‹ La folle du logisChapitre 8 sur 17 · RÉPONSE AU DERNIER MOT · texte numérisé non relu

RÉPONSE AU DERNIER MOT

De l'Anglais Crawford, ex-arracheur de dcnls el transfuge de Botany-Bay, et qui, trompant la bonne loi des Moscovites, leur rapporte d'inlànies goujons qu'il veut leur donner pour le petit poisson bleu clair pressé quelquefois par le dieu Vichnou,

Et dans les vingt pages de la brochure, développement perfide du titre, il était dit que :

Les Anglais ont brûlé Jeanne d'Arc déloyalement; qu'ils ont toujours été les ennemis de la France; qu'ils ont fait périr Charles 1" sur un échafaud; qu'ils ont trahi les émigrés à Quiberon; qu ils auront éternellement sur la conscience le martyre de Napoléon*

Amiel et Crawford partirent ensuite pour TEspagne, après avoir fait semblant, pendant six mois, de visiter les bibliothèques du Portugal, où Ton supposait que le Pha-loii était peut-être enfoui.

LEspagne se montra pour eux aussi muette que le Portugal sur l'existence du Phalou.

11 ne leur restait guère que huit ou dix mois pour se livrer à leur utile exploration dans les autres pays indiqués sur leur itinéraire ; car ensuite il ne leur fallait pas moins d'un an s'ils voulaient se préparer à retourner aux Indes et y arriver au terme convenu.

Paris étant la dernière ville où ils se rendraient, ils résolurent de visiter auparavant l'Italie, si riche en dépôts de livres rares; n'omettons pas de dire qu'un événement marqua leur résidence à Madrid. Ce fut l'apparition d'une autre brochure qu'insinua sir James Crawford sous l'oreiller même de M. Amiel, et comme pour lui dire : « Je le poursuivrai jusque dans ton sommeil ! t>

RÉPOiNSE A LA RÉl'ONSE

Faite à monderniermot par Amiel, d'Arles, ou l'Angleterre vengée !'! après quui je ne répondrai plus, moi, sir James Crawford.

Cet audacieux écrit se terminait par ces mots foudroyants :

Français! nous vous avons vaincus partout et écrasés à Waterloo!! !

Tout compte fait, Ainiel et Crawford, en arrivant à Paris, et cela sans rapporter le plus léger indice, la moindre lumière sur le Plialon, avaient touché en beaux écus deux ans d'appointements, ou soit pour chacun d'eux soixante-douze mille francs. Si Ton ajoute à cette somme assez ronde les deux années du traitement affecté aux deux brames, qui pouvaient aussi en avoir joui, s'ils étaient encore vivants, on arrive au total de cent quarante-quatre mille francs versés par la compagnie des Indes dans le but de faire préciser par la science comment les populations du Cange se permettraient d'adorer le feu. On a vu de quelle utile manière ces cent quarante-quatre mille francs avaient été employés.

Nous avons parlé des deux brames : qu'étaient-ils devenus depuis leur disparition restée inexpliquée? Etaientils morts de fatigue ou de quelque accident funeste en cherchant le Phalou'^ Fallait-il encore ajouter deux victimes au martyrologe de la science?

Quoi qu'il en soit, leur absence allait se faire cruellement sentir à leurs deux estimables confrères, sir James Crawford et M. Amiel.

Arrivés à Paris, nos deux illustres voyageurs écrivirent aussitôt à la bibliothèque du roi, section des manuscrits, pour obtenir de MiW. les conservateurs la faveur de se livrer, dans les cabinets spéciaux, à leurs dernières recherches sur le Phalou.

Le jour môme de leur demande, ils reçurent une réponse chaleureuse des conservateurs ; ils étaient attendus! ardemment désirés depuis un an ! on brûlait de les connaître! on mettait à leur disposition tout ce que la Bibliothèque du roi, la première du monde, renferme de curieux, de vierge, de rare ! Et de plus, ajoutait celui des savants qui répondait au nom de ses confrères, on leur ménageait une surprise au-dessus de toute imagination, digne d'eux, bien faite pour les récompenser de leur dévouement sans pareil, de leurs peines, de leurs souffrances !

Ces avances, cette promesse formulée en si bons termes, devaient les pousser à se rendre immédiatement à la Bibliothèque du roi, où on leur laissait entrevoir qu'on mettrait sous leurs yeux éblouis, sinon le merveilleux Phalou, de pareilles choses ne s'espèrent pas, du moins un livre de haute antiquité qui les consolerait de cette perte désormais démontrée pour eux. Cependant Amiel et Crawford ne remuèrent pas de leur hôtel, se disant pris, Tun d'une douleur aux articulations des genoux, l'autre d'une grande faiblesse de reins.

Sir James Crawford demandait chaque matin à son domestique: «M. Amiel est-il sorti?» Le domestique répondait: «Non, monsieur;» et sir James Crawford s'étendait encore dans son fauteuil. De son côté, M. Amiel prenait les mômes informations et ne sortait pas davantage de son lit. Ils avaient l'air d'ôtre malades l'un par l'autre; il semblait que celui-ci ne voulût pas être guéri avant que celui-là le fût.

Enfin sir James Crawford écrivit un jour à M. Amiel :

« Monsieur,

« Toutes nos querelles doivent, si je ne me trompe, cesser un instant devant l'intérôt de notre mission : elle réclame de nous une prompte solution, puisque le terme de notre itinéraire est Paris, et que nous devons retourner à

iU LA FOLLE DU LOGIS

Calcutta avant un mois. Dans Tétat très-maladif où je suis, il m'est impossible, vous le savez, monsieur, de me transporter à la Bibliothèque du roi. Cependant Ton nous y promet de grands éclaircissements sur la question. Je sais d'autre part que vous n'êtes pas moins souffrant que moi. Eh bien, monsieur, si vous êtes de mon avis, au lieu d'aller à la Bibliothèque, nous supplierons MM. les conservateurs de nous envoyer les pièces qu'ils supposent se rattacher à notre belle mission. Comme vous êtes Français, professeur de sanscrit et de pracrit, c'est vous, monsieur, qui feriez la demande à laquelle on aurait égard, je n'en doute pas. Quand nous aurions les livres, les manuscrits spéciaux en notre possession, nous nous les communiquerions sans dérangement, sans déplacement fatal à nos santés. Chacun de nous les lirait, et, par ce moyen aussi facile qu'indispensable, notre malheureux état de maladie ne porterait aucun préjudice à notre sainte mission, qui, je le répète, et vous le savez comme moi, monsieur, expire bientôt.

« J'ai bien l'honneur de vous saluer,

« J. CnAWFORD, esq. »

Amiel sauta sur cette proposition comme un lion affamé sur un mouton. Ce que Crawford désirait, il le voulait, lui, Amiel, de toute son âme. Mais que voulaient-ils tous les deux? Ce qu'ils voulaient? ne pas aller à la Bibliothèque du roi... Mais on leur avait promis.... C'est parce qu'on leur avait trop promis qu'ils embrassaient ce moyen, cette ancre de salut.

Amiel répondit immédiatement qu'il acceptait ce prokjet, et il écrivit dans le sens indiqué par sir James Crawford à la Bibliothèque du roi. Quand cela fut fait, il n'eut plus la moindre dou'eur aux articulations du genou. Le lendemain, il se promenait dans Paris.

La Porte-Sain t-Martin offrait alors à la curiosité des Pa-

risiens les merveilleux, les prodigieux exercices de deux jongleurs fameux parmi les fameux. Du reste, Taffiche disait :

Ils avalent du feu;

On leur tire à balle dans la bouche;

Ils font une vis avec un boulet de quarante-huit;

Ils coupent un enfant en quatre morceaux et le rajustent ensuite devant tout le monde;

On leur passe un sabre à travers le corps, et on les soulève ensuite sur ce point d'appui, etc., etc.

Amiel, curieux comme tous les Provençaux, suivit le monde et entra dans la salle. Que voit-il dans la baignoire d'avant-scène où il entre? Sir James Crawford, sir James Crawford lui-môme, qui n'avait plus de maux de reins depuis qu'Amiel était guéri, ils se saluèrent et attendirent le lever du rideau en causant amicalement de leur maladie, de môme que Charles Xll et le roi de Pologne, en guerre acharnée depuis dix ans, ne se parlèrent que de leurs bottes la première et unique fois qu'ils se virent.

Le rideau se lève, et les jongleurs paraissent. M. Amiel et sir James Crawford poussent en même temps deux cris dont toute la salle fut scandalisée.

Les jongleurs qui avalaient du feu et se faisaient passer un sabre à travers le corps, c'étaient les deux illustres brames, leurs deux compagnons, les deux plus fameux savants de l Inde, Mindana et Palombo.

V^oilà donc comment eux aussi cherchaient le Phalou!

Profitant d'un moment où Palombo, couché sur le ventre près de la baignoire d'avant-scène, imitait un reptile attendant sa proie, sir James Crawford lui dit:

— Ce que vous faites là est indigne d'un savant. Au lieu d'étudier comment on doit adorer le feu, vous l'avalez!

*— Quoi! c'est vous, sir James Crawford.'

— Nous-mêmes, répondit Amiel. Oui, c'est indigne d'un savant.

— Pourquoi cela? répliqua le brame, toujours couché sur son ventre. Dans notre pays, tous les savants sont des jongleurs, et dans le vôtre?...

— Dans le mien, dit James Crawford, ils gagnent honorablement Targent que leur donne FÉtat pour faire des recherches.

— Vous avez donc trouvé le Phalou? demanda le brame avec la plus naïve ironie du monde.

— Non; mais nous sommes sur la voie. Tenez, ajoutat-il, vous et votre compagnon, qui dans ce moment-ci fait semblant de manger un lapin vivant, vous pouvez encore vous laver de la souillure que vous venez d'imprimer à votre caractère de savant, en vous ralliant à nous par quelque semblant d'utilité. Nous aurons pitié de votre caractère d'archéologue, si gravement compromis. Venez nous voir demain.

— Où êtes-vous logés? demanda le brame.

— Rue Saint-Lazare, hôtel du Nord.

— Demain, à dix heures, nous serons chez vous.

— Venez; nous vous attendrons pour déjeuner.

— C'est accepté. Mais cette fois ne nous faites rien manger de ce qui a vécu. Nous nous souvenons du Mahrabarata.

— Soyez tranquille; vous mangerez du thon.

— Mais le thon a vécu ! s'écria le brame.

— Non ; car à Paris on fait le thon avec du veau.

— Mais le veau a vécu '

— Jamais à Paris.

Après cette conversation, assourdie par la musique de l'orchestre, le brame Paiombo bondit sur lui-môme, décrivit deux courbes en l'air, et s'enroula autour d'un arbre, comme fait un serpent qui a englouti sa proie.

Un vague instinct disait à sir James Crawford e^ à M. Amiel, qui n'en revenaient pas d'avoir vu un des plus grands savants liindous se conduire ainsi, qu'ils n'avaient

pas mal fait de renouer avec leurs deux confrères, quoiqu'ils méritassent de graves reproches.

Cet instinct ne les tronipait pas.

En rentrant chez eux, ils trouvèrent la réponse à leur lettre adressée au conservateur des manuscrits : refus ahsolu de laisser sortir un seul document des salles de la bibliothèque du roi. On leur montrerait avec une déférence particulière les recueils les plus précieux ; impossibilité, d'après les règlements, d'en prêter un seul. Dans le cours de cette réponse, on s'étonnait du retard de cette visite; mais leur lettre et la pénible réponse qu'on était obligé d'y faire promettaient qu'on les verrait bientôt à la bibliothèque. On eût voulu hâter ce moment. Tous les conservateurs, jaloux de les voir, espéraient même que le lendemain ils se rendraient à la bibliothèque. Là, devant eux tous, il leur serait remis un magnifique choix de manuscrits hindous, sanscrits, pracrits et telingas, et un surtout, un particulièrement, celui qui devait les payer des peines sans nombre de leurs doctes et jusqu'ici trop ingrates investigations.

Une pâleur générale blanchit le visage de nos deux archéologues après qu'ils eurent lu cette lettre. On eût dit pour eux la trompette du jugement dernier.

Pourtant ils ne se communiquèrent pas la cause de leur chagrin.

Ils passèrent une nuit fort agitée.

Fidèles à leurs engagements de la veille, le lendemain matin les deux brames vinrent partager le déjeuner des deux confrères.

— A propos? leur dit sir James Crawford, toujours plus hardi qu'Amiel dans les circonstances difficiles, vous n'avez rien oublié, je suppose, de votre vaste érudition depuis que vous êtes en France?

— Rien, dirent les brames en découpant quelque chose qui n'avait pas vécu.

— C'est qu'on se rouille parfois un peu, quand on est loin du foyer des connaissances acquises.

Les brames ne comprirent pas distinctement la pensée un peu trop parée de sir James Crawford, qui ajouta :

— Et le phalou, par exemple?

— Oh! le phalou! le phalou ! s'écrièrent les brames.

— Le phalou! répéta M. Amiel.

— Très-bien, dit sir James Crawford ; je vois, sans nous expliquer davantage, que, comme nous, vous êtes toujours ferrés sur le phalou. Vous allez donc nous accompagner à la bibliothèque du roi, n'est-ce pas?

— Certainement, dirent les brames.

— Eh bien, sans perdre plus de temps, parlons, mes amis, dit sir James Crawford, qui, comme un homme mal disposé au moment de partir pour un duel, but coup sur coup deuxgrands verres de vin de Bourgogne; partons.

Ils entrèrent dans la bibliothèque du roi .

M. Amiel toussait, quoiqu'il ne fût nullement enrhumé.

Les oreilles sifflaient à sir James Crawford.

Les deux brames montaient courageusement les marches.

Tous les quatre furent enfin introduits dans la longue galerie des manuscrits. Ils étaient attendus par tous les conservateurs vêtus de noir. Après les politesses établies entre savants, un des bibliothécaires dit aux quatre visiteurs : « Messieurs, réjouissez- vous et reconnaissez avant tout que Paris est la première ville savante du monde; vous allez en avoir la plus admirable preuve. Oui, réjouissez-vous, car ce livre miraculeux, volé aux Indes depuis trois siècles, au fond d'une province, dans le sanctuaire d'une pagode, ce livre que vous avez si péniblement et si inutilement cherché sur toute la surface du globe, messieurs, le voici! voici le Phalou, écrit en phalou par le célèbre Phalou. Les diamants de la reliure ont été volés par les Portugais. Remanjuez les creux faits par les pier-

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res précieuses quand elles y étaient. Du reste, lisez le livre, voire conviction sera complète. »

M. Amiel eut la chair de poule. 11 fit machinalement deux pas en arrière.

Sir James Crawford se mordit les lèvres pour ne pas s'évanouir.

Il dit pourtant aux deux brames, mais que sa voix était émue !

— Messieurs, à vous Thonneur! lisez les premiers ce livre, qui est votre religion tout entière.

Les deux brames se penchèrent suivie livre, et ensuite ils relevèrent lentement la tête en disant:

— Nous avons oublié le phalou.

— Les brigands ! murmura sir James Crawford.

— Alors à nous! dit M. Amiel, qui, à son tour, s'inclina courageusement sur le livre. Après quelques minutes d'une inspection soutenue, il s'écria :

— Messieurs, ce phalou n'est pas pur, c'est du vieux phalou.

— Comment! dit le conservateur indigné, lui qui avait cru causer avec raison une admirable surprise aux quatre savants, comment! vous dites que ce phalou n'est pas pur! qu'il est vieux! mais il n'y a qu'un livre écrit dans cette langue, et c'est celui-ci.

M. Amiel confessa alors avec une demi-humilité qu'il avait un peu perdu son phalou.

0 honte ! aucun des quatre savants, cela fut démontré, ne savait le phalou. Voilà où aboutissait cette fameuse ex ■ pédition scientilique pour laquelle ils allaient recevoir à eux quatre, pour trois ans de mission, trois cent quatrevingt-douze mille francs!

Monté sur la confusion des quatre savants, le conservateur lut d'abord en phalou les premières pages du livre célèbre, puis il traduisit en français le passage où il est question de l'adoration du feu. Ce passage disait :

« Vous n'adorerez le feu ni couchés ni accroupis, mais le dos tourné vers lui, indignes que vous ôles de le voir en face. »

Et ceci termina, quand ce fut connu, les collisions fanatiques des Indes. Ainsi c'est Paris qui a mis fin à des meurtres abominables commis continuellement en deçà et au delà du Gange en arrêtant ce point formidable de la religion hindoue : Paris, la papauté de l'univers.

Rien n'est plus vrai que cette histoire, qu'on trouvera tout au long tracée, moins quelques pauvres détails de style qui nous appartiennent, dans les Annales asiatiques de Calcutta.

Quant aux quatre savants, voici la fin de leur histoire.

Sir James Crawford mourut d'une attaque d'apoplexie en rentrant chez lui. M. Amiel partit un mois après pour Calcutta avec les deux brames et le Phalou, dont le ministère de l'instruction publique fit hommage à la compagnie des Indes. En route, Amiel apprit le phalou. Arrivé aux Indes, il alla à Benarès, où i] fit aux cinq cents brames réunis, selon la promesse donnée par eux au gouverneur, le récit de son voyage, moins l'épisode de la Bibliothèque du roi. On le nomma brame de première classe. Le gouverneur ajouta aux sommes qu'il lui avait déjà données pour les trois années d'expédition une gratification de cent mille francs. M. Amiel n'en revenait pas.

Il nous reste à dire à qui fut donné le prix fondé par l'Académie de Moscou: Direct déterminer d'une manière précise à quelle espèce de poissons, dont la race, est, assiiret'On, perdue, appartient le petit poisson bleu clair que presse quelquefois dans sa main le dieu Vichnou. L'Académie de Moscou remit le concours à l'année suivante, comme font toutes les académies quand une question est parfaitement résolue.

Les bords de la Seine ne voyaient pas, en 1780, aller et revenir comme aujourd'hui des waggons et des bateaux à vapeur devant les magnifiques propriétés qui les décoraient; libres de s'étendre en tous sens, ces châteaux prolongeaient les limites de leurs jardins anglais et de leurs parcs jusqu'à la lisière écumeuse du fleuve, sans se soucier des chemins vicinaux, communaux et départementaux. Le seigneur n'avait rien à démêler avec l'écharpe de M. le maire ni avec la croix d'honneur de M. le souspréfet. Le fleuve n'avait qu'à se faire étroit, la grand'route n'avait qu'à être petite.

Parmi ces domaines placés aux portes de Paris, et dont la grâce, souffle agonisant de la Renaissance, égalait la richesse, celui de la marquise Aimée de Chenevières, situé à Choisi-le-Roi, passait à bon droit pour un des plus beaux. Elle en avait hérité de son père, M. le marquis de Chenevières, mort il y avait peu d'années, et ce n'était là qu'une faible partie des immenses biens dont un jour elle serait seule à jouir; car, fille unique et ayant perdu sa

mère de bonne heure, elle attendait que sa minorité fût finie pour entrer en possession Quel serait Fheureux gentilhomme qui épouserait cette jeune et belle marquise? Dans quel endroit du ciel brillait son étoile?

Je crois qu'il était déjà un peu trouvé, s'il est permis de fonder quelques conjectures sur la conversation moitié ironique, moitié sérieuse, qui avait lieu entre la duchesse de Roquefeuille et le vicomte de Châtillon, oncle et tuteur d'Aimée de Chenevières. au château même de ce nom, sous les beaux arbres du parc de cetle somptueuse propriété.

— Enfin, disait la duchesse de Roquefeuille au vicomte de Châtillon, nous allons cesser d'être ennemis.

— Ce serait à n'y pas croire, en effet, madame la duchesse, si depuis M. de Cagliostro il était permis de douter de quelque chose.

— Nous allons devenir bons parents.

— Nous étions déjà parents, madame.

— Mais bons parents, je vous dis. Il était temps que la guerre finît entre nous. Quand on songe que mon aïeul et le grand-aïeul d'Aimée de Chenevières, votre pupille et votre nièce, se battirent en duel sous Louis Xlll pour celte même forêt deThianges, pour laquelle nous plaidions encore à outrance il y a quelques jours. Le roi Louis XIII exila le vainqueur et garda la forêt.

