A PARIS
Paris a toujours, et presque chaque mois, une bête curieuse à montrer aux autres nations : quand ce n'est pas un opéra, c'est un ballet; quand ce n'est pas une révolution, c'est un grand criminel; quand ce n'est pas Franklin, c'est Lacenaire. Nous sommes les grands montreurs de curiosités. Or, depuis quelque temps, M. Fitz-Gerald n'entendait parler que de mystères qui se passaient à Paris : ici hommes mystérieux, là femmes mystérieuses, partout intrigues mystérieuses. Paris prit à ses yeux la forme fantastique d'un gigantesque mystère rempli d'une foule d'autres mystères plus mystérieux les uns que les autres. Un hôtel garni était un mystère, un café un autre mystère, un marchand devin un grand mystère, une table d'hôte un bien plus grand mystère! Ouvrait-il un journal, il n'y était question que d'un prodigieux mystère découvert par la police; jetait-il les yeux sur un feuilleton, il lisait Mystères de la Bastille, Mijstéres de la Conciergerie, Mystères de ma Femme. Voulait-il connaître le genre de pièces jouées à Paris, il ne trouvait qu'une seule pièce : la Gaîté, Mystères; les Variétés, Mystères; l'Ambigu, Mystères. Sur un cerveau naturellement excentrique, une telle répétition d'idées et d'images agit avec une force extraordinaire, et l'excellent M. Fitz-Gerald comprit qu'il n'y aurait pas de repos pour lui en ce monde tant qu'il ne serait pas allé à Paris prendre un bain entier de mystères. Cette envie n'était pas exempte d'une certaine terreur qui en aggravait la domination. M. Fitz-Gerald était convaincu qu'on ne sortait pas vivant de tant de mystères, car il voulait les connaître tous par lui-même; et ceux de la Cité, et ceux de l'arche Marion, et ceux de la Roquette, et ceux des bagnes, et ceux du cabanon de Bicêtre.
il résolut donc le voyage de Paris sans faire part à sa femme, dont il connaissait la sensibilité, ni à M. Crock,
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son digne ami, du désir qu'il brûlait de contenter en osant se rendre dans celte ville.
Depuis son arrivée à Paris, depuis dix jours environ, il se préparait à descendre dans Tenfer des plus noirs mystères, et pour cela il relisait ses notes, — courts, rapides, mais énergiques extraits de ses lectures. Tel fut, après les avoir lues, Tilinéraire qu'il dressa : voir le cabaret do la Femme sans tète et y souper; inviter à dîner le fameux Avaie-Poigna7-d; aller au bal des demoiselles Vampire; se rendre à minuit dans la forêt de Sénart, au carrefour des Charbonniers Rouges; coucher à Thotel dit de la Guillotine, place de Ttstrapade, etc., etc..
Nous avons dit que >1. Fitz-Gerald était à sa croisée de l'hôtel de Parme, se démontrant avec jubilation Fimpossibilité donnée à qui que ce fût de savoir ce qu'il était devenu dans les anfractuosités de ce volcan éteint qu'on appelle le monde.
Tout à coup une servante de Thôtel de Parme l'appela par son nom : «Monsieur Fitz-Gerald! — Ce n'est pas moi! répond-il sur-le-champ. — Comment ce n'est pas vous! vous n'êtes pas... — Je suis bien un Fitz-Gerald, mais il n'est pas vraisemblable que je sois celui que vous cherchez. — Cependant le facteur a laissé ici cette grosse lettre pour vous. L'adresse est un peu effacée, parce qu'elle est écrite au crayon. — Ma lettre! s'écria avec amertume Fitz-Gerard. Donnez; laissez-moi! »
La servante se retira toute confuse. «Comment! comment! comment! murmura trois fois Fitz-Gerald; je précipite un soir à Londres, dans un trou, cette lettre difforme, cette lettre qui pourrait être aussi bien portée en Chine ou au (Canada, puisqu'elle est sans désignation de ville; je me loge au fond d'un hôtel italien, au bout du Gros-(>aillou,à Paris, et cette lettre, pleinedebillets de banque, cette lettre, qui ne tente l'avidité d'aucun employé, revient tomber dans mes mains ici! Quelle épouvantable régularité! quel affreux début dans la voie des mystères ! Mais quel chemin a-t-elle donc suivi, cette lettre? »
oOO LA FOLLE DU LOGL'^
La réponse à la question de Fitz-Gerald se lisait sur les cent dix-sept indications à Fencre bleue, rouge et noire, tracées sur les deux faces de sa lettre. Elle était allée dans tous les grands établissements d'eau tbermale qui sont en France, endroits spéciaux où Ton présumait rencontrer un Anglais du nom de Fitz-Gerald, et elle avait été renvoyée îî Paris tandis qu'on faisait à Paris môme d'autres recherches. Enfin, il n'y avait que dix jours que celui qui portait ce nom résidait dans la capitale, que sa lettre allait le trouver aussi intacte qu'au moment où il l'avait si dérisoirement scellée avec un petit cachet bleu.
