‹ La folle du lac d'OoChapitre 56 sur 59 · ÉPITRES · texte numérisé non relu

ÉPITRES

Ho —

tS^ ^teaeuc ^S%(cve , ai^c-caé.

Un mois ! c'est beaucoup trop prolonger ton silence !

Je languissais beaucoup et la sainte Espérance

Du soir au lendemain seule me soutenait ,

Surtout quand , le matin , dans le dortoir venait

Le facteur de céans distribuer les lettres

Et me gratifier de ses sourires traîtres.

Les autres , radieux , s'enfuyaient sur leur lit

D'un doigt impatient décacheter le pli ,

Et moi par demi-tour évitant le cerbère

Je n'avais que l'espoir pour tromper ma colère .

Souvent peu s'en fallut qu'Umann le brigadier

Sous mes coups ne payât le retard du courrier ,

Mais je respecte trop son immense moustache ,

Ou plutôt je crains trop l'ours vengeur qu'elle cache.

Que faire ? En attendant ta missive et du pain Je passais tout le jour à désirer demain , Je rêvais : je ne vis que par la rêverie , Que peut-on faire hélas ! dans une infirmerie ?

Enfin ! je tiens enfin le papier précieux , Je le relis vingt fois sans repaitre mes yeux; Il est là , déplié , pendant que je griffonne Ces soldatesques vers dont ton bon goût s'étonne. Des v.rs! je suis bien sûr qua ce nouveau début Sur ta lèvre un sourire aussitôt a couru ! Des vers ! un artilleur qui veut rimer encore , Lorsque tout vrai soldat n'aime que Terpsychore , Le petit dieu malin , compagnon de Vénus Et le grand , l'immortel , l'invincible Bacchus ! Un artilleur qui fuit l'amusement des autres Et sait la prosodie avant ses patenôtres ! Des vers ! ah ! pour le coup c'est la première fois Qu'un tel fait se présente. Halte-là , tu le crois, Hé bien ! mon cher il faut réformer tes idées : Le régiment est plein de sauvages orphées Qui , d'une lyre inculte ont tiré de vrais chants , Des airs dignes en tout des poètes puissants , Et j'en garde pour toi la preuve en portefeuille. Or, ai-je dit tantôt , il est temps que je cueille A mon tour une fleur au pied du double Mont ;

Ma Muse est-elle morle? Un cruel abandon

A-t-il enseveli mon luth dans la poussière?

Voyons , que je prélude; et sous ma main guerriJre

Les cordes à la fois ont frémi sans accord ,

La rime paresseuse est née avec efTort ,

Mais mon âme bientôt a repris son aisance

Et les vers maintenant coulent en abondance.

Il me semble encore être assis à mon bureau

Pour notre Conférence écrivant un morceau.

Que les temps sont changés ! Si ma verve s'éveille ,

Si je me sens encor le Raybaud de l'Abeille

Et si mon feu sacré n'est pas encore éteint ,

Hélas! c'est pour mieux voir le malheur qui m'atteint.

Oh ! que n'es-tu témoin de mes vicissitudes !

L'hiver est arrivé : je n'ai plus nos études

Pour adoucir l'ennui de ses jours nébuleux ;

Il fait froid, or ici la chaleur vient des cieux,

Et le soleil depuis une semaine entière

De grisâtres rideaux a voilé sa lumière ;

11 pleut , il pleut toujours , mon Dieu que devenir?

Gardes , conscrits , grognards s'occupent à dormir,

Et sous des draps puants évitent la froidure.

Moi , blotti sur mon lit , je rêve , je murmure

Nos scholaires refrains , je pense à ce bonheur

Dont le gai souvenir me rend de belle humeur,

Je pense à toi , je fais mille châteaux , j'arrange

Mon avenir sui\ant quelque projet étrange ;

Bref , je suis près de vous , je ne vis qu'avec vous. Et l'exil est moins lourd et l'espoir est plus doux ! Au moins j'ai ce loisir dans cette infirmerie : Que c'est triste , Bon Dieu ! quel désert 1 quelle vie !

Allons , décidément l'essai n'est pas mauvais ; Voilà pas mal de vers qu'en galoppant je fais ; Pour la première fois que je lâche la rêne A ma Muse oubliée , elle en prend pour sa peine : Je suis encor poète et je puis dignement Pour la saint Frédéric forger un compliment. C'est bien. A te donner, je n'avais pas grand' chose Aussi j'ai supposé qu'en cueillant cette rose Au Parnasse , j'aurais du prix à te l'offrir , Car un pareil bouquet ne peut pas se flétrir. Pour toi seul , cher ami , seulement pour ta fête Le soldat voudra bien redevenir poète : Bonne fête ! A tes pieds que les cieux opportuns Jettent de l'Orient les fleurs et les parfums , Qu'un vin bien généreux au banquet de famille Plus que le feu d'hiver sur la table pétille , Qu'un toste sympathique implore ton patron , Que ta bouche chérie y mêle aussi mon nom , Que sur des plats fumants Cécile avec adresse Des Maillons (*) dépouillés entasse la richesse ,

(*) Montagnes de châtaigniers^

Et que ton cœur de joie et de plaisir rempli Cesse pour uji moment de pleurer un ami !!

Je m'arrête, il est temps , ma Muse trop lancée, D'une telle manœuvre à la fin fatiguée, Comme un sous-verge au vent jetterait le bridon , Et Mars de mon excès punirait Apollon ; Je m'arrête , ma bouche encor va rester close: Ramenons l'avant-train et passons à la prose.

Toalouse. 1B« d'artillerie à cheval, 1854.

cP& •j:rt€r/rif^c ^S%uue , auoca^.

