ENCORE
— C'est étrange! c'est désolant! c'est à se précipiter dans la Seine, c'est à s'empoisonner avec ce qui reste de vermillon chinois au fond de cette vessie, se disait, triste, hagard, fou, désespéré, le jeune artiste Mandanne en regardant avec des convulsions de rage un tableau placé devant lui. Me voilà refusé par le jury! Refusé! oui, refusé, ce qu'il y a de plus odieusement refusé. Mais que faut-il donc faire? murmurait-il en enfonçant ses deux poings fermés dans ses poches et en trépignant sur le parquet au point de faire trembler à tous les coins de Tatelier ses plâtres et ses squelettes. J'ai consulté mes amis pendant que je travaillais à mon tableau; j'ai écouté toutes leurs critiques, accueilli tous leurs conseils, et retouché mon sujet place par place, en mille endroits différents, partout enlin; composition, dessin, coloris, ont été refaits sans relâche; et, au bout de tant de peines, de soins, de veilles et de temps, un refus! Demain les journaux publieront ma défaite et ma honte; les journaux, ces consolateurs qui élargissent les blessures dans Tintention de les guérir. Demain le beau-père de celle que je devais épouser me con-
gédiera, mon propriétaire me signifiera de sortir de sa maison, sous prétexte de réparation et d'embellissement; demain mon portier me dira : « Qui demandez-vous? » Demain... Mais demain je serai mort.
Mandanne se tut un instant pour concentrer sa douleur sur son tableau refusé, un tableau de quarante pieds pourtant, encaissé dans un cadre magnifique, et représentant ce qu'il y a de plus poétiquement beau dans la mythologie, le Temps découvrant la Vérité!
— Oui, le temps, reprit-il avec une nouvelle amertume, découvrira un jour, bientôt, la vérité de mon mérite, de mon talent, du charme de mon œuvre; mais je ne serai plus, je serai avec tous les grands artistes persécutés, avec...
Ici Mandanne récita la longue litanie des martyrs de Fart, et il ne fut pas consolé.
— Finissons-en, ajouta-t-il en allant chercher au bout de l'atelier un de ces mauvais encriers de peintre dans lesquels il y a de tout, excepté de l'encre.
Il parvint toutefois à tracer ces lignes sur un morceau de papier où se voyait un commencement de caricature :
« Je meurs innocent, et je veux qu'après ma mort mon tableau du Temps découvrant la Vérité soit donné à Champigneulles, ma ville natale. »
Il prit ensuite son chapeau pour aller se noyer en face du Louvre, à quelques mètres du monument où il avait été refusé. Il tenait beaucoup à cet endroit.
— Encore un regard à mon œuvre, se dit-il.
Et il s'arrêta, les larmes aux yeux, à quelques pas du tableau proscrit par larrôt des membres de l'Institut. Le soleil, en se couchant, coupait diagonalement la cage de son atelier et venait illuminer les deux seules ligures de son immense toile. L'effet de la lumière donnait une grande valeur au sujet, et prêtait, comme d'usage, à la peinture, un charme qu'elle n'a pas toujours en réalité.
Le soleil couchant est un flatteur. Le voile que soulevait le Temps, suspendu dans les airs, paraissait d'une délicieuse légèreté, et la Vérité rendue avec une grande séduction de couleurs. A Mandanne. tout sembla parfait, incomparable, sublime, et la tête du Temps, et sa barbe grise, et ses jambes cagneuses, fuyant en arrière dans les nuages, et la figure de la Vérité, et son coloris, et ses mains, et son expression. Raphaël avait passé par là, mais Raphaël riche des progrès de trois siècles, des idées humanitaires et de mille autres perfectionnements.
Mandanne étouffait de désespoir en se noyant ainsi dans sa supériorité avant d'aller se noyer dans la Seine, en face du Louvre.
— Il y aurait de quoi se donner mille fois au diable ! s'écria-t-il en ouvrant la porte de son atelier, si le diable existait; mais il n'existe pas plus...
Ici Mandanne allait proférer un horrible blasphème, et c'est sans doute ce qui amena violemment l'individu avec lequel il se trouva face à face au moment où il allongeait la jambe pour franchir la première marche de Tescalier.
— Je vous demande pardon, j'existe, lui dit un homme vêtu d'une redingote de velours noir et portant des gants fourrés.
— Vous seriez?
— Je le suis.
— C'est invraisemblable, dit Mandanne.
— Je ne dis pas... Mais qu'est-ce qui est vraisemblable? Est'il vraisemblable qu'on aille se noyer pour un tableau?...
— Le Irouveriez-vous mauvais, vous aussi?
— Je ne dis pas cela; je ne dis rien. Vous m'avez désiré, je suis venu. Je ne puis vous prouver que j'existe qu'en vous donnant des témoignages de ma puissance. Parlez !
— Faites mourir d'apoplexie, sur-le-champ, tous les membres du jury, et je vous crois.
— A quoi cela vous servirait-il?
— A rien, en effet ; mon tableau n'en serait pas moins refusé.