— Vingt millions. C'est ce qui lui mérita sans doute le surnom de Juste.

— Tout est singulier dans cette éternelle affaire. Le roi Louis XIV, pour dédommager les descendants de la branche spoliée, celle de votre pupille, nomma l'un d'eux gouverneur du Poitou, et il fit en même temps un de mes aïeux gouverneur de l'Angoumois.

— A cette seule fin, reprit le vicomte de Châtillon en raillant, que cette réparation n'eût pas l'air d'un acte de justice.

— Mais voilà, continua la duchesse de Roqiiefeuille, que, profitant Fun et l'autre du droit d'avoir des canons, puisqu'ils exerçaient la haute et la basse justice, vos descendants et les miens se déclarèrent la guerre, toujours au sujet de cette forêt de Thianges.

— Les entêtés!

— Cette fois, le roi leur ôta à tous deux leur gouvernement.

— Permettez-moi, dit à son tour le vicomte de Châtillon, de vous faire souvenir, madame la duchesse, que le roi Louis XV rendit la forêt de Thianges à la mère de mademoiselle de Chenevières....

— Oui, cher vicomte, mais le Grand-Châtelel annula la dotation comme impossible et fit restitution à ma branche.

— Mais le parlement, sous le roi régnant, Louis, seizième du nom, reprit la propriété pour la rendre à l'Etat, prétendant qu'elle avait été justement expropriée sous Louis XIll.

— Et enfin, s'écria la duchesse de Roquefeuille, vous savez que le roi a décidé, malgré l'arrêt du parlement, que, si les deux familles, au lieu de plaider contre l'État et entre elles, pouvaient s'unir par un mariage, il rendrait aux époux le château et la forêt de Thianges. Le vœu de Sa Majesté va, grâce au ciel, s'accomplir. Mon fils, le duc de Roquefeuille, et votre nièce s'uniront, monsieur le vicomte, et ce bienheureux mariage finira la guerre. Je sais que nous allons unir deux enfants... Ils s'aimeront plus longtemps.

Le vicomte de Châtillon étendit ses deux jambes plus qu'elles n'étaient longues, comme un homme qui vient de" suivre au Collège de France un cours d'histoire qu'il n'a pas mérité, et il dit :

— C'est là, madame la duchesse, ce que le temps, ce vieux célibataire, décidera.

— Voyons, augurons mieux. Ne les dirait-on pas faits l'un pour l'autre? Mon fils a seize ans.

— Ma nièce quinze ans.

— Lui est duc de Roquefeuille.

— Elle, marquise de Chenevières.

— Ma joie est grande, monsieur de Cliâtillon; mais, comme toute joie, elle a son ombre. Je ne fais que rêver à cet enlèvement...

— Le diable m'emporte sur ses cornes, répondit le vicomte, si j'y comprends quelque chose! Je sais que j'aimerais infiniment mieux savoir ma nièce au couvent qu'ici sous ma très-honorable protection. Je comptais avec raison l'y laisser encore trois grandes années. Bon, on me la ramène un jour toute surprise, toute pâle, tout effrayée, encore tremblante de l'enlèvement auquel elle venait d'échapper par une espèce de prodige. Il a bien fallu la garder.

La duchesse de Roquefeuille ouvrit son éventail à images et le plaça devant ses yeux comme pour les garantir de l'ardeur du soleil; elle riait malicieusement.

— Oui, il a fallu la garder. Terrible mission pour moi, je vous jure, qui suis à peine capable de me garder moimême. Mais la nature et les lois...

Châtillon ne put jamais achever sa phrase de morale.

— Vous n'avez donc rien appris de nouveau au sujet de ce mystérieux enlèvement?

— Pardon, madame la duchesse, j'ai reçu ce matin une lettre du chef de la police.

— Eh bien, a-t-il découvert?...

— Rien. Mais il m'engage, puisque ma nièce est entre mes mains et que son honneur ni sa réputation n'ont souffert, à étouffer cette affaire.

— Je vous engage, monsieur le vicomte, à suivre ce conseil.

— Je le suivrai. Seulement, si je parvenais à connaître

celui qui a osé ainsi tenter d'enlever ma nièce, je le tuerais.

— Et vous appelez cela étouffer une affaire! Ecoutezmoi, monsieur de Châtillon, je suis aussi intéressée que vous dans cet événement, puisque mon fils épouse votre nièce. Permettez-moi de vous conseiller le silence. Vous êtes oncle et tuteur; à ces deux titres, il vous est imposé une conduite pleine de circonspection. Savez-vous bien ce que c'est qu'un tuteur? C'est un frère par l'amitié.

Le vicomte ferma un peu les yeux.

— Un père par le devoir.

Le vicomte laissa tomber un bras.

— Un juge par l'équité.

Châtillon laissa tomber l'autre bras.

— Tuteur, c'est là un beau, un noble titre. 11 faut le mériter.

— Et que faut-il faire? demanda le vicomte par politesse, mais comme celui qui, en s'éveillant, demande : — Quelle heure est-il?

— D'abord prêcher d'exemple.

—- Prêcher n'est rien, c'est l'exemple qui m'embarrasse.

— Accoutumer son esprit aux idées sérieuses.

— Lui conseiller, par exemple, interrompit Châtillon d'une voix endormie, de ne pas faire des dettes.

— C'est assez inutile. Le conseil serait meilleur à donner à un jeune homme.

— Que lui conseiller alors?

— Dites-lui qu'une femme ne doit jamais aimer qu'un homme dans sa vie, son mari; ne penser qu'à son mari en voyant un homme qui lui plaît.

— Surtout, murmura Châtillon, si son mari ne lui plaît pas. Oui, madame la duchesse, dit-il en se levant pour se secouer, car il sentait que le sommeil le gagnait tout à fait, je lui répéterai mot pour mot ce que vous me dites. Au reste, ma tache de tuteur, qui a été fort aisée tant que ma

nièce a été au couvent, ne peut pas se prolonger plus de deux mois, je pense. Nous avons pris trois mois pour que ma nièce et votre fils le duc de Roquefeuille pussent bien se connaître avant de se marier. Ils ont promis en outre, Tiin et Tautre, de ne pas franchir les fossés du château pendant ces trois mois. Ces trois mois accomplis, ils répondront fun de fautre : ce sera leur affaire.

— Oui, marions-les vitç, cher vicomte; mais, avant tout, faisons des vœux pour q\le le duc de Roquefeuille et mademoiselle de Chenevières se conviennent. Quel heureux jour, celui où nous les marierons! Pas de procès!

— Pas de tutelle ! dit Châtillon. Voilà, grâce au ciel, un grand mois de passé. Un grand mois !

— Plus que deux mois, ajouta la duchesse.

— Encore deux mois, madame.

— Mais voici notre chère petite marquise qui vient de ce côté, sans doute pour son rendez-vous habituel avec le duc. Elle lit en marchant quelque roman nouveau. Laissez-moi quelques minutes avec elle; je veux la questionner sur cet enlèvement... Peut-être saurai-je...

— Oui, parlez-lui-en, et dites-moi ensuite, je vous prie, ce que vous en aurez appris.

Tandis que le vicomte de Châtillon se perdait dans les vertes charmilles du parc, la duchesse dit à haute voix, car personne n'était là pour l'entendre:

— En voilà un déjà qui ne se doute de rien. Mais comment se fait-il que cet enlèvement n'ait pas réussi? il rendait ce mariage sûr, infaillible, tandis qu'à présent... Qui sait?... la marquise est si jeune... monlils si jeune aussi...

Elle était très-jeune, en effet, la charmante, la délicieuse marquise de Chenevières, qui accourait en ce moment, fraîche et pimpante, vers la duchesse, en sautant, en jouant, sous son peignoir de soie tout orné de dentelles, à peine serré à la taille avec une cordelière bleue. Elle était blanche et sereine comme la matinée riante qui

s'étendait sur ces beaux arbres, sur ces belles eaux du parc. Elle avait, en venant, ramassé toutes les fleurs éparses sur son chemin ; elle en avait à son cou, dans ses cheveux, à ses mains. Elle les jetait, elle en reprenait d'autres.

— Arrivez donc, ma petite divinité. Comment vous trouvez- vous ce malin?

— Toujours très-bien, madame.

— Pas d'ennui, ma chère parente?

— Point.

— Et le duc mon fils?

— Toujours bon, répondit Aimée en courant après un papillon, toujours charmant, chaque jour plus aimable. Vous savez que c'est aujourd'hui?

.— Je ne sais rien, chère bonne.

— Oui, c'est pour aujourd'hui que nous nous sommes promis une explication franche, formelle. Voilà un mois que nous cherchons à nous connaître.

— Et votre opinion?...

— Ne lui sera pas défavorable, je pense.

— Et si les deux autres examens qui doivent suivre et se succéder de mois en mois lui sont aussi avantageux...

— Permettez, madame la duchesse; je ne connais pas encore son opinion sur moi-même.

— Je suis ravie de vous voir ainsi. Que je vous embrasse, ma petite parente.

— De quoi ètes-vous ravie? demanda naïvement Aimée.

— Je craignais...

— Quoi?

— Que vous m'eussiez caché quelque petite passion. Cet enlèvement...

— Mon Dieu ! je n'en sais pas plus que vous sur cet enlèvement. Nous allions processionnellement, la nuit de Pâques-Fleuries...

— Racontez-moi cela, oui, racontez.

— Nous allions processionnellement, la nuit de Pâques- Fleuries, du couvent des Augustines à Féglise de Notre- Dame des Anges, lorsqu'à Feutrée de cette église il se fait une confusion. Je me sens entraînée, soulevée, mise dans une voiture, qu'on ferme aussitôt.

— Ah! mon Dieu, mon Dieu!

— Je crie bien fort. Heureusement, au détour d'une rue, un homme abat les chevaux d'un coup de bâton ; la voiture s'arrête. Mon libérateur, c'était Boiroger.

— Comment se trouvait-il là ?

— Le hasard... la Providence, je veux dire, se hâta d'ajouter l'ancienne élève du couvent.

— Il est fâcheux que vous deviez tant de reconnaissance à un homme de rien. Je n'aime pas votre Boiroger.

— Enfin je suis sauvée par lui. Il me ramène chez mon oncle,, le vicomte de Châtiilon.

— Vous m'avez dit la vérité? Vous n'auriez pas, à votre insu, encouragé la folle passion du ravisseur?

— Je vous jure, madame la duchesse, que je ne l'ai jamais vu.

— Je vous crois, chère parente, dit la duchesse en embrassant de nouveau Aimée. Allons, vous me rassurez. Je vous laisse à votre entrevue avec M. le duc. Adieu, ma fille.

— Adieu, madame la duchesse.

A quelques pas plus loin, la duchesse disait, en marchant sur l'étroite ligne d'ombre projetée par les arbres du parc qui conduisaient au château : « Il n'y a plus que ce Boiroger qui m'inquiète. »

Une fois seule, la petite marquise se dit, en effeuillant les fleurs qu'elle avait cueillies : « Ma future belle-mère n'a pas l'air d'être convaincue. Elle croit que j'ai quelque grande passion, bien mystérieuse, bien profonde, pour quelque beau et jeune seigneur de la cour. Elle croit que je ne vois pas tous les espions qu'elle sème autour de moi ,

Mon mariaffe seul pourra les rassurer tous... et encore!

Mais elle saluait de la main le jeune duc de Roquefeuille, qui s'avançait vers le banc de gazon où elle s'était assise pour le recevoir.

Bientôt le gracieux couple fut assis au rond-point du parc, devant une pelouse verte émaillée de fleurs, qui courait à la Seine, avec laquelle elle paraissait se confondre. On ne déteste pas les amours dans les forêts; mais les grands parcs, les gazons anglais, les allées sablées, les points de vue ingénieusement ménagés, ne sont pas un ob* stacle aux rêveries tendres. D'ailleurs, il y a aimer et aimer : il y a Tamour sauvage et l'amour civilisé. Y a-l-ii même un amour sauvage?

— Nous voici bien, disait le jeune duc de Roquefeuille, dans l'endroit le plus gracieux de la terre, à dix minutes de Paris, dans Fâge le plus heureux de la vie. Vous avez quinze ans, moi seize ans, vous êtes parfaitement belle, moi je ne vous déplais pas peut-être. Tout cela fait, je Pespère, que vous supporterez avec aussi peu de contrariété que moi la nécessité où nous placent nos affaires de famille. Afin de faire cesser les procès que la forêt de Thianges a suscités entre votre faniille et la mienne, nos parents ont trouvé un moyen excellent, celui de nous marier.

— Doucement, monsieur le duc, répondit Aimée, piquée qu'on disposât si c;'valièrement de son assentiment, même à propos d'un projet qui ne lui déplaisait pas; doucement, monsieur le duc, cela n'est pas encore fait.

— Sans doute, sans doute, puisque nous passons notre trimestre d'épreuve tête-à-tête, dans ce château, alin de juger si nous sommes l'un et l'autre à notre parfaite convenance. Voilà bien un mois aujourd'hui, le tiers de notre noviciat, que nous sommes dans le paradis terrestre, témoins ma mère, la duchesse de Roquefeuille, votre spirituelleamie, mademoiselle Bonneval, mon secrétaire Boiroger, celui que vous m'avez engagé à prendre à mon service;

et votre tuteur, le vicomte de Châtillon, qui est aussi votre oncle. Oui, ils sont ici comme témoins de la parfaite sympathie de nos caractères et comme garants des convenances.

— Je vois, dit la jeune marquise, que vous ne reculez pas devant la confession que nous avons promis de nous faire aujourd'hui avant d'entrer dans le second mois de ce que vous appelez spirituellement notre noviciat. Avez-vous aimé, duc?

— Voilà à peine six mois, répondit le jeune duc, que je suis sorti de Vécole des pages, où j'étais depuis Fâge de dix ans; qui voulez-vous que j'aie aimé? Et vous, marquise?

— Moi, aimer î et qui donc au couvent? Je n'aimais que les héros des livres que je lisais à la dérohée, mais je les aimais bien. Qu'ils me plaisaient avec leurs grands sacrifices aux dames de leur pensée!

— Vous êtes romanesque, mademoiselle.

— Et vous, monsieur le duc?

— Moi aussi.

— Je ne le crois pas.

— Quel sacrifice faudrait-il faire pour être aimé de vous?

— Vous aimez la chasse, duc?

— Avec passion, avec fureur.

— Eh bien, ne chassez plus.

— J'y renonce dès ce jour.

— Je vous remercie.

— Demandez davantage. Exigez, exigez!

— Vous prenez quelquefois du tabac?

•— C'est la mode, je fais semblant. Affaire de contenance; mais je vous sacrifie ce caprice.

Le duc de Uoquefeuille jeta sa tabatière d'or dans un bassin.

— Dites-moi à votre tour, monsieur le duc, reprit Aimée, orgueilleuse de la soumission qu'elle inspirait, les sacrifices que je dois vous faire.

— Les mouches vous vont à ravir.

— Eh bien ?

— Je désirerais...

— Je vous comprends, dit Aimée en enlevant une mouche qu'elle portait à la tempe gauche...

— Le rouge vous sied à merveille le soir.

— Je n'en mettrai plus.

— Vous jouez du clavecin comme un ange.

— J'exilerai le clavecin de mon salon.

— Vous aimez monter à cheval.

— C'est une passion folle chez moi; soyez-en sûr, je n'irai me promener à Sceaux qu'en calèche.

— Vous aimez aussi les parfums.

— Que mon mouchoir aille rejoindre votre tabatière, dit Aimée en mettant deux pierres dans son mouchoir, qu'elle lança ensuite dans le bassin.

— N'aimez-vous pas un peu le jeu aussi?

— Par contenance, comme vous prenez du tabac. Mes tables de jeu disparaîtront aujourd'hui même de mes salons.

En poussant un cri de triomphe et de joie, le jeune duc baisa une seconde fois la main de la délicieuse marquise, qui, partageant cette candide ivresse, dit au duc :

— N'oubliez- vous rien, cher duc? Cherchez encore quelque chose que j'aime, et je nel'ainierai plus.

— Non, c'est moi qui veux vous sacrifier un goût, une passion... Parlez.

— M'aimez-vous, monsieur le duc?

— Je puis tout vous sacrifier, excepté mon amour.

— Ce n'est pas pour que vous le sacrifiiez, au contraire, c'est tout simplement pour que vous me l'avouiez. M'aimez-vous? vous ai-je demandé.

— A la folie.

— Sur votre honneur, m'aimez-vous?

•— Qui, mais oui. Quelle demande!

— Plus franchement que cela, monsieur le duc. M'aimez-vous d'amour?

iS2 LA FOLLE DU I OGiS

Si le duc avait eu trente ans, vingt-cinq ans seulement, il aurait mis tant'de chaleur dans ses affirmations, qu'il aurait convaincu la petite marquise; à seize ans, il est plus difficile de jouer avec la pureté du sentiment. 11 y eut de fausses notes dans son accent, et la marquise, qui crut les saisir, lui avait dit aussitôt :

— Plus fi'anchement que cela, monsieur le duc; m'aimez-vous d'amour?

Déjà touché, le duc chancela quand il répondit :

— Je n'ai jamais jusqu'ici aimé de cette manière-là.

— Alors, monsieur, vous ne m'aimez pas d'amour.

— Mais cependant...

— Non, vous dis-je, s'écria sans en paraître trop blessée la délicieuse marquise de Chenevières; non, vous ne m'ai* niez pas.

— Et vous, m'aimez-vous, mademoiselle?

— Je vous trouve un gentilhomme accompli.

— Mais encore j m'aimez-vous d'amour? vous demanderai-je aussi à mon tour.

— Je n'ai jamais aimé de cette manière-là non plus*

— Vous ne m'aimez donc pas d'amour?

— Eh bien, non, dit la marquise en prenant les deux mains du duc et en riant avec toutes ses jolies petites dents de quinze ans.

— Peu importe, reprit le duc, qui partagea (*.e ril'e naïf* Oui, peu importe! Quand nous avons quitté Paris, votre cœur était libre, le mien aussi, cela suffit : pourquoi exiger davantage? Ce serait à désespérer de la jeunesse, de la beauté et de tous les avantages possibles si, dans celte solitude enchantée, nous ne parvenions pas à nous aimer pour tout de bon, nous convenant déjà si fort sous tant de rapports.

— Eh bien, cher duc, dit la marquise, je goûte si fort vos raisons, je partage tellement vos espérances si sensées, que je veux que notre mariage ait lieu dans deux mois:

le premier mois d'épreuve nous a parfaitement réussi.

La fin de cette scène avait été si animée entre les deux acteurs, qu'ils ne virent que lorsqu'il fut tout à fait devant eux Boiroger, le secrétaire donné par la marquise à son futur époux le duc de Roquefeuille.

Boiroger était un beau et sérieux jeune homme de vingt ans, d'une taille plus forte, plus virilement soutenue que celle du duc, sur lequel il avait, il est vrai, l'avantage de quatre années. Son front blanc et modeste se parait de cheveux bruns et hardiment plantés au sommet ; ses yeux bleus et calmes, quoique pleins de vie, disaient la sérénité et la pureté de ses pensées. Un peu arrondi, son visage pâle indiquait le travail continu de la méditation et l'habitude du silence. Un nez droit, une bouche dont les lèvres grasses et fines à la fois faisaient tomber une ombre tendre sur son menton, complétaient l'ensemble de son visage grave et adolescent. Il était vêtu sans façon: sa culotte de satin violet, son justaucorps sombre et son gilet de gros satin ondulé, le rapprochaient de cette classe effacée, quoique riche déjà, qu'on appelait la bourgeoisie.

— Mon ami, lui dit le duc en lui frappant sur l'épaule, dans deux mois la noce.

— Je vous en félicite, monsieur le duc.

— Et vous ne nous quitterez jamais, mon ami; je vous dois trop. Avoir sauvé mademoiselle de Chenevières des mains brutales d'un ravisseur ! c'est un service dont je me souviendrai longtemps. Je vous remercie, dit ensuite le duc en se tournant vers la marquise, d'avoir placé M. Boiroger auprès de moi en qualité de secrétaire. Il sait tout, il peint, il écrit, il compose, il est bon musicien...

— Monsieur le duc...

— Mais que tenez-vous donc là?