Décidément tu ne veux plus m'ecrire ,

C'est un travail pour toi trop ennuyeux ,

Ni ton esprit , ni ton cœur ne t'inspre ,

Tant pis pour moi ! pour ta sieste tant mieux 1

Je sais déjà ce que tu vas répondre :

Le cabinet absorbe mes instants ;

Mauvaise excuse et je puis te confondre

En quatre mots. J'admets que de clients

Par le chômage une foule grossie

Le jour durant assiège ton bureau ,

Mais ta liasse une fois dégrossie

Au lieu d'aller jouer au domino

Chez monsieur Franc , ne peux-tu pas écrire ?

Las ! avant moi tu places l'écarté ,

Méchant ! aussi je veux à coup? de lyre

Te corriger de cette oisiveté !

Que maudit soit le métier de notaire Et sa chicane et tout son baragouin !

Pour le talent c'est un gaz délétère.

Sur ton fauteuil perché c mme un pingouin Pérore , crie , épuise ta science A démontrer au plus fin de l'endroit Qu'au fils ingrat appartient sa chcNance , S'il ne la vend pour éluder la loi ; Et quand sera fini ton monologue , Pour te prouver qu'il a fort bien compris , Il conclura par forme d'épilogue Que de sa terre il veut priver son fils , Mais qu'il ne peut se résoudre à la vendre. Et dire encor que pour de telles gens Tu fis du grec dès l'âge le plus tendre ! Ah ! mon ami , qu'as-tu fait de ton temps ? Et que fais-tu ? Tu barbouilles des actes , Des bordereaux , des grosses , des protêts , Affreux langage ! On dirait de vrais pactes Par Lucifer lui-même tous dictés !

— Monsieur , cherchez de bonnes hypothèques.

— Monsieur , cherchez un bon bailleur de fonds. Et toi soudain dans tes bibliothèques

De consulter les obhgations.

Voilà ta vie , infortuné notaire !

Jaunir , maigrir des soucis d'un client ! Pour moi , le Parque avec moins de salaire Daigne filer un coton plus riant.

« Quoi , diras-tu , c'est ainsi que tu traites « Ce noble état! Oses-tu mépriser « Dossiers , extraits , minutes et requêtes , « Quand tu savais naguère les priser ? ft De ton passé perdrais-tu la mémoire ? « Avant d'entrer aux gages d'Apollon , « Avant d'avoir de Mars brigué la gloire , « >"as-tu pas dû , simple tabellion , « Ainsi que moi passer la vie entière « A griffonner mille papiers timbrés « Qu'on fait payer d'une grasse manière ? « Contre un tel sort point tu ne te cambrais. « Ne viens donc pas tant prôner les artistes , « Un malheur seul a changé tes destins , « Et maintenant tu railles , tu persistes « A croire verts d'imprenables raisins. » Tout beau , tout beau , monseigneur du notaire Si votre e-pèce est bête , assure-t-on , Suis trop poli pour dire le contraire ; Tous vos écrits valent-ils ma chanson ? Or si je ments , le vrai touche au mensonge : La plume est lourde à présent pour tes mains , La Conférence a passé comme un songe , Tu ne fais plus peintures ni dessins , On n'entend plus résonner ta musique , Adieu les arts , te voilà bon papa Jusques au cou plongé dans la pratique , M'écriras-tu pour démentir cela ?

iMaudit métier , il éteint dans vos tètes Ce feu sacré qui dans nos jeunes ans Nous fait rêver avenir plein de fêtes , Palmes , lauriers et baisers délirants , Et coupes d'or et guirlandes de roses , Et piédestal bâti par les Amours , Et seins ouverts comme deux fleurs écloses , Et toit de marbre où finiront nos jours ! Sous son fatras . sous son grimoire infâme Qui fait sécher l'imagination , Il assoupit bientôt l'ardeur de l'âme : Or , ou ta verve est en location , Ou , fils déchu de la littérature , Tu ne sais plus rédiger de l'esprit , Et d'où viendrait telle déconfiture ?

De ton métier ,... métier maudit , maudit ! !

N'encours -tu pas ce terrible reproche ? Je te préviens : tous les demi-ISewtons Et les banquiers à la profonde poche , Mêlés en bloc à des tabellions , N'ont pu jamais entraîner la balance , Un grain d'esprit tenant l'autre plateau ; Donc si dans peu tu ne rompts le silence Je vais te joindre à ce léger trio.

Toulouse, juin i 855.

cPé" ^lec/euc <Sn!^uve , av-ocaé.

Voilà déjà six mois que loin du régiment Je fais d'autres châteaux avec d'autre ciment , Six mois que j'ai quitté Tate-vin pour Pégase ; Sur ce dernier j'attends qu'une meilleure phase De mon astre éclipsé ramène la splendeur; Je chevauche , des jours j'abrège la longueur. Mais si je me distrais dans les champs de ma Muse ; Si pour moi d'Hippocrène elle lâche l'écluse , Ai-je de l'amitié rempli tout le devoir? Ai-je sur son autel attisé l'encensoir?

De récits , de détails à votre âme jalouse Ai-je dit quelque chose au sujet de Toulouse ? Ami , pardonnez-moi : mes singuliers revers M'avaient un peu guéri de la fièvre des vers. Rarement le chagrin pour rimer nous inspire , A moins qu'à l'élégie accordant notre lyre,

De la Nuit revêtant le funèbre manteau , Comme naguère Young aux marbres du tombeau Nous n'allions mêler nos pleurs à ceux du saule , Ou contre le faquin dont l'orgueil nous désole , D'un équipage dû gagnant le marche-pied , Nous n'osions venger l'homme d'esprit à pied : Vous savez, nous tenons le fouet d'Archiloque. Hors de ces cas les pleurs nous rendent la voix rauque. Donc je veux aujourd'hiri racheter mon oubli , J'invoquerai Marot et vous serez servi.