— Demandez-moi une impossibilité utile, et vous verrez.
— Eh bien, que mon tableau du Temps découvrant la Vérité se transforme à l'instant même, que le sujet en soit changé, et que, porté devant le jury, il soit accepté.
— Ceci est un jeu d'enfant; votre âme vaut davantage.
— Vous voulez donc que je vous vende mon âme?
— Puisque vous ne croyez pas en moi, que risquezvous à signer ce pacte?
— C'est que vous m'ébranlez...
— Hâtez-vous, jeune homme ; je traite avec un ministre avant dix heures, ce soir, et avec une jeune fille avant minuit. Mes minutes sont comptées.
Mandanne pâlit.
— Mais, si je suis accepté, balbutia-t-il, aurai-je du moins une belle place au Salon?
— La meilleure.
— Vous me tentez.
— C'est mon métier. Et non-seulement vous obtiendrez l'endroit le plus favorable du Salon carré, mais vous aurez des éloges dans tous les journaux, vous obtiendrez la croix d'honneur, vous aurez des commandes, vous donnerez des audiences au directeur des Beaux-Arts; vous aurez enfin tout ce que vous désirez.
— Il est donc bien convenu alors, reprit Mandanne, qui s'habituait déjà au diable, comme on s'habitue à la garde nationale, que notre pacte durera toute ma vie, que vous n'aurez pas le droit de limiter.
— C'est convenu;... mais, dès que votre heure suprême aura sonné, je serai là pour prendre votre âme.
— Mais qu'en ferez-vous?
— Ah ! c'est mon secret.
— Bah! dit Mandanne après quelques minutes d'hésitation, que je sois brûlé pour une chose ou pour une autre!... J'accepte! s'écria-t-il en tendant la main au diable, qui eut la prudence de retirer la sienne.
— Vous jurez d'être à moi? lui dit le tentateur.
— Je le jure.
— Levez les yeux, lui dit alors le diable, et regardez. Mandanne regarda. Il était au Salon, au milieu de trois
ou quatre mille personnes qui, de près, de loin, de toutes les distances, avaient les yeux fixés sur un magnifique portrait à l'huile représentant la femme d'un notaire célèbre. Ce portrait était signé Mandanne.
Et voici ce qu*on disait autour de lui :
— Vit-on jamais rien de plus ressemblant? Quel feu! quelle originalité ! quelle vigueur ! quel relief! C'est aussi beau que le portrait de François I" par Titien, que celui du Grand Pensionnaire par Van Dyck.
— Laissez donc! murmuraient des jeunes gens, coiffés de casquettes rouges; Titien et Van Dyck ne seraient pas dignes d'essuyer les pinceaux de Mandanne.
Mandanne rougissait, c'est une justice à lui rendre.
— Et quand on songe, ajoutaient-ils, qu'un artiste comme lui n'est pas décoré, tandis qu'on jette des boisseaux de croix et des aunes de ruban à des barbouilleurs de chapelle dont tout le mérite est de savoir attendre, pendant vingt ans tous les jours dans les couloirs du ministère, que le directeur des Beaux-Arts vienne à passer pour lui baiser les bottes.
L'opinion des personnes graves se trouvait, chose extraordinaire, parfaitement d'accord avec celle de ces jeu-
nés fous; non qu'ils ravalassent Van Dyck et Titien pour élever Mandanne, mais ils convenaient tous que, depuis ces grands maîtres, on n'avait rien vu d'aussi saisissant en peinture.
— Est-ce que vous ne trouvez pas, cependant, se hasarda à dire Mandanne avec une timidité qui tenait encore de la pudeur de son ancienne obscurité, que ce front est un peu trop dans la lumière?
— Ce sont vos yeux qui n'y sont pas assez, lui répliqua aussitôt une casquette rouge.
— Mettons monsieur à même de voir un peu mieux, ajouta une autre casquette en soulevant Mandanne à trois pieds du parquet.
— A la lanterne ! cria une troisième casquette ; la lumière ne lui manquera pas.
Ainsi, pour avoir risqué une bien faible critique de luimême, Mandanne allait passer par une des grandes croisées du Louvre, et peut-être tomber dans cette même rivière où il avait voulu se noyer quelques heures auparavant.
Ce danger n'était pourtant pas sans charme pour lui ; il aurait volontiers remercié ses assassins s'ils lui avaient permis de parler, mais ils l'étranglaient; tout ce qu'il pouvait faire dans cette situation, c'était de leur sourire. Il serait sans doute mort étouffé, si un flot énergique parti de la porte n'eût causé une diversion puissante parmi le groupe d'effrénés admirateurs au milieu duquel râlait le glorieux et malheureux Mandanne.
Cette ondulation apporta devant le tableau de Mandanne des admirateurs d'une sphère plus élevée. On distinguait des membres des quatre académies, des officiers de la maison du chef de l'État et de celle des princes, et au milieu d'eux le ministre de l'intérieur, qui, après avoir félicité, embrassé et présenté Mandanne, le décora de sa main de l'ordre civil et militaire de la Légion d'honneur.