— Un étranger qui n'a pas voulu se nommer a prie qu'on remît cet écrin à mademoiselle.

— Un écrin?

— A moi! Mais qu'est-ce donc? dit, Aimée. Voyons. Boiroger remit à la niarq-iisf^ l'objet qu'il tenait.

— Un portrait! s'écria Aimi'c; c'est iiion portriil! Lu effet, ajouta-t-elle en regardant expressiveinent Boiroger, c'est aujourd'hui ma fêle, et l'on a voulu m'en faire sou=venir. La surprise est charmante. .

— Ah! oui, charmante, afiirma le duc en rougissant d'avoii été prévenu.

— >"esi-ce pas, monsieur le duc, que c'est une allention exquise?

— Exquise, mademoiselle.

— J en suis ravie.

— Vous avez i-aisori de l'être, dit avec dépit le duc en jetant son ganl à terre et en s'éloignant de Boiroger et de la marquise.

— Où allez- vous? mais où allez- vous? lui cria celle-ci.

— A Paris.

— A Paris! qu'y faire?

— VoUi le saurez.

La voix du duc se perdit dans la rapidité de sa fuite. La marquise et iJoirogcr restèrent seuls.

— Boiroger! -

— Plaît-il?

— Vous êtes d'une tristesse...

— C'est mon caractère, vous le savez; c'est un de mes défauts... ji^ voudrais m'on corriger.

— Asseyez- vous pvès de inci, plus près, et regardezmoi, boudeur. Mon mariage avec M. de Hoquefeuille vous contrarierait-il? Quoique je ne vous aie pas placé auprès de lui pour l'esriionner, auriez-vous surpris dans sa conduite quelque particularité qui lui ai;rait fait perdre de votre estime et vous fît craindre pour moi?

— Vous me demandez là...

— Non, je veux que vous parliez.

— Mais cependant...

— N'attendez pas; plus tard il serait trop tard.

— Si vous Taimez déjà... je crains... Puisque vous le voulez...; je crois une chose...

— Quoi donc, Boiroger?

— Que Fauteur de votre enlèvement, c'est lui.

— Lui ! mais songez à la gravité de cette accusation.

— Parmi les valets que j'ai battus en vous délivrant, j'ai cru en reconnaître un de la maison du duc.

— Vraiment! mais alors, dit la marquise, chez laquelle Tamour-propre opéra tout à coup une diversion fort naturelle à son âge, mais alors il m'aimerait à la folie. Ce serait l'idéal du roman.

— Si ce n'est l'idéal de l'intrigue, poursuivit Boiroger. Sa mère, madame la duchesse de Roquefeuille, voulait ce mariage à tout prix, et elle craignait que, pendant les trois années que vous deviez encore passer au couvent, vous ne vinssiez à aimer quelqu'un avant son fils.

— Vous croyez cela?

— J'en suis sûr.

— Vous dépoétisez tout, mon ami.

— J'en suis fâché.

— Mais le duc m'aime.

— En êtes- vous sûre? vous demanderai-je aussi.

— Sûre! sûre! Comme vous êtes positif, pressant... Vous calculez toujours.

— Mais le calculateur, ce n'est pas moi.

— Il m'aimera, du moins, j'en suis convaincue. Ahi! ne me faites pas revenir, je vous en prie, de cette persuasion. A combien d'espérances ne me fa\îdrait-il pas renoncer, en renonçant à celle-là! D'abord à celle de me marier; et je vous avoue que je veux me marier pour aller à la cour, pour m'habiller comme il me plaît, pour aller où il me plaît; c'est si beau, le mariage: Être maîtresse, être reine!

recevoir à Paris, ici, voyager! Imitez-moi plutôt, cher Boiroger.

— Moi?

— Oui, vous.

-^ Est-ce bien sérieusement?...

— Mademoiselle Bonneval est douce, charmante, de votre âge,

— Mademoiselle Bonneval !

— Je ne comprends pas la peine que je puis vous causer avec cette proposition...

— Tenez, je le sens, je ne suis pas encore ce que je devrais être. Je manque de bon sens, de soumission dans les circonstances où je ferais sagement d'en montrer beaucoup; mais je parviendrai à me vaincre. A vingt ans on n'est pas parfait.

— Ni à quinze, Boiroger.

Il y avait plus que de la bonté, plus que de la générosité dans l'accent d'Aimée, demandant pardon, pour ainsi dire, d'avoir raison contre la mauvaise humeur de Boiroger, Elle reprit :

— Vous n'avez pas de chagrin, mon ami? — • Non.

— Vous ne formez en ce moment aucun désir que Ton puisse satisfaire?

— Aucun, je vous l'assure.

— Votre bibliothèque?...

— Elle regorge de livres.

— Votre cabinet de physique est-il complet?

— Ne m'avez-vous pas donné, la semaine passée, trois mille livres pour acheter une machine électrique?

— Cherchez bien , Boiroger ; souhaitez-vous quelque chose ?

— Non, répondit Boiroger en soupirant.

— Cependant votre cadeau m'a fait trop de plaisir, re-

POUR U.N CIIEVLU BLOND 137

prit la marquise, pour que je ne vous prouve pas ma reconnaissance autrement qu'en paroles.

— Chut! dit Boiroger, voici M. de Châtillon, votre oncle; laissons cette conversation.

Châtillon venait en effet en traînant ses pieds dans des pantoufles et en se balançant paresseusement dans sa robe de chambre comme un vaisseau dont le vent n'enfle plus les voiles; Châtillon, qui à vingt-cinq ans n'avait plus rien à connaître des plaisirs de la vie, les ayant singulièrement creusés en tous sens. Il était encore plus paresseux que voluptueux. Si le plaisir ne venait pas le trouver, il restait à sa place avec ses plaisirs par excellence : Tindifférence, la paresse et le sommeil.

— Comment! dit-il, ce diable de duc est parti pour Paris. Il me laisse ici ! Non, je n'y tiens plus. C'est à crever d'ennui. Je dors, je dors, mais je ne puis pas toujours dormir. Enfin, je sais maintenant ce que c'est que la campagne. Abomination! des moutons, des rossignols, des lilas; mais je vais bêler! Et quelle soirée! Non, je m'en vais, moi aussi; j'étouffe, il y a trop d'air.

— Je vous en prie, mon bon tuteur, mon cher oncle, restez. Les convenances l'exigent.

— Les convenances exigent que je meure?

— Pour vous être agréable, j'abrégerai d'un mois votre captivité. Nous quitterons Choisy-le-Roi dans un mois, et j'irai me marier à Pans.

— Allons, j'y consens; mais rien qu'un mois. Cette pensée me fera prendre les rossignols en patience.

— Boiroger, dit ensuite la marquise, c'est aujourd'hui ma fête. Allez méditer avec mademoiselle Bonneval, et composez- moi une romance, air, paroles et accompagnement. Travaillez ensemble. Entendez-vous? Je le veux.

Boiroger salua et sortit.

Aimée tenait beaucoup, on le voit, à lier Boiroger et mademoiselle Bonneval, belle, fort belle blonde de vingt

à vingt-deux ans, remplissant les très-douces et très-inutiles fonctions de demoiselle de compagnie dans la maison. Elle offrait admirablement, par ses proportions fortes, majestueuses, ce type de femme hollandaise dont les Irès-jeunes gens raffolent, et qu'ils préfèrent aux jeunes filles délicates, simplement jolies, auxquelles ils reviennent plus tard quand leur goût est formé. Elle paraissait beaucoup plus âgée qu'elle ne Fêtait en réalité. Ceci ne lui donnait que plus de droits à être mise au rang des femmes de vingl-huit à trente ans, catégorie adorée des adolescents, répétons-nous, qui n'aiment pas le mieux, mais le plus.

— Tenez, dit Chatillon en se roulant sur l'herbe tiède, vous faites fort bien ou fort mal, ma nièce, en favorisant peut-être une double passion qui peut aboutir à quelque chose de pis.

— Et à quoi donc?

— Au mariage.

— Comme il parle du mariage! pensa la marquise.

— Écoutez-moi, Aimée.

— C'est donc de moi que vous allez m'enlretenir?

— Oui, le tour de vos protégés viendra ensuite. Vous êtes belle. .

— Merci, mon oncle.

™ Charmante.

— Merci, mon tuteur.

— Riche.

— Passons.

— Conclusion. Jouissez de la vie. Laissez- vous courtiser, aduler, adorer, faites comme moi. Tout Paris vous encense. Fès que vous serez madame la duchesse de Roquefeuille, vous serez respectée. Le bel avantage!

— Je ne vous comprends pas.

— Vous paraîtrez vingt ans de plus étant mariée; pourquoi, mais pourquoi vous marier? Est-ce pour avoir des

revenus plus forts? vous êtes immensément riche. Des titres? vous êtes marquise. Est-ce besoin du cœur? ayez des amis tendres, délicats... qui vous en empêche?

— Mon tuteur! mon oncle! mon tuteur!

— Diable! diable! vous avez raison. Je plaisantais. Qu'ai-je dit? Oui, je suis votre oncle, oui, je suis votre

tuteur. Je tousdois de bons conseils puisqu'on me Ta

conseillé. Le duc est un bon choix, un parti très-convenable... il vous aimera; cette union est d'ailleurs nécessaire, indispensable, honorable, et puis, s'il faut vous le redire, je ne puis pas demeurer ici deux mois. Vous me faites grâce d'un mois. C'est bien, je vous en remercie. U'.i rnois que je suis ici! Depuis un mois, plus d'Opéra, plu" de bal à la cour, plus de coméilie italienne. Et si vous saviez quel sacrifice plus grand je vous fais!

— Qu'est-ce donc, mon oncle?

— Une passion, une intrigue. J'avais donc une passion. J'en avais deux.

. — Hue dites -vous?

— J'ose dire que j'en avais trois.

— Ob ! mon Dieu!

— Aglaé...

— Qu'est-ce qu'Aglaé?

— Aglaé, ayant appris que j'avais aimé dans le temps la marquise de Javigny et la petite comtesse de Rouvre, s'en va dire, sur une jalousie en l'air, au mari de la comtesse et au mari de la marquise que je les avais l'un et l'autre... trompés.

— Il oublie encore qu'il est mon tuteur.

— Us m'appellent tous les deux en duel le môme jour. Nous nous rendons au bois de Boulogne.

— Vous vous battez?

— Rath! effrayées pour moi, ou pour leurs maris, ou pour elles, ces deux dames se trouvent là.

— Juste ciel !

— Ma foi! la honte de se trouver si cruellement compromis et face à face prend à la gorge les deux maris, eux les plus méchantes langues de la cour; ils se consultent, et, prudents autant que mystifiés, ils conviennent d'arrêter Taventure, dont ils se promettent de ne rien dire. Ils me saluent et s'en vont chacun chez soi. C'étaient des gens d'esprit. Mais alors que font les deux infernales femmes pour se venger de moi?...

— Mon oncle ! mon tuteur !

— Voilà que j'avais encore oublié la tutelle ! avouez cette fois, charmante, que vous m'en faites souvenir un peu tard.

— Il me semblé, mon oncle, que vous aviez à me parler de Boiroger !

— Oui, et de la blonde mademoiselle Bonneval, vos deux protégés à vous et au duc. Écoutez-moi donc. J'étais couché ce matin derrière vos exécrables tilleuls, et j'ai vu bien loin, dans le petit bois, mademoiselle Bonneval et quelqu'un qui marchait avec elle. Savez-vous qui marchait très-près d'elle? Boiroger, le secrétaire que vous avez donné au duc. Je le jurerais...

— En êtes-vous sûr?

— Et qui donc serait-ce? — moi?

— Jusque-là, d'ailleurs, cher tuteur, il n'y a pas de mal. On est à la campagne pour se promener.

— Je suis loin de dire que ce soit mal. Il y a eu un trèsgrand bien peut-être pour tous les deux. Je les ai vus s'asseoir sur le gazon, se prendre les mains...

— Se prendre les mains!

— Je crois même qu'ils se prenaient la tête.

— Mon oncle !

— Je n'ai vu que cela, je vous jure, j'avais oublié ma lorgnette.

Et, cachant sa rougeur derrière son éventail. Aimée dit à Châliilon : — Pardon, mon oncle, mais je suis très-in-

POUR UiN CHEVEU BLOND 141

qiiiète. Le duc est parti en colère; il a dû prendre, pour se rendre plus vite à Paris, son cheval anglais, si méchant et si vif. J'ai peur de quelque accident. Obligez-moi de dire à Louis de monter au belvédère et de venir me prévenir dès qu'il verra paraître le duc.

— A vos ordres, ma nièce.

Châtillon se retira avec la môme lenteur qu'il était venu. .— Quoi? après ce qu'il m'a dit, Boiroger aimerait mademoiselle Bonneval? Pourquoi me Tavoir caché? Oh! non. Il est trop honnête pour chercher à séduire mademoiselle Bonneval, lorsque, sur ma demande même, il vient de refuser sa main. Cependant mon oncle n'a pu se tromper... Je m'y perds,.»

En déroulant ce monologue sur le gazon qu'elle foulait à petits pas, la marquise aperçut et ramassa, avec l'indifférence des gens distraits, un gant de soie qu'elle reconnut tout de suite pour n'être pas à elle. Elle l'examine; les armes du duc de Boquefeuille y sont brodées. Aimée se dit : « 11 l'aura laissé ici dans sa précipitation à se rendre à Paris. » Elle poussa un cri d'étonnemenl : « Ah! un cheveu blond cngagédanslebouton du gant; un cheveu defemme... un cheveu blond! Ah ! je comprends... je sais maintenant qui était en tête-à-tête avec mademoiselle Bonneval. Mon oncle a bien vu la scène, mais il se trompait sur l'un des deux personnages. »

Sur son éventail à demi ouvert, la marquise posa le gan^ incriminé, et d'une marche pensive elle se dirigea vers le château. Du fond de l'allée fort longue où elle entrait, elle aperçut des gens empressés autour d'un cavalier qui mettait pied à terre au bas du perion. Elle ne hâta pas sa marche, quelque signe qu'on lui fît pour lui annoncer le retour du jeune duc.

Enfin elle arrive, entre au salon au milieu de son oncle, de Boiroger, de mademoiselle Bonneval j de la duchesse.

l42 • LA FOLLE DU LOGIS

Le duc va à sa rencontre, met un genou à terre devant elle et lui dit :

— Veuillez accepter cette parure dediamantsqueje vous rapporte de Paris pour la mettre à vos pieds.

— Il est brisé, ce pauvre duc! murmurait Châtillon.

— Il est mourant de fatigue, disait la duchesse de Roquefeiiille.

— Ne m'excuserez-vous pas, reprit le duc, d'avoir violé le serment que je vous avais fait de ne pas aller à Paris pendant nos trois mois d'épreuve?

Il ouvrit Fécrin.

Des éclairs illuminèrent les yeux de tous les témoins de cette S'^ènede galanterie. Lesdiamants étaient magnifiques.

On attendait quelques mots obligeants de la bouche de la petite marquise de Chenevières.

— Vous m'excuserez aussi, dit-elle enfin, de violer la promesse que nous nous étions faite de nous marier dans deux mois : M. de Châtillon, mon tuteur, ayant paru désirer qu'on abrégeât le temps de la résidence à Choisyl3-Roi, je lui promis d'abord de le réduire à un mois.

— Mais je serai donc heureux dans un mois? s'écria le duc, que la marquise laissait toujours à ses pieds et lui tendant l'écrin. 0 bonheur!

— Nous le serons plus tôt, duc.

— Est-il possible !

— Tout de suite.

— Que dites-vous?

— Oui, tout de suite, monsieur le duc; car notre mariage n'aura pas lieu.

Chacun croyait avoir mal entendu.

La marquise, pour que personne ne restât dans le doute, répéta :

— Notre mariage n'aura pas lieu.

— Mais, mademoiselle, dit avec impétuosité la duchesse de Hoquefeuille, pour quel motif?

— Pour un motif, madame.

— Mais lequel?

— Laissez, ma mère, intervint le duc avec dignité ; mademoiselle est libre dans ses actions.

— J'ai réfléchi, dit la marquise en relevant le duc avec bonté; nous sommes Tun et Vautre beaucoup trop jeunes pour le mariage.

— Mais quand se fera-l-il, celui qui devait assurer mon bonheur dans deux mois? Dites, j'attendrai...

— Quand? me demandez-vous. Vous ne craignez donc pas de me faire prononcer un mot cruel après une action sévère?

— Oh! ne dites pas jamais, je ne pourrais plus reparaître â Paris après l'essai auquel je me suis soumis. On dirait que vous ne m'avez pas jugé digne de vous.

La vieille duchesse broutait son éventail de rage.

— Je serais ridiculisé, déshonoré. Par pitié, dites-moi quand il sera possible, si vous vous obstinez à me taire les raisons pour lesquelles vous ne voulez plus qu'il se fasse maintenant. Mettez un terme, fixez un délai.

— Un délai? dit la marquise, soit. Dans dix ans.

— Dans dix ans ! s'écrièrent ceux qui se trouvaient là. ~- Je ne la désapprouve pas, murmura Châtillon.

— Nous allons plaider encore pendant dix ans, réfléchit la duchesse.

Le duc baissa la tôtc.

— Pas un jour de moins, reprit la marquise. Dans dix ans, nous renouvellerons l'épreuve de Choisy-le-Roi. Nous nous enfermerons encore trois mois, et nous verrons cette fois si nous serons plus heureux. Pourtant vous êtes libre de ne pas attendre, monsieur le duc.

— Ah! j'attendrai, j'attendrai! dit le duc en prenant la main de la marquise; mais, ajouta-t-il tout bas, par grâce, par générosité, par pitié, si vous ne voulez pas que je de-

vienne fou pendant ces dix ans, dites-moi le motif de cette rigoureuse détermination.

La marquise se penciia à Toreille du jeune duc : — Savez-vous, lui dit-elle, à qui appartient ce cheveu blond?

Dix ans sont bien vite passés, surtout pour ceux qui n'ont ni le souci de la veille ni celui du lendemain à évoquer comme date. Ils descendent le fleuve en sommeillant, ainsi que des passagers heureux auxquels se dérobent les fatigues de la manœuvre et les dangers de la route.

Seulement ces dix années écoulées avaient changé Tâge des personnages de celte histoire. En quelques mots, nous pouvons dire ces inévitables modifications. La marquise Aimée de Chenevières avait maintenant vingt-cinq ans, le duc de Roquefeuille vingt-six, Châtillon trente-cinq, et la duchesse soixante.

Qu'était-il arrivé à chacun d'eux pendant ce long intervalle créé par le dépit capricieux de la marquise?

C'est ce que nous allons apprendre.

Tandis que les ouvriers achevaient de décorer un vaste appartement du faubourg Saint-Germain, la marquise, vêtue de petit deuil, disait à Boiroger :

— Ainsi, dans vos voyages, dans vos courses, vous n'avez recueilli aucun renseignement sur notre cher duc?

— Non, madame; seulement, comme je crois vous Ta-^ Voir dit, M. le duc s'embarqua pour les Indes occidentales^ où je ne pus pas le suivre. Je passai alors en Hollande, lieu qui m'avait été assigné pour exil. C'était quelques mois après votre dernier séjour à Choisy-le-Roi. Depuis mon retour en France, depuis un an environ, je ne me suis occupé que du soin de bien remplir l'emploi que vous m'avez conlié. Pussé-je vous prouver par là combien je

POUR m CIIEVMU BLOND 145

VOUS suis reconnaissant d'avoir fait reviser la lettre de cachet qui me condamnait perpéluellement à l'exil!

— Mais pourquoi écrire contre les grands?

— Quelle raison y a-t-il d'écrire contre les petits?

— Enlevez donc, dit tout à coup la marquise, s'interrompant pour parler aux tapissiers, enlevez donc ces vilaines tentures noires. Mon grand deuil est fini ; le petit doit être gai. Vous devez voir, dit-elle à Boiroger, que je fais meubler cet appartement exactement dans le goût de celui que nous occupions lorsque j'étais à Amsterdam, où j'étais allée sous prétexte de me rendre aux eaux de Bade.

— Quel souvenir charmant ! Je crus voir la France venir vers moi et s'asseoir dans ma solitude.

