‹ La folle du lac d'OoChapitre 12 sur 59 · VICTOR OU L'ENFANT DE LA CANNEBIÈRE · texte numérisé non relu

VICTOR OU L'ENFANT DE LA CANNEBIÈRE

Victor

Oh ! que vous êtes belle , iiélène ! Vos grands yeux Brillent sous leurs longs cils comme une flamme épaisse; Pareil au lys royal votre front pur se dresse ; Votre bouche paierait des mondes à des dieux ; Votre torse qui plie a toute l'élégance Du flexible palmier que la brise balance ;

Vos soupirs sont plus doux que les harpes des deux ; Le cygne qui des lacs effleure l'eau limpide , Neige animée, à peine a-t-il votre blancheur ; L'enfant des oasis , la gazelle rapide N'est pas si gracieuse ; à mon àme , à mon cœur Comme un écho divin votre parole arrive. Hélène , parlez-moi, parlons de nos amours; Plus ma tendresse augmente et plus elle est craintive. Répétez-moi ce mot que j'entends tous les jours, Que tous les jours je veux une autre fois entendre : Hélène, m'aimez-vous?

Hélène

Si je t'aime, victor?....

Toi , l'homme tant rêvé , toi , l'amant le plus tendre , Toi sans qui je mourrais près d'un mari butor, Toi que partout j'avoue et j'avouerais encor , Dût le poignard m'atteindre ou dût la ville entière M'appeler adultère et me cracher au front. Toi, pour qui je suis prête à souffrir tout affront, Toi, sous les pas de qui je voudrais la poussière Transformée en jasmins!... 0 victor, mon victor.

Oui, je t'aime. Toi seul tu remplis de lumière

La nuit de mon destin. Sans toi, les fêtes, l'or,

Les honneurs sont amers ; sans toi, dans la campagne,

Les fleurs n'ont plus d'arôme et le ciel plus d'azur \

Le pain de tous les jours, sans toi, me semble dur!

C'est que l'on souffre bien loin de l'objet qu'on aime,

0 Victor, et je t'aime... Est-ce vrai que tu crains

Que ce doux mot ne soit un mensonge, un blasphème?

Sur ta mâle poitrine alors que tu m'étreins ,

N'ai-je donc pas traduit tout l'élan de mon âme?

Que faut-il? Que veux-tu? Qu'attends-tu d'une femme?

Je livre à tes baisers tous mes secrets trésors ;

Et, loin de me poser en timide victime.

C'est moi qui dans ton être éveille les trarisports ,

C'est moi qui te recherche et t'appelle et t'anime.

Je voudrais un instant être reine en ce lieu ; Et je te donnerais mon trône, mon empire. Mon palais dont l'Estrel eût fourni le porphyre, Mes tapis où des pieds le moindre bruit expire. Mes soldats dont le fer lance des jets de feu ; Et je te donnerais mes coursiers d'Arabie, Mon char aux essieux d'or, ma cour, mes diamants. Et la belle oriflamme aux ennemis ravie ,

Et les fleurs du triomphe, et mon peuple en orgie, Et Fantichambre ouverte à mille courtisans!...

Alors je serais fière, heureuse, bien heureuse; Le doute dissipé me laisserait joyeuse, Car j'aurais pu montrer mon amour, j'aurais pu Prouver ce que tes yeux dans les miens ont mal lu. 0 Victor, oui je t'aime. A toi toute mon ame ; A toi tous mes soupirs ; à toi tous mes baisers ; A toi ce sein ému qu'un autre me réclame , Mes nuits où nous mêlons nos souffles embrasés, Mon espoir, mes pensers, chaque heure de ma vie, Ma portion du ciel, tout, tout

Victor

0 mon amie.

Quel amour délirant à ta beauté s'allie ! Aimons : qu'importe, après, le blâme, le trépas? Qu'importe le malheur? Qu'importe que la terre Au souffle des démons s'abîme avec fracas? Que sous nous le chaos s'ouvre comme un cratère?, Pourvu que nous roulions ensemble dans tes bras.