Depuis quinze ans Toulouse est mis au rang de ville Depuis quatre cents ans un conseil imbécile Par acclamation tous les soirs décidait Qu'il fallait l'embellir et toujours il tardait : Ici chaque projet un siècle s'élabore , On le prend , on le laisse , on le reprend encore , Et les neveux des fils des arrière-neveux A peine peuvent voir ce qu'on vota pour eux. Pourquoi de Fabius suivre ainsi la tactique ? Pourquoi? mon cher ami , la cause en est logique , Le conseil n'est formé que d'avares vieillards. Allez donc dans un ciel surchargé de brouillards Découvrir un -rayon ! Dans une tête chauve Toussant , crachant , prisant au fond de son alcôve ,

Après tout , ce peut être une précaution

Le Capitole un jour fut sauvé par des oies.

Toulouse en attendant sur les nouvelles voies

Arrive le dernier et le chemin de fer

Qu'on réprouve en criant qu'il va tout rendre cher ,

Pour extirper l'esprit routinier de ces rives

Pourra bien atteler plusieurs locomotives.

Ce qu'on voit de joli date donc de quinze ans;

Les femmes néanmoins l'y furent de tout temps.

Saint-Etienne et sa tour de briques enfumées

Où les pigeons bourgeois déposent leurs nitées

Par Botta de Ninive en cadeau fut offert ;

L'antique Saint-Sernin de châsses recouvert

Se déclare l'endroit le plus saint de la terre ; (*)

Son clocher, du quartier vaste paratonnerre.

Avec les mille anneaux qui vont en décroissant

Semble être un vieux palmier qu'effeuilla l'ouragan ;

Ecrasé , quoiqu'en dise une aveugle peuplade

Le Capitole attend sa troisième façade ,

Et pour favoriser l'écoulement de l'eau

La place qu'il décore attend un bon niveau :

Trois fois de cent paveurs la troupe réunie

Agita sur le sol la truelle et la hie ,

Trois fois l'entrepreneur jeta sa langue aux chiens

Et le maire trois fois a décuplé ses biens.

N'avoir pas su bomber quatre arêtes égales

(•) Non est in toto sanctior orbe locus.

(Inscription.)

En menant d'un carré les deux diagonales !

IS'ont-il-; point de Barème? Aussi certain plaisant

Nu-pieds courut un jour par la pluie et le vent

S'installer sur la place et pécher à la ligne.

Un pareil trait d'esprit du grand Voltaire digne

Prouva que son auteur n'était pas du pays ,

On le mit en prison : que firent ses amis?

Cinq ou six jours plus tard pour venger sa défaite

D'un bonnet rouge au maire ils votaient la toilette ;

Riquet , mis bien après l'intérêt communal ,

Riquet tourne le dos à son fameux canal ;

Aux lieux où par le sang notre gloire est écrite

En briques on a fait un plaisant monolithe ;

L'hôtel Cipière est beau , mais il est sans trottoir ;

L'hôtel de Lacezat ne peut s'apercevoir :

Celui qui veut à l'aise admirer ses sculptures

Doit d'un iconoclaste essuyer les murmures.

Grand Dieu, dans quelles mains ces chefs-d'œuvre sont ils!

Que vous dirai-je encor? Des contes puérils.

Irai-je vous conduire au milieu de nos rues?

Hors celle des Marchands , toutes sont biscornues :

Le maître dont le bouge y masque le soleil

De peur qu'on l'exproprie entre vite au conseil ;

Les trottoirs de Toulouse ont émigré dans Londres ;

LesCapitouls ne sont que de vieux hypocondres ,

Et le musée aux yeux des sages amateurs

Comme objet curieux offre les visiteurs ;

J'excepte cependant un bonhomme d'IIerctile ,

Des garçons boulangers trop farineux émule , Dont l'auteur pour prouver la beauté du tableau En dernier argument fut se jeter à l'eau.

Je passe aux citoyens. Vous , moi, toute la France , Tout l'univers connaît leur vaine outrecuidance; I.e paradis , l'enft r , les démons et les dieux Mourraient bientôt d'ennui , s'ils ne s'occupaient d'eux ; Tout est plein de leur nom et s'il faut les en croire Les Ga-cons seulement remplissent notre histoire. Drôles de gens ! Un d'eux un jour d'un ccup de poing Me ditqu'il m'enverrait si loin... si loin... si loin Qu'avant d'être tombé j'aurais été des mouches Croqué ! Les histrions n'auraient pas dans leurs bouches Plus vite escamoté la muscade aux gamins. Henri Quatre à chacun donna des parchemins , Tous sont nobles , savants, tous pourraient à Tonlouse Troquer contre l'écharpe une mauvaise blouse , Tous autant que Piron , Voltaire , Beaumarchais , A la presse vendraient l'esprit à bons marchés , Tous sont prévôts de canne et de boxe et d'escrime , Tous sont de leur préfet l'ami le plus intime , Enfin et caetera ! Je conna-s des tailleurs , Apostats de Cybèle habillés en seigneurs , Qui dans un col bien droit plaçant l'intelligence , Après quelque aperçu fait sur quelque science , Sans dout furieux de n'avoir rien compris Derrière l'orateur lui coupent des habits

Je connais un butor, un barbouilleur d'enseigne, Lâche comme \in dévot , rampant comme une teigne, Entre tous les \antarus, vantard le plus vantard , Pour payer le vin blanc n'ayant pas un liard , Qui, baryton venu des plaines d'Arcadie , De ses chants , dès qu'il voit la moindre compagnie , Poursuit , fatigue , tue , obsède sans pitié , Qui , la canne à la main et le vernis au pied , Dimanche incognito se gUsse dans le monde Et lundi de couleurs couvert , puant , immonde , A table énumérant ses trésors , ses talents , Avec nous mange un pain qu'il doit depuis deux ans! Ces gens-là chez Buffon formeraient une espèce Dont le type est la blague et la loi la confesse. Or, pour guérir les vents dont leur vcrtcx est plein. Dédaignant les p jisons d'un docteur assassin Je leur prescris à tous le séjour d'Anticyre , Ils pourront prendre après la palette ou la lyre, Et quand la Parque aura fde tout le colon , Des Illustres un jour leur illustre Sal n Peut-être verra-t-il au fond d'un plat-à-barbe Leur buste roide et fier comme un cheval de Tarbe.

