L'AMOUR DES BÊTES
Pas il ne faut s'attacher trop aux bêtes. Il est des gens , plus ou moins gens de bien , Qui, pleins d'amour pour leur chat ou leur chien, Verraient sans peine égorger un chrétien ; Icelles gens sont des gens malhonnêtes.
Faut bien porter un peu d'affection Aux animaux, mais de la loi Gramon Vouloir parfois jusqu'au prix Monthyon Les élever , mais d'une pension
Leur assurer le gentil bénéfice Par testament, ce me semble injustice.
Je connais tant d'écrivains malheureux Qui , sans mentir, le méritent plus qu'eux : Moi le premier. Je me rappelle encore Ce char moelleux que clame Roquelaure, Pour promener ses ignobles barbets , Tout au travers de la cité d'Isaure Faisait traîner par deux grands chevaux bais ; Elle insultait ainsi l'espèce humaine.
Quant au César de l'histoire Romaine Qui fit nommer sénateur son cheval , C'est qu'il était lui-même un animal.
Par la sambleu ! pour gentille maîtresse Gardons amour et baisers : une ànesse Entre nos bras vaudrait-elle un tendron ?
Sur ce, lecteur, je vais à mon sermon Joindre un exemple. Il était à Toulouse, Près du musée, un chien nommé nion.
Maigre et couvert d'une sorte de bouse, Il inspirait aux passants la pitié ; Mais , tant est vrai que le sentiment blouse , Quoique tondu par la gale à moitié ,
Du maître encor conservait ramitié.
Ce maître-là , dans une pauvre échoppe Vendait des cuirs , et, lorsqu'il vous parlait, Croyant parler le français de Mérope , A chaque phrase iceux il débitait.
(( Pourquoi garder un pareil quadrupède ? » Dis-je moi-même un jour au vieux marchand « Oncques n'ai vu créature aussi laide. »
— « Ou laid ou bel il est craint du méchant ; » Répondit-il « sans lui, sans son courage,
N'a pas longtemps , derrière ce vitrage , On m'eût volé quatorze mille écus. »
— « Quatorze mille ! Oh! plutôt moins que plus » Lui répliquai-je. Imprudente parole !
Oser douter que chez lui le Pactole Coule à pleins bords! Par le barbon marri, De tous ces mots que l'oreille appréhende Et dont Gascon a si large provende , Jugez commentée dus être agoni.
Donc cet nion puant , malingre et sale Pour le vieillot, Nisus au front jauni, A défaut d'autre était un Euryale.
Chaque matin le patron bienveillant
Du serviteur débarbouillait la gale,
Et chaque soir en laisse le tenant,
Au nez de tous et de tous à la vue ,
Il lui faisait faire au coin de la rue
Ce que jamais n'y fait un habitant.
Or, sérieux comme un juge de Flandre,
Lorsque notre homme, une minute ou deux.
Était forcé patiemment d'attendre
Que le lévrier accroupi de son mieux
Eût bien rendu tout ce qu'il devait rendre ^
Tant l'un et l'autre étaient disgracieux
Que l'un pour l'autre on aurait pu les prendre.
Ah ! quel joli tableau de chevalet
On eut fait là ! Pends-toi , brave Courbet.
Mais Atropos, sur cette rude terre , Hommes ou chiens, ne nous épargne guère ; Nous sommes tous sujets à ses ciseaux, C'est le destin ! et le vendeur de peaux Eut , en perdant son compagnon fidèle , De cette loi la preuve fort cruelle.
0 nuit terrible, épouvantable nuit Où retentit comme un coup de tonnerre Cette ;iouvelle au Saint-Crépin amère :
« Hion se meurt, nion est mort!!! » Le bruit Que le vieillaril aussitôt lit enteudre , De leur demeure obligea de descendre Tou5 les voisins pâles et consternés- « Qu'est donc cela ? l'on dirait des damnés Qui de l'enfer arrivent pour nous prendre. » — « Hélas î voisins , » répond le boutiquier (( C'est mon nion , mon pauvre et cher lévrier, Qui dans mes bras vient à l'instant de rendre Son aboiement suprême, lui, l'Argus Qui me sauva trente-cinq mille écus ! » L'argent sauvé croissait de plus en plus ; Pour mieux prouver qu'nion était habile , S'il eût osé, notre homme eût dit cent mille.
La foule enfin laissa le corroyeur Tout à son aise épancher sa douleur.
Deux amis seuls auprès de lui restèrent Et jusqu'au jour ensemble sanglotèrent : C'étaient Tessoun, un tout petit tailleur, Et Nasutus , un miroitier-doreur.
Trio charmant faisant, dit-on, commerce De certain goût qu'ont le Turc et le Perse !
Adonc ces cris , ces larmes, ce fracas, Comme jadis au tombeau des Incas , Troublant au loin les ténèbres profondes. Semblaient prédire au moins la fin des mondes ; Et lorsqu'au ciel revint l'astre brillant, Lorsqu'il fallut porter mon en terre , Que Nasutus, Tessoun et le marchand, Le front baissé, l'œil mouillé, le pas lent, Suivirent tous le convoi funéraire , On aurait dit le grave enterrement D'un mainteneur ou d'un apothicaire Ou d'un faiseur de cantates. Aussi.
Leur jetait-on un regard ébahi, Et blàmait-on en eux l'excès d'un zèle Permis à peine aux peuples Indiens.
« Allons! messieurs, » dit une jouvencelle. Des spectateurs rompant les entretiens « Laissez chacun pleurer en paix les siens. »
Toalonse.