Hélène

Vous m'aimez donc beaucoup, victor, beaucoup?

Hélène, Un charme irrésistible à vos genoux m'enchaîne. Ma vie est une flamme étrange et surhumaine Qui brûlant par vous seule avec vous s'éteindra.

Hélène

Merci , mon bien-aimé , merci pour ces mots-là,

Victor

Oh! laisse, laisse-moi dérouler chaque tresse; Que j'étale à flots d'or ta chevelure épaisse

Pour y plonger mes doigts. La tendre Comala

Semble t'avoir légué cette blonde parure

Que l'antique Ossian autrefois préféra.

Ton cou, tes blanches mains ornés par la nature,

N'ont pas recours, pour plaire, aux perles, aux saphirs.

Quel délice ! Le musc et' les roses et l'ambre

Des senteurs du harem ont inondé ta chambre ;

Leur arôme à mes sens porte mille désirs;

Mais plus que ces parfums j'aime ta tiède haleine,

0 ma gente sylphide, ô ma fée, ô ma reine.

Aimable fleur cueillie au ciel des vieux Émirs.

Viens, approche ; pour moi sois l'ange des plaisirs ;

Viens m'abreuver de joie, et me griser d'ivresses,

Et me faire bondir sous d'ardentes caresses ;

Viens, tes mains en mes mains, ton cœur contre mon cœur^

Ta lèvre sur ma lèvre, exciter mon délire;

Avec ces mots si doux que toi seule sais dire ,

Viens, au bruit des baisers, me parler de bonheur.

0 ma belle, à ton sein que ma bouche se colle.

Que ma tête s'appuie à ta charmante épaule ;

Et puis fermons les yeux; et puis de nos amours

Enivrons-nous longtemps, lentement... Oh! je t'aime...

Je t'aime

Hélène

Et moi, Victor, je trouverais trop courts Les siècles à venir et l'éternité même, Si je pouvais, dans un embrassement suprême, Les passer avec toi !

Mettons des points ici.

Nous serons dispensés d'en mettre sur les i.

Quand on est deux, qu'on s'aime et que la porte est close.

On laisse à deviner le reste de la chose.

Qu'en pensez-vous, lectrice? Ah! vous avez souri.

Adonc, de ces amants faut raconter l'histoire. Hélène est mariée à iranquillin Grégoire. Sans fortune, orpheline, elle a pour tout trésor Un nom de grand effet, comtesse Du Valdor. Au bout de quatorze ans, Tranquillin, à Marseille, En vendant poivre, sel, café, salsepareille, Avait de beaux louis comblé son coffre-fort ; Mais des Trois-Épiciers méprisant la roture , Il voulut corriger une naissance obscure,

Et sur des parchemins marcher comme sur l'or. A cette fin , il mit son magot aux enchères Parmi les nobles gueux. Hélène l'emporta. Contre son nom elle eut toilettes, bonnes chères, Équipages, valets, hôtels et cœtera; Et contre son argent Grégoire eut une femme Qui, pour bien soutenir le rang de grande dame, Du tablier du mari se fit un falbala. (*)

(•) On a l'habitude, en poésie, contrairement à la prononciation volgairc, défaire trois sjllabes des mots: tablier, peuplier, baudrier, bouclier, etc., et deux syllabes des mots: lien, hier, etc. On respecte cependant cette prononciation dans les mots: poêle, Caen. fouet, goélette, etc., malgré l'orthographe, malgré l'autorité du tréma. Il nous a par suite paru toujours p!u3 naturel de nous soumettre aux exigences de l'oreille et, quand nous lisons des vers, de prononcer comme si nous lisions de la prose. Les licences poétiques ont rapport aux règles grammaticales mais non aux expressions.