Sur les mœurs à présent jetterai-je un regard? Là je suis obligé de mettre un peu de fard. Dois-je en effet lever d'une main saugrenue Le voile qui nous cache une lorette nue ? Dois-je vous découvrir les secrets du Gran:i-Rond

Nocturne , immense autel où du bal Abeillon Accourent tous les soirs les filles demi-grises En offrande à Vénus déposer leurs chemises ? Parlerai-je d'un bal où les couples ardents , Quand la foule étrangère a déserté les bancs , Des mystères des Grecs suivant l'ignoble marche , Dansent comme David dansait au tour de l'Arche ? De ces mères qui vont pour un lucre maudit Elles-mêmes trousser leur fille sur un lit? De cette opinion entièrement reçue Qu'un amant est un meuble et que sans retenue La grisette peut bien l'offrir à tous les yeux? De certaine madame aux roussàtres cheveux , Chez qui de son moulon viennent les petits-maîtres Flâner en prétextant un faux achat de guêtres Ft qui pour prélever des prix exorbitants Du royaume de Tendre a tiré ses clients ? De ces entremetteurs d'une infâme nature Qui fournissent sa proie à la riche luxure? Enfin de tout le reste et d'aulre chose encor? Non, ce qu'on fait sans honte on le fait sans effort. Ils ont même à ce goût façonné le langage ; En désignant la sœur, l'épouse la plus sage , Cinquante fois un frère , un mari vous dira : La Victoire a fait ci , la Juhe a fait ça. Admirable bêtise ! 0 Toulouse , Toulouse , Sur ton compte combien le touriste se blouse ! Chez toi si les sourmands trouvent un bon couvert

— toi —

Hélas ! le ; gens d'esprit tie trouvent ({u'uri désert ; Les jésuites , saiiyés des (lanitnes de Gomorrlie , Orgueilleux dans les m irs osent régner encore ; Tu fais bien , comble-les des dons de Syphilis Pour quj leur amitié t'ouvre le paradis, Tes femmes au bonnet n'ont plus de mentonnières , Elles pourront ôter lacets et jarreti M'es : Ils ^ont là, toujours là pour l'absolution , Eux , ces négociants de la dévotion.

Mon apostrophe étonne. Un marchand de parole Pour toi de défenseur va-t-il jouer le rôle? De tes instituteurs , tes bas-bleus , tes pédants Vais-je voir contre moi monter les flots grondants Et me cracher l'écume et la bile au visage? A leur pamphlet vengeur je rirais davantage; De sûr, en entendant leur barbare jargon , Les Muses sortiraient du mystique vallon , Phébus de l'arc d'argent rebanderait la corde , Et tous sans demander d'où vient notre discorde , De cet aîTreux patois fuyant l'étrangeté, Soudain sj rangeraient à mon faible côte.

0 mon ami , jamais vous n'aurez une idée Du bizarre instrument dont se sert leur pensée. Qu'une étude au notaire , en dépit de Lhomond , Donne la liberté de , pour elle, en S)n nom ,

Parler comme autrefois les \aches en Espagne ,

Rai, je consens l'abus ; de peur qu'il ne me gagne ,

Pour déguiser l'ennui vous parlez baragouin :

Ce que je n'entends pas ne m'offensera point.

Mais que dans une ville où la littérature

Avec la halle aux blés est sa seule parure ,

Où Clémence , la fée en admiration ,

A la plus laide rue a légué son gra nd nom ,

Oîi Germaine Cousin entre mille miracles-;,

Des flots qu'élargissait la digue du Bazacles

K'ayant pu garantir le pont mal affermi ,

En a gardé du moins l'actionnaire endormi :

Le pont Saint-Pierre hélas! était un pont sans pierre ;

Dans une ville , dis-je , où sous un dais de lierre

Quand vient le mois de mai, quand reviennent les fleurs

Far amour du sonnet ou donne à vingt rimeurs

Des soucis en Ruo-lz, des bons-points, des marottes ,

Des soucis pour prouver au moyen de litotes

Que dans les Jeux-Floraux , que dans ce Ga^Saber

On s'amuse beaucoup bien qu'on regarde en l'air;

Que dans Toulon e enfin où les arts ,. où les lettres

Sur de petits fauteuils voient tant de petits-maîtres ,

Comme à Soles jadis , des hommes de salon

Pour me parler français viennent parler gascon ,

Oh ! cela me surprend , cela me désenchante !

La faculté pour eux s'est montrée obligeante ,

Elle a voulu forger autant de bacheliers

Que le père Vcuillot a sali de papiers ,

Klle a voulu refaire une lettre Persanne , A moins qu'on leur livrant à tous une peau d'âne , Elle n'ait désiré rendre à chacun le sien : L'épigramme est permise et c'est un bon moyen. Que des ouvriers sortis de l'école d'un frère Osent impunément écorcher la grammaire , Haï , le frère est payé pour être ignora ntin ; Mais quiconque en pensum copia du latin , Quiconque au séminaire , au lycée , au collège , Feuilleta , barbouilla Virgile et le solfège , Ne doit-il pas quitter le jargon du pays ? Le français n'est-il donc qu'un patois de Paris? Et n'allez point pour ça me traiter de sophiste : Abordez dans la rue un gueux , un journaliste , Un adjoint , un banquier, un revendeur de choux : Si vous le salu.'z , il vous salue à vous , Il vous embrasse à vous , et le long de sa tempe Pour un peu de sueur il dit qu'il est tout trempe. Honteux d'en fabriquer un si grossier pain bis Ils appellent millet l'exotique mais , Ils aiment mieux ce mot que non pas le mot propre; Et même de l'erreur me rendrai-je l'apôtre En ne point la citant? Que non , car selon l'us Pour vous la signaler paraîtrait quelqu'un plus. Toutes les fois et quand qu'on les traite de bêtes, Ils savent répliquer plus que nous vous en êtes; Enfui , parmi le peuple et les gens comme il faut ^ Après employé seul a le sens de tantôt :

Après je l'ai trouvée à sa femme aux arcades , Je ne vous ai pas vue après à la Dalbades , Et même à vous chercher mes yeux se sont lassés. — Oh ! que vous êtes sot. — Hélas ! j'en suis a sez.