— Vous rappelez-vous nos promenades le soir le long des canaux? On nous appelait les deux amants. Je ne veux pas de ces encoignures, ôtez-les-moi. Mettez-en d'autres en laque et diaboliquement contournées, dit encore la marquise aux ouvriers, qui se hâtèrent d'emporter les encoignures. Vous sou\ient-il aussi, Boiroger, de l'étonnement de l'aubergiste, quand à sa question : « Faut-il un seul lit? » vous répondîtes : « Non; dressez-en un pour madame et un pour moi. — Alors vous voulez chacun un appartement? — Non; le même et deux chambres. » Je vois encore les deux petits yeux flamands de notre aubergiste curieusement attachés sur nous. Enlevez donc aussi ce grand tableau, dit de nouveau la marquise aux ouvriers.

— Pourquoi l'enlever." s'écria Boiroger. 11 est dans votre famille depuis plus de vingt ans.

— Je n'en savais rien, je vous jure ; je ne l'avais jamais remarqué... Mais que représente-t-il donc? on dirait le roi.

— Oui, celui-ci est le roi, et celui-là...

— Et celui-là ? demanda la marquise.

— C'est votre père.

— Ah ! vous avez eu raison, Boiroger, d'empêcher qu'on emportât ce tableau.

— Oui, c'est Yolre père, qui sort irrité du cabinet du roi Louis XV.

— Et que lui avait fait le roi ?

— C'est une histoire qui est toujours restée un peu obscure dans votre famille, et dont je ne sais une partie que parce que votre père, m'ayant fait appeler à son lit de mort, m'en dit quelques mots à voix basse.

— Il y a donc quinze ans de cela?

— Oui, vous en aviez dix, moi seize. Votre excellent père me parla ainsi : « Ayant rendu autrefois un grand, un immense service au roi, j'allai un jour lui demander la faveur fort ordinaire d'obtenir pour le premier fils que j'aurais la survivance d'un emploi qui avait toujours été tenu par un membre de ma famille. Le roi, avec sa grâce ordinaire, me répondit que les temps étaient changés et qu'il avait résolu d'abolir les survivances, que ces sortes d'engagements liaient trop la liberté du souverain. » Puisque le souverain se croit dégagé envers moi, répondit votre père, je crois moi et ma famille entièrement dégagés de toute reconnaissance et de tout devoir envers le souverain ! Le roi se leva en colère. Votre père se retira en lui disant : « Sire, puisque vous méconnaissez aussi légèrement les services de ma race, ma race ne vous servira plus. Elle finit en moi. »

C'est cette scène que le peintre a rendue dans ce tableau.

— Oui, je me souviens maintenant, dit la marquise; et, quelques minutes après son entrevue avec vous, mon père me faisait appeler à son chevel, et me recommandait de vous aimer comme lui-même, de vous obéir de préférence à tout autre, de suivre vos conseils dans les circonstances difficiles où le sort pourrait me placer, de vous accorder tout ce que vous désireriez, sans vous obliger à sortir de la modestie de votre condition, et sans vous demander jamais à quel titre il m'avait imposé en mourant d'avoir cette confiance en vous Plus mon bon

père mourut, dit Aimée en appuyant sa main sur celle de Boiroger.

— Puis il mourut, répéta Boiroger avec un profond soupir.

— Et nous avons tous les deux, reprit la marquise, fidèlement obéi à ses volontés. Vous m'avez conseillée, et toujours sagement conseillée.

— Et vous, interrompit Boiroger, vous n'avez jamais connu un de mes désirs sans vous faire à l'instant même un bonheur de le contenter.

Le lendemain de cette cordiale et mystérieuse explication, la marquise, installée dans son nouvel hôtel, songeait, avec plus de rêverie que de tristesse, aux dix années qui venaient de fuir si vite ; tantôt s'arrôtant sur quelques souvenirs heureux, mais en petit nombre, comme tous les souvenirs heureux, tantôt allongeant ses regards et ses pensées sous les voûtes toujours brumeuses de l'avenir, lorsqu'on annonça la duchesse de Roquefeuille.

— C'est singulier! dit la marquise en se levant pour la recevoir, je pensais à elle.

— C'est moi-même, chère parente! s'écria la duchesse en ouvrant ses bras à la marquise. Embrassons-nous encore une fois.

La duchesse se jeta ensuite dans le plus large fauteuil qu'elle trouva sous sa main, qui était embarrassée d'une ombrelle rose et bleu-de-ciel, d'un éventail gigantesque, de plusieurs liasses de papiers et d'une large tabatière d'or à portrait.

— Ne perdons pas de temps, chère belle, à nous dire combien nous sommes l'une et l'autre changées depuis dix ans que nous ne nous sommes vues : moi, je ne prenais pas de tabac, et j'en prends; vous, ma mignonne vous étiez jolie, fort jolie, et vous voilà belle, très-belle. Mon Dieu, nous savons cela, inutile de nous l'apprendre. J'ai dit que vous êtes belle, mais êtes-vous beaucoup

plus sensée? Je l'espère. Du reste, je vais m'en assurer.

— Je ne recule pas devant l'épreuve, chère duchesse.

— Vous n'avez pas voulu épouser mon fils, c'est fort bien; mais il est arrivé ce que nous savions devoir arriver. Le roi, qui a vu que, par notre entêtement, nous ne tenions nul compte de son bon vouloir pour nous, lorsqu'il nous proposait si sagement de nous rendre la forêt de Thianges cà la condition que vous épouseriez mon fils, le roi, dis-je, a gardé la forêt, et nous avons perdu, depuis dix ans, les revenus de vingt millions, c'est-à-dire dix millions. La moitié a été dévorée en procès.

— Je regrette...

— Vous regrettez, c'est fort humain, c'est fort poli de votre part, interrompit la duchesse ; mais cet état de choses ne doit pas durer, je vous en avertis, ou je recommence les procès, et je mange jusqu'au dernier baliveau de la forêt.

— Je n'ai pas le droit de m'y opposer, madame, continuez.

— Ne valait-il pas mieux, petite entêtée, mettre votre petite main blanche dans celle de mon fils?... Quelle mouche vous avait donc piquée? Ce cher duc, qui sait où il est aujourd'hui?

— Est ce qu'il n'est pas de retour des Indes?

— S'il était de retour, est-ce qu'il ne serait pas chez vous?

— Chez moi !

— Ne vousétiez-vouspaspromisqu'auboutdedixans?...

— Une folie d'enfant... Il n'y songe plus sans doute.

— Vous oubliez facilement peut-être, mais lui...

— Ce serait singulier, je vous l avoue, de le voir revenir des Indes pour me demander compte de mon engagement.

— PlCit au ciell je n'aurais plus de doute sur son existence.

— Craindriez-vous qu'il ne lui fût arrivé quelque malheur?

— Elle Taime encore, pensa la duchesse, La partie n'est pas perdue. Oui, je crains pour sa vie : il a été malade après vous avoir quiltée; il est resté trois ans en langueur; ajoutez à cela une traversée des plus longues. Maintenant nous sommes en guerre avec les Anglais. S'il était pris?

— Mais pourquoi ce voyage aux Indes?

— Eh! mon Dieu! pour vous oublier, marquise, puisque votre vanité veut le savoir... La carrière des honneurs perdue pour lui, sa fortune en désordre, tout cela parce qu'un jour, à Choisy-le-Roi, il vous prend un accès de folie!...

— Ah! pardon! madame, pardon!... Oui, j'ai fait son malheur, je le vois, mais je n'avais que quinze ans.

— Que je suis heureuse, continua la duchesse, de votre repentir, si sincère, si profond ! Il lui sera inutile, mais il me console, il adoucit mes craintes de mère. Quant à celte forêt de Thianges...

— Entendez-vous, dit la marquise en se levant et vraiment émue des reproches de la duchesse, entendez-vous avec mon oncle Chatillon, avec M. Boiroger. Justement le voici.

La duchesse retint un élan de dédaigneuse contrariété. Jamais Boiroger n'avait eu le mérite de lui plaire. Elle avait deux grandes raisons pour ne pas l'aimer : la première, c'est que, par son intervention beaucoup trop officieuse, il avait été un obstacle à l'enlèvement de la marquise, il y avait dix ans ; la seconde, c'est que de cette intervention elle concluait qu'il n'était pas étranger à la rupture du mariage de son fils. Cette haine venait de se changer tout à coup en une répulsion des plus profondes pour Boiroger quand elle l'avait retrouvé dans l'hôtel de la marquise. Son esprit alla jusqu'aux limites extrêmes des suppositions. Vieille et duchesse, familiarisée avec les habitudes de la plus dissolue des cours, elle n'hésita pas

à expliquer la conduite de la marquise par un indigne amour pour son serviteur. Comble d'audace, la marquise venait de lui dire de s'entendre avec cet homme-là pour terminer le plus grave différend d'intérêts qui se fût jamais élevé entre deux grandes maisons, différend que n'avaient pu arranger ni le Châtelet, ni aucune des cours du royaume, ni le parlement, ni trois rois et un régent.

Elle étouffa sa. colère sous le ton d'atroce bonhomie qu'on va lui voir employer en parlant à Boiroger.

— Bonjour, l'ami Boiroutierî

— Madame la duchesse...

— Cela va bien, mon cher Boiterrier?

— Madame la duchesse...

— Vous avez quelque teinture du monde, m'a dit votre maîtresse madame la marquise..

— Je la remercie, mais je ne vois pas dans quel but... La marquise flottait entre l'étonnement et le rire pendant ce début assez original de la duchesse.

— Vous savez lire, écrire, calculer, n'est-ce pas, Boifeutrier?

— Je crois, madame, que je puis l'avouer sans trop d'orgueil.

— Vous passez à mon service, cher Boicormier.

— Moi, à votre service! et pourquoi?

— Pour me servir.

La marquise mit son mouchoir sur la bouche.

— La marquise veut bien vous céder. Vous êtes grand, fort, voyons, tournez-vous ; assez beau pour un homme de votre condition.

— Mais, madame...

La marquise étouffait.

— Je vous prends en qualité de chasseur : mon dernier a crevé ces jours derniers.

— Mais madame, madame! s'écria à la fin la marquise, vous n'y songez pas. Voire plaisanterie passe toutes les

rom UN CHEVEU BLOND 151

bornes permises. M. Boiroger n'est ni mon domestique ni mon serviteur, et je ne souffrirai pas que chez moi...

— Vous Taimez! gardez-le, riposta la duchesse en se levant. Toujours suis-je bien aise de vous avoir rendu humiliation pour humiliation.

Au moment où la dispute menaçait de s'allumer entre la vieille duchesse, écumante de colère, et la jeune marquise, un valet annonça, et cette annonce produisit Teffet d'un toit qui s'écroule sur un incendie : — M. le duc de Roquefeuille.

— Le duc de Roquefeuille ! votre fils !

— Oui, mon lils, répondit la duchesse. Il est à Paris depuis trois jours.

— C'est donc, pensa la marquise, une comédie qi.'elle jouait avec moi, lorsqu'elle me disait qu'elle le croyait mort. C'était pour savoir si» je pensais encore à lui.

— Avant que mon lils ait reçu de vous la faveur do se présenter, reprit la duchesse avec un calme fort extraorJinaire après l'éclat qu'elle avait produit, veuillez me permettre de vous dire, madame, que je ne lui apprendrai jamais ce que mes soupçons avaient depuis longtemps deviné. Les femmes peuvent se déprécier entre elles, mais elles doivent toujours se soutenir devant les autres.

Pour toute réponse, la marquise dit au valet :

— Faites entrer.

La duchesse était déjà sortie du salon pour aller se promener dans le jardin de l'hôtel.

— Cher ami, vous m'avez gravement compromise, dit ensuite la marquise en serrant affectueusement la main à Boiroger ; achevez de me perdre en vous retirant devant celui qui vient.

Boiroger se retira.

— Je viens de l'autre monde, s'écria le duc en embrassant la marquise.

Puis, en reculant, il dit: — En deuil! rassurez-moi vite.

— Mais oui, en deuil.

— Et de qui?

— Vous ne le devinez pas?

— Comment le devinerais-je? Depuis dix ans nous ne nous sommes vus.

— Je suis en deuil de mon mari.

— De votre mari! de votre mari! Dites-le-moi encore une fois, deux fois, trois fois, et je n'y croirai pas.

— Je suis en deuil de mon mari, ou bien l'homme que j'avais épousé est mort, si vous préférez cette manière un peu naïve de s'exprimer.

— Vous étiez mariée !

— Très-mariée.

— Allons, dit le duc avec un grand air de résignation, il faut bien le croire.

— - Mais il me semble, fit observer à son tour la marqu.se, que vous êtes en deuil aussi. Auriez-vous perdu?...

— Oui, j'ai perdu...

— Je ne vous connais pas de frère, pas de parents...

— J'ai perdu ma femme.

— Vous avez perdu votre femme 1

— Oui, je suis veuf.

— Vous êtes veuf! Allons, dit la marquise avec le même air de résignation qu'avait pris le duc, il faut le croire.

Il y eut de part et d'autre un quart d'heure de silence.

— J'étais dans les Indes, et, dans ce climat, le mariage est ordonné par les médecins.

La marquise dit en souriant : — J'avais seize ans à peine, et mon tuteur, que vous connaissez, négligeait beaucoup mes intérêts... Un mari m'était devenu indispensable.

— Le temps de mon absence vous a-t-il du moins quel quefois préoccupée, madame?

-- En doutez-vous, cher duc? Des amis comme nous!

— En effet, madame, nous nous sommes connus si jeunes!

vom\ m CHEVEU bloisd lôr.

— Bien jeunes, monsieur le duc.

— J'avais seize ans.

— Moi quinze ans.

— Quel âge charmant ! A propos, dit le duc, vous souvenez-vous, madame la marquise, du pèlerinage de Clioisyle-Roi?

— Oui, mais oui, je crois.

— Vous savez?...

— Parfaitement. Laissons cela, duc.

— Pourquoi?

— Pour mille raisons.

— N'êtes- vous pas. toujours aussi belle, plus belle cent Jois qu'alors?

~ Vous me voyez avec les yeux du passé.

— Avec ceux du goût, de la vérité.

— Taisez-vous.

-- Quel caprice n'eùtes-vous pas!

— Silence, monsieur le duc; les femmes ne se trompent jamais là-dessus. Avez-vous d'ailleurs du regret de ne m'avoir pas épousée? Feu madame voire épouse devait être une personne accomplie.

— Comme feu votre mari avait assurément de belles qualités.

— Parlez-moi de votre excellente femme, monsieur leduc.

— Elle avait de l'ordre, beaucoup d'ordre. Et votre mari?

— C'était, répondit la marquise, un brave militaire.

— Oui; mais cet ordre, reprit le duc, tournait quelquefois chez elle à l'avarice.

— Sa bravoure, que nul ne conteste, reprit de son côté la marquise, devenait souvent de la brutalité.

— Croi riez-vous, dit le duc, qu'elle me volait?

— Pas possible?

— En vérité.

— Eh bien, croiriez-vous qu'il m'a battue?

— Tenez, à parler franchement, poursuivit le duc, c'était une méchante femme.

— Pour user avec vous de la même franchise, je ne vous cacherai pas que feu mon mari était un monstre.

Ici un nouveau silence fort long sépara ce que s'étaient dit le duc et la marquise de ce qu'ils allaient se dire. Ce fut le duc qui rompit encore de nouveau la glace.

— Croyez-moi, madame, nous étions faits Tun pour l'autre.

— Mais peut-être, cher duc.

— Mais oui, marquise, je vous Tassure. Vous rappelezvous notre engagement de dix ans?

— J'en ai quelque vague souvenir...

— Eh bien, qui empêcherait...

— De renouveler l'épreuve de Choisy-le-Roi, n'est-ce pas ?

— Eh! mon Dieu! oui, madame. Voyez comme nos propriétés ont souffert de l'inexécution du charmant projet de nous marier? Cette forêt de Thianges qui serait aujourd'hui à nous... Cependant, continua le duc, comme nous sommes beaucoup plus graves, plus sensés qu'il y a dix ans, nous n'aurions pas besoin, pour nous connaître, d'une épreuve de trois mois. Un jour, un seul jour d'observations réciproques exercées par nous-mêmes suffira; il doit suffire.

— Vous êtes toujours persuasif, duc.

— Allons, chère marquise.

— C'est votre désir?...

— C'est mon vœu le plus cher.

— Je cède : prenons un jour d'épreuve, je le veux bien ; soit. Ce sera celui-ci.

— Vous êtes adorable.

~ Vous me flattez déjà ; vous avez peur de l'épreuve. ' — J'avoue...

— Avouez-moi tout, car vous savez que l'épreuve doit s'ouvrir, comme à Choisy-le-Roi, par un examen de con-

science. Voyons d'ahord, duc, quelles sont les infidélités que vous avez faites à votre femme.

— Mon Dieu ! j'ai un peu aimé toutes les femmes qui vous ressemblaient; vous comprenez que le nombre a dû en être petit. Et vous, madame, avez-vous beaucoup aimé?

— Moi? personne.

— C'est bien peu.

— Personne, je vous Tatteste.

— Pas même feu?...

— On doit du respect aux morts.

— Tout étant dit sur ce point délicat, reprit le duc, j'ai besoin de vous rappeler que nos deux fortunes sont réduites de moitié par le tort immense que nous nous sommes fait en ne nous mariant pas. Nos hommes d'affaires ont plaidé;.nous avons perdu tous les deux. Les avocats ont dévoré la moitié de nos revenus.

— Il est charmant, pensait la marquise en écoutant à peine ce que disait le duc, mais en examinant combien dix ans de plus lui avaient donné de la tournure, de la physionomie, de l'expression, de la noblesse.

— Oui, cela est ainsi, dit le duc en tirant sa tabatière.

— Grand Dieu! interrompit la marquise, vous prenez donc du tabac? Vous m'aviez promis, il y a dix ans, à Choisy-le-Roi, que vous n'en prendriez jamais plus.

Étourdi de l'observation, le duc répondit:

— Mon médecin m'a ordonné le tabac pour certaine faiblesse de la vue...

— Ah! vous prenez du tabac...

— Inliniment peu...

— Continuez, monsieur le duc.

— Oui, comme je vous le disais, reprit-il, le reste de nos revenus sera dévoré en procès si nous ne nous marions pas. Grand Dieu! s'écria le duc au milieu de sa réflexion.

— Qu'avez- vous, monsieur le duc? Ce cri...

— Rien, madame.

— Mais encore?...

— Vous mettez des mouches et vous avez du rouge. Cependant vous m'aviez promis à Choisy-le-Roi...

— En effet, balbutia la marquise fort décontenancée, j'ai des mouches et du rouge... mais c'est que mon mari l'exigeait...

— Ah! votre mari l'exigeait?

— Je vous ai dit que c'était un brutal. Poursuivez donc, dit la marquise, dépitée de perdre la supériorité qu'elle avait conquise il n'y avait qu'un instant en découvrant que le duc prenait du tabac.

— Ce n'est pas tout. Nos gens, nos serviteurs, épousant nos querelles, se croient dans l'obligation de se haïr pour nous, de se nuire à notre intention et à nos dépens. Oui, madame, à nos dépens. J'ai vu le mal de mes propres yeux. Un jour que j'étais allé à la chasse dans le Grésivaudan, et que j'avais lancé mes chiens dans ma forêt, qui touche à la vôtre...

— - Mais vous chassez donc? Ah! vous chassez, monsieur le duc?

— J'avais encore oublié, pensa le duc, mon engagement de ne plus chasser. Que voulez-vous, madame, ma femme l'exigeait.

~ Encore une promesse envolée, murmura la marquise.

— Mais je vous assure...

— Continuez, je vous prie.

— Or, ce jour-là... Je ne sais plus trop ce que je disais... Or, ce jour-là, mes bûcherons incendiaient votre forêt... Mais quelle est cette musique que j'entends?

— C'est mon clavecin qu'on accorde.

— Votre clavecin !

— Bon! pensa la marquise, c'est mon tour.

— Aimée! Aimée! ne m'aviezvous pas juré il y a dix ans?...

POUR UiN CHEVEU liLOND 157

— Oui, pour vous prouver mon amour, de vous sacrifier mon goût pour la musique, de ne plus en faire... Oui, je Tavais juré... Mais, puisque vous chassez et que vous prenez du tabac...

