces moments, quoiqu'il paraisse écouter ce qu'on lui dit, il y répond rarement, et toujours d'une manière inexacte ou incomplète. Il s'agenouille fréquemment en regardant le ciel et souvent en mettant la main sur son cœur.
Quelle que soit son agitation, il ne quitte pas le domicile maternel. A la ville et à la campagne tout a été disposé pour la sécurité de ce cher malade et pour que le repos des voisins ne soit pas troublé par lui. Cette tendre mère a supplié qu'à tout prix on ne l'éloignât pas d'elle, et c'est elle qui triomphe des diffi • cultes, surmonte les périls, invente les procédés les plus propres k dominer toutes les situations. Depuis plus de vingt ans que cela dure ainsi il n'a été enlevé k sa mère que quatre fois, pour
quelques jours seulement, pendant le plus haut paroxysme du mal et par force majeure.
A chaque accès il est déjà devenu si malade, que, malgré son grand âge (soixante-huit ou soixante-neuf ans), elle le promène encore dans la campagne, dans les bois, ou si elle est à Paris, aux Champs-Elysées et dans les rues mêmes, à cinq heures du matin, avant qu'il y ait foule dans la ville. Alors elle sait les signes qui l'arrêtent quand il va crier. Elle accélère ou ralentit sa marche selon son expérience qui la sert si bien qu'il n'est jamais nécessaire d'employer le domestique qui la suit. Mais elle seule est capable de ne point s'affaisser, de ne point fléchir sous un poids pareil. Cette force sûre d'elle-même et si puissante ne serait qu'une témérité dangereuse de la part d'un autre.
Cet intéressant malade est affectueux, nous l'avons dit, il aimerait une femme, il la désire, il le dit à sa mère, il lui peint ses regrels. Il lui demande pourquoi il n'a pas le bonheur de posséder une famille à lui, une épouse et des enfants. Mais il n'insisle jamais longtemps sur ce sujet. 11 semble que tous deux sachent s'élever à la même hauteur pour comprendre l'insolubilité de la question. Et pourtant, elle eût pu comme tant d'autres en situation pareille, marier son fils, lui procurer la joie de la famille, se donner à elle-même des petils-enfants dont elle n'eiit vu que les premiers âges ordinairement à l'abri du mal qui les menacerait plus tard. Elle n'eût eu que bénéfice et bienfait à s'engager dans celte voie ouverte devant elle. Elle ne l'a pas fait, elle ne le fera pas, parce que, une fois éclairée, elle est trop profondément honnête pour hésiter et défaillir. Pour elle le devoir est inflexible.
Et elle sait trouver ses ix'compenscs. «J'ai quelquefois
été injuste, dit-elle, il m'est arrivé de me croire malheureuse. Combien mon sort est différent de celui d'une mère qui a perdu son enfant, son fils unique ! Le mien est fort, le mien a toujours résisté sans s'affaiblir, à toutes ses rudes secousses. Je l'aime tant, que tel qu'il est, tel que je le connais et tel que je l'aime, il me suffit. » — D'autres fois elle dit : « Vous ne sauriez mesurer mon bonheur quand il revient à la raison. Il me semble qu'à chaque guérison je le vois renaître. J'aurais tort de me plaindre. »
Sublimes paroles qui devraient suffire pour raffermir et fortifier tous les faibles !
Avec un dévouement sans bornes, avec un cœur riche comme celui de cette mère, on peut soigner les maniaques les plus agités, les plus désordonnés. Au moment le plus difficile on a toujours l'espoir de la fin de l'accès. 11 n'en est pas de même des maniaques lucides qui ne laissent pas à ceux qu'ils torturent un instant de relâche.
Ces malades sont capables d'une longue dissimulation. Beaucoup d 'entre eux , se contenant parfaitement au dehors , nese livrent à leurs emportements que dans leur intérieur.