Nous avons, dans cet ouvrage, essaye de limiter l'emploi trop irrégulier des italiques et des majuscules. Les typographes mettent en italiques aussi bien un titre de volume qu'un calembourg, qu'un nom de gravure ou de navire, qu'où substantif étranger ou nouveau. Le moyen de s'y reconnaître? On écrit à la fois: Rubens, c'est-à-dire le célèbre coloriste, et Rubens, c'est-à-dire une toile peinte par lui; on écrit l'Antiope du Corrége, sans faire une différence entre Antiope, reine des Amazones, elle tableau superbe du Salon Carré, entre Antiope et le Corrége. D'un autre cùté, si Ion écrivait la transfiguration de Raphaël avec un t, il semblerait que Raphaël s'est transfiguré. Une distinction est donc nécessaire.

En voici une assez simple. -

Les noms relatifs à la sculpture, à la peinture, à l'architecture qui sont pour ainsi dire des demi noms-propies, ne pourrait-on pas les écrire avec une demicapitale? Exemple : le Naufrage de la Méduse de Jéricanlt, le Faune de Michel- Ange, le Panthéon de Soufflot. Plus d'équivoque possible.

On emploirait également la petite capitale pour les noms de tableau ( un

Victor Pyrame est né dans l'orageuse époque Où Voltaire et Boileau, comme lord Bolingbroke, Relégués dans un coin et mis à l'embargo, Expiaient humblement sous un tas de poussière Le tort d'émerveiller l'Europe tout entière. Maquet signait Dumas , et les singes d'Hugo Sans césure hurlaient : si que le romantisme En ce moment sembla dompter le classicisme.

Teniers, trois Greuse), pour les noms de navires (!a Marie, Tocéan), pour les noms d'astres ( Mars, Leverrier ), pour les nom? de chevaux, de chiens ( Athos, Fox ), pour les noms devins (du Bordeaux, du Malaga); et il n'est pas difficile de voir quelles sont les confusions que l'on éviterait ainsi. On s'en servirait de même pour les prénoms ( Lucie, Suzanne ) qu'on ne confondrait plus alors avec les noms patronymiques, car s'il est des gens qui s'appellent Vincent Bernard, d'autres s'appellent Bernard Vincent.

Règles générales: les titres de journaux, de livres et de pièces de théâtre s'écriraient seuls en toutes demi-capitales (REVUE FANTAISISTE, ITmÉRAIRE DE L'ÉGOSSE, LA DAME BLANCHE, LES GENS NERVEUX) ; les motS étrangers, les archaïsmes, les néologismes, les dénominations industrielles, bref tout ce qui n'est pas français s'écrirait seul en toutes italiques ( railway, ost, musculature, eau bahama.)

Pour attirer les yeux sur un terme ou sur on lazzi, on l'encadrerait de minutes géomé'.riques (la première économie du ménage est de se passer de " citoyenne officieuse ". Voltaire répondit à une catin qui voulait l'attirer: « tu as beau me faire " signe " tu ne seras pas ma Léda. »

Les guillemets seraient exclusivement réservés à la reproduction des paroles d'nne personne ou aux citations d'un auteur, ainsi que l'enseigne la grammaire.

Quant aux tirets, ils ne devraient servir, comme ils ne servaient d'abord, qu'à marquer le changement d'interlocuteur dans un dialogue Rien ne ressemble tant à une poignée de vilaines broussailles, que ces pages de porc-épic où les tirets remplacent aujourd'hui les virgules. 0 Henri Estienne!

Les nymphes es forets se couvrirent de deuil ,

Et le Pinde gémit. De Cannes à Nanteuil

Surgissaient, s'agitaient, mouraient plus de poètes

Que la valse ne fait tourbillonner de têtes.

Leurs cheveux, dérivés des rois Mérovingiens,

Sur un habit râpé faisaient pleuvoir la teigne ;

Leur barbe aux vents flottait, vierge encor de tout peigne;

Leurs ongles... Mais, malgré ces charmes olympiens,

Ils étaient " incompris " tous ces joueurs de lyre,

Et pour eux seuls avaient la faim et le délire.

L'abus frappe victor, et pour laisser la faim

Il laisse le délire... Au village voisin,

D'un riche laideron il demande la main.