On se figure aisément l'élonnement des deux ou trois
cents élèves en voyant ainsi honorer le grand artiste Mandanne dans la personne de celui dont ils avaient été sur le point de faire une victime. Singularité bien notable, aucun d'eux, changeant soudainement d'avis sur le mérite du peintre récompensé, ne dit :
— Encore un âne qu'on décore! tandis qu'on laisse dans l'oubli tant d'illustres artistes, tels que ïrillebardou, Cliantefouille et le grand Grapoussin!
Mandanne fut trouvé pur, quoique heureux. On le promena trois fois autour du Salon carré, et on l'applaudit comme une mauvaise tragédie.
Le bonheur de sa première journée de gloire ne devait pas se borner là. En rentrant chez lui, il trouva deux lettres : une large et carrée, l'autre oblongue et parfumée. Il décacheta d'abord la seconde, parce qu'il n'avait pas encore trente ans, et il lut :
« Monsieur,
« La renommée a porté votre nom jusqu'au fond de mon boudoir; si vous ne me croyez pas indigne de vos pinceaux, venez demain matin avant midi chez moi, hôtel d'Armainville, rue de la Ferme. Vous trouverez un modèle docile, je n'ose pas dire aussi beau que vous le désireriv3Z.
« Votre admiratrice,
« Comtesse Bur.(;us.))
— Je commence paries comtesses, murmura Mandanne; par où donc linirai-je? •
Voyons ce que contient la seconde lettre. Il lut encore i
« Monsieur^
« Je suis chargé de vous apprendre que M. le ministre de l'intérieur vous accorde 20,000 francs de gratilication sur les fonds des Beaux-Arts. Vous aurez à passer à la caisse pour loucher votre mandat. »
2tO LA FOLLE DU LOGIS
— Il paraît, dit Mandaniie, à qui la prospérité n'avait pas encore ôté Fesprit, que mon âme est de première qualité.
Ceux qui auraient été tentés d'encadrer dans Tépoque présente l'histoire fort véridique de iMandanne, quoique en apparence fantastique, seront bien vite revenus de cette erreur en voyant un ministre de l'intérieur reconnaître le mérite, le récompenser et le décorer. Aucune allusion aux temps présents n'est possible : ce fait rémunératoire le prouve assez.
Mandanne posa la lettre du ministre de l'intérieur sous sa tète, et le billet de la comtesse Burgos sur son cœur; et il ne s'endormit pas.
On n'étonnera personne en disant qu'à chaque instant il s'attendait à voir le diable entrer dans sa chambre, alin d'avoir à lui rendre compte du plein succès de la journée; le diable ne se présenta pas. En galant homme, en homme qui sait vivre, il échappa à la reconnaissance, et d'ailleurs, comme on le verra dans la suite de cette histoire, si on prend la peine de la lire, il n'a Ihabitude de se montrer que lorsqu'on le désire violemment.
Enlin le jour parut, et il n'avait jamais seujbié plus rose ni plus riant aux yeux de Mandanne Parmi tous les souhaits qu'il lui était permis de former, celui d'être beaucoup plus beau, par exemple, afin de ne pas courir la chance de déplaire à la comtesse ikirgos ne lui vint pas à l'esprit, tant, avec la faculté d'être mieux, nul homme n'a le désir d'être autrement qu'il n'est. Sur ce point, le diable n'a pas de marché à conclure; il y a renoncé (juand Mandanne fut rasé, coiffé, vêtu à la dernière mode, comme on disait dans le bon temps, et qu'il eut mis cent francs on pièces d'or dans chacune de ses poches, il alla...
ENCORE UNE AME VENDUE AU DlAliLE 'ill
chez la comtesse Burgos? Du tout! il est pour Tartiste, sachez-le bien, quelque chose de plus séduisant, de plus irrésistible que Taimant de la beauté, que celui delà curiosité, que la faim même, que le devoir : c'est le besoin de savoir ce que disent de lui les journaux, qu'il prétend ne jamais lire. Les cabinets de lecture ne vivent, on le sait, que du profit que rapportent ceux qui n'y vont jamais, notamment les hommes de lettres, les peintres, les députés, les acteurs et tous ceux qui ont affaire à ce grand brun qu'on appelle le public.
On parle des joies du troisième ciel; le troisième ciel n'est qu'une mansarde, comparé à la volupté exceptionnelle de l'artiste occupé à lire son éloge en déjeunant au café. Les ciselures dorées du café, les moulures, les arabesques, les corniches guillochées, paraissent à son regard fasciné un reflet de l'Alhambra; le pain est ambré, la côtelette panée exhale le parfum de toutes les prairies de la Bretagne; la dame du comptoir elle-même est une nymphe qui se souvient de la mythologie.