Observation LXXI. — Mademoiselle J..., âgée de dix-huit ans, fille d'une portière, est d'une beauté remarquable. Colère dès ses plus jeunes années, elle est depuis quelque temps sujette à de véritables transports maniaques, pendant lesquels elle déchire et brise tout ce qu'elle peut atteindre. En même temps elle ne sait plus ce qu'elle dit et profère des phrases dépourvues de sens et des mots sans suite. Cela ne l'empêclie pas de se marier ; elle épouse un homme de peine, qui frotte chaque jour
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l'appartement d'un jeiine homme riche, demeurant dans la même maison que le nouveau ménage. La jeune femme prend l'habitude d'accompagner son mari dans cette somptueuse habitation ; elle aide aux soins de propreté qu'on donne aux meubles et se rend de plus en pins utile à côté d'une vieille servante que ses forces trahissent et qui liuit par succomber. Alors elle reste tout à fait k demeure, et l'on ne pourrait peindre les attentions et les soins délicats qu'elle consacre au bien-être de celui qu'elle sert. Jamais ce dernier n'avait trouvé chez ses domestiques tant d'empressement, une si vigilante sollicitude et une douceur plus infatigable. Rien, tant que dura cette phase de la vie de celle jeune femme, n'eût pu faire soupçonner chez elle la moindre impatience, ni le moindre défaut. Son mari mourut poitrinaire, et cette circonstance ne refroidit ni son zèle, ni son dévouement. Au bout de peu d'années, sa beauté aidant puissamment sans doute, et peut-être aussi une révolution qui exagéra les senti-, ments généreux, elle devint la femme de son maître, et celle nouvelle épouse, affranchie de toute contrainte, donna un libre cours à ses emportements. Le changement fut subit, et le malheureux, qui croyait trouver en elle une reconnaissance impérissable, était marié depuis moins de quinze jours, que déjà il avait eu à supporter les scènes et les attaques les plus violentes. 11 n'y avait plus d'ordre dans celte maison, jusque-là si bien réglée. Les repas n'étaient pas prêts à l'heure, et il semblait même que celle qui eût dû être si heureuse de satisfaire son bienfaiteur, prît à tâche de l'entourer de déceptions et de le faire soufirir. Une générosité mal réglée et plusieurs fâcheuses spéculations le ruinèrent à peu près, et alors celle qui eût dû adoucir son chagrin, ne sut trouver dans celte situation qu'un redoublement décolère. Toutes ses exigences s'accrurent au lieu de se restreindre, et quand celui qui avait élé si riche n'avait plus de ressources pour faire face à ses engagements, elle lui imposait l'obligation de lui rapporter un châle ou un bijou de grand prix. Ce n'était qu'à celte condition qu'il trouvait son dîner prêt, et il s'y soumettait toutes les fois qu'il le pouvait, en
disant : « Elle est encore plus à plaindre que moi, puisqu'elle est privée de sa raison. »
Les fureurs maniaques de cette malade s'accrurent au delà de toute borne. Il arrivait à son mari de ne plus trouver un moment de repos chez lui, daller chercher chez ses amis le repas que lui refusait sa femme, mais de pareilles violences usèrent entin un corps qui n'avait qu'une médiocre vigueur, et elle mourut, jeune encore d'années, mais prématurément vieillie par la fatigue.
Une sœur de sa mère était morte à la suite d'une existence semblable, et une autre sœur était idiote (1).
Observation LXXII.— Mademoiselle H..., d'une taille moyenned'une figure expressive et agréable, a quarante ans, mais elle est loin de les paraître. Sa menstruation est régulière, sa santé physique n'est jamais dérangée ; il n'en est pas de même de l'autre. Cette demoiselle est presque périodiquement sujette à des accès de manie, pendant lesquels elle frappe à coups redoublés tout ce qui est à sa disposition, déchire ses vêtements, ses draps, ses couvertures et ses matelas, brise ses meubles et tout ce qu'elle peut trouver sous sa main. Pendant ce temps, cl jusqu'au milieu de sa plus grande violence, elle conserve et possède toute son intelligence, ne fait jamais répéter ce qu'on lui dit, répond immédiatement et toujours juste aux questions qu'on lui adresse, ne se fâche pas si on la gronde, si on lui reproche de tout détruire, mais dit et affirme qu'elle ne peut faire autrement.
Ses parents, qui ne sont que des marchands de vin faisant bien leurs alfaires, n'ont rien négligé pour lui faire donner de l'instruction. Elle aime la lecture et lit beaucoup. Elle écrit bien et fait avec habileté toules sortes de petits ouvrages de broderie, detricot, de filet ou de tapisserie, mais quand son accès la prend au milieu de son travail, elle déchire et détruit tout ce qu'elle vient de faire.
(1) Une tante maniaque et une anlre iflinly
Elle a été plusieurs fois demandée en mariage, soit par des personnes qui ignoraient sa maladie, soit par d'autres qui ne manquaient pas de croire et de dire que le mariage la guérirait. Chose rare et digne d'admiration ! ce sont ses parents qui d'eux-mêmes et de leur propre mouvement se sont opposés à son mariage. Les parents, dans ce cas, font ordinairement de bien méchantes actions. Ils trompent, ils mentent, ils cachent une maladie transmissible et causent le malheur de celui qui entre dans leur famille et peut-être de toute sa descendance. En ce genre ce sont les plus riches et les plus titrés qui trompent le mieux. Les médecins d'aliénés savent plus que d'autres toutes les fraudes que commettent sur ce terrain les plus honnêtes gens du monde et les mieux famés. Ces simples marchands, au contraire, quoique l'instruction ne les eût point éclairés, ont nettement compris que le devoir ne leur permettait pas de marier leur fille, et quoiqu'ils n'eussent que cette enfant, ils ont eu le courage d'arrêter à elle leur postérité pour rester sans reproche.
C'est un modèle rare d'austère probité et un exemple à suivre.
Nous en connaissons un autre dans le monde éclairé (1).