— Mais vous ne le saviez pas.

— Croyez que je ne touche du clavecin que très-rarement... par caprice... et afin de regretter de ne pas en jouer davantage.

Le duc continua.

— Or, tandis que mes bûcherons incendiaient voire forêt, les vôtres mettaient le feu à la mienne. Tous ces malheurs, parce que vous n'avez pas voulu m'épouser.

— Madame la marquise, vint dire un domestique, M. le chevalier de Dourville...

— C'est bien ! c'est bien ! interrompit la marquise.

— Laissez-le parler, madame, je ne veux pas que ma présence...

— M. le chevalier de Dourville, reprit le domestique, vous envoie les cent louis qu'il a perdus contre vous hier soir au lansquenet chez madame la baronne de Verseuil.

Le domestique déposa les cent louis sur la cheminée. Avant de sortir, il demanda :— Madame la marquise montera-t-elle à cheval aujourdhui*^

— Laissez-nous! lui répondit la marquise en colère.

Il eût été peu généreux au duc d'augmenter la confusion de la marquise en lui faisant deux nouveaux reproches, en l'accusant do deux grosses violations de promesses données: celle de ne plus jouer et de ne plus montera cheval. Pécheur lui-même, il pardonna en riant à la pécheres. e, et leur pardon commun se lut dans la même hilarité dont ils furent pris après ce qu'ils avaient appelé leur examen de conscience.

Au moment de cette trêve, Boiroger entra au salon.

— Boiroger ici' s'écria le duc, dont l'hilarité cessa complètement.

— Je me le suis attaché Tannée où vous avez quitté la France.

— C'est-à-dire, murmura le duc, qu'elle n'a pas perdu de temps.

— Il ne pouvait vous suivre; il se présenta chez moi... Je Taccueillis. 11 devint le précepteur de mon fils.

— De votre fils! Vous avez donc un fils?

— Oui, et une fille... Deux jumeaux : Anselme et Amaranthe.

— Ah! vous avez aussi une fille... Après tout, puisque vous avez été mariée, dit le duc en soupirant, il n'est pas très-étonnant que vous soyez mère... En dix ans surtout... Votre fille doit être alors, je présume, de Tâge de mon fils Constantin.

— Vous avez un fils, vous !

— Mais oui... comme vous avez deux jumeaux.

— Au fait... puisqu'il était marié, pensa la marquise.

— Un très-beau garçon, j'ose dire; charmant cavalier.

— Je veux le voir, s'écria la marquise; je veux le voir. Elle sonna. On vint.

— Qu'on aille à l'hôtel de M. le duc, et qu'on m'amène ici son fils.

Le domestique se retira.

— Je veux qu'il soit l'ami du mien.

Boiroger put dire enfin : — Je viens vous demander, madame la marquise, si c'est M. de Châtillon qui est le précepteur de M. Anselme ou si c'est moi.

— Pourquoi cette question, mon ami?

— C'est que je ne suis pas le maître de votre fils. A chaque instant il s'en empare pour l'enlever à ses études. Tantôt c'est une leçon d'escrimé qu'il lui donne, tantôt c'est une partie de paume qu'il fait avec lui. Hier il l'a obligé à laisser ses devoirs pour qu'il allât se promener à cheval au bois de Boulogne. Ce n'est pas tout. Aujourd'hui encore il a voulu qu'il déjeunât avec lui ; et vous savez

comment M. de Châtillon déjeune. Votre fils a bu àFexcès du vin de Champagne. L'enfant chante, M. de Châtillon chante. C'est un bruit, un tapage infernal!

Placé derrière Boiroger, le vicomte de Châtillon avait tout entendu.

— Oui, c'est moi, dit-il, qui ai jugé à propos de faire tout ce que monsieur vient de dire. Ne serais-je donc pas libre, par hasard, d'en user comme il me plaît avec mon héritier? Tiens, vous voilà, cher duc ; soyez le bien venu ; que je vous embrasse. Soyez notre juge. Je veux savoir où je place ma fortune. J'éprouve mon héritier. Ne lui donnerai-je pas deux cent cinquante mille livres à sa majorité pour qu'on me fasse un philosophe? Il sera un mauvais sujet, soit! Un mauvais sujet ne trouble pas l'État, un mauvais sujet ne ruine personne, un mauvais sujet ne cause le malheur d'aucune femme, car il ne se marie pas. Voyons, encore une partie de paume aujourd'hui, et je vous l'abandonne. Pauvre enfant, que de choses il saura!

— Madame, répliqua Boiroger, je vous prierai de me permettre de me retirer de votre service, si M. de Châtillon ne renonce pas à exercer son influence sur votre fils.

Boiroger voulut quitter le salon ; la marquise le retint avec un serrement de main affectueux.

— Je vous conseillerai, dit tout bas le duc et d'un ton piqué à la marquise, d'accéder au désir de M. Boiroger ; de le remercier...

— Vous entendez monsieur le duc? dit Châtillon.

— Vous aussi, monsieur le duc, donneriez-vous la préférence à l'éducation de M. de Châtillon?

— Je ne dis pas cela...

— Je renverrais celui qui veille jour et nuit sur l'éducation, sur la santé de mon fils, sans avoir d'autre motif que la bizarrerie de mon très-cher oncle, appuyée de l'assentiment complaisant de M. le duc? Vous ne le voudriez pas. Non, vous avez meilleure opinion l'un et lautre de

ma reconnaissance, de mon amitié... Boiroger, dit-elle à haute voix, je ne fus jamais plus satisfaite de vous. Recevez publiquement mes remercîments.

Boiroger s'inclina, les yeux pleins de larmes.

La duchesse revenait du jardin; en la voyant, son fils courut vers elle et lui dit :

— Madame ma mère, félicitez-moi : madame la marquise daigne me donner sa main, et cette fois...

— Je suis heureuse, interrompit la duchesse, d'une pareille fidélité; elle fait honneur à vos caractères.

— Sauf, dit Châtillon à part, qu'ils se sont mariés dans rintervalle.

La marquise se disposait à rendre politesse pour politesse à la duchesse, lorsqu'on annonça mademoiselle Bon neval.

La marquise recula de trois pas, et si vivement, que son fauteuil, allant heurter une table, brisa par la secousse plusieurs pièces de vieux Saxe.

— Mademoiselle Bonneval ! s'écria-t-elle, mademoiselle Bonneval î répéta-t-elle tout bas.

Puis, comprenant que son émotion l'avait trahie, elle reprit doucement : — Charmante surprise! Mais tous les bonheurs m'arrivent aujourd'hui. Qu'elle m'attende dans l'appartement de mon lils.

— Elle fait dire à monsieur le duc, ajouta le valet, qu'elle a amené avec elle M. Constantin.

— Que les deux enfants, Anselme et Constantin, jouent ensemble en nous attendant, dit la marquise, qui congédia le valet. Quoi! pensa-t-elle en appelant des moyens plus énergiques encore pour dominer son émotion, mademoiselle Bonneval est restée depuis dix ans au service de M. le rluc de Boquefeuille! Mais vous ne m'aviez pas dit, cher duc, se reprit-elle en souriant, que mademoiselle Bonneval était allée chez vous après m'avoir quittée.

— Oui, reprit timidement le duc en joliant avec son ja-

bût... Mademoiselle Bonneval est passée à mon service il y a dix an^.. elle a été d'abord dame de compagnie de ma femme. On s'attache aux gens... le temps... les services rendus...

La marquise était silencieuse.

La vieille duchesse sentait un buisson d'épines sous ses pieds.

Le duc continua à s'enferrer.

— Depuis la mort de madame a duchesse, reprit-il, je l'ai nommée gouvernante de mon fils. C'est tout naturel... je suis satisfait de ses soins... elle a des qualités...

Déconcerté par le silence de la marquise, le duc resta envasé dans ses phrases pâteuses.

— Duc, lui dit-elle tout bas quand elle le vit enfoncé jusqu'au cou, le cheveu blond pris dans le bouton du gant était bien un cheveu de mademoiselle Bonneval?

— Et le portrait , riposta le duc, par qui fut il donné, madame la marquise?

— Écoutez, mon cher duc, mettons un terme à cette situation. Je vous demande sèchement, nettement, le renvoi de mademoiselle Bonneval.

Se souvenant à peu près des expressions employées par la marquise pour ne pas congédier Hoiroger, le duc répondit :

— Quoi ! madame, vous voulez que je remercie, que je renvoie celle qui veille constamment sur mon lils, sans avoir d'autre motif que la bizarrerie du hasard et votre caprice? Vous ne le voudriez pas; non, vous avez meilleure opinion de ma gratitude, de ma conscience...

Les explications, on le voit, avaient pris un beau caractère de franchise.

La marquise dit au duc :

— Songez-y, la journée de notre seconde épreuve va finir.

— Je le sais, madame : y songez-vous de votre côté? Renvoyez-vous Boiroger?

— Congédiez-vous mademoiselle Bonneval?

Les épines que foulait la duchesse lui entraient dans les pieds. Cette nouvelle rupture l'accablait. Elle voyait moins l'immoralité que le danger de la position. Après s'être approchée de Boiroger, elle lui dit à haute voix :

— Monsieur, tantôt j'ai manqué envers vous de générosité. Je dois réparer publiquement une impolitesse, un tort, une injustice.

Chacun c-coutait avidement.

— Oui, monsieur, j'ai méconnu votre mérite, votre savoir, votre zèle. Afin de vous prouver la sincérité de mes regrets, je prétends faire quelque chose pour vous. Vous êtes au service de madame la marquise. Son fils, que je viens d'interroger longuement, m'a satisfaite au delà de tout ce que je puis dire.

Châtillon interrompit à demi-voix :

— L'enfant dort sur son Champagne.

— Acceptez, continua la duchesse, une récompense méritée. Je vous donne vingt mille livres, et vous épouserez demain mademoiselle Bonneval, à qui j'en donnerai autant.

Boiroger, qui n'avait pas attendu la fin de la proposition de la duchesse et son panégyriste intéressé pour voir qu'il était le principal obstacle au mariage du duc de Roquefeuille et de la marquise, répondit :

— Puisque vous daignez, madame la duchesse, apprécier les soins que j'apporte à l'éducation du fils de madame la marquise, permettez-moi de tenir à mon œuvre. Je vous demanderai la faveur de n'offrir ma main à mademoiselle Bonneval que lorsque j'aurai achevé l'éducation que j'ai, dites-vous, si bien commencée.

La marquise et le duc se regardèrent.

Boiroger ajouta :

— C'est un délai de cinq ans que je demande pour me rendre digne de votre bienfait, madame la duchesse.

— Que le diable l'emporte! murmura l'impétueuse duchesse entre ses dents et en chassant tout devant elle pour sortir.

— Ainsi, dit la marquise au duc de Roquefeuille, notre mariage est remis à cinq ans? J'aurai trente ans.

— Et moi trente et un ans, dit le duc en baissant la tête.

— Mais, cette fois, je vous jure sur l'honneur, monsieur le duc, de ne pas me marier, fût-ce avec un prince du sang.

— Moi de même, fût-ce avec une princesse du sang, s'écria le duc avec héroïsme.

— Fût-ce, ajouta la marquise, avec mademoiselle Bonneval.

— A cinq ans, madame.

— A cinq ans, monsieur le duc.

in

On était alors en 1795, triste et fatale date. Les beaux châteaux sur la Seine et la Loire tombaient sous les coups redoublés du marteau révolutionnaire; celui de la marquise avait eu sa part de dévastation comme les autres. La proscription des personnes avait suivi la ruine et la spoliation des biens. On exilait comme on avait tué. Les nobles qui avaient eu le courage ou plutôt la témérité de rester en France traînaient une existence précaire, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, effarée. Sous des habits d'emprunt, sous des noms déguisés, en affectant des professions obscures, ils parvenaient à se faire oublier sans obtenir souvent, au prix de ces ruses, la paix de la journée, le sommeil tranquille d'une nuit.

— Mon Dieu! disait Amaranlhe, la fille de la marquise, mon Dieu! ma mère ne revient pas. J'ai vu passerdes ca-

nons sous nos croisées ce matin, j'ai entendu sonner le tocsin; qu'y a-t-il dans Paris? Je suis toujours en peine pour elle quand elle est si longtemps absente. Si on allait la reconnaître malgré son costume! Que les temps où nous vivons sont tristes et qu'ils sont lenls à finir! On n'entend parler que de meurtres, de pillages. Le moindre retard de la part de ceux qu'on aime suffit pour alarmer. Et comme ceux qui s'aiment s'aiment davantage dans ces jours de malheur! Oui, pour nous surtout, ce sont des temps de malheur. Ma bonne mère obligée, elle, pour déguiser sa naissance et son rang, de paraître sous des habits de servante dans une maison où elle était autrefois servie par vingt valets! Mais qu'elle tarde à venir!

Amaranlhe poussa un cri de joie : sa mère entrait au salon. Elle resta plusieurs minutes sans pouvoir parler, émotion qui se renouvelait chaque fois que la marquise rentrait après une absence un peu prolongée.

— Ma chère fille, lui dit la marquise, habillée en servante du temps, aussi belle que dans ses jours heureux, je viens du marché, et voici ce que j'apporte.

— Votre panier est bien léger, maman.

— C'est que je reviens d'un singulier marché, va! je te jure. D'abord il n'y avait pas de fruits, mais on y lisait les bulletins de l'armée de Sambre-et-Meuse; il n'y avait pas de légumes, mais, en revanche, il y était question de la dissolution des sociétés populaires; il n'y avait pas non plus de gibier, mais beaucoup de gens qui attendaient à la porte du boulanger leur ration de pain noir. Aussi voici ce que j'apporte du marché : — un pain noir.

— (Ibère maman, dit Amaranthe en se jetant une seconde fois au cou de sa mère, vous devez bien souffrir, vous qui avez été si riche autrefois...

-— Eh! mon Dieu, ma chère enfant, je ne me suis jamais si bien portée que depuis que je suis servante. Je ne pouvais pas marcher dix minutes sur le pavé autrefois; main-

POUR UxN CHEVEU BLOND 1C5

tenant je trotte des journées entières, comme un batteur d'estrade, sans me fatiguer. 11 me fallait de bons fauteuils, de chauds édredons, les trois quarts du temps pour mal dormir; à présent, je m'endors sitôt la nuit venue...

— Maman! maman! je vous entends souvent soupirer la nuit.

— On soupire en dormant. Voyons, essuyez cette larme, liez, petite fille, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.

— Est ce qu'il y a encore de bonnes nouvelles?

— Oui, il y en a encore. Écoute. Tu connais le fils de M. le duc de Roq^uefeuille, le jeune Constantin? il arrive aujourd'hui...

Amaranlhe cherchait dans sa mémoire.

— Tu te souviens sans doute des journées charmantes que vous passiez ensemble il y a cinq ans?

— 11 y a cinq ans, dites-vous?

— Mais oui...

— Non, maman, je ne me souviens pas.

— Comment, cet excellent jeune homme...

— Ah! oui, oui... celui qui, une fois, me mena à Versailles dans sa voiture à quatre chevaux et me fit voir le roi, la reine, la cour, les gardes du corps... ah! oui, je m'en souviens.

— Etourdie! tu confonds. C'est le père de Constantin qui te conduisit à Versailles. Constantin jouait à la course, au volant avec toi... tu sais...

— Parfaitement. Si bien qu'un jour je lui lançai le volant dans l'œil...

— Tu parles toujours du père de Constantin, oublieuse! Dans quelques instants tu verras que la mémoire de Constantin n'est pas aussi ingrate que la tienne. Lui et son père viennent tous deux de Rennes par deux routes différentes. Juge s'ils nous aiment! Risquer ainsi leur vie pour nous voir! car, tu le sais, ils sont censés émigrés, ils

sont encore sous le coup de la loi qui les déclare ennemis de rÉtat pour n'être pas rentrés en France avant le 18 janvier 1791. S'ils sont découverts, s'ils sont pris, on les jugera tous les deux... Horrible pensée!

— Pourquoi s'exposer ainsi?

— Chère enfant, ils nous aiment. Nous éprouvons les mômes souffrances; comme nous ils ont été obligés de prendre une profession pour se cacher et pour vivre. La duchesse de Roquefeuille est morte sur l'éehafaud, mademoiselle de Bonneval a fini ses jours dans Fexil. Je n'ai jamais tant aimé ce cher duc que depuis ses nombreux malheurs. Mais soyons tout à Fespoir de les revoir, de les embrasser aujourd'hui, sans oublier, ajouta la marquise, qu'ils arriveront peut-être mourants de fairp. Va donc, chère Amaranthe, préparer à déjeuner. Us ne seront pas difficiles.

— Ils nous embarrasseraient beaucoup s'ils l'étaient. D'abord ils auront des œufs et du pain noir; et puis... du pain noir et des œufs.

— Et vive la République! ajouta la marquise en donnant une petite tape sur la joue d'Amaranthe.

Amaranthe se retira.

— Si je n'affectais pas cette gaieté et celte indifférence, ma pauvre Amaranthe mourrait de tristesse. Je suis trop heureuse quand cette hypocrisie réussit auprès d'elle; elle n'est pas toujours dupe de ma fausse joie. Aujourd'hui j'ai lu dans ses yeux qu'elle en doutait; elle a raison d'en douter. Savoir le duc et son fils tous les deux sur la route de Rennes infestée de brigands! Franchement ils ne m'ont jamais inspiré tant d'intérêt...

La marquise ne put retenir ses larmes, mais elle essuya

vite ses yeux, on venait Pleurer devant Amaranthe!

Ce n'était pas Amaranthe.

Vêtu en postillon, le chapeau ciré sur Forcille, le fouet

à la main, un jeune homme couvert de poussfère entra en demandant mademoiselle Catherine.

— J'ai à lui remettre cette lettre de la part de Louis le marin.

La marquise avait reconnu Constantin, le fils du duc.

— Donnez.

La iLarquise prend la lettre, la décacheté brusquement.

— Que faites-vous? s'écrie Constantin.

— Mon brave postillon, la marquise, Catherine ou moi, c'est la même chose, répond-elle en dévorant la lettre avec émotion.

Le duc lui annonçait qu'il était en route pour Paris, et que, s'il n'arrivait pas quelques heures après son fils, c'est qu'il aurait été arrêté.

— Ah! je comprends, dit Constantin, vous êtes la fille de madame la marquise. Eh bien,, mademoiselle, moi je suis le fils du duc de Roquefeuille.

— Il me prend pour Amaranthe; erreur excessivement flatteuse. Mais comme il est bien! c'est tout le visage de son père.

— Mon père ne me trompait pas en me disant que vous deviez avoir une grande ressemblance avec madame la marquise votre mère, et, par conséquent, être très-gracieuse, très-jolie, très...

— Assez, monsieur, je vous prie, réplir|ua la marquise, au fond ravie du quiproquo, ma mère n'aime pas les compliments, et sous ce rapport-là je lui ressemble beaucoup aussi. Cependant votre franchise me plaît...

— Vous auriez tort de la repousser, mademoiselle, car en venant j'ai formé le projet de vous dire moi-même, si l'occasion se présentait, ce que mon père avait l'intention de dire à ma place à madame votre mère. L'occasion se présente...

— Faites-m'en profiter, dites-moi vite ce que votre père

n'aura plus^ju à lépéterà ma mère. Il s'agit de moi, naturellement...

— Sans doute ; et de moi aussi.

— Et de vous?

~ Rien que de nous deux, mademoiselle.

— Alors qu'attendez-vous?...

-- Les parents disposent parfois, vous le savez, de la volonté de leurs enfants, parfois à tort...

— Parfois à raison...

— Mon père a disposé de la mienne...

— A tort, monsieur?

— Non, mademoiselle.

— Mais, dans quel but, vous ne me le dites pas, a-t-il disposé de votre volonté?

. — Il m'a dit qu'il avait toujours pensé à demander pour moi votre main à madame la marquise votre mère.

— Ah ! mon Dieu ! pensa la marquise, c'est non-seulement une déclaration d'amour, mais une proposition de mariage. Mais, dit-elle à haute voix, vous voudriez donc épouser?...

— Vous-même, mademoiselle.

