LA GARONNE
Coulez , flots bleus do la Garonne , Coulez vers de lointains séjours ; Le rêve auqud je m'abandonne Avec vous s'enfuit pour toujours î
D'où viens-tu , charmante rivière ?
Où commencent tes jolis bords ?
Comme le ISil , dans un mystère Caches-tu l'urne d'où tu sors?
Maudite enfant des avalanches , Les elTroyables ouragans Qui brisent l'if aux noires branches Te conçoivent-ils dans leurs flancs ?
Ou sur quelque douce colline , Inaccessible à ces chasseurs Dont l'isard fuit la carabine , T'échappes-tu du sein des fleurs ?
Tu nais où naissent les orages ; Les aigles boivent dans ton eau Comme une gaze , les nuages Entourent toujours ton berceau !
Jadis , au temps de la prouesse , Là retentit le son d'un cor :
Dis-moi , quand la nuit est épaisse Dis-moi , résonne-t-il encor ?
J'aime ton courant , si limpide Loin des bruits de notre cité , Si blanc d'écume , si rapide Lorsqu'il gronde d'être arrêté ;
J'aime tes deux rives coquettes Où se mire l'azur des cieux , Où les saules penchent leurs têtes , Comme pour baiser tes flots bleux
J'aime ta fraîcheur, ta pelouse, Tes bosquets pleins de demi-jour, Dont Armide serait jalouse , Où l'on vient deviser d'amour;
J'aime l'harmonieux silence
De tes antiques peupliers
Qui durent ombrager Clémence ,
Quand ses mains tressaient des lauriers
Dis-moi , fille des Pyrénées ,
Où sont tes Nymphes , tes S\ Ivains
Et ces victimes couronnées
Qu'on immolait aux dieux romains ?
Où sont les terribles druidesses Qui priaient parmi les éclairs ?
Où sont les hordes vengeresses Que vomirent les froids déserts?
Où sont les rois du Capitole?
Où sont ces gloires du passé ?
L'avenir a brisé l'idole :
Ce qui fut n'a jamais été.
Hélas ! quand j'admire ton onde, ]Won cœur a de cruels frissons ; Elle est l'image de ce monde , Comme elle ici-bas nous passons.
Coulez , flots bleus de la Garonne , Coulez vers de lointains séjours ; Le rêve auquel je m'abandonne Avec vous s'enfuit pour toujours !
Toulojse, 1855.