Observation LXXIII. — Madame G... D... est une personne de Irentc-ciuq ans en 1856, d'une taille élevée, régulière, ayant le front proéminent, les yeux d'un bleu très clair, le'regard (luelquefois cares-ant. Elle prend fréquemment et avec une grande facilité les altitudes les plus humbles, et, une fois séquestrée dans notre asile, elle ne laisse éclater qu'au bout de six
(1) Voyez la Lxx^' observation. C'est la première de ce chapitre XIII.
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mois de séjour, les impétueuses fureurs de son caractère. Encore les relire-t-elle promptemenl sous l'enveloppe glaciale qui lui sert d'égide. Nous eussions méconnu longtemps cette malade, sans les révélations de sa famille. Son ton était plein de modestie, son langage'mesuré, chacune de ses réponses claire, nette, exprimée sous les formes les plus respectueuses. On n'eût pu rien deviner d'avance, et pourtant, depuis que nous avons su son histoire, depuis surtout que nous l'avons vue menaçante et redoutable, nous ne pouvons plus comprendre notre premier aveuglement : sous le velours de ces yeux, si doux en apparence, nous ne voyons plus que le regard de la panthère.
Dès sa plus tendre enfancei elle était malfaisante avec astuce et avec puissance; elle battait sa sœur aînée, mais en mettant les torts apparents du côté de la victime. Menteuse habile, elle parvenait à la faire punir, et, après l'avoir accablée de ses coups, l'eR'rayait et la troublait à tel point, par ses audacieuses imputations, qu'elle lui faisait perdre la lêle et la mettait dans l'impossibilité de se défendre. Depuis longtemps, une seule victime ne lui suffisait plus, et elle en était venue k faire les scènes les plus violentes à d'autres membres de sa famille, et pourtant on était encore à son égard dans une grande erreur. Elle avait soin de ne se jamais compromettre que près des personnes qu'elle injuriait ou qu'elle frappait, de manière à toujours trouver, elle si douce et si calme, des incrédules et des défenseurs parmi ceux qui ne soupçonnaient pas ses emportements.
Elle avait, comme quelques malfaiteurs, hélas ! le don de se faire aimer et traiter avec faiblesse. On supportait chez elle, toute petite fille encore, la mauvaise habitude de prendre du tabac. Elle frappait à tour de bras les meubles de la maison, mais toujours quand ses parents étaient sortis, et sans redouter le témoignage de sa sœur, qu'elle était parvenue à faire regarder comme son ennemie.
A dix-sept ans, sans aucun motif, sans qu'aucun précédent puisse expliquer ni colorer son attaque, elle escalade une fenêtre et entre ainsi tout à coup chez sa mère : « Gueuse, coquine.
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» s'écrie-t-elle, lu m'as fait metlre hors la loi! Puisque tu ne » songes à l'occuper que de les bâtards, tu ne périras que de ma )> main! »
Or, cette mère qui vit encore est une femme pleine de bonté. Les bâtards, dont parle cette mégère, sont sa sœur et son frère, nés comme elle en très légitime mariage.
On a vu qu'elle battait sa sœur enfant. Elle la battait encore grande personne, et il lui arriva plusieurs fois de frapper sa mère.
Les parents cachèrent leur malheur k tous les yeux, et firent comme beaucoup d'autres en pareil cas. Ils pensèrent que le mariage guérirait peut-être celte âme malade, et cherchèrent un mari. Le pauvre mari se trouva. Le jour d'emplette des vêtements de noce, scène d'une violence extrême à la mère; — même scène le jour de mariage, qui ne larda pas à être malheureux.
La famille était si bonne, son intervention si active et si suppliante près du mari, que la situation se maintint quelques années, mais bientôt, malgré la présence de deux enfants, il n'y eut pas moyen d'y tenir. Le mal, loin de diminuer, s'ouvrit une voie nouvelle. Madame G... D... se livra à de folles dépenses, fit des demandes réitérées d'argent à ses parents, s'établit dans des hôtels garnis. Le mari, dont l'établissement avait été ruiné, prit un emploi de commis chez les autres; sa femme se retira dans un village voisin de Paris. Là, elle parvint longtemps à laisser ignorer à ses voisins les sévices qu'elle exerçait contre ses enfants. Elle s'enfermait avec soin derrière plusieurs portes pour se livrer contre eux à ses brutales fureurs. Les pauvres petits se turent, mais quand enfin ils eurent commencé à se plaindre, on prêta si bien l'oreille qu'on entendit leurs cris; elle en frappa un de deux coups de couteau. La famille intervint, avec elle le médecin, le commissaire de police, et madame G... D... nous fut amenée.
Alors, nouveau milieu pour elle, nouvelle opinion à conquérir. Nous avons dit avec quelle puissance, dans cette maison de
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verre, où personne ne peut rien cachgr, elle parvint à se dissimuler complélement pendant six mois. Aujourd'hui, nous l'avons depuis trois ans. Il est vrai qu'elle m'a dit plusieurs fois qu'elle me tuera, mais elle travaille beaucoup, et ses sauvages accès sont infiniment moins fréquents dans l'état de répression qui lui convient que dans un régime de liberté qu'elle est inhabile à supporter sans péril pour elle-même et pour les autres. Ailleurs elle n'était que nuisible, ici elle est un peu utile, puisqu'elle travaille.