Mandanne éprouva cette poétique sensation qui tient du rêve et mille autres encore, en savourant son éloge dans les grandes et petites colonnes des journaux. Celui-ci disait : « Le Salon est exécrable cette année comme les années précédentes; sans le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, le miraculeux portrait du célèbre Mandanne, il faudrait décidément le fermer et mettre les clefs sous la porte. »
Un peintre est toujours secrètement flatté dans le fond de l'àme, quand on le loue, d'entendre dire que le Salon est pitoyable. Chacun se croit une exception. Et, au bout du compte, le Louvre est hideux et sublime tout à la fois. Un autre journal exprimait ainsi son opinion sur notre artiste : « (Jue nous disait-on, que le tableau de M Mandanne avait été refusé? Le jury n'est pas encore tombé si bas, grâce au ciel. Non-seulement le fameux tableau de M. Mandanne n'est pas refusé, mais il excite l'admiration de tout
2i2 LA FOLLE DU LOGlS
le monde : c'est une de ces merveilles qui apparaissent de loin en loin dans les arts pour prouver aux nations jalouses que la France en tient toujours le sceptre, et qu'elle est encore la terre classique du génie. C'est toujours à elle qu'il faut en revenir en fait de goût, d'esprit et de supériorité. »
Le garçon de café étant venu rendre à Mandanne le surplus de l'argent prélevé sur une pièce de vingt francs pour le prix du déjeuner, Mandanne lui dit :
— Gardez.
Le garçon se dit :
— Cet homme est fou !
Il n'en garda pas moins seize francs.
Il sortait tout enivré de gloire pour se rendre à l'hôtel d'Armainville chez la comtesse Burgos, lorsqu'il lui tomba sous la main un misérable petit journal, rédigé par ces légions de va-nu-pieds qui vivent de billets de spectacle en attendant d'obtenir un billet d'hôpital. Mandanne le parcourut indifféremment la main sur le bouton de cuivre de la porte du café. Une ligne l'arrêta : cette ligne était la lame d'un poignard. La voici :
« Oui, Mandanne, nous en convenons avec l'immense majorité des connaisseurs et du public, est un grand, un sublime peintre de portraits; mais nous l'attendons à un tableau d'histoire. Jusque-là nousajournons le complément de notre admiration pour le talent de 31. Mandanne. »
Cette petite critique, dans un journal ridiculement obscur, — et encore était-ce une critique? — cette observation plutôt, cette simple réflexion née d'une extrême bienveillance, causa plus de douleur a Mandanne que ne lui avaient fait de plaisir les milliers de compliments dont il s'était rassasié en déjeunant.
— Ah! je ne suis pas un peintre d'histoire! Mais qui n'est pas peintre d'histoire? Je le serai quand je voudrai. Ils me reprochent de ne pas peindre l'histoire...
ENCORE l\NE AME VENDUE AU DIABLE 213
Ce mot histoire revint trois ou quatre mille fois sur les lèvres de Mandanne avant d'arriver à J'hôtel de la comtesse, où il arriva enfin, et où il fut. reçu par deux domestiques en livrée.
— Madame la comtesse ne reçoit personne aujourd'hui.
— Mais je suis M. Mandanne.
— C'est différent, répondit un des domestiques en priant Tartiste de raccompagner dans les appartements de madame la comtesse. . . >.«»îp^
Mandanne, en foulant des tapis épais et doux comme du gazon, traversa pendant dix minutes des salons vastes et décorés avec un luxe que relevait un silence tout à fait royal; enfin, Tampleur des pièces diminua, et, de cabinet en cabinet plus petit, mais toujours plus exquis d'orne« ments, il arriva au boudoir de la comtesse.
Le domestique s'était respectueusement retiré.
La comtesse de Burgos, quoiqu'on fvi-t au mois de mars, était vêtue en mousseline si légère, si légère, que quand elle se leva à demi pour recevoir Mandanne, celui-ci aperçut la nuance bleuâtre de ses bas de soie, tant le tissu de cette robe oi-ientale était vaporeux. Un bonnet grec surmonté d'un gland d'or, des pantoufles chinoises, véritables sabots de fée, complétaient ce costume délicieusement excentrique.
Le costume de la comtesse fait naturellement supposer la douce température qui régnait dans son boudoir, atmosphère légèrement chargée du parfum des fleurs venues en serre chaude, et des émanations des sachets qu'on voyait épars sur des tablettes de citronnier.
— Cette pose vous convient-elle, lui demanda la comtesse, sans donner à l'artiste le temps qu'on perd ordinairement à se regarder le blanc des yeux, le noir des cheveux et le rouge des oreilles, lorsqu'on se voit pour la première fois.
Elle avait jeté avec négligence une jambe sur Tautre,
placé son bonnet sur le côté et accroché une rose entre la volute gracieuse de son oreille et l'écheveau doré de ses beaux cheveux blonds.
— Vous m'admirerez quand vous m'aurez peinte, ditelle à Mandanne, qui semblait apporter une extatique lenteur à poser sa toile sur le chevalet.
— Je ne me figurais pas ainsi les comtesses, pensait Mandanne. Mais est-elle belle ! est-elle resplendissante! est-elle merveilleuse!
— Vos cheveux un peu plus en désordre, madame.
— Voilà, dit-elle en passant avec Tinsouciance d'un écolier ses doigts dans ses cheveux.
