‹ La folle du logisChapitre 15 sur 17 · LE THÉ ET LA LETTRE ANONÏME · texte numérisé non relu

LE THÉ ET LA LETTRE ANONÏME

Huit bonnes heures de sommeil refmirentM. Filz-Gerald des fatigues de la nuit, et raffermirent son intention héroïque de ne pas quitter Paris sans avoir pris corps à corps les principaux mystères qui s'agitent dans son enceinte. « Au moyen âge, disait-il en se versant du thé, j'aurais été curieux d'alchimie; au dix-neuvième siècle, je suis friand de mystères. Jadis j'aurais dépensé mon or pour trouver le moyen de n'en pas faire; aujourd'hui je risque quelques cent mille francs pour jouir de la pleine connaissance des mystères que je suis bien plus sûr de me procurer ici, à Paris, devenue la capitale des mystères, — Myslèreville »

M. Fitz-Gerald comptait donc beaucoup sur le portefeuille oublié dans le cabriolet pour apprendre l'histoire du cocher du pont d'iéna; et il combinait, en attendant ce résultat certain, d'autres mystères plus noirs, plus terribles, lorsque la servante de l'hôtel de Parme déposa sur son service à thé une lettre de Londres. « De Londres! et

VOYACK \)K M FJTZ-CERATJ) r>Or>

encore à M. Fitz-Gerald ! Au fait, dil-il, puisqu'on m'a découvert une fois, on peut me découvrir une seconde... Mais qui donc jn'écrit? Ce n'est lîi récriture de personne de ma famille. »

La lettre de Londres fut décachetée. Il courut à la signature, point.

— Une lettre anonyme! Lisuns-la.

« Monsieur,

« Les apparences sont souvent bien trompeuses. Banalité, mais vérité. Ceux en qui nous plaçons notre confiance n'attendent qu'une occasion pou i- nous trahir. Vous êtes un exemple, — je suis douloureusement peiné de vous l'apprendre,— de ces déplorables abus de loyauté qui font gémir Ihunianité et la noble philosophie. Ce M. Crock, recueilli chez vous, devenu votre associé, le conseiller de votre famille, vous tromi)e indignement... »

— Cela n'est pas! oh! cela n'est pas ! s'écria M. Fitz- Gerald. Poursuivons.

« Abusant de votre absence et de son iniluence sur le caractère si bon et si doux de votre femme, il a osé, de* puis votre dépai't, déshonorer votre nom... »

— M. Crock! lui! un ministre du Seigneur! Oh! Finfâme calomnie !

« Vous crierez sans doule à la calomnie en parcourant ces lignes anonymes; elles n'en resteront pas moins comme une vérité. Au lieu de demeurer éloigné de Londres, vous feriez sagement, monsieur Filz-Gerald, de revenir, de voir par vos yeux le tort quun pareil homme est en train de portera votre sanctuaire domestique, etd'essayerde réparer un mal déjà peut-être irréi)ai-able. Vous savez, agissez. »

— Moi, croire à une pareille imention! non! je connais ma Sophia, je connais mon noble ami M. Crock. Moi, partir ! ce serait trop honorer la calomnie ; je resterai. Ne pensons plus à cet odieux mensonge.

Il jela avec indignation la lettre anonyme au feu. 11 sonua ensuite pour qu'on desservît, h Un jiomme désire

rm LA FOLLE DU LOGIS

vous parler. — Moi? — Une espèce de cocher. — Un cocher?... — Tenez, monsieur, le voilà. — Grand Dieu! s'écria Filz-Gerald, rhomme aux cheveux rouges, mon cocher de la nuit dernière. Vous ici !... — Oui, mon aimahle hourgeois. Je vous ai suivi et rattrapé après avoir diahlement pataugé dans la boue des champs, allez! — Que me voulez-vous? Pourquoi.. — Je dois d'abord vous apprendre, mon bourgeois, que je suis médaillé de première classe depuis cinq ans pour avoir rapporté à domicile et à diverses fois trente-neuf parapluies, douze socques articulés el dix-sept sacs d'argent oubliés dans mon cabriolet. Ayant senti quelque chose sous la main cette nuit après que vous m'avez eu quitté, ayant vu que c'était un portefeuille, je me suis élancé à votre poursuite, et, assez heureux pour vous rejoindre, j'ai pris le nom de votre rue el le numéro de voire hôtel. Je vous rapporte votre portefeuille. Ouvrez-le, voyez s'il n'y manque rien, mon bourgeois. — Mon portefeuille! — Ah ! dame ! c'est qu'Antoine Mouron est honnête. A telles enseignes qu'on m'a mis en enseigne. C'est moi qui suis le Cocher fidel en carrick caféau-lait qu'on voit sur les enseignes des principaux marchands de vin de Paris et de la banlieue. Mais examinez, assurez-vous qu'il ne manque rien... — Mais que faisiezvous, malheureux, cette nuit sur le pontd'Iéna, à l'heure des mystères? — Je tendais des lignes pour pêcher. Comme c'est défendu... — Vous péchiez! — Oui, mon bourgeois, des ablettes et des poissons blancs. — Moi qui voyais en lui l'instrument d'un mystère! Allons! que vous faut-il pour récompense? — Ilien, mon bourgeois. — Rien! — llien. Mettez sur ce livret seulement que je vous ai rapporté votre portefeuille. Je montrerai votre attestation à la police, et dans un an elle me donnera six francs, si elle s'en souvient. »

Malgré son profond découragement, Fitz-Gerald serra la main au trop lionnôte cocher, en lui di.^anl: « Very welll my dcar fricnd ! my dear fellow! Very well ! » Antoine Mouron était déjà dans la rue.