Une circonstance est à noter. Le directeur des postes de Paris, en s'excusant par un petit billet d'avoir apporte involontairement quelque retard dans la remise de la lettre, engageait M. Fitz-Geraldà mettre une autre fois un peu plus d'exactitude dans la rédaction de ses adresses. « Fatalité! dit encore une fois Fitz-Gerald. Voilà une lettre qui a passé entre les mains de douze ou quinze cents employés anglais et français, et qui m'arrive sans qu'un seul des billets de banque que j'y avais glissés soit perdu. Heureusement, dit-il, je suis dans la ville des mystères, et je prendrai bientôt ma revanche. »
On ne trouvera pas étonnant qu'un homme décidé à se nourrir de mystères ne choisît pas pour le lieu de ses promenades le jardin desTuileries ou celui du Luxembourg. Tous les soirs, et l'on était au milieu de l'hiver, Fitz-Gerald allait se promener sur le pont d'Iéna, où, passé neuf heures, on ne vous demande pas la bourse ou la vie, maisoùl'on vous prend l'une et l'autre sans vous laisser la liberté du choix.
Or, le soir du jour où Fitz-Gerald avait été si cruellement désappointé, il alla comme la veille, mais par un temps heaucoup plus sombre, se promener sur le pont d'Iéna, disposé enfin à commencer sa fameuse épreuve des mystères. Sa colère contre l'administration des postes avait hâté ce moment. Il avait emporté avec lui les deux cent niiile francs de billets de banque si merveilleusement revenus.
Voyage de m. htz-ge»ald 301
LE l'OAT d'iÉNA a onze HEURES, UN SOIR d'iIIVER.
L'endroit n'est pas (Vun abord très-facile, surtout par la rive gauche. A partir de la Chambre des députés cesse, la Jiuit, toute rencontre d'individus à face honnête; c'est à peine si Ton distingue quelquefois deux invalides, fantômes de la Bérésina, rentrant à leur hôtel ou allant aux Champs-Elysées pour figurera la grande revue que passe l'empereur mort à l'heure de minuit, ainsi que Ta ditSedlitz dans sa magnifique ballade. Vous tombez ensuite dans le domaine de Tinconnu. Les brouillards qui s'élèvent con. stamment de ce plateau sablonneux de la Seine lui donnent la forme d'un chaos iraversé par un pont; c'est celui d'Iéna. La' vapeur en brise les arches, sous lesquelles il ne passe qu'un murmure triste et des bouffées grises. Au delà, rien; à droite, rien; à gauche, rien. Des soupçons de lumière, des apparences de bruit, des simulacres de choses, dansent et courent sous vos yeux comme les djinns, horribles djinns d'Occident, pâles, frileux, et qui vous dirigent vers un fossé où un assassin vous tue ignominieusement pour vingt sous avec un poignard rouillé et vous précipite ensuite dans la Seine afin de laver, non pas son crime, mais ses mains. Et ceci tandis qu'au fond de l'horizon opposé Paris en feu incendie la gaze du brouillard et se fait un dôme rougeàtre pour ciel de lit, le grand satrape. Ce roulement sourd et saccadé, qui vous fait croire un instant à la bonne rencontre de quelque charrette, est une illusion perfide. Celte charrette }>asseà deux lieues de là. si toutefois elle passe quelque part. Pour compléter le tableau, un coup de siffiet fend l'air près de vos oreilles, et un chien effaré glisse sans aboiement à vos côtés. Que dit ce sifflet? où va ce chien qui galope dans la brume?
Fitz-Gerald affrontait non sans émotion, mais c'est l'émotion qu'il cherchait, ces mille harmonies de la solitude, de la tristesse et de la peur, en se dirigeant vers le pont d'Iéna, à la tète duquel il était enfin arrivé. Une lueur brille à cinquante pas de là; il s'en approche. Cette lu-
mière vacille à quelques pieds du sol, c'est celle qui rayonne de Fœil voilé d'un cabriolet de place. Un bouillonnement frémit dans les entrailles de Fitz-Gerald. « Cet homme est un assassin ou un complice. Que fait-il là? pourquoi est-il venu? Je le saurai. » Qu'attendez-vous là? dit il en frappant sur la capote de cuir. — Celui qui voudra me prendre, répond une voix avinée; le diable luimême s'il veut monter dans mon escargot. »
Les cheveux de ce cocher étaient rouges et son carrick café-au-lait. 11 portait un carrick, mais un carrick morl depuis longtemps. « Je comprends. Je saurai tout, pensat-il. — Montez. Où allons-nous, mon bourgeois? — Barrière d'Italie; vous suivrez les boulevards extérieurs. — Rien que cela, mon bourgeois? »
C'était bien en effet la plus hideuse course qu'à l'heure de minuit pût proposer un homme décidé à rentrer chez lui sans tête. « Voyons, montez. — Un instant, » dit Fitz- Gerald, qui, s'approchant de la lanterne du cabriolet, ouvrit son portefeuille et se mit à feuilleter un monceau de billets de banque.