Il serait difficile de peindre l'anxiété de toute la famille au moment de son entrée. Mère, frère, sœur, mari, beau-frère et belle-sœur, connaissant tous sa puissance de dissimulation, redoutaient que le médecin ne méconnût son mal et ne lui rendit une liberté si compromettante et si périlleuse pour tous les siens.
Observation LXXIV. — Mademoiselle M... n'est entrée dans l'asilequ'enlS^ii, à l'âge de quarante-six ans, mais toute sa vie, du moins dès vingt ans, elle a été prise d'accès inlermittenls à courts intervalles. Enfant, elle était méchante et cherchait, cpiand on ne la voyait pas, à faire du mal aux autres enfants de son âge. IMus tard, elle a fait le tourment de sa famille et de tous ceux qui se sont intéressés à elle. On a été forcé de lui faire changer fréquemment de résidence, et plusieurs fois de la placer dans des maisons de traitement. Elle est israélite ; chacun sait combien les membres de cette nation s'aident entre eux : on s'est beaucoup occupé d'elle avant son entrée chez nous, mais les personnes qui lui portaient intérêt étaient âgées et n'existent plus.
Mademoiselle M... a aujourd'hui soixante et dix ans. C'est une femme d'une structure et d'une constitution solides, ayant la figure tranquille, ne s'animant jamais ostensiblement, répondant bien aux questions qu'on lui adresse, mais se bornant k répondre, n'interrogeant pas. Le peu de paroles qu'elle articule elle les profère à voix basse. On croirait que sous cette froide
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enveloppe il ne peut jamais y avoir aucun emportemenl, aucune chaleur. On se tromperait.
Mademoiselle M... est laborieuse, elle coud bien et beaucoup, et tout en continuant de travailler, elle devient de temps en temps, un mois sur deux, nuisible et dangereuse pour ses voisines, mais c'est à si petit bruit, qu'on est lent k s'en apercevoir. Elle les pousse, elle les pince, elle les pique, elle place sur leur chaise un corps étranger qui puisse leur faire mal au moment où elles vont s'asseoir. En même temps elle s'empare rapidement de leur ouvrage, le coupe, le salit et le remet bien vite en place. Ce n'est jamais sur son propre travail qu'elle satisfait son envie de mal faire, c'est toujours sur celui d'une autre. Dans ces moments, elle parle un peu plus et accuse les personnes qui l'entourent, invente les imputations les plus artificieuses, déchire les objets de literie, les rideaux des fenêtres. Quand elle n'a près d'elle que des malades, elle ne se fait pas faute de proférer les paroles les plus obscènes, mais jamais en présence du médecin, des élèves, des surveillantes ou môme des simples employées. Du reste, si on lui fait connaître qu'on sait parfaitement à quoi s'en tenir sur son compte, si on lui montre les vêtements qu'elle a déchirés, les ecchymoses qu'elle a faites à ses voisines en les pinçant tout doucettement, elle ne dit rien, ne bouge pas, sa figure demeure terne et immobile. Il nous est arrivé quelquefois de la louer de son bon travail sans provoquer plus de démonstration de sa part. Elle est également insensible à l'éloge et au blâme, aux compliments et à l'injure. Si on lui fait mettre la camisole, à elle dont l'attitude extérieure, l'apparence est toujours digne et grave, malgré ses méfaits, elle ne s'en montre pas plus émue.
Nous n'avons pas de renseignements complets sur son passé, mais nous savons qu'elle a toujours beaucoup fait souffrir tout ce qui l'entourait. Cette hypocrite a les meilleures armes à son service. Elle est toujours lucide et conserve dans ses accès l'apparence du calme le plus profond (1).
(1) Plusieurs aliénés dans sa famille.
Observation LXXV. — Voici une paysanne ayant passé son enfance et sa jeunesse au village, dans le travail des champs. Sa constitution s'y est forlitiée. Excellente santé, menstruation régulière. Nous l'avons connue à l'âge de trente-six ans, quand elle est entrée dans l'asile. Elle avait perdu la fraîcheur de la jeunesse, et sa figure était masculine, mais on pouvait encore y voir les traces de sa beauté passée. Sa marche et tous ses mouvements sont virils, ses membres sont ceux d'un homme, sa voix est forte et retentissante. Au village et à Paris, elle s'est toujours livrée au travail, non avec ardeur, mais avec fureur. Elle a été mariée, elle a eu un enfant qu'elle prenait plaisir à frapper. On a été forcé de le lui ôter, et le père s'est éloigné d'elle à cause de son insociabilité. Elle s'est alors mise eu service, mais, malgré ses habitudes laborieuses et sa rapidité dans le travail, il lui était impossible de rester dans la même maison. Elle est devenue de plus en plus violente et a fini par ne plus avoir sa place que dans une maison d'aliénées.