Etrange tés ! Ici la langue de=! Corneilles Ferait à des Chinois boucher les deux oreilles. Pour punir ces Ronsards , au Parnasse espérons Qu'on bâtira bientôt des petites-maisons.

Vous paraissez surpris , vous ne pouvez comprendre Tout ce qu'en mauvais vers je viens de vous apprendre , Vous riez , vous doutez que des gens en habits Puissent faire en causant un tel salmigondis. Dieu ! le certificat d'un an de rhétorique , De talent dans le monde est-il un viatique ? Boileau n'existant plus , doit-on impunément Placer avant Racine un stupide roman?

Parce qu'un imprimeur pour des trafics indignes Jugera d'un article en calculant ses lignes , Parce qu'un Toulousain , affichant un grand air, Préfère à cent journaux celui de Jupiter, Parce qu'un écolier pour faire ses études Compile feuilletons , gazettes , platitudes , Parce que notre langue au sein des nations En béquille colporte un amas de haillons , Parce que mille auteurs ont osé sans vergogne Se montrer plus féconds que la mère Gigogne ,

— lOo —

Faut-il , dites . faut-il qu'à cet affreux argot

Je sois inclinèrent et comme eux je sois sot?

Oh ! non , mon cher ami , les ]^lu?es dans votre âme

Ont trop du feu sacré sauvegardé la flamme ;

Le grand siècle chez vou-î espère un rejeton ;

Vous devez approuver mon indignation ,

A moins que tous les deux inspirés par Thalie ,

En quête du français nous n'allions en Russie :

Aux enfants des Boyards , dit-on , nos grands auteurs

Pour parler mieux que nous servent d'instituteurs.

Toutes les fois et quand que ma veine rimaille , A ces marchands de cuirs j'aime à livrer bataille ; Ils sont bien les vrais fils du peuple Vi>igoth ; Sur tous les voyageurs s'ils posaient l'embargo , Au moins l'esprit d'autrui remplirait leur enceinte ; Dans le temple du goût si leur lampe est éteinte , Qu'au foyer de Paris ils prennent un rayon : La Vestale vouée au culte d'Apollon Là de Déranger seul habite la demeure.

Mais qu'importe , après tout , que l'idiome meure , Qu'ils vous aiment à vous , me détestent à moi , Que pour plaire au jésuite ils aient mis en émoi Tous les quartiers bridant de cent mille bougies , Alors qu'avec l'argent de ces faintes orgies , Aux pauvres dévorés d'une implacable faim.

Pendant six mois entiers on eût donné du pain !

Qu'importe qu'au passif ils mettent tous les verbes ,

Qu'après moi quelqu'un plus leur apporte des herbes ,

Qu'en parlant de sa fille un père théalin

Vous dise la Fanny comme d'une catin ,

Que si nous sommes niais , plus que nous ils en soient ,

Qu'ils se disent savants et surtout qu'ils le croient ,

Et que du Capitole aux paisibles passants

Le mur inachevé semble montrer les dents ,

Qu'importe ! Malgré ça le monde est toujours monde ,

La rivière toujours de son eau vagabonde

Sans vannes , sans écluse , inondera Tounis ,

Les habitants toujours vous parleront sadis

Du vieux château sadis où comme leurs ancêtres

Sadis dans la Garonne ils pissent des fenêtres ;

Reconstruit dans mille ans leur infortuné pont ,

D'un angle pour couper les vagues en amont

Sera toujours privé : son habile archibête

A le rendre moins fort se cr, usera la tête ,

Et pour que leur sueur donne aux ouvriers du pain ,

Trente fois refaira son tra\ail peu romain ;

Moi , je serai toujours votre ami le plus tendre ,

Et comme à de bons vers vous auriez pu prétendre ,

Si vous lisez les miens avec des yeux d'Argus ,

Je vous dirai : mon cher , allez voir quelqu'un plus.

Tûuloase, 1355.

Ç.P& 7na veue=(iccu?^ ô/t^a.

De la bavarde Schérâzade

Que n'ai-je à mon gré sous la main

Le féerique gobelin ,

Ou , comme au temps de la croisade ,

Que n'ai-je du fameux Merlin

L'abracadabrante baguette ;

Que n'ai-je en guise de mazette ,

Pour chevaucher par monts , par vaux ,

Le vieux balai d'une sorcière ,

De Jupin le porte -tonnerre ,

Ou de Vénus les pigeonnaux ,

Ou la béquille que Le Sage

Avec certain diable boiteux ,

Quand Madrid éteignait ses feux ,

Employait à certain voyage ,

Ou bien un rock de Broguignac ,

Ou bien un litre de cognac Qui m'enverrait dans un nuage...

Et vite je prendrais l'essor Vers les sites de ma Provence , Sans qu'il fût utile , je pense , De me nantir d'un passeport ! !

Mais tous ces jolis véhicules , Comme les classiques férules , Sont passés de mode aujourd'hui ; Les éclairs de l'esprit ont lui , Et pour faire mentir Homère Et les légendes d'autrefois , La science met aux abois La poésie et sa chimère :

La réalité mille fois Est au-dessus de ces merveilles.

A mon service j'aurais donc L'Etna traînant un phaëton , Un vapeur , moderne Triton , Un hydrogénique ballon , Trente machines sans pareille , Mais hélas ! mon amie , hélas !