Ce fut alors Uaïdé! c'était l'Orient! c'était l'Espagne! c'était la belle comtesse Burgos!
D'une voix plus émue, Mandanne dit encore :
— Vos bras un peu plus découverts, s'il vous plaît.
— Vous préférez? dit-elle en soulevant ses longues manches de gaze jusqu'au coude; soit! Ils ne sont pas trop mal, ajouta-t-elle.
Déjà une étonnante ressemblance se glissait sous les doigts tremblants du peintre, et, comme à son insu, un dessin fin, accentué pourtant, exact surtout, venait limiter le plus doux, le plus chaud des coloris. La comtesse de Burgos elle-même semblait sortir du fond d'un nuage et se placer graduellement devant les yeux de Mandanne. Il croyait moins être l'auteur que le témoin de son œuvre.
Enivré de son talent, enivré de son modèle, Mandanne dit encore à la comtesse de Burgos d'une voix plus émue :
— Vos épaules un peu moins cachées, madame.
A peine avait-il exprimé ce vœu, que la comtesse jeta au loin en riant l'étoffe diaphane roulée autour de son cou, et que son sein blanc comme un vol de colombe, ses épaules se montrèient dans toute leur éblouissante fermeté aux yeux de notre artiste, nous devrions dire de
notre amoureux. Sou esprit n'était plus au tableau, il "volait autour de son modèle en spirales de feu de plus en plus rétrécies; sa main seule, distraite, agitée, ne cessait de couvrir la toile de mille couches enchantées.
Et il se disait : « Une jeune femme qui me reçoit dans un boudoir, en jupe de mousseline claire, en bonnet grec, qui, pour moi, se décoiffe, se met les bras, les épaules nus avec une complaisance inou'ie, doit être amoureuse de moi. »
Aussi Mandanne s'écria-t-il, en quittant son chevalet et en se précipilant comme un fou aux pieds de la comtesse :
— Madame, l'œuvre de mon esprit est finie; celle de mon cœur commence.
— Avant de vous répondre, dit la comtesse d'un air fort noble sans cesser d'être enjoué, je veux voir mon por-
«trait. Si vous n'avez pas de talent, je vous fais mettre à la porte par mes domestiques; si vous en avez extraordinai. rcment...
— Regardez, madame, répondit Mandanne avec une consciencieuse fatuité.
— C'est sublime! s'écria la comtesse de Burgos, qui ajouta: —Je suis fâchée, monsieur, de ne pas répondre à l'amour d'un homme de génie tel que vous; mais, si j'avais eu la faiblesse d'aimer un artiste, j'aurais voulu qu'il fût à la fois un grand peintre et un grand sculpteur comme Michel-Ange, Puget et quelques autres.
Il était difficile de congédier une passion avec plus de délicatesse et de bon goût.
En saluant Mandanne, la comtesse lui glissa dix billets de banque de mille francs dans la main.
Le diable, notez bien ceci, vous qui pouvez un jour avoir affaire à lui, ne vous donne jamais que ce que vous lui demandez, et vous conviendrez que c'est déjà beaucoup. Mandanne ne lui avait pas demandé l'usage du monde, et il en avait complètement manqué dans son en-
treviie avec la comtesse de Biirgos. Il aurait su, sans cela, que plus une personne est élevée en dignité et plus elle use de ce sans-gêne, de cette familiarité avec ceux qu'elle croit ses inférieurs, et que c'est au moment où l'on tombe à ses pieds qu'elle vous écrase. Les impérieuses femmes créoles se montrent nues à leurs esclaves.
Mandanne ne fut pas plutôt rentré chez lui qu'il se dit, dans un accès de colère vraiment injuste contre le diable : — Est-ce donc pour cela que je lui ai vendu mon âme ? pour rester peintre de portraits et n'être ni peintre d'histoire ni sculpteur comme Michel-Ange et Puget!
— Tu seras l'un et l'autre, mon fils, lui répondit une voix qu'il connaissait déjà.
— Mais quand? demanda Mandanne.
— Tout de suite. Mets-toi à l'œuvre.
On remarquera qu'il est dans les usages du diable, et< nous ne sommes ici ni pour les expliquer ni pour les discuter, de ne paraître qu'une fois en personne. Les fois qui suivent sont des manifestations de moins en moins expressives de son individualité : tantôt il est une voix, comme dans ce dernier cas; tantôt un souffle dans l'oreille ; tantôt un conseil; il finit par n'être qu'une impulsion abstraite; et ces dernières transformations sont les plus dangereuses, car elles tendent à faire oublier à l'âme vendue qu'elle est la proie du mauvais esprit.
L'année qui suivit fut une série de contentements sans exemple pour Mandanne. 11 peignit l'histoire avec le même succès qu'il avait peint le portrait; et il produisit des morceaux de sculpture aussi énergiques que ceux qu'a créés le ciseau de Puget, et vivants comme ceux d'Auguste Préault.
