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iiiiil ici. — Ici? — Voulez-vous? — Je veux bien. — Fermez donc votre porte doucement, laissez-moi la clef pour sortir quand je le jugerai à propos, et allezvous-en ensuite.»
La servante, après avoir fermé la porte du caharet, se retira, en laissant Fitz-Gerald dans la pièce, qui se trouva plongée dans l'obscurité la plus complète.
La rumeur souterraine continuant, Fitz-Gerald éloigna sans bruit la table, dont les pieds posaient, et ce n'était pas sans intention, sur la porte du caveau; il glissa ses doigts dans Fanneau d'un des deux battants de cette porte, et, en tirant à lui, il produisit un entrebâillement qu'il maintint au moyen d'un bouchon de liège. Par cette ouverture, il vit, à la rouge lueur de deux ou trois chandelles, tous les hommes avec lesquels il avait soupe. Horrible occupation! ils remplissaient des cuves de sang el mettaient des os en monceaux réguliers. Chacun contribuait diversement à cette œuvre nocturne. Celui-ci apportait le sang dans un double baquet, celui-là le recevait et le versait dans une cuve; un autre le vidait dans une rigole de pierre, par où il s'écoulait sous la ferre. De temps en temps, ils buvaient de grands verres de vin, assis sur ces tas d'ossements. « Si ce n'est pas là un mystère, réfléchit Fitz-Gerald, quel nom lui donner? Il y a donc à Paris des endroits où l'on assassine les gens et où l'on cache si bien le crime, que le sang est versé dans la terre et que les os sont détachés avec une adresse de chacal! »
Pendant cinq heures, Fitz-Gerald voulut repaître ses yeux de cet alïreux spectacle; quand il le quitta, il était sans doute révolté, mais il n'était pas fâché au fond d'avoir pris sur le fait un de ces mystères qu'il était venu chercher si loin et au prix de tant de sacrifices.
Il eut huit jours de bonheur, huit jours qu'il employa à réfléchir sur les événements de cette nuit passée au cabaret de la Femme sans tète et à se préparer à l'initiation d'autres mystères non moins émouvants.
Il allait donner de nouveau carrière à ses projets, lors-
i|iril reçut une lettre de Londres, et toujours de la même main anonyme.
— Sans doute, pensa-t-il, c'est une rétractation de la personne qui a si déloyalement essayé de ternir la réputation de ma femme et de mon honorable ami M. Crock. Lisons.
« Monsieur,
« Il est regrettable que vous n'ayez pas tenu compte de Tavertissement que je vous donnai il y a un mois; vous n'auriez pas à pleurer maintenant sur un malheur plus grand encore : Finfâme M. Crock, non content d'avoir fait une tache indélébile à votre dignité conjugale, vient, — pleurez, malheureux père! — vient, dis-je, d'entraîner votre fille, votre chère Nel, dans l'abîme de la séduction. Votre fille a disparu. Les uns prétendent qu'elle est passée sur le continent; d'autres, qu'elle est cachée, ce qui est plus vraisemblable, dans une maison de campagne aux environs de Londres. Je sais la blessure que cette nouvelle ouvrira dans votre cœur déjà si douloureusement affecté; mais vous la cacher n'eût pas remédié au mal. Uâtezvous donc de revenir à Londres, non pour sauver Vhonneur de votre famille, mais pour empêcher sa honte de devenir publique. Cette fois du moins vous ne resterez pas sourd à la voix qui vous parle et qui vous appelle. »
— Pas plus cette fois que l'autre, dit Fitz-Gerald. Je n'ai pas cru il y a un mois, je ne croirai pas maintenant. Ce serait une faiblesse de changer d'avis sur ce point. Chère Sophia, chère petite Nel, excellent monsieur Crock, vous ne vous doutez pas de la trahison dont vous êtes les victimes. Heureusement, et Dieu en soit béni ! que toutes ces mauvaises semences de calomnie tombent sur un roc.
Il jeta le second écrit anonyme au feu.
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AUTRE MYSTÈRE DE l'iIÔTEL DE L\ GUILLOTINE.