— Moi! s'écria la marquise en baissant les yeux, mais avec un sentiment de l'âme pourtant qui tenait autant de la comédie que de la sincérité, sentiment double, railleur en apparence, naïf en réalité, et comme ceux qu'a parfois si excellemment analysés l'admirable Marivaux. Moi ! répéta-tèlle.

— Mon Dieu ! oui, répondit Constantin, fâché maintenant d'avoir joué son va-tout au lieu d'attendre son père, qui eût plus adroitement ménagé la demande et qui l'eût faite d'ailleurs, pensait-il, à la marquise elle-même.

Voyant son embarras, la marquise, qui ne se dissimulait pas non plus le sien, dit à Constantin : —Votre proposition est inattendue... je sais que votre père et ma mère avaient le projet de... mais le temps change les idées les

mieux arrêtées... Ce projet, vous comprenez, monsieur... Constantin attendait avidement qu'une réponse se dégageât de ce nuage d'ambiguïtés.

— Mais cette proposition, reprit la marquise, quand M. le duc votre père me la fera...

—Quand il la fera à madame votre mère, vous voulez dire.

— A ma mère, venx-je dire... cette proposition, je le pense, ne sera pasd^îdaignée par elle ..

— Et par vous, mademoiselle, et par vous, sera-t-elle favorablement écoutée?

— Souffrez, monsieur, répondit la marquise en saluant avec modestie, que j'aille prévenir ma mère de votre arrivée.

— Vraiment! se dit Constantin quand il fut seul, mon père doit avoir tout à fait oublié mademoiselle Amaranthe, la fille de madame la marquise, car il ne me l'a jamais présentée telle que je viens de la voir. Ni la couleur de ses cheveux, ni celle de ses yeux n'ont de rapport avec les traits sous lesquels il me l'avait dépeinte. Je ne perds, certes, rien, à l'erreur de mon père; je n'ai jamais vu de plus intéressant visage; mais comment a-t-il pu se tromper à ce point?

Au milieu de ses réflexions, Constantin fut surpris par l'arrivée de son père, qu'il n'attendait que beaucoup plus tard dans la journée.

Le duc était habillé en matelot.

Son fils l'embrassa avec bonheur, ravi de la pensée qu'il ne courait plus de danger; car, depuis quelques mois, les visites domiciliaires ne se pratiquaient presque plus à Paris.

— Eh bien, cher Constantin, lui dit le duc, as-tu remis ma lettre à la marquise?

— A peu près; je l'ai donnée à sa fille.

— Tant mieux! tu auras eu une occasion toute naturelle de la connaître sans passer par l'ennui des préliminaires. Ton avis?

— Belle! très-belle! étonnante surtout d'esprit et d'usage.

~ Les malheurs forment si vite!

— Elle m'a ravi.

— En vérité ?

— Oui, mon père, et si, dans votre pensée, c'est toujours elle que vous me destinez pour femme, insistez, je vous en prie, auprès de madame la marquise pour qu'elle accorde son consentement. Elle ne peut nous le refuser» n'est-ce pas ?

— Mais celui de sa fille?

— Tenez, mon père, sans fatuité, je ne crois pas lui être ndifférent.

— Prenez garde, Constantin, j'en connais plus d'un qui s'est laissé duper par cette flatteuse illusion...

— Ne m'ôtez pas la mienne.

Le duc sourit, et il se dit en lui-même : — 11 faudrait, pour que la comédie fût complète, que la fille de la duchesse et mon fils eussent reproduit sans le savoir la scène de Choisy-le-Roi. Puisqu'il en est ainsi, reprit le duc à haute voix, je parlerai aujourd'hui même à madame la marquise.

Constantin serra avec effusion les mains de son père.

Après une minute de silence, le duc mit son hras sous celui de son fils, et lui dit :

— Puisque te voilà, mon cher Constantin, quoique bien jeune encore, décidé à prendre une résolution sérieuse, tu dois entendre une confidence que je ne pouvais te faire plus tôt.

— Parlez, mon père; ma discrétion...

— Écoute. J'ai beaucoup connu autrefois madame la marquise, la mère de cette Amaranthe que tu trouves si jolie.

— Que j'aime tant. * -

— J'ai beaucoup aimé sa mère aussi.

— Ah ! vous l'avez aimée!

— Les fils sont toujours prodigieusement étonnés que les pères aient aimé! Des circonstances que je déplore

m'ont empêché deux fois d'obtenir la main qui m'était promise, assurée..,

— Quel malheur!

— Pas si grand, étourdi, puisque, si je fusse devenu le mari de la marquise, tu ne me demanderais pas ajourd'hui d'épouser sa fille.

— Vous avez raison.

— Cette alliance, si elle se fût faite, aurait mis fin à nos éternels procès avec les Chenevières. Le sort ne l'a pas voulu. J'ai sans doute des torts à me reprocher ; la marquise en a aussi de son côté. Laissons le passé. Voici les réparations que nous offre le présent. Je suis veuf, la marquise est veuve; malheureux tous les deux, nous n'avons plus de folles raisons pour éloigner une alliance si utile, si convenable.

— Mais sans doute, mon père, s'écria Constantin, qui prévoyait déjà la conclusion de cette confidence.

— Je te dirai même, continua le duc, que la marquise, au moment où elle me refusait pour la seconde fois sa main, prenait de son plein gré l'engagement de me l'accorder au bout de cinq ans. Les cinq ans sont écoulés, et je viens en homme qui tient à l'accomplissement d'une si heureuse promesse la lui rappeler aujourd'hui. 'Si je ne me fais point illusion, le môme jour verrait se célébrer notre mariage et le tien.

— Mon bonheur serait double! dit Constantin; vous me donneriez le môme jour une femme et une mère!

Amaranthe parut au salon.

Le duc et son fils se turent; ni l'un ni l'autre n'avaient reconnu la fille de la marquise.

— La personne qui a apporté tantôt une lettre, dit Amaranthe avec circonspection, est priée de passer dans la pièce voisine.

— La fille de madame la marquise, ne vous sachant pas arrivé, dit tout bas Constantin à son père, me fait sans

doute appeler pour me présenter à sa mère. Je vais vous annoncer à Tune et à Tautre.

Constantin s'en alla et laissa son père avec Amaranthe.

— Monsieur le duc de Roquefeuille ne me remet donc pas? demanda celle-ci dès que Constantin se fut retiré.

— Quoi! vous seriez?...

— Je suis la fille...

— De la marquise?

— Elle-même !

— Chère enfant !

— Je n'ai pas voulu vous reconnaître devant cet étranger, de peur de commettre quelque imprudence. Je ne vous ai pas oublié, moi; je me souviens surtout du jour où vous me conduisîtes à la cour de Versailles, il y a cinq ou six ans. Vous rappelez- vous?

— Oui, je crois me souvenir...

— Vous me présentâtes au roi, à la reine, qui était déjà bien triste. Elle m'embrassa. Ah! monsieur le duc, comment vous aurais-je oublié?

— Mon oubli serait impardonnable, s'écria le duc, si vous n'aviez pris soin vous-même de m'excuser un peu en devenant une si grande et belle personne, d'enfant que vous étiez il y a cinq ans.

Amaranthe rougit et pâlit au même instant, et ellebalbutia plutôt qu'elle ne dit au duc, en allant ouvrir une armoire: — Voici, monsieur, un dessin que j'ai fait de mémoire, et où tout ce que j'ai vu le jour où vous me menâtes à Versailles est représenté avec le plus de soin et d'habileté que j'ai pu en mettre.

— Que c'est beau î s'écria tout à coup le duc. C'est admirable !

— Par grâce, monsieur, je vous en supplie, n'en dites rien à ma mère!

— Pourquoi ce mystère?

— Pour rien, pour rien ; oh! pour rien, monsieur.

Le dessin d'Amaranthe était un véritable chef-d'œuvre; il était fait avec cette effrayante supériorité que la douleur, le regret et Tamour donnent au génie : c'était quelque chose de prodigieux comme ces ouvrages que créent les prisonniers avec leurs doigts enchaînés, leur âme captive, et dans Téternelle nuit de leur résignation. Ce dessin adorable représentait un salon de Versailles doré du haut en bas, avec ses tapis aux riches arabesques, ses statues dans chaque coin, ses tableaux de sainteté, et plein et mouvant de personnages de cour. La charmante enfant avait choisi le moment où la reine se penchait pour l'embrasser.

— Mon portrait! s'écria le duc, dont l'enthousiasme s'était jusque-là concentré avec attendrissement sur la figure du roi. Oui, c'est moi.

Amaranthe baissa la tête.

Le duc tremblant tomba à genoux.

— Temps d'honneur et de dévouementl dit-il... (Les larmes le suffoquaient.) Oh! je vous remercie! je vous remercie!... (11 prenait, il baisait avec une chaude vénération la main d'Amaranthe.) Je voudrais avoir une couronne pour la poser sur votre front, de l'or pour vous donner du moins un souvenir digne de vous, mais je ne suis plus qu'un pauvre marin des côtes de la Bretagne../ Que vous donnerais-je, mon Dieu? Ah ! vous êtes une noble lille! et je remercie Dieu de m'avoir fait connaître le malheur au prix de la joie que j'éprouve en ce moment.

— Relevez-vous! s'écria Amaranthe, qui s'efforçait de cacher le dessin. On vient, c'est ma mère!

En effet, la marquise entrait, suivie de Constantin.

— Mon père! s'écria Constantin.

— Monsieur le duc aux pieds de ma fille!

— Sa fille! dit Constantin dans un second cri.

— Que tenez-vous là? que cachez-vous... un dessin?

— Oui, ma mère, un pastel que j'ai fait à votre insu.

de peur que vous ne vinssiez à dire que je perdais un temps nécessaire au travail qui nous aide à vivre.

— Clière enfant !

— La gronderez-vous encore?

— INon> cher duc, oh 1 non.

— Et vous étonnerez-vous que je sois tombé aux pieds de cette divine enfant, après avoir vu le témoignage d'un si beau talent joint à une si pure modestie ?

Amaranlhe était dans les bras de la marquise, et Ton eût dit en ce moment une sœur cadette qu'une sœur aînée embrassait tendrement pour lui faire oublier un injuste reproche.

— Permettez maintenant, dit le duc à Amaranthe, que je vous présente mon fils, le marquis de Roquefeuille.

Les deux jeunes gens se saluèrent avec plus de politesse et d'élonnement que de cordialité.

— Madame la marquise, reprit le duc, mon lils, le marquis de Roquefeuille, m'a instamment prié, il n'y a encore que quelques instants, de vous demander pour lui, comme une grâce, comme une faveur insigne, la main de votre charmante lille. Je vous prie de le croire digne, à tous les titres, de Lhonneur qu'il sollicite en demandant d'entrer dans votre famille.

— M. le marquis de Roquefeuille était sûr, répondit la marquise, d'un consentement désiré par vous, monsieur le duc, et si bien mérité par lui-même.

— Vous consolerez, si vous le voulez, et vous le voudrez, continua le duc en s'adressant à son fils et à Amaranthe, vos bons parents, qui attendent de vous un bonheur qu'ils n'ont pas encore eu eux-mêmes.

Le duc fut si simple dans ces paroles pourtant si expressives, que la marquise sentit pour lui en ce moment quelque chose de plus fort que la reconnaissance et que l'amour. Le regret ajoutait son poids à tant de noble gravité.

Mais les deux jeunes gens restaient toujours muets.

La pensée de chacun ne se manifestait que par des regards abaissés et des regards inquiets.

— La volonté de ma mère, dit enfin Amaranthe, sera La mienne.

— Je n ai qu'à obéir aux ordres de mon père, dit de son côté Constantin avec une dignité froide et en ne détournant pas ses regards du visage de la marquise.

Au dix-huitième siècle, temps d'autorité paternelle, ces réponses n'avaient pas le sens qu'elles offriraient aujourd'hui. Obéir n'était pas absolument consentir par force; c'était tout simplement consentir par devoir, et surtout par habitude.

Cependant Amaranthe sortit un peu des conditions réglées de la soumission filiale en se penchant à l'oreille de sa mère, qui entendit ces mots: — ftla mère, j'ai besoin de vous entretenir deux minutes en secret.

Constantin avait déjà dit à son père : — Je vous demande la faveur de ne rien décider sans m'avoir entendu.

Tout à coup, et d'un même mouvement spontané, les quatre personnages de cette scène se portèrent vers la croisée pour écouter la voix du crieur public, dont les accents, toujours sinistres dans ces temps-là, avaient déjà depuis quelques minutes arrêté leur attention.

Le crieur disait fort distinctement :

« Voici l'arrêt qui condamne à la peine de mort l'exvicomte de ChâtiUon pour être rentré en France. Son jugement, son exécution. A un sou, le voilai »

— Mon oncle a été tué! s'écria la marquise épouvantée.

— Oh! c'est affreux! dit le duc avec terreur et en serrant son fils contre lui.

Les lamentations sur la mort du malheureux vicomte retentissaient dans l'appartement, quandon frappa à la porte.

Amaranthe courut ouvrir. Elle ouvre, et que voit-elle? qui reconnaît-elle dans l'ombre du palier?... Chàtillon !... Elle ne peut que dire : « Maman !... maman !... » lu surprise

a paralysé sa langue. La marquise reste foudroyée, muette, en voyant son oncle. Une espèce d'hébétement d'effroi et de bonheur a pétrifié le visage de chacun d'eux.

— Mais vous n'êtes donc pas mort? dit enfin la marquise.

— Il y a encore de l'espoir, comme vous voyez, ma nièce.

— Mais cet arrêt?

— Le voici.

— Mais ce crieur?

— Ce crieur, c'est moi.

— Vous?

— Moi-même. C'est un pari que j'ai fait à Coblentz.

— Un pari?

~ Oui, le pari, quoique émigré, quoique condamné à mort, de venir vous chercher à Paris et de vous ramener à Coblentz avec moi. Pour le gagner, j'ai dû chercher le moyen de traverser la moitié de la France sans être reconnu, sans être arrêté. A quel prétexte recourir, quel mensonge inventer, quel déguisement prendre afin de tromper tant de soldats, tant d'espions, tant de délateurs? Je n'ai rien trouvé de mieux que de me déguiser en crieur public et de colporter de ville en village, et de village en hameau, ma propre condamnation à mort, comme si elle avait déjà eu lieu. Aussitôt j'ai acheté ce sarreau de toile grise, et je me suis mis à proclamer à tue-tête, depuis les frontières jusqu'à Paris, mon arrêt, celui que vous m'avez entendu si éloquemment crier sous vos croisées.

El Châtillon, pour prouver qu'il avait fait son métier en conscience, se mit à crier devant sa nièce, sa petite nièce, le duc et Constantin, toujours aussi effrayés que surpris, cet épouvantable refrain :

« Voici l'arrêt qui condamne à la peine de mort l'exvicomte de Châtillon, pour être rentré en Fiance. »

Il ajouta les commentaires dont il accompagnait son cri quand il voulait un peu grossir la vente et échauffer les acheteurs.

« Allons, prends-moi ça , citoyen, tu ne regretteras pas ton sou. Un fier brigand que ce Châtillon! un blanc, un Autrichien, un Vendéen... quoi! Rien qu'un sou! Ses dernières paroles sur Féchafaud valent au moins ça! »

— Mais povir aujourd'hui j'en ai assez du métier, dit Châtillon en jetant dans un coin son sarreau et les deux ou trois cents exemplaires qu'il avait sous le bras.

— Vous serez donc toujours fou, mon cher oncle?

— Ma chère nièce, un sage eût été guillotiné à ma place. J'ai donc gagné déjà la moitié de mon pari.

— Vous avez gagné Téchafaud, dit quelqu'un en poussant la porte du salon.

On pâlit à ces premières paroles de Boiroger, car c'était lui.

— Oui, l'échafaud. Vous avez été reconnu dans Paris, à votre entrée, et la police vous a fait suivre pour savoir la maison où vous alliez.

— Après tout, qu'est-ce que cela vous fait? repartit Châtillon. Permeltez-moi de vous dire, mon cher monsieur Boiroger, que vous êtes un singulier personnage, fort singulier. Vous étiez, il y a quinze ans, secrétaire ou domestique dans la maison de ma nièce, et vous viviez à ses dépens soit à Paris, soit à Choisy-le-Roi. J'ai eu longtemps assez de prudhomie pour ne pas demander compte à ma nièce de sa faiblesse envers un homme tel que vous ; mais il me semble que ce mystère doit avoir un terme. Il me plairait fort, je vous l'avoue, avant de monter sur l'échafaud, de savoir au juste qui vous êtes, vous qui savez ce qui se passe à la police.

— Une pareille question en un pareil moment...

— Mais le moment, je vous le répète, est excellent. Si on me coupe la tête demain, je ne serai guère plus à temps de savoir après-demain ce que je désire tant connaître.

— Mon oncle, songez plutôt à vous cacher.

— Non, je veux savoir comment M. Boiroger, autrc-

fois ce grand philosophe, aujourd'hui ce républicain...

— Mais c'est lui qui nous protège, mon oncle, c'est lui qui peut encore vous sauver, c'est lui...

— Qu'il parle alors.

— Parlez, dit la marquise, je vous l'ordonne. Boiroger alla donner un tour de clef à la porte, revint,

invita d'un signe à s'asseoir et dit eu regardant Chàtillon ;

— Je suis le frère de madame la marquise.

— Son frère!

— Oui, monsieur de Chàtillon, son frère.

— Et mon bon frère, ajout-a la marquise; il me l'a prouvé.

— Vous n'ignorez pas, monsieur de Chàtillon, reprit Boiroger, combien le marquis de Chenevières crut avoir à se plaindre de Louis XV au sujet d'un emploi dont il avait demandé la survivance pour le premier fils qu'il aurait. Fort des longs services de sa race, des siens, il ne s'attendait pas à tant de sévérité de la part du roi, qui refusa cette survivance. La blessure fut mortelle au cœur du marquis; sa vengeance aurait pu porter, dans tout autre siècle moins près d'une révolution, et, si elle eût trouvé des imitateurs, un coup dangereux à la stabilité de la monarchie. Le marquis jura de n'avoir pas de successeur, pas d'héritier de son nom, c'est-à-dire qu'il privait à ja^ mais la monarchie de l'appui de ses descendants. Cette menace, il la fit devant Louis XV lui-même, qui, tournant sa colère en raillerie, lui répondit que la jeune marquise de Chenevières serait probablement d'un autre avis. Quelques années après cette explication, la marquise donna un fils à M. de Chenevières, comme pour le mettre au défi de tenir sa promesse. Mais l'événement trouva un homme décidé. Ce fils, c'était moi. Mon père fit croire à la marquise que j'étais mort, et je disparus. Emporté par un vieux serviteur, je passai les premières années de l'enfance loin de Paris. On m'éleva comme un fils de la bourgeoisie. Je

POUK tJN CHEVEU BLOND il9

serais pi'obablement toujours resté dans rignorance de uia haute condition, si ma mère ne fût morte quelques mois après la naissance du second enfant qu'elle eut, Aimée de Chenevières, ma sœur. Cette naissance et cette mort ne changèrent rien à la détermination de mon père, réduit à ne plus compter sur un héritier du nom, à moins qu'il ne me rappelât pour m'avouer comme son fils. Il me rappela, mais ce fut pour me recommander à son lit d'agonie, en me révélant son secret, de ne jamais trahir sa vengeance, c'est-à-dire de ne jamais dire, à moins de circonstances extraordinaires, que j'étais son fils. Il me laissa libre toutefois de ne pas user de la même discrétion envers ma sœur, si je la jugeais digne de ma confiance. Puis il mourut. J'attendis pour me dévoiler à ma sœur que la bonté de son cœur me fût connue. L'épreuve ne fut ni longue ni douteuse. Aimée reçut ma confidence, promit de la respecter, et, depuis ce moment, elle cherche à adoucir la tristesse de ma position. Ne m'interrompez pas, ma sœur, je vous dois bien d'autres éloges. 11 me reste à prouver à M. de Châtillon, mon oncle, pour l'honneur de la mémoire de notre père, que son projet a été récompensé du ciel. Prévoyant la marche, les progrès et le caractère dévastateur de la Révolution» j'achetai tous les biens de ma sœur, ou plutôt je feignis de les acheter; Dès que j'en fus en possession, je fus tranquille pour son avenir* Appartenant à l'opinion démocratique^ j'ai facilement éludé, à l'aide de quelques sacrifices, la spoliation qui n'eût pas manqué d'atteindre ma sœur;

— Vous êtes un digne neveu, ma foi! s'écria Châtillon en embrassant Boiroger.