VOYAGIî: de m. FITZ-GERALD 507

Il fallut quinze jours à M. Fitz-Gerald pour se relever (le rétourdissenient de cette première déception, qui, du reste, on en conviendra, ne tirait pas à conséquence. Un mystère perdu, dix de retrouvés dans une ville comme Paris.

LE SOUPER f.llEZ LA FEMiME SAKS TETE.

Mais, après ces quinze jours écoulés, notre voyageur s'asseyait, vers neuf heures du soir, car c'est le soir que les mystères préfèrent se produire, à une table du cabaret de la Femme sans tête, hors la barrière des Trois-Couronnes. Ses études, ses nombreuses recherches, les livres les plus renommés pour leur spécialité, quelques renseignements d'un caractère précis, lui avaient recommandé ce rendez-vous extra mnros comme le plus mal famé du genre. Gens dégradés, repas épouvantables, jeux cyniques, tout, disait on, s'y trouvait réuni pour lédilication des amateurs. La police plongeait de loin en loin sa fourche dans cette mare et en retirait des monstres du premier ordre qu elle étalait ensuite sur les bancs des cours d'assises, au grand frémissement des deux sexes.

Déguisé en maçon, de peur d'être un trouble-fête ou un sujet de distraction pour les habitués de Tantre, M. Fitz- Gerald avait pris place à un coin de la table où le souper allait être servi. La physionomie des convives ne démentait pas les belles prévisions de notre étranger avide de mystères. Ils avaient tous les bras nus, et sur leur chair accidentée de grappes de muscles, de nerfs gros comme des cordes et sillonnée de veines bleues, s'épanouissaient des tatouages étranges. Leurs mœurs et ces dessins faits avec leur sang à la pointe du poignard offraient de bizarres contrastes. Ces dessins représentaient des cœurs enflammés, des bouquets de fleurs, des corbeilles de fruits, des petits oiseaux, des chiens portant à la bouche ces mots: Emblème de fidélité, ou : A toi, mon amie. « C'est bien cela, pensait M. Fitz-Gerald, Thommagc involontaire rendu même par des scélérats à la nature^àFamouretàrniniiié »

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On apporta le souper. Quel souper! C'étaient des cervelles à la poulette, des cervelles frites et des cervelles au jus. « Qui sait à qui elles ont appartenu? » pensait rhéroïquo Fitz-Gerald. Après les cervelles, on apporta du foie de veau piqué et encoj'e du foie de veau à la milanaise. « Ils sont bien gros, ces foies, pour n'appartenir qu'à des veaux, » dit en lui-môme l'étranger. Cependant il en mangea pour ne pas rester inoccupé et pour écouter sans affectation la conversation de ces bras-nus.

Comme il écoutait!

ils parlèrent do la maladie du raisin, de la cherté du blé, des élections académiques, et particulièrement de la dernière loi sur les sucres. « Je ne suis pas dupe de ces ruses-là, pensa Fitz Gerald; tout à l'heure ils s'épancheront. »

C'est au milieu de ces rétlexions qu'il entendit, en portant son attention plus loin ou plutôt plus bas, car c'est sous ses pieds qu'était le bruit, qu'il entendit, disons-nous, verser comme un épais liquide et se faire un grand bruit de déchargement. « Ah! ah! se dit-il, la besogne souterraine commence. Attention! »

En effet, il vit bienl(M s" esquiver deux à deux, trois à trois, les convives du cabaret de la FetiiDW sans tcle, la chandelle décroître et Faiguille du coucou approcher de minuit. Où allaient ces hommes? Se coucher? se coucher! Il devint évident pour M. Fitz-Gerald qu'ils ne sortaient par la porte du fond que pour descendre secrètement dans ce caveau dont il avait une des entrées sous les pieds, et où il entendait toujours et dt^ plus en plus murmurer un liquide et rouler quelque chose de sec. Autres convictioji effrayante, une odeur nauséahojide, un gaz de boucherie, monta à son odorat. On égorgeait sous lui, on tuait! Ces hommes étaient des assassins. Et pas d'erreur, de confusion possible : ce n'étaient pas là des bouchers.

Enfin, resté seul avec la lille de cabaret, déjà sur le seuil de la porte pour la fermer, il alla à elle et lui dit : « Voilà millefrancsen or... —IVli Ile francs! —Ne perdons pas notre lemps. Ils soni \\ vous, si vous voulez me hiisser ]>ass('r Im

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