Persévérant, âpre dans ses infatigables recherches, ivre (Je son prodigieux succès à la barrière des Trois-Couronnes, M. Fitz-Gerald résolut de passer tout de suite aux plus hautes, aux plus épineuses difficultés de son nouveau genre de tourisme. Une raison non moins puissante, et que nous allons dire plus bas, le décida à prendre cette hardie détermination. Il remit donc à plus tard son entrevue avec le fameux Avale-Poignard, sa soirée dansante chez les demoiselles Vampire, et sa promenade dans la foret de Sénart au carrefour des Charbonniers-Rouges, pour se consacrer tout entier à la terrible nuit qu'il s'était promis de passer dans Thôtel de la Guillotine, place de TEstrapade. C'était là le diamant des mystères. L'hôtel de la Guillotine n'ouvrait sa porte qu'à minuit, si Ton peut appeler porte une gueule de pierre percée dans un mur qui sue le meurtre. L'intérieur répond au visage : des marches tortues, noires, convulsives, édentées, conduisant çà et là à des pièces qui s'abîment dans d'autres pièces t|intôt basses, tantôt longues comme des boyaux, partout obscures et pleines de recoins sinistres. Bâtie sur d'anciens terrains du vieux Paris, la maison a trois caves, et la dernière communique avec les catacombes, c'est-à-dire avec une autre ville aussi vaste, aussi peuplée que Paris, mais une ville dont les rues sont faites de tibias, les carrefours de milliers de crânes, les maisons de fémurs et d'omoplates. Quand on colle l'oreille sur le plancher de la dernière cave, on entend craquer tous ces ossements, ({ui semblent se retourner pour prendre une pose un peu inoins fatigante. C'est par ces caves et ces souterrains funèbres que s'échappent les grands coupables traqués par la police. Vient-elle, on les suspend vite à une corde et on les descend. Puis ils marchent à tâtons pendant deux lieues jusqu'à ce qu'ils trouvent une issue dans les terrains à plâtre de Gentilly. Quelques-uns se perdent ou périssent
31t> LA FOLLE DU LOGIS
sous des éboulements produits par le déplacement de Tair. Ils meurent étouffés sous une montagne de squelettes. Dans cette maison que la police connaît et laisse debout parce qu'au besoin elle y déniche de temps en temps des oiseaux de proie, on se partage les butins et on médite les grands coups de filet, les belles pêches dans quelque bassin plein d'or. Il s'y trouve des femmes, beaucoup de jeunes femmes, quelques-unes fort belles, toutes marquées au cœur par le fer chaud du remords ou de la jalousie. Des passions sans nom les attirent vers cette caverne, où elles s'abandonnent à des joies inouïes avec les ApoUons du bagne et les Antinous de la guillotine. Là le plus doux baiser est une morsure. Les hyènes auraient peur et les lionnes rougiraient de ce qu'on fait dans ces ténèbres. J'ai vu cela, pourrait dire un nouveau marquis de Sade, et j'ai publié Justine. La lumière du jour y est inconnue, hommage rendu à la clarté de Dieu. D'affreux luminaires courent de main en main et s'accrochent où il est besoin. La hideuse chandelle écrit sur les murs son passage cynique par de monstrueux dessins qu'enfante l'ivresse de l'eau-de-vie. Ce sont les fresques de Sodome.
On loge à la nuit dans l'hôtel dit de la Guilloiiue, dont le véritable nom est l'hôtel des Trois petits Amours. Vous entrez, et l'on vous dit : « C'est deux sous pour les draps, un sou pour chaque matelas, deux liards pour la paillasse. Monsieur veut-il être seul? » Celle qui vous adresse ces questions est une femme grasse et réjouie, ayant une chaîne d'or au cou, six bagues aux doigts. Elle s'appelle ordinairement madame Palamède, ou mademoiselle Clovis. Les habitués la saluent sous le nom de la mère Grinchard.
Tels sont les renseignements et telles sont les peintures dont M. Filz-Cerald s'était enrichi l'esprit avant de descendre dans cet enfer et d'y coucher une nuit, afin de connaître le mystère tles mystères, le Jéhovah des mystères.
Il écrivit son testament, (pi'il adressa sous pli à son ambassadeur, mit en ordre les affaires de son anie, et il par-
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lit un beau soir vers minuit pour se rendre à Thôtel de la Guillotine. Il avait le déguisement qu'il portait le jour où il assista à Faffreuse scène de la barrière des Trois- Couronnes, — un costume de maçon.
