LE POÈTE
Pauvre barde , isolé dans ce désert humain Regagne de Fingal les profondes bruyères ;
Ote la lyre de ta main
Pour la plonger dans les mystères.
Tais-toi , ne chante pas : tu ne trouveras plus , Comme au temps féodal , ces gontes châtelaines Qui te jetaient leurs belles chaînes Du haut des donjons vermoulus ;
Dans les bras d'une amante humide de caresses ,
Tu n? pourras non plus CDuronner un beau jour :
Tu n'as pour elle que l'amour ,
Elle ne veut que les ricliesses ;
Et si de tes soupirs tu poursuis ses attraits , Ton front s'inclinera vers l'ombre des cyprès Avant d'obtenir un sourire :
L'argent séduit mieux que la lyre ;
La foi n'ébranle plus les murs de Jéricho ;
Les mortels prosternés se souillent de poussière
Devant une idole grossière ;
Où veux-tu trouver un écho ?
Cesse donc de chanter ; au milieu de l'espace, Si parfois une Muse aujourd'hui plane encor , De la Bourse elle a pris l'essor , Et la tienne est dans la disp;race.
Ne jette plus en vain des sons harmonieux : Qu'à l'heure de la mort , dans ses bras tutéîaires ,
Un ami ferme tes paupières
Et t'ouvre la porte des cieux;
Que ses deux mains de fleurs couvrent ta pauvre tombe Et qu'à l'heure où l'on prie à l'entour du cercueil ,
Longtemps sur son habit de deuil
Une larme de regret tombe ! L
Mais , dis, que t'importe , après tout Que l'homme soit pétri de fange , Que la terre soit un égout , Que la bure soit sous la frange?
Dans nos cités, temples des sens , Que t'importe , si ton cœur aime , Que le cœur soit un contre-sens Et que l'amour soit un problème
Le rossignol dans le bosquet Ne deqiande pas qu'on l'écoute , La rose tous les ans renaît , Le fleuve suit toujours sa roule,
Toujours de suaves accents Sortent des harpes d'Eolie , Toujours l'autel a de l'encens , Toujours sous la nef l'orgue prie !
Chante pour toi seul , que ta voix S'harmonise avec le zéphyre , Et jusqu'aux pieds du Roi des rois Monteront les sons de ta Ivre ,
Et des deux alors entr'ouverts Rapproché par la solitude , Tu croiras des divins concerts Entendre déjà le prélude.
Quoi! tu crains de perdre tes chants Comme une fleur perd ses arômes ; Tu veux plaire même aux méchants ; Tu veux les louanges des hommes;
Dans les fêtes , sur un perron , Tu veux te montrer à la foule ; Tu veux voir saluer ton nom Par chaque règne qui s'écoule ;
Tu veux qu'en berçant son enfant La mère dise tes ballades Et que le guerrier triomphant Change tes hymnes en aubades ;
Tu veux être un des demi-dieux Qui de siècle en siècle grandissent...
Insensé , n'aime«-tu pas mieux Qu'au ciel les anges t'applaudissent
Non , ton cœur a besoin de battre ot de sentir ; Non , au-dessus du ciel ton cœur place la femme ; Les anges avec toi ne peuvent pas souffrir , Tandis qu'elle prend part aux douleurs de ton àme.
C'est pour elle que dans ton sein Le Seigneur a mis l'harmonie ; C'est pour elle qu'à ton matin Il traça sur ton front serein Les signes brûlants du génie
L'étoile est faite pour briller, Le vent pour caresser la feuille , Le passereau pour gazouiller , Le feu follet pour sautiller , Le fruit doré pour qu'on le cueille
L'ombre des bois pour abriter , La mousse pour couvrir les ruines Le flot des mers pour s'agiter , Le poète pour nous chanter Ses inspirations divines !
Laisse le siècle dédaigneux Se moquer de ta douce ivresse ; Pour lui tu ne viens pas des cieux Un éclair ne jette des feux Qu'au milieu d'une nuit épaisse.
Courage : un jour tu trouveras L'àme sympathique à ton âme , Qui rira lorsque tu riras , Pleurera quand tu pleureras , Ange j sylphide , fée ou femme !
Consacre à ses tendres amours Les romances que tu fredonnes , Pour cette amante tous les jours Prépare de gentils atours Avec les fleurs de tes couronnes;
Vers elle vont tous les accords Qu'elle seule pourra comprendre , Et pour payer tes saints efforts Elle te garde des transports Auxquels le ciel ne peut prétendre.
Et quand cet esprit répondra A tout l'élan de ta pensée, Que ton rêve s'accomplira , Que de tes bras elle sera Comme d'un collier enlacée ,
Chante alors le céleste hymen
De deux cœurs créés l'un pour l'autre
Que ta bouche collée au sein
Défie ici-bas le destin
D'égaler un bonheur au vôtre ;
Chante , chante , cygne aux aboi Jusqu'à ce que dans le délire Ses mains emprisonnent tes doigts Ses baisers étouffent ta voix , Ses caresses brisent ta Ivre ! !
Toulouse, 1855.