La belle comtesse de Burgos, n'ayant plus de raison pour refuser son cœur à Mandanne, lui donna sa main. Comme il est d'usage en Espagne que la femme anoblit, la comtesse Rurgos, qui était Espagnole, fit comte son illustre
ENCORE UNE AME VENDUE AU DIABLE 2i7
mari, qui ne s'appela plus que le comte de Mandanne.
Le bonheur est une folie. Mandanne, heureux comme un roi, voulut avoir un palais à sa fantaisie. H tira des marbres de la Grèce, du granit de TÉgypte, et les employa, avec un goût des plus rares, à T habitation splendide où il se logea.
Quand on possède un palais, qu'on est peintre, c'est le moins qu'on ait un atelier digne d'un palais. Mandanne s'en construisit un si grand, si vaste, qu'on y circulait à cheval. On ne s'explique pas pourquoi les peintres, auxquels le silence est si nécessaire, ont, en général, un penchant déterminé, dès qu'ils ont un nom, pour les plaisirs bruyants, les fantaisies soldatesques; ils redeviennent enfants: ils aiment les tambours, les cors de chasse, les trompettes, les fusils et les yatagans. S'ils osaient, ils se feraient appeler mon général. Il en existe un, je crois, qui se donne à l'étranger le titre de major.
Mandanne surpassa tout ce qu'on a vu en ce genre de manie. Le matin, chaussé en bottes à l'écuyère, il montait un cheval bai, le soir une jument Isabelle, et souvent il lui arrivait de peindre en cabriolet avec un groom, qui, debout derrière lui sur le strapontin, lui tenait la palette. Son atelier permettait ce genre de peindre, dont on parlait beaucoup dans le monde. Ce n'est pas tout: dès qu'on entrait chez lui, un roulement de tambours et des feux de peloton se faisaient entendre, et il n'était pas rare qu'au milieu de la conversation un coup de canon retentît dans l'antichambre pour annoncer la visite de quelque grand personnage.
Les journaux se moquaient beaucoup de ces puériles extravagances. Mais il est bon de dire ici, et nous prions le lecteur de s'en souvenir, que Mandanne étant passé de la réputation à la renommée, et de la renommée à la célébrité, il ne lisait plus les journaux, quoiqu'il les reçût tous, au contraire de ses premières années, où il les lisait
tous et n^eii recevait aucun. Que lui auraient appris les journaux? A'avait-il pas plus de gloire que tous les peintres ensemble? Quel prix refusait-on à ses ouvrages? Il avait bien le temps de lire! quand la Prusse l'appelait à grands cris, quand la Russie lui commandait, vingt tableaux de cinquante pieds, quand l'Angleterre lui envoyait cent mille livres sterling pour le prier de penser cà elle à ses moments perdus.
Si Ton demande quel rôle jouait la comtesse Burgos dans cet olympe de fêtes, on répondra qu'elle passait chaque jour à la postérité sous des aspects différents, c'est-àdire qu'elle posait pour son mari, tantôt comme modèle de vierge, tantôt comme modèle de bacchante ; un jour elle prêtait ses suaves épaules à Vénus, un autre jour on reconnaissait sa figure charmante au milieu du groupe d'une fontaine publique. Aussi recevait-elle souvent des billets à peu près ainsi conçus: « Madame, j'ai vu à Brest, sur une place publique, sous la coupole d'une fontaine, votre torse divin; je viens exprès à Paris pour m'assurer si l'original est vraiment aussi beau que la copie : « Une autre fois, c'était un autre billet écrit dans ces termes •; « .le vous ai vue ce matin, toute nue, sous les traits d'une divine statuette. Me sera-t-il permis, madame, de voir habillée celle que par pudeur je n'ai pas osé acheter? » Enfin, Mandanne la prodigua avec si peu de mesure, comme image, comme allégorie, comme emblème, qu'un certain jour un de ses confrères la lui enleva comme réalité. Pour la retracer à ses yeux éplorés, il allait, de fontaine en fontaine, contempler les deltoïdes, les fémurs et les torses voluptueux qu il avait sculptés d'après elle.
Sa douleur dura peu, quoiqu'il se promît une vengeance éclatante. Uue de femmes tinrent d'ailleurs à le consoler! Les peintres sont dans une position privilégiée pour être aimés. Toutes les femmes se flallenl de la pensée d'être des modèles à leurs yeux, et eux n'ont jamais besoin, comme
les poëtes et les romanciers, d'avoir sans cesse de Tesprit à répandre; on les aime gratis.
Mandanne fut donc aimé, et aimé par les dames du grand monde. Deux femmes de ministres l'adorèrent à la fois : l'une pour ne pas la nommer, était la femme d'un ministre de rinlérieur ; l'autre était la femme d'un ministre du commerce. Cette double intrigue ne fut pas sans orage. Ces deux puissantes dames devinrent rivales, et alors ce ne fut pas à qui des deux tuerait l'autre, mais à qui des deux déshonorerait le mieux l'autre. Elles réussirent toutes les deux, comme on va le voir, et cela par un moyen auquel le diable ne perdit rien, car il est juste de ne pas l'oublier en toute cette affaire.