— Je ne me croirai vraiment digne d'être de votre famille, répondit Boiroger, que le jour où je rendrai à ma sœur ces biens qu'une vente simulée a mis entre mes mains. Quand viendra ce jour?

A ce moment, un bruit formidable se fit dans la rue;

on entendait bruire dan;? Téloignement les mots de décrets, d'émigrés, de proscrits.

— Ah! nous sommes perdus! dit le duc de Roquefeuille; c'est le peuple qui vient nous assaillir; dans une heure, nous n'existerons plus. Vicomte, vous nous avez perdus.

— Mon oncle, qu'avez-vousfail? dit Aimée.

— Mes chers, mes bons amis, c'est pour vous seuls que je déplore mon imprudence.

— Défendons-nous du moins, dit Constantin.

— Nous défendre! dit tristement Boiroger.

— Madame, dit le duc en se découvrant et en saluant la marquise, avant de mourir, je veux vous laisser la conviction qu'après mon roi vous êtes la personne pour laquelle j'aurais voulu perdre la vie.

Les bruits de la rue redoublèrent, et, du milieu de ces mille bruits, la voix d'un crieur s'éleva encore. Elle disait •

« Amnistie générale en faveur de tous les émigrés français. »

~ Amnistie! amnistie! cria la marquise en courant ouvrir la fenêtre, comme pour laisser entrer la vie et la liberté. Amnistie! amnistie! Nous sommes sauvés!

Aimée embrassait Boiroger, le duc et son fils s'embrassaient, Châtillon embrassait tout le monde.

— Croyez-vous, dit Boiroger au duc et à la marquise quand le calme fut revenu, que le malheur vous ait assez éprouvés l'un et l'autre pour que vous vous unissiez sans hésiter?

— Madame, dit Constantin à la marquise en entendant la proposition de Boiroger; madame, je n'aime pas votre lille, songez-y bien.

Sans donner à sa sœur le temps de lui répondre, Boiroger lui dit, ainsi qu'au duc :

— Cette fois, c'est à moi à vous indiquer le délai qui vous sépare d'un mariage assez longtemps désiré. Ce délai

ne sera ni dix ans, ni cinq ans, mais vingt-quatre heures. A demain votre mariage, à Choisy-le-Roi.

— Et le vôtre, dit la marquise en regardant sa fille Amaranthe et Constantin,

Le cours des événements nous ramène au même endroit où commença, il y a quinze ans, Thistoire du duc de Roquefeuille et de la marquise de Chenevières; la seule différence à noter, c'est que celui-ci avait maintenant trente et un ans, celle-là trente ans; c'est-à-dire qu'ils n'avaient jamais été plus réellement beaux, plus réellement pleins des grâces de l'esprit et du corps. A quoi bon se plaindre du sort, qui a peut-être aussi sa logique lorsqu'il répare ses torts et les répare si spirituellement, remettant chaque chose à sa place : le soleil au point de, l'horizon où il brillait il y a quinze ans, le splendide château au fond de sa perspective, et les amants sous les antiques arbres du parc, qui penche vers la Seine? 11 a été même plus généreux cette fois qu'il ne l'est ordinairement : il ne nous devait qu'un mariage, il se prête avec complaisance à deux mariages, l'un issu de l'autre, comme on voitquelquefois une fleur s'épanouir au-dessus du calice d'une autre fleur; ce que les naturalistes du Jardin des Plantes,, ces ingénieux observateurs, appellent des monstres parce que c'est excentriquementbeau.

Donc tout était à la fête à Choisy-le-Roi, au château de Chenevières. Il n'y avait pas assez de place pour tant de bonheur. On se coudoyait dans les salons si longtemps déserts du château, on s'appelait d'un bout d'une allée à l'autre, on riait, on s'étonnait, on s'affirmait réciproquement qu'on était bien où l'on était il y avait quinze ans. D'anciens domestiques, d'anciens vassaux, d'anciens pay-

sans, détachés du grand navire féodal par la tempête, revenaient à flots et reparaissaient au château pour reprendre, non leurs vieux liens de servitude, mais leurs liens de gratitude et d'affection. On se reconnaissait, on se prenait les mains, on regardait le ciel, et Ton recommençait à vivre.

Et, tandis que celte résurrection s'opérait dans les vieux murs du château, assis sur cette riche pelouse tracée des limites du parc à la Seine, et où son père s'entretenait autrefois si amoureusement avec la marquise, Constantin, seul et habillé déjà pour la cérémonie du mariage, lisait une proclamation de Bonaparte. Bonaparte partait pour ritalie avec le titre de commandant en chef. Ce morceau d'éloquence militaire électrisait le jeune" homme, jaloux de la gloire de cet autre jeune homme. Il frémissait, il pleurait d'envie. Oh! pourquoi ne pouvait-il suivre Bonaparte en Italie, marcher dans son sentier, s'enivrer à la même source de salpêtre et de feu ? Tant de motifs l'engageaient à risquer sa vie... Il entendit du bruit derrière lui : il froissa la proclamation et la cacha sur son cœur. C'était la marquise.

Elle accourut vers Constantin et s'assit près de lui, moitié triste, moitié souriante, pâle, mais de cette pâleur passionnée dont les jeunes gens ne devinent pas la signification!

— C'est charmant, n'est-ce pas, mon ami , lui dit-elle, de voir deux noces se célébrer le même jour?

— Oui, madame, je le pense comme vous, c'est charmant.

— Cela se voit rarement, la mère et la fille, le père et le fils mariés à la fois.

— Très-rarement, madame.

— Je ne sais, mais il me semble que c'est une double garantie de bonheur.

— Do bonheur, murmura machinalement Constantin.

— Vous êtes exact dans vos réponses, repartit la marquise, comme Técho de notre vallée, mais vous êtes aussi triste que lui.

— Moi triste! vous vous trompez : n'ai-je pas mes habits de noce? le notaire n'est-il pas au salon? Téglise ne m'attend-elle pas? Ma tristesse ne se. comprendrait point. Moi triste! mais regardez, madame, la joie est sur tous mes traits; elle brille dans mes yeux; elle m'emplit le cœur... Mon Dieu ! faites-moi mourir! s'écria Constantin en tombant de douleur aux pieds de la marquise.

Elle se hâta de le relever, d'essuyer son visage, baigné de larmes, éteint, décoloré, encore agité par l'ironie dont il l'avait contracté.

— Cher enfant!.... mais qu'avez-vous?.... Si l'on venait!... Dites-moi tout... Voyons, je vous écoute. Soyez raisonnable, Constantin.

— Votre fille, put dire enfin Constantin, est belle, oui, très-belle, pleine de nobles qualités...

— Mais vous ne l'aimez pas?

— Non, madame. ,

— Oh ! mon Dieu ! murmura la marquise; pauvre Amaranthe!

— Je ne sens rien pour elle. Si je n'avais pas vu une autre femme, peut-être n'éprouverais-je pas pour votre fille cette mortelle indifférence. Mais je vous ai vue, et c'est vous que j'aime.

— Mon ami, je ne puis, je ne dois pas vous écouter... Taisez-vous! ah! taisez-vous!

— Pourquoi me taire?

— Vous le demandez?

— Ai-je mesuré l'abîme avant d'y tomber? J'y suis maintenant.

— Constantin!

— Vous êtes la première femme que j'aime.

— Toujours moi! toujours son amour!

— J'ai admiré, mais c'est vous que j'aime.

— Enfant!

— Vous me dédaignez. Je ne suis plus rien ; je n'ai plus de litres, plus de rang... Mais je puis avoir un nom. Aimez-moi, et j'irai demander au jeune homme pâle qui part demain pour l'Italie de rn'emmener avec lui.

— Que dites-vous? nous quitter!

— Oui, je pars avec ou sans votre amour. Si je ne reviens pas, souriez, car je serai mort avec gloire; si je reviens, aimez-moi! aimez-moi!

— II parle de mourir!

— Donnez-moi ce mouchoir.

— Que faites-vous?

— Je le garde.. . là, sur mon cœur. Je vous le rapporterai teint de mon sang, ou je veux mourir de honte au retour en passant devant le portrait de mes aïeux. Où voulez-vous que je sois blessé, madame?

— Constantin! vous me rendez folle! vous me rendez malheureuse! Mais vous me rendez!...

Et, folle, en effet, la marquise prit entre ses mains la tête ardente du jeune homme mourant d'amour à ses pieds, et elle lui dit avec passion : — Non ! non! je ne vous aime pas. Mais prenez garde! voici votre père... 11 arrive par cette allée. Regardez! Allons! du bon sens, mon ami, du courage; je serai près de vous pour vous en donner.

— Mon père! dit Constantin, tant mieux! il va m'entend re.

Quand le duc fut près de son fils, celui-ci se leva, le salua avec respect, et, quoique vivement ému encore, il lui dit avec assez de calme :

— Je me félicite, mon père, de la présence de madame la marquise au milieu de nous. Elle entendra ce que je vais vous dire; par là vous serez dispensé de lui rapporter la pénible confidence que je vous dois.

— Quelle est cette pénible confidence, mon cher Con-

stantin? Les choses pénibles à entendre n'auraient-elles pas pu être remises à demain? Un jour de noces ! Vous n'y avez pas réfléchi...

— Pardon, mon père.

— Soit : parlez.

— Je ne puis épouser mademoiselle Amaranthe, la fille de madame la marquise.

— Vous ne pouvez.,. J'ai mal entendu, sans doute?

— Vous n'avez pas mal entendu.

— Et pourquoi ne pouvez-vous l'épouser?

— Je ne l'aime pas.

— Serait-ce qu'elle n'est pas assez belle, mon cher Constantin? reprit le duc avec une ironie qu'il exagéra à dessein, sachant qu'il parlait devant celle dont on refusait la fille. Peu, fort peu, seraient de votre avis en France, et l'avis de tout le monde, le mien compris, vaut bien le vôtre, permettez-moi de vous le dire.

— J'en conviens, répondit Constantin ; mais cette beauté serait profanée en tombant en parlage à qui en connaît le mérite sans se sentir capable de lui rendre le culte de vénération qu'elle inspire à tout le monde.

— Est-il un gentilhomme qui ne fût jaloux, poursuivit le duc avec le môme entraînement, de mettre aux pieds de cette jeune fille sa fortune, son titre, son nom? Belle, noble, accomplie, que vous faut-il de plus? De quelle autre qu'elle attendez-vous le bonheur en vous mariant? Croyez-vous qu'une aussi belle occasion s'offrira deux fois dans votre vie? Ne le croyez pas. Allez! je suis peut-être le seul exemple d'un hom.me qui épouse la femme qu'il a eu le malheur de laisser échapper une fois. Cet exemple ne se reverra pas.

— Je regrette de ne pas être à votre place, mon père, pour avoir le droit de soutenir si chaleureusement cette honorable demoiselle : je l'aimerais du moins.

A ces paroles si involontairement directes de Constantin,

le duc s'aperçut qu'il avait défendu, avec une passion peut-être trop peu contenue, la fille de la marquise.

— Mais, se reprit-il avec plus de majesté, que direzvous à cette noble enfant pour lui faire comprendre, je ne dis pas pardonner, votre refus?

— Je pars, voilà ma réponse.

-- Vous partez ! vous partez !

— Oui, mon père, je pars. Ma détermination lui donnera la mesure de ma confusion, de mes regrets, de ma douleur.

Le duc se leva.

— Un vrai gentilhomme n'agit pas ainsi, monsieur. Vous ne partirez pas, vous resterez, et vous l'épouserez. Entendez-vous? sa mère a ma parole.

— Mais, mon père...

— Obéissez!

— Je ne vous obéirai pas!

Après ces mots terribles, Constantin se retira d'un pas rapide, laissant dans le plus complet anéantissement le duc et la marquise.

La marquise rompit la première le silence.

— Cela est bien, cela est digne de votre part, monsieur le duc; vous vous deviez, par respect pour moi, pour ma fille, de parler ainsi, je vous en remercie; mais voyons, vous le savez maintenant et de manière à n'en pas douter, votre fils Constantin n'aime pas ma fille Amaranthe.

— J'en conviens, mais...

— Faut-il le forcer à l'épouser?

— Oui.

— Prenez garde, duc, nous allons risquer le bonheur de l'un et de l'autre.

— C'est vous qui parlez ainsi !

— Moi-môme.

— Si vous pardonnez à mon fils son étrange action, madame, je n'ai plus rien à dire.

— On ne s'emporte pas ainsi, on raisonne.

— Raisonnons, soit.

— Nous sommes la preuve vivante, cher duc, qu'on ne doit pas donner la main sans le cœur.

— Ensuite?

— Si une autre femme avait le cœur de votre fils?

— C'est impossible!

— Vous dites cela, et vous avez à peine trente ans!

— Mais qui donc, reprit le duc, est assez instruit pour m'opposer cette raison, que le cœur de mon fils n'est pas libre?

— Toullemondepeutsecroireassezinstruitsurce point.

— Vous plus particulièrement peut-être...

— Qui sait, en effet?

— Mon lils vous aimerait-il?

— Pourquoi pas?

— L'aimeriez-vous ?

— Si cela était, si je l'aimais, répondit la marquise, dont l'ironie triomphait mal du frémissement nerveux qui l'agitait, croyez-vous, duc, que ce serait user de maladresse que de le faire épouser par ma fille?

— Toutes vos subtilités m'échappent en ce moment, répondit le duc; si j'avais une question à vous adresser, si j'avais ce droit...

— Prenez-le.

— Je ne le demande pas.

— Je vous l'accorde. Si vous aviez une question à m'adresser...

— Je vous demanderais tout simplement si c'est lui ou moi que vous aimez maintenant.

— Il me semble, mon cher duc, dit la marquise avec ce sourire faux dont elle avait masqué son visage, que nous nous occupons beaucoup plus de nous que de nos enfants.

— J'en conviens, répondit le duc, mais...

— Mais voici Amaranthe, et elle pourra trancher laques-

tion bien autrement que nous. Si elle n'aime pas votre fils, que direz-vous?

— Et vous, madame?

— Toujours nous !

Amaranthe, en habits de noces, fut bientôt entre sa mère et le duc. C'était bien le plus beau lis de la prairie : souliers blancs, robe de mousseline, ceinture argentée et tout ce que la grâce de la modestie répand sur un visage de quinze ans.

— Ma bonne amie, lui dit sa mère, je te trouve triste, Un jour de mariage pourtant...

— Un peu étonnée, peut-être.

— Voyons, ma mignonne, tout le monde veut ton bonheur, ici.

— 11 n'entre dans la pensée de personne de vous forcer à un mariage qui ne serait pas de votre goût, ajouta le duc»

— Oh! monsieur!...

— 11 est encore temps de te prononcer, ma fille. Cela est si vrai, que M. Constantin, qui ne voudrait pas se marier avec toi contre ton gré, m'a chargée ce matin, il n'y a qu'un instant, de te demander un dernier consentement.

— Il vous a chargée de cela? 11 est donc bien méfiant?

— Non, il est consciencieux.

— Permettez qu'à mon tour...

— - Ne m'interrompez pas, monsieur le duc. 11 comprendrait que je retirasse la parole que je lui ai donnée pour toi, si tu ne lui confirmais pas ton sincère désir d'être à lui.

Amaranthe ne répondit pas.

— Non pas, reprit la marquise, que je t'engage à revenir sur ta détermination. M. Constantin est un jeune homme charmant, bon, dévoué, que je serais heureuse d'appeler mon fils.

— Ma mère, je l'épouserai.

— Tu le rendras heureux ?

— Oui, ma mère.

— Tu ne me reprocheras jamais d'avoir influencé la volonté ?

— Non, ma mère.

— C'est que, dit promplement le duc, mon fils est vif, brusque parfois, songez-y.

— Ne Ten blâmez pas trop, monsieur, reprit Amaranthe; c'est le défaut de la jeunesse.

— Je ne réponds pas trop de sa fidélité, poursuivit le duc; il faudra le tenir par des liens nombreux.

— Je le surveillerai de mon affection.

— II vous échappera encore.

— Duc, dit tout bas la marquise, vous ne prenez pas, il me semble, le bon chemin pour arriver. Tantôt vous teniez singulièrement à ce mariage, et maintenant qu'il est

.sur le point de se faire...

Feignant de ne pas entendre la marquise, le duc continua :

— Il est temps de vous dire avec la plus entière franchise, mademoiselle, que mon fils veut rompre son mariage avec vous; oui, il veut le rompre malgré mes avis, mes remontrances, mes menaces...

— A la fin, que voulez-vous à votre tour, monsieur le duc? demanda tout bas la marquise.

— Je veux, répondit le duc à haute voix, que mademoiselle dise, pour que nous croyions à la liberté, à la sincérité de ses sentiments : « Constantin est l'homme que je préfère à tous les hommes, et c'est pour cela que je l'épouse. »

Amaranthe, qui, dans ce dialogue si difficile pour chacun, avait fait, ainsi que sa mère, parfaitement son devoir sans trahir ce qui se passait au fond de son âme, répondit:

— Je ne puis préférer l'homme qui ne veut pas de moi. Puisque M. Constantin veut rompre, j'y consens. On lui rend sa parole.

— Étes-vous content, monsieur le duc? demanda la marquise.

— Moi?... mais pourquoi serais-je content?... cette question... Et vous, madame? vous demanderai-je aussi.

— Je suis contente de tout le monde, répondit tout bas la marquise, excepté de nous, mon cher duc.

Ce fut au milieu d'un silence général qu'on vit revenir Constantin.

S'adressant au duc :

— Mon père, lui dit-il, je vous ai manqué de respect il n'y a qu'un instant, et je viens à genoux vous prier de me pardonner. Pour mériter davantage le pardon que je vous demande, je vous supplie, vous, mon père, ainsi que vous, madame la marquise, de regarder comme inconsidéré, comme non avenu, mon refus d'accepter la main de mademoiselle Amaranthe.

Aucune nouvelle sensation ne marqua son passage sur les traits de la marquise, entendant Constantin demander à renouer un mariage qu'elle croyait brisé.

Le duc fut moins impassible, et son étonnement n'était pas tout à fait celui du bonheur.

Constantin poursuivit :

— J'ai réfléchi, j'ai eu peur de ma désobéissance, j'ai eu honte de retirer ma parole; j'ai consulté notre ami, M. de Châtillon; il m'a bien conseillé, et je viens, si mademoiselle m'en croit encore digne, lui redemander sa main.

— Elle est libre, répondit avec une magnifique froideur la fille de la marquise, et elle restera libre.

Amaranthe salua pour partir.

Chacun des quatre acteurs de cette scène de famille se disposait à quitter un endroit où aucun d'eux ne s'était Senti vn seul instant à l'aise, lorsque Châtillon, hâtant le pas, sans doute pour la première fois de sa vie, arriva en leur présence.

On s'arrêta pour récouter.

— J'ai amusé le notaire tant que j'ai pu, mais je suis à bout d'amusements. Il veut partir; il a, prétend-il, d'autres contrats à dresser dans le voisinage. Faut-il qu'il s'en aille? Soyons justes : depuis huit heures il est au château, il va être bientôt trois heures, et vous ne cessez pas de vous confesser dans tous les coins du parc. Votre intention est-elle de ne pas vous marier aujourd'hui?

Personne ne répondit.

— C'est singulier! pensa Châtillon.

— Votre intention, alors, est-elle de ne vous marier que demain ?

Le même silence accueillit la seconde question.

— Sacrebleul s'écria-t-il, moitié fâché, moitié riant, voire intention est-elle de ne pas vous marier du tout? Vous avez plutôt l'air, tous les quatre, de revenir d'un enterrement que d'aller à la noce.

Il ne manquait plus que Boiroger à cette scène pour en augmenter la confusion.

Boiroger, qui s'était impatienté aussi de toutes ces conversations mystérieuses, était venu pour y mettre un terme.

Il arriva juste pour entendre la dernière question de Châtillon.

