UN HOMME A LA MER
Il est un affreux mot jeté dans la tempête, Et que le vent au loin en mugissant répète Comme un appel à Dieu contre le flot vainqueur, Un mot qui fait trembler les marins de terreur. Qui vers l'onde bleuâtre incline chaque tête, Et de crainte et d'etfroi laisse l'âme muette, C'est : (( Un homme à la mer! » Un malheureux des mâts Est tombé. La rafale avec rage et fracas Emporte le vaisseau cfu'avec peine l'on guide ; Il fuit prompt comme un trait, fuit, et le gouffre avide Ne montre plus bientôt que ses eaux pour mourir. En vain au sauvetage a-t-on voulu courir, La corde projetée a suivi le navire ;
L'équipage impuissant, et gémit, et soupire. C'est là tout, c'en est fait. Le matelot perdu Contre une mort certaine alors lutte éperdu ; Son corps tout ruisselant bondit de cime en cime, Et son grand désespoir semble dompter l'abîme. Il nage, il crie, il tourne, il s'épuise en effort ; Il s'arrête, il regarde , et puis il nage encor, Il veut toujours nager ; mais la mer l'environne, Il cède, entre deux flots un moment tourbillonne. Lance un baiser d'adieu vers son clocher lointain. Puis tout est dit. Hélas ! l'Océan est sans fin. Sa femme, ses enfants, longtemps sur le rivage. Viendront pour réclamer la victime à l'orage : L'orage ne rend rien ; écume des autans, La victime a servi de pâture aux goélands
Mais toujours ce mot là fut-il un cri d'alarmes? Nenni ; vous allez voir qu'on y trouve des charmes. Sur un trois-mâts marchand dont je tairai le nom, Un certain capitaine, ours de mer, vieux barbon, Ayant de Scharhiar sur la foi conjugale Reçu quelques avis, s'en allait au Bengale Avec sa femme à bord. Il supposait ainsi Que sa tête serait d'excroissance à l'abri.
Point ne raisonnait mal , car le " plancher des vaches " Aux tyrans du ménage offre de rudes tâches ; Et bien avant l'avare on sait que le jaloux, Même dans l'âge d'ar, inventa les verroux. Las!... comme la plupart, il comptait sans son hôte. Pour amant la mondaine a l'ami, la dévote A le prêtre, et, de peur de faire exception, Eve n'a-t-elle pas accepté le démon?
Adonc je ne sais trop sous quelle parallèle, Pendant qu'il calculait ses distances , la belle Avec le cambusier, beau garçon, bien charnu. Épuisait de l'amour le glossaire connu.
C'étaient des demi-mots, des soupirs, des œillades, Des serrements de mains ; mais, à moins de bravades. Ils n'osaient faire plus. La nuit , les gens de quart Jetaient sur le tillac un importun regard, La nuit , le fin mari dans sa propre cabine Lui-même calfatait sa moitié féminine ; Le jour, tout matelot devenait un Argus. Et pourtant ce que veut un couple, c'est ce plus. Comment faire? L'esprit dans un cas difficile En moyens décisifs est quelquefois fertile. Un soir, notre amoureux au bout d'un soliveau
Attache une culotte, une veste, un chapeau, Et mieux que Vaucanson fait un homme d'étoupe ; Puis, rampant comme une omhre, il le porte à la poupe, Le jette incognito dans le liquide amer, Et d'un ton contrefait crie : « Un homme à la mer!... » L'épouse l'attendait.
Soudain toute la troupe A ce cri sur le pont s'élance : la chaloupe Est mise à l'eau ; le cable est largué ; quelques ris Pour ralentir la marche à la voile sont pris. Le cambusier manquait , on le crut la victime. Or, lorsqu'à le pêcher l'équipage s'anime , Entre deux seins de neige autre chose il péchait. Combien de temps demande un si joli péché? Lectrice le sait bien. En un clin d'œil le drille Montra son gai visage à travers l'écoutille. « C'est vous? je vous croyais sous la dent du requin ; Sacré mille sabords ! c'était un mannequin ; » Hurla le commandant « La farce, qui l'a faite? » Le mousse est accusé ; trente coups de garcette Lui prouvent qu'il a tort de se dire innocent , Et le mari passa sous les lois du Croissant.
Toulouse.