VOYAGE DE M. FITZ-OERALD
tressaillit. Sa femme reprit: « Mais vous nous faites un mystère du motif, sans doute périileusement excep tionnel, de. votre départ pour un pays que vous ne nommez pas. N'est-ce pas nous dire que vous craignez de ne plus revenir au milieu de votre famille? — Je n'ai pas nié ce péril, répliqua M. Fitz-Gerald; mais, en honnête homme, j'ai pris toutes mes précautions pour que vous ne veniez à manquer de rien, si le sort veut que je ne vous serre plus dans mes bras, vous, ainsi que ma chère et blonde Nel et mon honorable ami et associé M. Crock.
— Je n'approuve pas ce voyage, dit à sontourM. Crock, bien que la prudence de M. Fitz-Gerald me soit un garant de Fintérêt qu'il porte à sa famille. Le saint Livre dit : « Si tu es sage, tu n'iras pas voir fumer le toit de l'étran- « ger, et tu ne baigneras tes pieds que dans ton fleuve. »
— Je vous jure, mon cher monsieur Crock, s'écria M. Fitz- Gerald, que j'ai assez vu fumer les cheminées de Londres et couler l'eau de la Tamise pour ne pas me déranger afin
de voir d'autre fumée et d'autre eau. Je cours après une satisfaction plus grande et plus réelle. — En est-il d'autre plus grande et plus réelle que celle de vivre pour nous, qui vivons pour vous? — Mon cher monsieur Crock, reprit Filz-Gerald sans s'arrêter aux lamentations répétées de sa femme et de sa fille, le spirituel et le temporel de ma maison vont désormais relever uniquement de vous. Ministre négociant, vous répondez de l'âme et des intérêts des objets qui me sont chers. Quand je reviendrai, si jamais je reviens, je désire trouver mes richesses accrues et la paix de ma maison bien établie. Nous attendons, vous le savez, deux vaisseaux de la Jamaïque. — Et notre filature de coton est en voie de prospérité, ajouta le ministre Crock. — Tout est dit, » reprit ensuite M, Fitz-Gerald on ramenant sur son cœur ému sa femme et sa fille, la blonde Nel, qui pleurait et ne cessait de murmurBr: « Ob ! mon père, restez, nous vous aimerons toujours bien. »
De la main qui ne pressait pas contre lui ces deux êtres chéris, il serrait la main de l'estimable M. Crock, attendri
à deux titres coaime associé et comme ami, mais ne versant aucune larme, parce qu'il était aussi ministre de la sainte religion anglicane. « Adieu! cria-t-ori à M. Fitg- Gerald par le haut de l'escalier ; adieu! lui cria-t-on en agitant des mouchoirs par la croisée; adieu! adieu! » en^ tendit-il jusqu'à ce qu'il fCitau hout de la rue où il demeurait.
Comme il est toujours nuit à Londres, il était naturellement nuit quand M. Fitz-Gerald s'arrêta à quelque mille pas de sa maison et au milieu d'un carrefour assez désert, « Commençons, » se dit-il en tirant un portefeuille de sa poche et en sortant de ce portefeuille une vaste enveloppe de lettre.
Il ouvrit cette enveloppé immense, semblable aux plis ministériels, et il y glissa une foule de petits carrés d'un papier soyeux et d'un maniement très-élastique. Pendant plusieurs minutes, il se livra à cet exercice, sans s'occuper si les gens qui passaient le remarquaient ou non. Sous ses doigts agités, l'enveloppe grossit à vue d'œil et atteignit des dimensions telles, qu'il devenait douteux qu'elle pût jamais s'introduire par l'ouverture de la boîte' aux lettres vers laquelle se dirigeait M. Fitz-Gerald. Notre personnage, jugeant, en dépit de toutes les hypothèses, qu'elle passerait par le trou de la boîte, abattit le coin volant sur les trois coins fixes, prit un petit pain à cacheter bleu dans la poche de son gilet, le mouilla à peine, et avec le pouce scella négligemment son pli. Puis il écrivit au crayon sur cette enveloppe monstre : «A Monsieur Fitz- (ierald ; » rien que ces mots : « A Monsieur Fitz-Gerald. »
lA MAISON BLONDE.
Rien qu'à voir les trois tètes blondes laissées par M. Fitz- Gerald dans sa maison, on pouvait dire qu'il y avait laissé trois anges. On connaît la beauté des femmes anglaises aussi bien que leur laideur. Rien n'est si beau, rien n'est si laid. Madame Fitz Gerald avait, quoique blonde, de fort beaux yeux noirs, et celte particuthrité empêchait que sa ressemblance avec sa fille Nel, qui les avait bleus, fCit aussi