Comme le renard sous la treille , Je pourrais me gratter l'oreille :

Il faut de l'argent pour du gaz.

De l'argent ! Et par modestie J'ai fait vœu très-chrétiennement Que les gros billons seulement

Dans ma bourse du régiment Auraient le droit de bourgeoisie !

Adonc tu peux perdre l'espoir De m'embraï^ser , de me revoir ; A plus tard remets la partie.

Heureusement , grâc^' à Cadmus Je puis à mon aise l'écrire , Et la poste , enfant de Cyrus , Jusqu'aux limites de l'Empire Te portera mon papyrus :

Cette poste-là n'est pas fière , De gros billons font son affaire.

Ecoute donc tout mon babil A l'égal du conte Joconde ; Mais si je n'ai pas la faconde DuLafontaine si gentil Pour exciter quelque sourire Sur ta bouche où le cœur respire , Tâche au moins de ne pas dormir

Mademoiselle la Fortune Pour moi réservant sa rancune , Croyait me faire ici blêmir ; Toi-même par excès de zèle

— MU — Croyais qu'au fond d'une ruelle , Sans pain , sans habit , sans argent , J'irais sur l'angle d'une pierre , IMarmotant deux mots de prière , Reposer mon front indigent ; Mais le bon Dieu dans la nature A cha:un donne sa pâture , J'ai ma place sous le soleil :

Quand je rêvais dans la richesse , Mon rêve était plein de tristesse , Aujourd'hui voici le réveil ; la Liberté que je possède M'a fait traverser le Léthé , Et pour les soucis mon remède C'est d'être gai , constamm.nt gai.

Ma simple chambre du troisième Vaut un salon officiel , Car si j'en ouvre la persienne J'admire de plus près le ciel ; Je n'entends jamais comme à Cannes Crier , tempêter , tapager ; J'y chante sans me déranger Des refrains sacrés ou profanes ; Et mes cinquante francs par mois , Lorsque j'ai Foldé ma dépense, Sont réduits à de tels abois

Que eans instruments de défense J'y dois content et rassuré :

Le voleur serait le volé.

Le matin je griffonne vite Les vers composés dans le lit , Puis à la maîtresse du gîte Qui tout doucement me sourit Je souhaite bonne journée , Et d'une chan.-^on fredonnée J'accompagne encor mon départ.

Tu vois que l'homme de nectar Peut s'emplir lui-même la coupe , Et que s'il a de la vertu , Toujours un Génie à la poupe De son bateau qu'on croit perdu , Après les tourments de l'orage , Tôt ou lard prend le gouvernail Pour le ramener au rivage !

Tempérance , joie et travail , Ces trois mots forment ma devise.

Oh ! pour papa quelle surprise S'il soupçonnait tout mon bonheur ! !

11 verrait avec des artistes Dont le trésor est dans le cœur Régner toujours ma belle humeur ,

Pendant nos courses de touristes ;

Il verrait mon cher Rocamir ,

Armé d'une horrible palette ,

Grave , plus grave qu'un Emir ,

Suer son sang en gouttelette

Pour me façonner un portrait

Qui dans l'espoir d'une conquête

Ne me montre pas aussi laid ;

Et pour lui , contre ce chef-d'œuvre ,

Aux heures du coq matinal ,

Souvent il me verrait à l'œuvre

D'un compte-rendu de journal ;

D'autres fois il pourrait encore ,

Au milieu d'un bruyant festin ,

Les verres remplis de ce vin

Qu'un beau rayon de soleil dore ,

Ouïr ma Muse dont on implore

Quelques couplets sur le Poussin :

Le peintre est frère du poète.

Or si dans l'exil je regrette

L'absence du meilleur ami

Et d'une famille complète ,

Grâce à Dieu je retrouve ici

Plus de vingt charmantes personnes

Qui , pour moi sans doute trop bonnes ,

Plaignent mes soi-disants malheurs ,

Et qui voudraient cueillir des fleurs

Pour me composer des couronnes.

Ne va point ni'accuser d'oubli , De dureté , d'ingratitude ; Quand mon horizon fut noirci , Devais-je avoir l'inquiétude De toujours calculer un bien Dont il ne me restait plus rien , De toujours pleurer la famille D'où cette coquine de fille Me faisait chasser comme un chien ?

C'aurait été trop de misère ; Mais néanmoins je pens.' à toi , A Suzanne , à ma pauvre mère , A Marceline qu3 naguère Les chants lugubrer. du convoi Menaient au cypvèo funéraire ; Je pense à vous tous , croyez-moi.

Je me rappelle nos collines Où l'oranger , les aubépines , L'olivier menaçant les cieux , Le jujubier qui vient du Pinde , * Les palmiers , l'aloës de l'Inde Se mêlent aux ifs orageux , Aux sapins des sommets neigeux ; Et toutes ces villas splendides Que caresse le flot vermeil , Et Cannes et son beau soleil , Et nos si coquettes bastides

Qui ressemblent, aux flancs du mont , A des perles qu'un noir démon Jette devant les Lords avides.

Et toi , te souvient-il , ma sœur , De rile Sainte-Marguerite Où nous cherchions la fraîcheur Sous les cotillons d'Amphitrite ?

De tous ces instants de plaisir ?

De ces ébats de jeune fille , Dont le radieux souvenir Au fond de mon passé scintille Comme la lune au fond des mers ?

Cette époque est un peu l'avers De ma médaille et son revers Depuis m'offre mainte aventure.

Il me semble encor voir Toulon , Ses grands vaisseaux à triple pont A la gigantesque mâture , Où je fesais avec Gibouin Mon maritime apprentissage Pour devenir un Duguay-Truin ; Dans un plus séduisant mirage Je vois encor la faculté Et son indigeste Digeste ,

Et Lombard plus cruiiil que la pc^te

Et les soltiges du ( afé ,

Les bals peu masques , le Ibeàtre ,

Les punchs à la llanmie bk-uàtre ,

Les gros petits soupers à quatrv' ,

Julie et Claire et Rosaiba,

Et plusieurs autres noms en a ,

La Conférence littéraire

Où le lecteur pouvait tout faire

Excepté nous faire bâiller ;

Et la nuit sur mon oreilk r

Ces images , joyeuse ban c ..