Le cocher aux cheveux rouges ouvrait des yeux de crocodile.
Fitz-Gerald comptait ainsi à haute voix : « Quarante mille francs, soixante mille et vingt mille, quatre-vingt mille; plus vingt mille font cent mille. Cent dix mille, cent vingt mille, xenl cinquante mille. Je suis à vous. Deux cent mille, c'est cela. Fouettez votre cheval. »
Fitz-Gerald était monté dans le cabriolet après avoir fermé son portefeuille et l'avoir placé sur ses genoux. « S'il vous était égal, mon bourgeois, nous enfilerions cette ruelle, dit le cocher après quekpes minutes de course indécise entre la plaine de Grenelle et le (]hamp de iMars. — Parfaitement égal. Mais pourquoi cela ne me serait-il pas égal? — G'est que l'assassinat de l'infortuné Clapier a eu lieu dans cette ruelle il n'}' a pus plusd'un mois. — Ah! l'on a assassiné dans cette ruelle?— Tenez, là, voyez-vous, dit le (cocher en désignant une borne adossée
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contre un vieux mur; on Fa assommé pour lui voler cinquante-cinq sous. Ils étaient trois : deux charpentiers et un cocher comme moi... Tuer un homme pour cinquantecinq sous!... — En effet, c'est pour bien peu de chose, dit Fitz-Gerald, qui tenait toujours son portefeuille sur ses genoux; les gens de votre état, poursuivit-il, tuent donc quelquefois?... — Mais oui... quand le travail ne va pas... Puis il y a des mauvais caractères dans toutes les professions. — Un mauvais caractère, pensa Fitz-Gerald, qui pensa aussi : Il ne tient qu'à lui en ce moment d'imiter son confrère et de me tuer. Voyons ce qu'il va faire. »
Quoique le cabriolet ne roulât plus dans la ruelle, il ne cheminait pas pour cela sur un terrain plus sûr. Il cahotait sur les boulevards extérieurs, tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt se cognant contre un arbre ou plongeant une de ses roues dans les fossés latéraux. « Oui, il y a de mauvais caractères dans toutes les professions, » reprit comme à plaisir le cocher aux cheveux rouges, qui, en disant ces paroles, se tourna de manière à regarder de biais M. Fitz-Gerald, posture sinistre. Au même instant le cheval s'arrêta, une main s'était abattue sur les guides. « Un guet-apens! dit mentalement M. Fitz-Gerald. Je suis perdu. Mon premier mystère sera le dernier. Que Dieu et le vénérable M. Crock veillent sur ma famille ' Je ne regrette que de mourir sans avoir pu pénétrer le mystère du pont d'Iéna. — Vos lanternes sont éteintes, dit l'homme qui avait arrêté le cabriolet. Je vous mets à l'amende. — Faites excuse, répondit le cocher en répondant à Thomme de la police, car ce n'était que cela; mes lanternes sont toutes deux allumées; l'épaisseur du brouillard vous a fait croire qu'elles ne l'étaient pas. — Elles le sont bien peu, si elles le sont..., murmura l'homme de la police en se retirant dans une contre-allée. — Ce n'est pas encore là le mystère, pensa Fitz-Gerald, mais je ne l'échapperai pas celte nuit. »
Au bout d'un temps de silence, le cocher lui demanda: '( Nous voici bientôt arrivés à la barrière d'Italie; où fau-
dra-t-il vous descendre, mon bourgeois ? — Dans la campagne. — Oui, mon bourgeois. Faudra-t-il vous attendre? — Non. — Vous ne rentrerez donc pas à Paris cette nuit? »
Fitz-Gerald ne répondit pas.
De propos en propos interrompus, on atteignit l'endroit à peu près indiqué par la volonté fort mal formulée de Fitz-Gerald. « Là, n'est-ce pas, mon bourgeois?— Oui, là.»
Fitz-Gerald donna cinq francs au cocher, sauta à terre, et disparut en laissant son portefeuille sur la banquette du calariolet.
Il ne rentra qu'à trois heures du matin chez lui, à son hôtel de Parme, au Gros-Caillou, et en se disant: « Ma nuit n'est pas perdue, quoiqu'elle eût pu être meilleure. Ce cocher va dépenser mon argent; il sera soupçonné de vol, d'assassinat. 11 ni^era, on le mettra en prison; et j'apprendrai par le procès ce qu'il faisait sur le pont d'iéna à onze heures du soir. On ne saurait payer trop cher un pareil mystère. »