Jamais nous n'avons vu travailler comme elle; elle a ses moments de travail de service, nettoyage, balayage, lavage à grande eau, etc., et ses moments de travail de couture. Quand elle se met à balayer, nettoyer, et cela la prend tout à coup, — alors que ce soit en hiver ou en été, peu importe, elle se débarrasse de ses vêtements, et jette de côté tout ce qui la gêne, robe, camisole, jupons, fichu, bas et chaussons; elle ne garde que ses sabots et sa chemise très courte, car elle est de haute*stature. Elle noue cet indispensable vêlement à la taille avec une corde ou avec un mouchoir; sa poitrine et ses jambes sont entièrement nues, mais elle est si belle dans son ardeur, que cet aspect de travail domine tout, écarte toute pensée de blâme, et qu'on ne peut lui rien dire. Et que lui dirait-on d'ailleurs? Elle est pudique malgré sa nudité. Des ouvriers qui travaillaient un jour dans le service s'étant permis (1) une réflexion sur sa jambe,
(1) La présence des ouvriers dans les services de femmes aliénées est une vraie calamité. Elle a toujours de grands inconvénients, malgré la surveillance dont on les entoure.
elle les poursuivit avec son manche à balai cl ils n'eurenl que le temps tout juste d'échapper au châtiment qui les menaçait.
Quand elle a ainsi travaillé, balayé, jelé sur le pavé des cours cent cinquante ou deux cents seaux d'eau, son ardeur n'est pas épuisée encore, et il lui arrive, au milieu des plus grands froids, d'aller se laver et se baigner presque entièrement dans l'auge des fonlaines.
Elle se livre plusieurs années de suite à ce genre de travail violent, et tons les trois ou quatre ans à la couture. Alors tout à coup, et sans que rien ait pu annoncer et faire prévoir ce changement, elle se trouve très convenablement vêtue, assise ii l'atelier, ayant passé le derrière de sa robe par-dessus sa chaise pour ne point l'user par le frottement sur la paille, et là elle coud avec une activité sans pareille. Elle met à ce genre d'ouvrage le même entrain qu'à l'autre, mais sous une forme nouvelle : sa tenue d'atelier est toute diftérente de celle de la cour, au double point de vue du vêtement et de l'attitude. Aucun détail ne manque à sa toilette, depuis le nécessaire jusqu'à l'ornement ; ni col ni manchettes ne sont oubliés. La brusquerie de mouvement qu'exigent la pelle et le balai n'a rien fait perdre à la sûreté de sa main pour coudre avec habileté. Elle fait très bien tout ce qu'elle fait et ne bouge pas de sa chaise, il faut l'entraîner aux récréations et aux repas. Ce genre d'activité dure environ un an, au bout duquel elle reprend son léger costume et ses occupations de lille des champs.
Dans l'une comme dans l'autre phase, elle est toujours lucide et parle avec une prodigieuse facilité. Sur robscrvalion qu'il est étonnant qu'elle s'exprime aussi bien, ayant passé une partie de sa vie dans les travaux rustiques, elle répond que la profession ne fait rien à la manière de s'exprimer, qu'il y a des charretiers qui parlent avec aisance, tandis que des hommes bien élevés ne savent pas souvent dire deux mots. ~ Qui se fût attendu à trouver là une si incontestable vérité?
Quand elle est contrariée, irritée, sa têle part et alors elle prétend qu'elle est morte et qu'on a enlevé son cadavre, qu'elle
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peut ressembler à madame A..., mais qu'elle nesl pas madame A... Ce n'est jamais que daus ses moments d'exaspération qu'elle délire ainsi, et cela lui arriva immédiatement après sa scène avec les ouvriers.
' C'est là sa conception délirante, c'est là sa l'olie, qu'elle dissimule ordinairement, mais qu'elle laisse échapper quand elle est émue. Peut-être pourrait-elle être classée parmi les monomaniaques (1).
Les deux observations qui suivent offrent : la première une complication de phénomènes épileptiques, la seconde d'accidents hystériques.
Obseuvation LXXVI. — Madame V.. ., entrée le 11 avril 1855, âgée de trente-huit ans, est assez fortement constituée. Sa taille est très haute, son regard, doux au premier moment, devient parfois menaçant, et sa lèvre supérieure est alors agitée par un tremblement sensible. Sa santé paraît bonne, ses menstrues sont régulières. Elle répond avec une exactitude parfaite à toutes les questions qui lui sont adressées, mais ne veut se livrer à aucun autre travail que celui de la charpie.
Elle a été employée à porter du pain pour le compte des boulangers, mais n'a jamais pu être occupée au delà de plusieurs jours dans la même maison. Elle a, toute sa vie, nous dit-on, été prise d'accès de colère qui l'ont toujours rendue insociable et absolument inapplicable à quoi que ce soit.