Vingt artistes excellents s'étaient présentés pour peindre l'intérieur d'une immense église qu'on venait enfin d'achever, au grand contentement de personne, car personne ne se souciait de la voir achevée. Ceux qui avaient gagné à cela, c'étaient des serruriers, des couvreurs, des doreurs, et par-dessus tout les entrepreneurs, qui volaient sur tous ces fournisseurs plus ou moins fripons. Ces vingt artistes étaient parfaitement dignes de peindre cette église ; tous avaient fait leurs preuves, et tous avaient sur Mandanne l'avantage d'avoir déjà décoré des basiliques et des chapelles. Mandanne pourtant l'emporta sur eux, et il fut chargé seul de couvrir une lieue de murs, deux lieues de plafonds, de toutes sortes de sujets tirés de la Bible, qu'il n'avait jamais ouverte. La femme du ministre de l'intérieur le voulut ainsi. On murmura tout haut, on railla tout bas, on se scandalisa ; mais le vent de la fortune soufflait pour Mandanne, et il tj'iompha de la moquerie universelle.
Qui se montra dépitée, jalouse? ce fut la femme du ministre du commerce, indignée de n'avoir pas, comme sa rivale, une basilique à donner à peindre à Mandanne. Elle ne pouvait cependant rester sous le coup de cette dé-
faite. Elle appela à son aide Tesprit, qui vaut mieux que la colère pour se venger. Son boudoir était à décorer. Que fit- elle? Elle usa de tant de séduction auprès de Mandanne, qu'elle obtint de lui qu'il peindrait le portrait de sa rivale sur tous les murs du boudoir, et dans les actes les moins conjugaux de la vie. Malheureusement la femme du ministre de l'intérieur prêtait à cette vengeance à la Bussy-Rabutin. Ici on la voyait au bois de Boulogne, se promenant en calèche avec le marquis de D...; là, elle était censée prendre les eaux à Bagnères, mais dans le garçon de bain on reconnaissait un autre amant plus ancien en date. Comme elle avait aussi l'habitude de faire obtenir un emploi à tous les amis de cœur dont le règne était passé, on riait beaucoup à la vue d'un médaillon au fond duquel elle était représentée distribuant des croix, des brevets et des nominations à une foule innombrable^ debout sur les degrés de son hôtel.
Quand le boudoir fut achevé, et Mandanne l'avait peint avec une finesse, un esprit, une supériorité dont on connaît le secret et l'origine, la femme du ministre du commerce donna une soirée à laquelle tout ce qu'il y a d'illustre dans la diplomatie et les arts fut convié. On devine si le boudoir, ouvert aux initiés, fut curieusement visité, malignement commenté; s'il étonna, si on en parla au dehors, à la cour et partout.
La rivale fut foudroyée au premier moment , mais elle se releva au second, et ce fut pour dire en face à Mandanne :
— Vous m'avez joué un tour odieux, infâme ; mais l'amour n'est souvent qu'un tissu de trahison, de lâcheté et de fourberie. Votre crime vient de ce que vous aimez mieux ma rivale que moi; demain vous changerez peut-être d'avis; mais, en attendant demain, voici, monsieur, ce qu'il faut que vous fassiez aujourd'hui, et, si vous n'y consentez pas, je vous retire tous les travaux dont vous êtes chargé pour l'église de , sous prétexte que vous êlesincapa-
ble de les exécuter. Je vous précipite moralement du haut de vos échafaudages...
Mandanne attendit, avant de répondre, que l'esprit dont il prenait conseil dans les occasions importantes se fût révélé à lui.
— Parlez, madame, dit-il enfin, je vous écoute.
Le diable lui conseillait d'accepter ce qui allait lui être proposé.
—Ma rivale est belle, très-belle, commença-t-elle par dire.
— Vous Têtes aussi, madame.
— Je le sais. Ceci convenu, écoutez-moi.
— Oui, madame.
— Sur les murs immenses de Téglise que, grâce à moi, vous êtes chargé de peindre, vous vous proposez sans doute de traiter des sujets empruntés à l'Ancien et au Nouveau Testament?
— Je n'en exécuterai pas d'autres.
— Parmi ces tableaux religieux, on verra souvent figurer des femmes fameuses par leur piété, leur foi, leur dévouement, leur martyre. On en verra mourant de soif dans des déserts, de douleur sous le fer des bourreaux, plutôt que de laisser porter la moindre atteinte à leur chasteté.
— Oui, madame 4
— Eh bien , je veux que toutes ces femmes aient la plus grande ressemblance de visage, de corps, de tournure : avec ma rivale; enfin, je veux que tout ie monde s'écrie, en voyant chacune de ces saintes : « Mais c'est madame***! c'est elle ! » Vous m'avez entendu?
—Mais, madame, toutParispoussera un cri d'indignation.
— Vous voulez dire un éclat de rire. Du reste, les conséquences de votre œuvre ne vous regardent pas. Au surplus, choisissez : point d'église à peindre, ou peinte comme je vous l'ai dit. ^
— Mais, madame, garantissez-moi du moins l'impunité après mon effrayante liardiesse ; car tout Paris sait bien
22t> La tULLE DU LOGIS
que votre rivale n'est pas une sainte, et que sa chasteté...
