‹ La folle du lac d'OoChapitre 51 sur 59 · L'AMOUR DU POÈTE · texte numérisé non relu

L'AMOUR DU POÈTE

A Mademoiselle E. L.

Aimé de vous , aimé ! Mon Dieu puis-je le croire ? Cet aveu n'est-il pas un mirage illusoire? Avez- vous consulté vos battements de cœur? Est-ce de la pitié pour un sort qui vous touche ? Dites , dans votre bouche Est-ce une aumône sans valeur?

Quoi ! vous m'aimez ! Ces mots sont si doux à l'oreille , Si doux que l'on dirait qu'à peine je m'éveille , Que je nais à la vie , à la joie , aux plaisirs , Que dans un autre azur mon destin se déroule , Que déjà mon pied foule Le reste de tous mes désirs !

Si vous m'aimez , au ciel doit luire mon étoile ; L'abandon et l'ennui la recouvraient d'un voile , Mais l'amour à présent lui donne mille éclats : L'amour, le saint amour, c'est là tout le poète ; Quand son âme est muette , Son astre aussi ne brille pas.

Il faut que le poète ici-bas chante et prie; Il faut qu'à son chevet un ange lui sourie ; Il faut que pour la femme il dresse des autels , Qu'il y fasse brûler son cœur en holocauste , Qu'en tremblant il accoste L'aimable reine des mortels ;

Il faut que dans son luth il ait de l'harmonie Pour charmer, pour bercer vos sens de mélodie , Pour rendre à vos désirs de nouvelles ardeurs : D'un baiser s'il endort le soir celle qu'il aime , Il l'éveille de même Quand l'aurore répand des pleurs.

Oh ! c'est que le poète est digne de la femme ; C'est que son âme seule est la sœur de votre âme Que Dieu nous anima tous deux du même amour ;

Que s'il nous fit rêveurs , pour nous il vous fit bonnes ; Que les mêmes couroime»

X\l% cieu^ç nous attendent un jour !

Aimez-moi! voyez-vous : je serais votre esclave; Dans les veines mon sang se changerait en lave ; A vous tous mes soupirs , tous mes baisers brûlants , Le prix de mes sueurs , le prix de mes victoires , Tous mes rêves de gloires , De l'or, des roses , de l'encens ;

A vous tous mes pensers , mon travail , mes caresses ; Je voudrais pour vous seule et titres et richesses , Pour vous seule , et rubans et perles et brocards , Afin qu'à votre abord l'homme le plus rebelle S'écriant : qu'elle est belle !

Mendiât un de vos regards.

Je vous ferais entendre une langue divine : Avant de l'exiler sur ce globe en ruine , Les anges au poète apprennent à parler ; Et vous croiriez alors dans un ciel sans nuages Voir de gentes images Vous sourire et vous appeler ;

Et vous admireriez ce suave mystère ; Et , d'un pied dédaigneux repoussant notre terre , Sur l'aîle des Amours , au son des harpes d'or, Vers mille voluptés où le délire abonde , Oublieuse du monde , Avec moi vous prendriez l'essor !

Oh! si vous dites vrai , merci , soyez bénie ; Merci de mon bonheur, de ma joie infinie ; Merci de ces transports dont s'enivrent mes sens : L'avenir maintenant m'apparaît plein d'ivresse , Devant lui je me dresse Et je croise des bras puissants.

Tu m'aimes ! ! ! dis-moi donc , dis-moi si ta pensée Des souvenirs du bal est encor caressée , Si mon nom quelquefois fait palpiter ton sein , Si , lorsque de ton Ut les draps jaloux s'entrouvrent Tes blanches lèvres s'ouvrent Pour prier Dieu sur mon destin ;

Dis-moi si tu languis ; dis-moi si dans Un songe

Mon image chérie en extase te plonge ,

Si les sylphes légers protègent ton sommeil ,

Si quelque bonne fee à me servir discrète Pose sur ta toilette Un beau bouquet pour ton réveil.

C'est que , vois tu , je doute et le doute me peine ; N'as-tu pas imité les chants de la Sirène? Ton aveu serait-il comme eux doux et trompeur? Ne dois-je pas plutôt juger cette parole Un compliment frivole , Un mensonge sous une fleur?

Oh ! non , mentir, mentir en étant si jolie', Non , tu ne l'as pas fait ! Ces deux soirs dans ma vie Sont comme l'oasis au milieu des déserts; Tes entretiens charmants ont réjOui mon âme Et versé le dictame Sur tous les maux que j'ai soufferts.

Viens donc me rassurer, viens , lorsque la nature Sous le mant:au des nuits s'assoupit et murmure Lorsque le firmament étincelle de feux , Que tu vas , m'as-tu dit , errer par les prairies , Enfant des rêveries , Viens , nous deviserons tous deux !

Viens , le rossignol seul aura nos confidences ; Les lutins amoureux nous suivront en cadences ; Je plierai devant toi les tiges du gazon ; Sur un tapis de fleurs que j'aurai répandues , Comme Mab sur les nues , Tu poseras ton pied mignon !

Viens une seule fois , c'est là mon plus beau rêve Comme on écoute encor le flot loin de la grève , 11 me semble toujours que j'écoute ta voix ; Viens , nos cœurs goûteront un délice suprême ; Pour me dire : je t'aime !

Viens , oh ! viens une seule fois.

Toulouse, février 1855.

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