Elle est mariée, mais n'a pu rester avec son mari. Elle a eu des enfants qui n'ont pas vécu. Ses deux familles ont eu la patience de s'occuper beaucoup d'elle, de l'aider et de la soutenir jusqu'au moment de son entrée dans l'asile.
Jamais, dans notre examen et pendant nos conversations,
Jl) Mère aliénée.
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nous n'avons surpris chez elle le moindre eniporleinenl dont elle eût conscience, et pourtant elle est sujette à des accès qui la dominent subitement et pendant lesquels elle profère d'une voix retentissante de grossiers jurements et les menaces les plus terribles. C'est très court, moins d'une minute, et il n'en* reste aucune trace, qu'un peu de pâleur, de la fixité dans le regard et l'agitation prolongée de la lèvre. Cela revient trois, quatre ou cinq fois par semaine, souvent deux fois dans la même journée. Si elle est assise au moment de son accès, il lui arrive de se lever et d'étendre le bras droit, puis elle se rassied et cherche à continuer son travail de charpie, mais elle s'en acquitte très mal pendant tout le reste de la jo'urnée. Quand elle portait ses pains, souvent elle les perdait, les oubliait dans la rue, là où elle venait de les poser. — Elle dort assez bien. On croit que jamais ses accès ne sont arrivés la nuit.
Quelque soit le moment où on lui demande pourquoi elle s'est ainsi emportée, que ce soit immédiatement après ou une heure plus tard ou bien le lendemain, elle ne répond pas, et si on insiste, elle nie qu'elle se soit emportée. Nous avons voulu essayer sa patience et ne sommes pas parvenus à la mettre en défaut. Cette colère qui éclate sans cause appréciable et si soudainement, nous n'avons pu, par aucun moyen, la provoquer et la produire.
Nous avons lieu de penser qu'il n'en a pas toujours été ainsi, que nous n'avons plus aujourd'hui qu'une transformation ou plutôt une dégénérescence de l'état primitif. Ce qu'on nous a rapporté nous représente la malade comme ayant eu, dès sa plus extrême jeunesse, des accès de fureur qui rendaient toute relation avec elle impossible. Cette disposition estéteinte maintenant et ne laisse plus à sa suite que la souffrance d'un corps ruiné, une sorte de vertige épilepliquc, et l'événement est venu confirmer notre opinion. La santé de V..., encore si robuste en ai)parence au moment de son entrée, s'est graduellement affaiblie, détériorée, il lui est survenu au cou, aux régions cervicale et parolidienne, d'énormes engorgements ganglionnaires qui, se
sonl ouverts, et notre malade, bientôt réduite au plus complet dépérissement, a succombé le 24 janvier 1858.
Elle a eu ses accès au lit comme levée, mais seulement le jour.
A l'autopsie, on n'a rien trouvé au cerveau. Les autres organes étaient également sains, sauf les poumons qui étaient tuberculeux. La malade n'a pas toussé (1).
Observation LXXVIL — Un médecin des environs de Paris a deux enfants : un fils et une fille. Le fils a trente-deux ans et n'a jamais fait rien d'utile, rien de suivi. Il est, dit-il, mosaïste, mais ne fait pas de mosaïques et n'a recueilli aucun profit de sa prétendue profession. Il est marié, c'est sa femme qui le nourrit de son travail.
Sa sœur, mademoiselle F..., a près de trente ans. C'est une personne de moyenne stature, dont la taille ne manque pas d'élégance ni la figure de régularité. Elle est plutôt bien que mal. Le front est un peu bombé, mais les traits sont gracieux, les yeux beaux ; le regard est assuré, sans audace, le visage s'injecte et se colore avec une grande promptitude. Le maintien est convenable. Les mois sont réguliers.
Le premier jour, mademoiselle F... répond exactement à toutes les questions qu'on lui fait, mais se borne à cela et ne raconte rien. Ce a' est que quelques jours plus tard, et quand on lui dit qu'on a été informé de ce qui la concerne, qu'elle fournit elle-même l'exposé et les détails qui suivent :
« Mon père est médecin et se donne depuis trente-cinq ans beaucoup de peine pour gagner fort peu. Il est loujours occupé, mais mal payé, endetté et dans une grande gène. Cette gêne • m'est odieuse cl j'avais résolu depuis longtemps d'y chercher remède. Déjà une fois je m'étais sauvée de la maison et on
(1) Une amie qui venait la visiter a toujours entendu dire qu'il y a eu des aliénés dans la famille de cette malade.
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lu'avail placée comme hystérique à la Salpètrierc, oii je suis lestée plusieurs mois. Il y a de cela trois ans. Rentrée chez mon père, j'y ai trouvé les mêmes ennuis qui se sont accrus dernièrement par le mauvais état du plalond de ma chambre. Le propriétaire avait promis de le faire réparer, mais il n'en a rien lait. L'élat de dépendance où je vivais me devint de plus en plus insupportable, .l'allais souvent me promener seuledans les bois, et toujours sans accident, .l'avais contracté cette habitude avec ma mère qui, quand elle vivait, allait, avec mon frère et moi, qui étais alors en très bas âge, au devant de mon père. Devenue u;rande, il m'arrivait fréquemment de me sentir tourmentée, et (|uand un homme m'adressait la parole, j'étais tout à coup soulagée.