La demie de minuit sonnait à Saint-Étienne-du-Mont lorsqu'il passa sous la porte de l'antre de l'Estrapade, éprouvant, car il était brave, la crainte qu'il convient d'avoir et de vaincre pour prétendre au courage. La mère drinchard, après lui avoir fait les questions d'usage, lui remit un flambeau oxydé, et le poussa dans un labyrinthe de cellules pavoisées de sales rideaux. « Cherchez votre vie, lui dit-elle, et dormez bien. Bonsoir! »
11 est temps de dire le motif particulier qui conduisait dans cet hôtel un peu plus tôt qu'il ne l'avait arrêté dans sa tête cet effréné amateur de mystères : depuis deux mois la police cherchait Poulmann, ce criminel d'une si belle eau, et elle savait sur des indices certains qu'il se cachait à Paris dans une de ces tanières qu'annonce à l'extérieur une lanterne rouge, enfin dans quelque bouge comme l'hôtel de la Guillotine.
Dans l'espoir qu'il se rencontrerait avec Poulmann sous ce toit redoutable, Fitz-Gerald avait hâté sa résolution.
A une heure il était étendu dans le cercueil de sapin où les voleurs font semblant de dormir. Il entendit sonner lieux heures, et puis tout bruit mourir dans la rue Saint- .lacqiies. Quel prélude aux mystères! La nuit! les catacombes béantes sous ses pieds ! et sur sa tête des scélérats en méditation! Mais toutes ces choses se résolvaient en un silence épais et lourd
Tout à coup et à peine d(!iix heures et demie venaient de sonner, qu'il entendit ces mots: « Nous sommes trahis! voici la housse ! »
La Rousse est le nom que les voleurs donnent à la police.
Ce cri prit des notes sinistres et indescriptibles dans ses mille échos au milieu de la nuit.
Les mansardes hurlaient : « Voici la Rousse ! » Le cinquième étage et les étages inférieurs murmuraient : « i\\-
tention! la Rousse monte; » et de la première des trois caves jusqu'aux entrailles des catacombes, courait, comme les borborygmes d'un homme empoisonné, ce cri : « La Rousse! la Rousse ! »
Filz-Gerald se pâmait de joie et de terreur. Quel mystère I
Puis tout cessa; la porte se referma avec bruit. Lecoupable devait être arrêté. C'est ce que pensait Fitz-Gerald quand il vit se détacher du fond de sa chambre une ombre armée d'un poignard. Cette ombre devint un homme, et le poignard resta un poignard menaçant, toujours plus près de son cœur.
Fitz-Gerald se dit: « On a crié à la trahison; c'est moi qu'on croit sans doute être le traître : on vient m'assassiner. Que faire? Rien ; mourir. Je mourrai du moins avec mystère. »
Quand le poignard ne fut plus qu'à quelques lignes de sa poitrine, une voix lui dit: « Tues Poulmann ; si tu bouges, tu es mort ! — On me prend pour Poulmann! »
Aussitôt vingt hommes de la police entrèrent et lièrent Fitz-Gerald, obligé de souffrir en silence les suites de cette erreur épouvantable.
Conduit enchaîné à la Conciergerie, il fit passer son nom au préfet de police. En attendant le résultat de cette communication, il fut jeté au milieu d'une légion de bandits, écrémés pendant la nuit sur la surface de Paris.
Le lendemain, à midi, un des chefs de la police le fit venir et lui demanda avec étonnement comment un étranger de son rang se trouvait dans un pareil endroit, la nuit, « Je brûlais de connaître, répondit-il, les mystères dont votre capitale abonde, j'avais lu... — Assez, monsieur, lui dit le chef de la police; vous n'êtes pas le premier fou, pardonnez-moi l'expression, et vous ne serez pas le dernier, qu'une crédulité puérile dans certaine fantasmagorie ridicule aura séduit et abusé. — Comment, crédulité puérile ! fantasmagorie ridicule 1 s'écria M. Fitz- Gerald, rien n'est plus réel. En voulez-vous la preuve "i* »
Alors Fitz-Gerald raconta tout au long le mystère de la