Après sa dernière sommation, Châtillon, qui ne voulait pas que la journée se passât sans mariage et sans dîner de noces, dit :

— Ma foi, il me vient une idée bouffonne, très-bouffonne. C'est peut-être un moyen d'en finir.

Il prend le bras d'Amaranthe et le glisse sous celui du duc, et il met ensuite le bras de Constantin sous celui de la marquise.

— Ceci vous convient-il mieux? Est-ce de cette manièrelà que vous voulez être mariés?

Les deux couples se regardèrent en souriant.

— Aurais-je deviné? Je le crains...

C'est à lui maintenant que les quatre personnages qu'il avait si bizarrement assemblés sourirent.

— Venez donc, alors! s'écria- t-il. Venez vous marier, nous nous étonnerons ensuite.

— Arrêtez! dit Boiroger; je m'oppose à ce qui va se faire.

La terre parut trembler sous les pieds de chacun.

— La loi, vous le savez, m'a créé dispensateur unique de vos biens, ma sœur, et vous, ma nièce, et je jure que je ne m'en dessaisirai qu'autant que ma volonté sera faite, et ma volonté est qu'Amaranthe n'épousera M. le duc de Roquefeuille, et que la marquise, ma sœur, n'épousera Constantin, que lorsque M. Constantin et Amaranthe auront atteint leur majorité.

— C'est encore cinq ans à attendre! s'écria Constantin en pressant la main de la marquise.

— Oui, cinq ans qu'Amaranthe, répondit Boiroger, passera dans une maison d'éducation loin de Paris.

■— En ce cas, je vais congédier le notaire, dit Châtillon.

— Adieu, tout le monde! dit Constantin en s'éloignant. Je vous écrirai de l'armée d'Italie.

C'est encore au château de Choisy-le-Roi que se rencontrèrent, en 1800, les personnages dont nous avons raconté les mille vicissitudes de cœur et de position. Il faut croire que la joie était enfin revenue dans l'intérieur de ces deux familles si désireuses et si empêchées de se réunir en une seule, toujours séparées par l'épaisseur de ce maudit cheveu blond qu'accrocha un jour le bouton d'un gant. Le duc et la lille de la marquise, tous deux habillés pour le bal, attendaient le moment de partir, jetant de temps en

temps les yeux sur le cadran de la pendule Comme si elle eût déjà entendu les premières mesures des quadrilles, Amaranthe pétillait d'impatience. Elle allait et venait sans but, se levait, s'asseyait, se levait encore, retouchait à sa délicieuse toilette, qui n'exigeait pas le moindre soin; elle se livrait enfin à tous les mouvements de cette inutile stratégie qu'inspire l'inquiétude de se rendre oùle plaisir appelle. Le duc, infiniment plus contenu dans ses désirs de se rendre au bal des Tuileries, ne remuait pas du fond de son fauteuil à la Voltaire; il aurait bien plutôt servi, comme étude, à représenter le retour du bal que le départ. De loin en loin, et ceci ajoute à la vérité de la remarque, il reposait ses regards avec complaisance sur un petit tableau flamand où se voyait le coucher d'un vieux célibataire, qui, en chemise et accroupi devant le bon feu de sa cheminée, tourne sa tête vers un lit prêt à le recevoir.

— J'espère, dit le duc en faisant un effort sur lui-même et en terminant par un sourire affecté ce qui avait commencé par une petite contraction de douleur, j'espère, ma chère Amaranthe, que voilà une charmante sortie de pension,

— On ne peut pas plus agréable, monsieur le duc; en sortir pour aller au bal! J'aurais choisi, que je n'aurais pas trouvé mieux.

— Mon intention avait été d'abord de vous servir de cavalier, mais...

— Mais quoi? demanda Amaranthe, qui d'un bond revint du bout du salon se placer devant le fauteuil du duc; mais quoi donc?

— Mais je dis que j'aurais voulu vous servir de cavalier...

— Est-ce que, par hasard, vous ne viendriez pas avec nous? Oh! vous plaisantez... Et sur quel autre que vous ai-je compté pour me conduire à cette fête que donne le

général en chef? Ma mère ne vous le pardonnera jamais, ni moi non plus, je vous Fassure. Elle va descendre, gardez-vous de lui dire que vous ne nous accompagnerez pas; d'ailleurs, cela ne servirait de rien... N'ai-je pas compté gur vous pour tout voir, tout connaître, et surtout pour danser jusqu'au jour?

— Voyons comment il s'en tirera, dit Chàtillon, qui en entrant avait entendu les derniers mots de sa nièce.

^^Que dirait, reprit Amaranthe, M. votre fils, le colonel?

— J'ai vu mon fils ce matin à la grande revue du Carvousel, reprit le duc, et j'ai déjà eule bonheur de Fembrasser,

— Mais ce n'est pas encore là une raison pour ne pas ïious accompagner.

— Mon cher duc, ajouta Chàtillon, écho. ironique de sa petite nièce, ce n'est pas là une raison.

— Bon, pensa le duc, si Chàtillon se met delà partie...

— D'ailleurs, poursuivit Amaranthe, qui nous rame» nera du bal, cette nuit ou demain matin?

— Mais mon fils,

— Soit... mais donnez-nous du moins un motif pour ne pas nous accompagner, afin que nous puissions à notre tour, maman et moi, le répéter à ceux qui s'inquiéteront de votre absence. Je vous défie d'en imaginer un quelque peu sensé, continua Amaranthe d'un air boudeur; c'est mal ! Vous qui, autrefois, étiez fou de la danse, vous qui passiez vos nuits au bal ; c'est très-mal. Puisque vous devez être mon mari, et cela dans trois jours, commencez, monsieur, par être complaisant.

— Comment va-t-il se tirer de là? pensa une seconde fois Chàtillon.

— Mon Dieu ! répondit le duc avec soumission, j'ai vécu en Angleterre, comme vous le savez, pendant l'émigration. Lo climat de cette contrée est si humide, si malsain surtout pour les étrangers, que j'y ai contracté des douleurs

dont je ressens des atteintes chaque hiver. Je souffre un peu aujourd'hui.

— Voyons, interrompit Châtillon, dites tout simplement que vous avez la goutte.

— La goutte! s'écria Amaranthe effrayée.

— Non, pas la goutte... ce diable de Châtillon a toujours des idées... mais un faible rhumatisme.

— Je n'irai donc jamais au bal avec vous, quand je serai votre femme? car si cette goutte ou ce rhumatisme vous reprend chaque hiver, précisément à Tépoque des bals...

— Vous irez au bal, vous danserez, ma chère Amaranthe ; mais moi, quelquefois, je ne danserai pas autant que je le désirerais. Pais, vous savez, la gravité des positions... Mais je serai toujours heureux, croyez-le bien, du plaisir que vous aurez à aller au bal, à y briller de tout votre éclat, de toutes vos grâces, comme ce soir. Ce soir vous irez sans moi, et vous vous amuserez bien toutes les deux, votre mère et vous, en souvenir de moi. Ramenez-nous Constantin.

Amaranthe ne se décidait pas encore.

— Enfin aimez-vous mieux, dit-elle, que je reste près de vous, puisque vous êtes malade?

—Ceci vous achève, murmura Châtillon à l'oreille du duc: la résignation et la pitié. Elle tourne à l'Antigone... bon !

— Tant de dévouement ! répondit le duc, tant de sacrifices ! Non, je ne le souffrirai pas.

— Puisque vous ne voulez pas vous habituer à m'accompagner, répliqua Amaranthe, ne faut-il pas que je m'habitue à rester avec vous? Je vous avoue, ajouta-t-elle en souriant, que ce n'est là pour moi ni un dévouement, ni un sacrifice, mais un bonheur.

Le duc lui baisa la main.

— Ainsi, termina Amaranthe, c'est dit, nous restons.

— Rester! s'écria la marquise en entrant toute parée au salon; rester! n'est-ce pas déjà trop que de se trouver en

retard de deux grandes heures? Que dira Constantin, qui doit nous chercher de tous côtés? Allons, partons. Les Tuileries ne sont pas au hout de Tavenue.

— iVlais, ma mère, M. le duc ne peut véritablement pas nous accompagner ce soir.

— Un caprice...

— Non, ma mère, une indisposition.

— Doit-on en éprouver un jour de bal?

— iMadame a raison, repartit, piqué de tous ces assauts, le duc de Roquefeuille en se levant, mais non sans peine, et en offrant le bras à Amaranthe.

— C'est moi maintenant qui veux que vous restiez, dit celle-ci, qui repoussa avec douceur le duc jusqu à son fauteuil.

— En ce cas, dit la marquise, nous prendrons du plaisir sans vous, mon futur gendre. Viens, Amaranthe. Adieu, mon oncle; ce cher Constantin doit brûler d'impatience. Hâtons-nous. Ah ! monsieur le duc ! priez Dieu dans votre fauteuil pour que votre fils ait prodigieusement d'amabilité, car nous ne vous perdonnerons jamais, ma fille et moi, de nous avoir privées de la vôtre pendant une pareille soirée.

Amaranthe et la marquise sa mère partirent pour le bal.

— Êtes-vous fou, mon cher Châtillon, de dire à Amaranthe que j'ai la goutte ; à une jeune personne que j'épouse dans trois jours!

— Je l'ai bien deux fois par an, moi.

— Vous, vous, c'est différent. D'abord, permettez-moi de vous le dire, vous êtes plus âgé que moi...

— Quatre ans de différence; vous trente-six, moi quarante.

— Ensuite, mon cher Châtillon, vous ne vous mariez pas, vous. Me faire passer pour un vieux à trente-six ans!...

— On est vieux, mon cher duc, ctl'on est jeune relativement. Vous, êtes jeune, par exemple, pour la duchesse de

POUR UN CHEVEU BLOND d07

Neuville, qui a quaranie-deux ans; vous êtes vieux pour la belle marquise de Saint-Phal, qui n'en a que dix-sept. Vous êtes jeune, suffisamment jeune, pour ma nièce Aimée, qui a bientôt trente cinq ans, mais vous ne Têles pas pour Amaranthe...

— Cependant voyons, mon cher vicomte, Aniaranlhe a eu le temps de réfléchir pendant ces cinq dernières années passées en pension; et, quand elle me veut,' m'accepte pour mari...

— Vous vous trompez, mon cher duc, si vous croyez que j'ai prétendu vous faire passer pour indigne de la main d'Amaranthe en dressant ce petit tableau comparatif des âges. N'en parlons plus. Vos affaires ne sont pas les miennes. Mais, puisque nous voilà seuls, voulez-vous que nous passions comme autrefois le reste de la nuit à boire du Champagne et du tokai?

— Vous savez que je ne bois plus que de l'eau?

— Bon! vous ne dansez plus, vous buvez de l'eau, et vous... Puisque vous êtes si fort, mon cher duc, faites-moi l'amitié d'aller vous coucher. Ce serait une véritable cruauté de vous tenir plus longtemps sur ce fauteuil.

Châtillon sonna. Un valet de chambre parut.

— Bassinez le lit de monsieur, lui dit-il, et rebassinez-le.

— C'est trop fort! s'écria le duc, et je me retire, car vous avez juré, Châtillon, de me taquiner jusqu'au jour.

En traînant la jambe, le duc, qui ne demandait pas mieux, alla se coucher.

11 était jour quand la marquise, revenue du bal, entra dans le même salon, et se jeta, consternée, dans le fauteuil qu'avait occupé le duc. Sa figure était bouleversée, sa riche toilette en désordre. Elle arracha les fleurs de ses cheveux» ses gants; sa pelisse était froissée à ses pieds.

« Quelle fêle! dit elle en cachant sa figure dans ses mains émues, quelle fête! oh! quelle fête! Je l'ai vu ; il était beau, jeune; qu'il est jeune et beau ! Entouré, flatté.

on ne parlait que de lui autour de moi, — de sa bravoure tout haut, de ses grâces tout bas. Et moi, j'ai été à peine remarquée, moi autrefois la reine des soirées! A peine quelques sourires jetés comme une aumône, à peine quelques saints. Un désert autour de moi. J'avais beau chercher à attirer son attention, me placer devant lui : il ne me voyait pas. Une jeune personne, une seule, occupait l'attention de Constantin, absorbait ses pensées, méritait tous ses empressements, dont elle paraissait heureuse et fière. Oui, elle était heureuse; et moi!...» Un torrent de larmes coula des yeux de la marquise. La première heure de ce triste retour si redouté des femmes sonnait pour elle; heure plus affligeante peut-être que celle de la mort, qui du moins emporte tout, l'âme et le corps, tandis que cette première mort leur laisse le cœur vivant et jeune au milieu des ruines du corps. Ses pleurs furent bien amers.

Elle entendit venir, et précipitamment elle étouffa ses sanglots, et épongea ses larmes avec tout ce qu'elle trouva sous sa main, ses dentelles, sa mantille... On entrait. C'était Amaranthe. La joie et, le bonheur avaient formé comme une auréole visible autour de son visage, aussi doux que celui de sa mère était pâle. Son premier mot passa par la blessure qui s'était ouverte dans le cœur de sa mère.

— Comment m'avez-vous trouvée, maman?

— Oh! oui, tu étais belle, très-belle, mon enfant; j'en étais heureuse, j'en étais fière pour toi, j'en étais jalouse.

— Jalouse!

La marquise laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Le cri de sa douleur lui était échappé.

— Jalouse! répéta Amaranthe. Ah! ma mère! pourquoi m'avoir conduite à ce bal? Mais c'est vous qui étiez la plus belle, la plus admirée, je vous jure.

— Tais-loi; fais-moi rougir...

— Ma mère...

— Chère enfant, pardonne-moi ce reste de vanité, cet

POUR UN CHEVEU BLOND iOii

éclair mourant d'une gloire qui n'a pas su coniprendre qu'elle s'éteignait, qu'elle était finie.

— Je ne veux pas croire, ma mère, à vos regrets; ils sont injustes pour vous, pour moi, pour tous ceux qui vous ont vue à ce bal.

— Flatteuse enfant, viens sur mon cœur, et communique-lui la bonne, l'heureuse ingénuité du tien.

— Voyez, chère amie, murmurait Amaranthe en appuyant ses joues sur celles de sa mère; toutes les femmes regardaient avec admiration M. Constantin, et lui n'avait des yeux que pour vous.

— Crois-tu? s'écria la marquise.

— J'en suis sûre.

— Sans doute il m'a promenée dans le bal, sans doute il m'a fait danser, sans doute il m'a souvent adressé la parole; mais, on le voyait, c'était par complaisance.

— Pourquoi interpréter ainsi ces hommages?

— Parce qu'ils n'étaient qu'un acte de politesse.

— Oh ! que vous vous trompez ! 11 ne me parlait que de vous lorsqu'il cherchait à me faire revenir de l'évanouissement que j'ai éprouvé à cause de la chaleur du petit salon.

— Oui, en effet, chère enfant, tu t'es trouvée mal... je l'avais oublié... mais tu es bien maintenant.

— C'est M. Constantin, comme je vous le disais, qui m'a donné ses soins. Je ne sais comment cela s'est fait; mais,

.en reprenant mes sens, j'ai trouvé dans ma main ce mouchoir que quelqu'un aura sans doute oublié.

La marquise saisit le mouchoir. Après l'avoir brusquement examiné, elle dit, changeant de ton :

— Il est à moi, donne, donne!

— Du sangl dit avec effroi Amaranthe.

— Mon mouchoir!..,

— Le vôtre, dites-vous? Ce mouchoir est à vous? Comment est-il à vous?

— Et il avait promis, pensa la marquise en étouffant le

mouchoir entre ses doigts crispés, de me le rapporter teint de son sang, s'il était blessé; et je le retrouve dans les mains de ma fille! Ah! le hasard est presque aussi ingrat que le cœur.

— Mais qu'éprouvez-vous, ma mère?... comme vous me regardez...

— Rien, rien, ma fille, prends ce mouchoir, garde-le, — je te le donne; — non, il est à toi, je te le rends.

— A moi? Vous mêle rendez I Mais vous m'effrayez. Oh! comme vous m'effrayez, ma mère! Vous souffrez, mais beaucoup, — vous palissez. Oh! mon Dieu! mon Dieu! Aurais-je compris? Oui, j'ai compris.

, Amaranthe courut saisir le cordon de la sonnette.

— Que faites-vous, ma fille?

Un domestique parut.

Amaranthe lui dit :

— Priez M. le duc de Roquefeuille de descendre au salon. ISousTattendons.

Dès que le domestique se fut retiré, la marquise demanda à sa fille avec la terreur du doute :

— Qu'avez-vous fait?

— Laissez, laissez-moi faire, ma mère.

— Mais encore saurai-je?...

— Vous allez tout savoir.

On eût dit que toute la gravité et toute la raison qu'aurait dû avoir la mère étaient passées dans Lame et la voix, de la fille.

Le duc de Roquefeuille parut.

Amaranthe lui dit aussitôt :

— Monsieur le duc, j'ai atteint aujourd'hui ma majorité, je suis donc libre de mes actions, que M. Boiroger le veuille ou non. J'avais promis il y a cinq ans d'accepter votre main.

— Mademoiselle...

— Plus d'obstacle, entendez- vous? plus de retard, en-

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tendez-vous bien? de la part de qui que ce soit. Ma destinée esta ma disposition, j'en dispose irrévocablement pour vous épouser.

— Tout sera fait comme vous le désirez, répondit le duc : on ne marchande pas avec le bonheur.

— Mais, reprit Amaranthe, demain notre mariage, et après-demain, entendez-vous, notre départ pour TAnglelerre.

— Après-demain votre départi s écria la marquise, qui jusque-là n'avait pas eu le temps de placer l'expression de son élonnement. Après-demain votre départ?

— Oui, ma mère, oui, monsieur le duc, jele veux!

— Mais, malheureuse! dit à sa fille la marquise d'une voix sourde et étouffée, malheureuse! tu aimes donc Constantin? Allons! ils s'aiment.

11 est impossible de calculer le temps que dura cette scène si mystérieuse pour le duc, si cruelle pour Amaranthe et sa mère, instruites l'une et l'autre maintenant de leur rivalité. Elles n'avaient plus rien à s'apprendre. Le duc, qui trouvait, au contraire, fort naturel et même plus que naturel qu'on lui annonçât son mariage avec Amaranthe, dont rien jusqu'alors n'avait éloigné la probabilité, paraissait singulièrement intrigué de la précocité de l'heure à laquelle cette nouvelle lui était confirmée, et il cherchait à deviner le motif pour lequel le départ devait suivre de si près le mariage.

L'emhairas de chacun d'eux était loin de finir, quand, pour l'angmenter, Constantin, le lils du duc de Roquefeuille, fut annoncé.

— Faites venir M. de Chàtillon et M. Boiroger, dit la marquise au domestique qui se retirait.

Constantin portait l'uniforme de colonel. Sans lui donner le temps de s informer de la cause du désordre profond écrit sur chaque visage, dans chaque

attitude, et accusé, pour ainsi dire, par chaque molécule d'air du salon, la marquise dit à Constantin :

— Monsieur de Roquefeuille, vous êtes un homme d'honneur. Vous aviez promis de revenir pour constater la fidélité de votre parole et pour recevoir la main de celle que vous aimez : vous la méritez.

Après ces simples mots, dits avec l'apparente fermeté de ceux qui parlent sur l'échafaud, la marquise, dont les larmes tremblaient au bord des paupières, prit la jeune main d'Amaranthe et la mit dans celle de Constantin, laissant un instant la sienne posée par-dessus comme pour cimenter sa volonté, fixer son désespoir, éterniser son sacrifice.

Boiroger et Châtillon parurent en même temps, et ils comprirent parfaitement tous les deux le sens de cette attitude, dernière expression d'une dernière crise.

Boiroger prononça ce peu de paroles sensées en s'adressant à Constantin et à Amaranthe :

— N'avais-je pas raison de vous renvoyer à votre majorité ?

Puis, se tournant vers la marquise :

— Voici, ma sœur, les titres des vingt-quatre millions de biens qui vous appartiennent.

— Voilà ce que c'est que d'attendre, dit Châtillon.

— Et nous? dit le duc en s'approchant de la marquise.

— Nous? répondit la marquise, nous?

— Oui, madame.

— Nous, monsieur le duc, nous avons trop attendu. Il est trop tard.

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