» J'entendais raconter et je savais que des jeunes personnes avaient amélioré leurposition en quittant leurs parents. Jusquesiii je m'étais toujours bien comportée, mais je cherchais à en liuir. Au mois de janvier dernier, pendant que j'étais chez des cousines, un jeune homme égara sa main et me fit éprouver des sensations voluptueuses.
Au mois de juin, je sortis et je rencontrai six jeunes gens qui étaient eu élat d'ivresse. C'était dans les champs et en plein jour. Ils s'adressèrent à moi et je les écoutai. L'un d'eux posa à terre une cruche ainsi qu'un bâton, et les autres s'élanl éloignés un peu, il fit de moi tout ce qu'il voulut. Je n'éprouvai, (pie de la douleur, et pourtant, comme il me demanda si je voulais l'atlendre, je l'attendis. Il rejoignit les autres qui étaient demeures près de là, revint tout de suite et recommença. Puis trois autres essayèreut, mais un seul parvint ii ses fins, nonque j'opposasse la moindre résistance. Ils mettaient leurs mains dans ma poitrine et ailleurs, et je les laissais faire. Je ne sentais aucun plaisir, mais il me semblait que j'étais contente d'entrer dans une vie nou\eile. Ils me conduisirent ensuite au cabaret, me firent boire de six k neuf heures, puis monter dans un fiacre où ils elaient quatre, m'embrassant à leur gré, sans défense de ma pari. Ils ont essaye ce (jui avait déjà été fait sans pouvoir y
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parvenir. Je ne sais dans quel quartier je fus conduite, mais je me trouvai dans une chambre avec l'un d'eux, qui recommença ses tentatives sans réussir. A minuit j'errais dans les rues, demandant mon chemin, et des passants voulaient me l'aire ce que les autres avaient fait. Pourtant, il s'en est trouvé qui ont bien voulu m'indiquer l'île Saint-Louis; j'ai été chez des parents qui m'ont reçue, je leur ai tout raconté, cela leur était bien égal. Le même matin, je suis retournée chez mon père, à pied.
)),Ma mère était très nerveuse, se trouvait mal fréquemmeni, perdait connaissance et est morte k soixante-deux ans, paralysée d'un côté. »
Cette triste histoire n'a exigé, pour être obtenue, qu'un fort petit nombre de questions. Mademoiselle F... rougit d'abord quand on la pressa, montra quelque difliculté, puis parut tout à coup prendre une résolution, et se tourna de côté pour ne point voir celui qui l'écoutait et écrivait ses paroles. Deux ou trois courtes demandes furent k peine faites pendant le cours de re récit, que va compléter le rapport du commissaire de police.
« L'an 1858, le jeudi 24 juin, à cinq heures du soir, devant nous..., commissaire de police de la ville de Paris, a été amenée, par un sous-brigadier de sergents de ville, une jeune femme qui venait de l'aborder en le priant de l'arrêter, parce qu'elle ne voulait pas retourner chez son père, dont elle avait quitté le domicile depuis la veille.
« En réponse à nos diverses interpellations, elle nous dit se nommer , être âgée de vingt-neuf ans, sans profession, demeurant chez son père, médecin. Elle a ajouté qu'étant atteinte d'une afiection hystérique, elle avait été placée une fois ii l'hospice de la Salpêtrière comme folle; qu'elle demandait à être arrêtée pour se faire une position, la vie de soumission qu'elle était obligée de mener avec son père lui étant insupportable.
» Les autres propos qu'elle a tenus dénotant un trouble des facultés mentales, nous avons fait consigner ladite demoiselle
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aii dépôt de la préfecture de police, en attendant de plus amples renseignements.
» Et le vendredi, 25 juin 1858, M. F..., âgé de soixante-six ans, médecin, ayant comparu devant nous, par suite d'une lettre d'invitation que nous lui avons adressée, nous a dit :
» Ma tille S. F... est atteinte depuis quatre ans d'une atlection hystérique qui a troublé sa raison. Deux fois elle s'est fait arrêter, d'abord pour coups portés à la fille de l'adjoint au maire, ensuite pour outrages envers les autorités de la commune. Placée a la Salpéirière, elle a été, à la suite d'une amélioration dans son étal, remise eu liberté.
» Il y a deux ans, elle m'a fait appeler au parquet de M. le procureur impérial, en m'accusant de sévices et de mauvais traitements pour la séduire. Elle a fort mal accueilli les conseils bienveillants que M. le procureur impérial lui a adressés.
» Le jour de la Fête-Dieu, bien qu'elle eût communié le jour de Pâques, elle a chanté des chants obscènes au moment où passait la procession. Le temps étant couvert, elle disait : « Ah! que je suis contente ! on va mettre le bon Dieu en déroute I »
» Lundi dernier, après divers actes dénotant une grande exaltation, elle a quitté le pays, à la suite de six mauvais sujets restés inconnus. Le lendemain, à six heures du matin, elle est arrivée chez madame ..., île Saint-Louis, où elle a dit que trois hommes avaient abusé d'elle. Elle a tenu à celte dame les propos les plus obscènes.