La paysanne flattée accepte. Chose faite.

Voilà victor rentier. Or, si sa femme est bête,

Si sa femme à Lucas garde une foi secrète ,

Qu'importe?... Question d'excroissance à la tête.

Donc la torche d'hymen allumée aux enfers Pour les quatre conjoints brûlait tout de travers; Ce n'était que discorde, ennui, cris, larmes, haine. Mais bientôt par pitié le bon diable à victor Fait voir et fréquenter Hélène Du Valdor. Égalité de goût, égalité de peine,

Que fallait-il de plus? La Lucrèce Romaine

N'eût, en semblable cas, point préféré la mort.

De soupir en soupir, de caresse en caresse ,

L'ex-poète parvint au lit de la comtesse ;

Et, depuis lors, tous deux s'aiment éperdûment.

Amour bien naturel. Je vous le dis vraiment:

Quiconque a trafiqué l'union conjugale.

Subira tôt ou tard la peine capitale !

Reprenons le récit. Pendant que nos fripons Taillaient un habit jaune à ce pauvre Grégoire, Grégoire voyageait pour l'huile et les savons. De Beaucaire il devait suivre toute la foire Avant de rebrousser ; mais un billet discret Vient lui donner avis de ce qui se passait. Aussitôt il repart, il retourne à Marseille; J'ignore SI ce fut en calèche ou par train. Il s'arme , chez lui monte et frappe à double main : a Ouvrez, ouvrez. » Hélas! Colette et son Colin Ahuris, consternés deviennent tout oreille. «Ouvrez.— C'estmonépoux.— Ouvrez.— MonDieulvictor. — Ouvrez. — Où te cacher? » D'un violent effort Grégoire impatient fait voler la charpente. Quel spectacle ! Sa femme au lit toute tremblante,

Et Victor en chemise au milieu du salon.

« C'est donc vrai, scélérats ? — Pardon. — Pas de pardon.

Si vous faites un pas, vous, monsieur, je vous tue.

Ah! vous vous occupez de m'illustrer le front!

Ah ! vous aimez ainsi la chose défendue!

Vous ne pensez donc plus, monsieur, que vous avez

Une femme. Hé bien ! moi, moi, je me le rappelle,

Et je vais vous montrer d'une façon nouvelle

Comment cela s'arrange entre hommes mariés.

Prenez sur mon bureau cette plume. Écrivez...

Je soussigné, victor François Pyrame, Propriétaire, au Prado, 80, Déclare avoir reçu de iranquillin , Que j'ai surpris couchés avec ma femme, Cent mille francs, en billets de sa main, Moyennant quoi je renonce au dessein De le traîner par-devant le prétoire.

— Je n'écris pas cela. — Mourez alors. » Grégoire A ces mots niet enjoué. — « Assez, assez, j'écris. >) En effet, le reçu fut signé. Quel déboire Pour l'orgueilleux Pyrame! Il reprit ses habits. Et très-piteusement regagna sa demeure.

Hélène à Tranquillin fournit mainte raison

Pour calmer son courroux : en telle occasion

Femme onc ne perd l'esprit. Je crois même, à cette heure,'

Qu'en ménage-modèle on cite leur maison.

Le lendemain Grégoire, au tuyau de l'oreille.

Courut chez ses amis glisser un petit mot :

« Surtout n'en dites rien ; c'est un secret. » Bientôt

L'anecdote égaya tous les coins de Marseille.

Notre Victor eut beau narrer l'événement

Point par point , nul ne crut à son raisonnement.

La vérité parfois cède à la vraisemblance;

Pour de l'argent on fait tant de choses en France !

Il fut Vulcain pour l'autre et payé sans paiement.

La morale du conte est que dans cette vie La Mort pour nous venger ne vaut pas la Folie ; Et que, si nous jugeons d'après ce plaidoyer Le bon tour de Grégoire un tour de son métier, Il nous faut au rang d'homme élever l'épicier.

ToaloMe.

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