Pour bannir l'ombre d'un cbagriu

Viennent danser la sarabande :

\^\\ songe est un prisme divin.

Mais supposes-tu que /oublie Cette huitième batterie Où j'ai)pris la philosophie Mieux que chez un auteur ancien ?

L'oublier , ingrat ! Ne crains rien.

Ah ! je me rappelle fort bien Le pain bis , le bouillon aveugle , Le maix'chal-logis qui beugle Aux tPiUsses du pauvre conscrit , Mes gros sabots , ma gros^-e toile Et mes Huits à la belle étoile ,

Le livre chinois qui décrit

La théorie et la manœuvre ,

Et , tout barbouillés de crottin ,

Mes pauvres doigts traçant une œuvre ;

Cet état que Callot eût peint ,

Maintenant surtout me fait rire.

Le canonnier Trouin dût te dire

Qu'aux cambuses soir et matin

Les bons mots étaient d'ordonnance ,

Que j'avais part à leur dépense

Et large part , que l'indulgence

Se perdait à nous écouter ,

Que , lorsque je courais licher

Sur les planches de la cantine ,

Je faisais excellente mine ,

Et que même en pansant Thomas

La gai té ne me quittait pas ,

D'où venx-ta que ça me chagrine ?

Enfin , comme tout ici-bas Se succède , à présent pour vivre Me voici donc teneur de livre , Plus tard je serai professeur , Plus tard.... Je n'en sais rien. Ma sœur , 0 ma sœur , tu ne pourrais croire Ce que c'est que rêver la gloire , Rêver les transports de l'amour ,

Rêver k-s regards d'une femme Qui res;)IejKlissent dans voire âme Comme \o.s feux d'un dernier jour , Rêver la foule qui s'empresse Enthousiaste à votre entour , Rêver la volupté , l'ivresse , Rêver un palais , une cour , Rêver pour l'ange que l'on aime Des monceaux d'or , un diadème , Les parfums que l'Orient sème , L'éventail , redoutable emblème Dont cha(iue coup est un arrêt , Et pour Notre front de poète Rêver l'auréole qu'apprête Sa main plus blanche que le lait !!

Bienheureux l'homme dont la vie Peut s'écouler en rêverie !

Qu'importe une déception ?

La pensée est assez féconde Pour remplajer par mille un monde Qu'a détruit la froide raison.

Ainsi , quand l'ombra se déroule Dans le golfe de h Napoule , Que d s cimes de l'Estcrel , L'astre à la ii:i de sa c.irrièi'o S'.mble Ij.nlser la lu.niJrj

Comme une brillante poussière Sur les toits de ton vieux castel ,

Souvent tu guettes les nuages Formant des maisons , des villages Dorés par le rayon couchant :

Au moindre souffle du zéphyre Tout cet univers se chavire , Mais n'en renaît-il pas autant ?

J'accepte cette destinée , Je ne changerais pas mon sort Contre la pourpre couronnée ; Ke point sentir c'est être mort.

Une voix m'a toujours dit : chante Et je chante , et peut-être enfin Aux sons de ma cythare aimante Une femme sur mon chemin , Pour reposer ma tête errante Daignera me prêter son sein ; Et si le Nulgaire idolâtre Montre au poète l'hôpital , Le poète brave ce mal , Car il voit sur un piédestal Camoëns , Gilbert, Malfllalre !

Toulouse , 1855.

tpé '^y/éac/em.oc^eâe S'. J^.

Vous vous êtes mis dans la tête De savoir comment le poète Aime la femme ; ce désir Est le désir d'une coquette , Et vous viendrez après songer à ma conquête Quand vous en aurez le loisir.

N'importe , une Grâce commande , Ma Muse doit vite obéir, Il faut que mon orgueil s'amende.

Jamais , enfant , jamais , vos songes du matin Ne vous ont tig'uré de plus chaste destin , De plus tendre discours , de volupté plus pure ,

Jamais votre brune figure Ne s'est épanouie à de plus beaux rayons.

Comme le lys dans les vallons

Garde la goutte de rosée ,

Notre cœur, patère sacrée ,

Garde les nobies passions ; On juge du poète au culte de la femme ,

Etre poète , c'est aimer :

Le Seigneur a voulu former ^'ot^e essence d'amour, d'harmonie et de flamme.

Moins douce est la brise du soir, La cloche sonnant la prière , L'onde murmurant sous le lierre , Le flot contre le rocher noir Faisant gémir l'algue marine , Le passereau sur la chaumine Saluant l'astre qui décline Et semble lui dire : au revoir, La dernière chanson du cygne , Les premiers cris du nouveau né , L'arrêt de grâce au condamné Que déjà le bourreau désigne , Et les ballades du berger Que l'angelus ramène au gîte , Et l'hymne que le pauvre ermite Entonne sous l'humble verger, El le bruissement du zéphyre , Et l'orgue saint qui nous attire

Sous l'ogive du monument,

Et les fanfares d'une fête

Sont bien moins douces que le cliant

Que la voix du jeune poète

Oui de vou aimer fait serment !