» Le même jour, à onze heures du matin, elle est revenue chez moi et m'a parlé de visions auxquelles elle était en proie, de douleurs violentes dont elle était atteinte. Elle a voulu coucher dans ma chambre sur un tapis. Le lendemain, elle s'est dépouillée de tous ses vètemenls, et m'a montré sa chemise maculée de sang, en me disant que les hommes qui l'avaient entraînée l'avaient violée. Elle voulait exposer sa chemise sur la voie publique.
» Pour éviter ce scandale, je me suis rendu près du maire et près du commissaire de police, mais ils m'ont déclaré ne pouvoir
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rien faire. A mon retour, j'ai reconnu que ma fille avait quille ma maison, où elle n'a pas reparu. Je demande qu'elle soit placée dansl'asile de la Salpêlrière pour y recevoir les soins qu'exige son état. »
Mademoiselle F... Ibt, en effet, amenée dans l'asile où elle resta près d'une année, lucide, travaillant avec assez d'assiduité, mais bizarre, brusque et insociable. Elle avait de longs et beaux cheveux à son arrivée. Une nuit, pendant qu'on la croyait endormie, elle les a coupés jusqu'à la racine, presque avec autant de perfection que si on l'eût rasée. Depuis ce moment elle les a toujours portés très courts. Ils ont commencé à blanchir il y a environ un an, et aujourd'hui ils sont presque à moitié blancs.
L'état de mademoiselle F... s'est tout à coup transformé depuis quelque temps. Elle a maintenant des accès de inanie bien caractérisés pendant la durée desquels elle cesse d'être lucide (1). Elle a été comprise, en octobre 1860, dans un convoi de malades pour un asile départemental.
Nous devons mentionner encore ici une malade passée à la fin d'octobre 1S60, du service de M.Baillarger dans le nôtre. Celte malade est une institutrice fort instruite, bienveillante ordinairement, aimable dans la conversation, compatissante pour les personnes qui souffrent. Tout à coup, à l'occasion d'un mot dont il n'eût pas été possible d'avance de pressentir l'effet, elle est prise de
(1) Mère hystérique, merle hémiplégique.
transports de fureur f|ui peuvent aller jusqu'à la volonté de tuer. C'est à la suite d'une tentative de cette nature contre son propriétaire qu'elle a été amenée à la Salpêtrière. Après plusieurs mois de séjour dans la division de notre confrère, elle lui annonça à lui dont elle n'avait reçu que des témoignages de bonté, qu'elle le tuerait et qu'elle saurait bien ne pas manquer son coup. C'est alors qu'elle nous fut adressée, mais elle n'a pas Ml chez nous un long séjour. N'appartenant point au département de la Seine, elle a été transférée au commencement de décembre dans l'asile de Loir-et-Cher (1). Nous regrettons son départ. Elle est intéressante. C'est la contradiction qui soudainement la jette en état de fureur, mais cette contradiction elle la trouve là où elle n'est pas, là où il est absolument impossible de l'entrevoir ni de la soupçonner, et alors elle n'admet aucune explication, rien ne peut la modifier, l'arrêter, l'attendrir, l'émouvoir; on croirait qu'elle n'entend plus, qu'elle ne voit plus, qu'elle île sent
(1) Le grand nombre d'aliénés qui se trouvenl à Paris, la facilité que se donnent les départements de les verser par les chemins de fer dans le département de la Seine causent dans nos deux asiles de Bicétre et de la .Salpêtrière une surcharge continuelle. L'administration n'y avait jusqu'ici trouvé d'autre remède que de renvoyer tous les malades ilu dehors dans leurs asiles respectifs et même de mettre en pension flans les asiles des départements un grand nombre d'aliénés de la Seine. On s'occupe de mettre un terme à cette anomalie. M. le préfet a présenté au conseil général un projet de construction de plusieurs asiles qui remplaceraient ceux de Bicêtre et de la Salpêtrière et permellraienl au département de conserver tous ses aliénés. Les rapports de famille ne seraient plus interrompus et les médecins conserveraient les malades auxquels ils ont donné leurs premiers soins et leur étude.
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plus. Elle obéi( invinciblement i\ l'impulsion qui la domine. Elle est dangereuse et jusqu'au milieu de .sa fureur elle reste parfaitement lucide. Quoiqu'elle ne tienne compte de rien pendant ses transports, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'elle n'a rien perdu et qu'elle conserve un souvenir parfait de tout ce qui se passe.
Les malades dont nous venons de présenter le tableau sont très malfaisants et très redoutables et pourtant ils trouvent aisément caution. Tout examen superficiel met le juge en défaut. On ne peut connaître ces aliénés qu'après longue et mûre observation.