Aimer ! oh î que de gens profanent ce langage , Voient tout ce qu'il désigne à travers un nuage Et n'ont jamais plongé leur regard dans les cieux ; Aimer, c'est vivre ici comme vivent les anges , Mieux que sur les duvets, sur les plus riches franges, C'est poser votre front sur un sein amoureux ; Aimer, c'est respirer l'haleine d'une femme , C'est lire dans son œil des poèmes d'amour, C'est mettre sur son cou des baisers pour atour, C'est ouvrir votre cœur et dévoiler votre âme , C'est jeter à ses pieds rêves, gloire , bonheur, Pour elle à l'avenir demander des couronnes , Choisir les plus beaux fruits des plus belles automnes , Du printemps le plus gai la plus suave fleur ; Aimer, c'est n'avoir plus de désir sur la terre Lorsque la femme aimée a comblé vos désirs, Auprès d'elle trouver le charme , les plaisirs , Les consolations , l'oubli de la misère , C'est vivre de sa vie et mourir de sa mort , Dans ses petites mains faire vibrer la lyre El , lorsque à vos côtés son cœur bat et soupire ,

Faire envier au ciel votre brûlant transport ! Aimer ! Un fils de l'homme aurait-il dans sa bouche Pour exprimer l'amour des sons assez puissants ? Au milieu des châteaux dont il orne sa couche Le poète lui-même aurait-il des accents ? Le cœur le plus ardent n'a qu'un mot pour langage J'aime , et l'indifférent dans ce mot ne voit rien. Tel , aux flancs du granit , monumentale page , A Thèbes , à Memphis , le prêtre égyptien Savait peindre ou graver un symbole , une image Dont les initiés comprenaient seuls le sens.

W ais il tl^t ces Iturcs d'ivresse , Il est de sublimes instants Où le souffle d'une maîtresse Ranime les moins éloquents.

Comme notre coupe déborde Sous des flots de généreux vins , Comme au troubadour qui l'accorde La harpe rend des sons divins , Dans les étreintes d'une femme , Heureux de sa félicité , Le poète exalte son âme Avec un hymne à la beauté :

Alors les douces harmonies Qui de ses lèvres sans détour Montent aux sphères infinies.

Sont l'expression de l'amour.

Vous ne le croyez pas, et vous trouvez étrange Qu'aimer soit le don seul du poète et de l'ange , Vou^ doutez , vous riez , hé bien ! soyez à moi , Acceptez mon offrande , acceptez nia tendresse , Acceptez les serments , les gages de ma foi , D'un t^ensible retour donnez-moi la promesse , Partagez , excitez ma noble émotion , Dites , dites , laissez sur votre sein de neige , Sans qu'un voile jaloux de ses plis le protège , Comme sur un jasmin l'avide papillon , Laissez-moi promener ma lèvre dévorante , Laissez-moi de l'hymen suivre toute la pente, Laissez-moi dans vos bras m'èblouir, m'inspirer , Et du poète alors les airs , lys mélodies , Comme les chants du cygne au moment d'expirer , Comme les chants du cloître et des vierges bénks , Comme les chants ce gloire au triomphe d'un roi ,

Viendront enivrer vos oreilles , De déhces remplir nos entretiens , nos veilks ,

Vous le verrez , soyez à moi !

De NOS cheveux défaits mêlant les noires tresses , Enfant , sur vos genoux mes coudes appuyés , Dans vos regards de feu puisant des flots d'ivresses , Vos deux mains dans mes mains, serf et prince à vos pieds, Après un long silence , un serrement suprême , En extase , en moiteur, je vous dirai : je t'aime , Je t'aime ! Et votre tête à la fin sur mon front ,

Comme le dahlia courbé par l'aquilon , S'inclinera pensive et , semblable aux murmures Qui parcourent la nuit , de vos lèvres si pures Un mot s'échappera faiblement , mot divin , Mot sublime, sacré , qui fait bondir le sein , Mot que l'on prostitue et qu'ici-bas vénère Le poète rêveur, mot qui jette en émoi , El les anges au ciel , les sylphes sur la terre Entendront seuls ce mot, ce soupir, ce mystère : Je ne l'entendrai pas , mais vous serez à moi.

A moi ! Qui vous dira l'ivresse Dont je puis abreuver vos sens?

Qui vous dira de mes accents L'enthou-iasme ou la mollesse?

Quand verrai-je d'un peu d'amour Une femme égayer ma vie ?

IS'est-ce pas encore mon tour ?

L'tspérance de jour en jour Doit-elle aussi m'être ravie?

Vous! pour vous je voudrais cueillir les fleurs des champs, En former un tapis de\ant votre couchette,

Appuyer dessus vos pieds blancs ; Moi-même je voudrais, le soir, de la toilette Dont la mode à grands frais surcharge une coquette Détacher les satins , les précieux chilfons ;

Et puis , vous prenant demi îuie

Doucement dans mes bras tremb'ants de passions , Doucement vous poser sur vos mous édredons,

Comme une Naïade ingénue

Couchée au milieu des gazons ; Et puis dans l'ombre enfin , libres de toutes craintes , Tous les deux enlacés , tous les deux sans contraintes, De transport , de délire haletants , enivrés , Sur nos lèvres laissant de brûlantes empreintes , Et tomber et mourir, anéantis , brisés , Et retrouver toujours de nouvelles étreintes , Et renaître toujours sous de nouveaux baisers!!

Quel beau rêve , Dieu , quel beau rêve ! Mais hélas ! pour en venir là , Comme Adamastor qui se lève Entre l'Océan et Gama , Le fantôme de l'impossible Entre nous met son voile noir.

Il faut se consoler ; l'odalisque invisible Au sérail n'a que son miroir Pour admirateur de ses charmes , Ainsi , pour vous seule gardez Vos appâts , vos trésors secrets Qui pourraient me coûter des larmes.

Et je donnerais cependant Contre une nuit de vos caresses

Tous les parfums de l'Orient, Le trépied des vieilles prêtresses , Les porcelaines du Japon , Toutes les merveilles de Sèvres , Le nectar que portaient aux lèvres Les dieux déchus de l'IIélicon , Tout': s les glaces de Voni-e , Tous les festins de S^baris , Et ks vases d'or de l'église , Et la Perse et tous f es tapis , Et tout le sable du Potose , Et sur une feuille de rose Ces vers par une fée écrits 1

Toulouse, 1355,

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