— Je ne vois qu'un moyens de vous mettre à Tabri de la vengeance de son mari : c'est de vous faire nommer ambassadeur.
— J'y pensais, dit Mandanne avec le plus admirable aplomb, — Et en effet, depuis quelque temps, il rêvait la gloire politique de Ruhens, qui fut réellement ambassadeur.
La vengeance s'exécuta à la lettre ; les traits de la rivale de la femme du ministre de l'intérieur se retrouvèrent sur tous les visages de saintes peintes dans l'église de..., et ils y resteront toujours pour l'édification des fidèles. Ainsi c'est elle qu'on adore, en priant aux pieds de toutes les vierges qui décorent cette fameuse basilique.
Après cette équipée, sur laquelle les mémoires futurs seront beaucoup plus explicites que nous même, Mandanne se vit obligé de songer à réaliser son désir d'être ambassadeur. De fait, il ne lui restait plus rien à désirer : membre de l'Institut, commandeur de presque tous les ordres, quelle autre ambition pouvait l'émouvoir, si ce n'est celle d'être un des premiers personnages politiques de son temps?
On se disait bien : « Mais il est ridicule à M. le comte de Mandanne de vouloir devenir un personnage politique, lui qui n'est, après tout, qu'un homme d'art ! Comment saurait-il conserver, défendre les intérêts d'un grand royaume, lui qui n'a jamais vécu que dans les salons et son atelier, lui qui ne s'est jamais sérieusement occupé que de dresser des chevaux et de courtiser les femmes? »
— Je vous dis que je serai ambassadeur, répondait-il à tout le monde, ou bien je priverai la France de Léclatde mon génie. Je ne peindrai plus pour elle.
Comme il était vraiment impossible de lui accorder ce qu'il voulait avec l'entêtement d'un enfant rcvêche, Mandanne alla en Allemagne, où il se vengea, ainsi qu'il l'avait promis, en peignant le petit nombre* de victoires que
t.NCOUb: UNE AMt: VENDUE AU DIABLE 2ti3
cette nation croit avoir gagnées sur la France. Rien que ce trait prouve combien il était digne d'être ambassadeur. A l'exemple de tous les hommes de génie auxquels il ne manque rien des jouissances de la vie et de Tamourpropre, il se crut persécuté, et à ce titre il persécuta tous ses confrères. Ceux qui ne peignaient pas d^'après son système étaient sûrs de ne jamais arriver à aucun emploi et de n'obtenir aucune distinction.
Cependant il disait que son bonheur était de s'entourer déjeunes gens et de vivre dans la plus extrême simplicité. Sa joie, c'étaient les fleurs, prétendait-il, et sa seule volupté d'entendre jouer de la flûte... l'honnête homme! C'est en Allemagne que le hasard lui ht rencontrer sa lemme, la belle comtesse de Burgos, et son amant. S'il était un homme à qui il était imposé de pardonner une faute, c'était assurément lui, dont la vie entière n'avait été qu'une longue infidélité. Cette indulgence lui manqua. Comme l'amant de sa femme, ainsi que nous l'avons dit, était peintre et jouissait aussi de quelque considération, quoiqu'il fût loin de pouvoir lui être opposé, Mandanne s'abandonna à tout l'entraînement de sa colère. Aimé du jeune héritier présomptif, il usa de son influence pour faire arrêter, juger et condamner Tamant de sa femme aux horribles travaux des mines; et, par un raffinement de cruauté, assez spirituel du reste, il obtint qu'il fCit employé à extraire du fond de la terre ce bleu minéral auquel la Prusse a donné son nom.
11 trouvait un plaisir diabolique à peindre avec de la couleurqu'il devait aux effets de sa vengeance. 11 composa plusieurs^ tableaux qu'il signa ainsi : ppùit par moi avec de la couleur tiréedes mines par iamantdema femine.
^'ous arrivons à l'époque la plus hrillanle mais la plus décisive de la vie de Wandanne. Favori du prince, il vivait avec lui sur le pied dune familiarité si extraordinaire, qu'il partageait ses amusements et ses plaisirs,
mangeait à sa table et ne voulait plus peindre que pour lui. Mais, si le bonheur, ainsi que nous Lavons dit, est une folie, la grandeur est un vertige; Mandanne réprouva. Enivré par sa haute position, un jour que le prince discutait avec lui, à table, sur un point de Lhistoire de la peinture, Mandanne s'oublia jusqu'à lui dire: « Faites monter Louvrage de Vasari; sonnez ! »
A cet ordre donné au prince, comme s'il eût été son domestique, celui-ci lui jeta sa serviette au visage. Mandanne s'évanouit.
Il était mort ; une attaque d'apoplexie Lavait tué ; son heure suprême avait sonné. Le diable avait pris son âme.
Quand il s'éveilla, xMandanne, qui ne savait pas s'il avait réellement vécu ou s'il avait rêvé, se trouva à Paris, dans sa mansarde, en face de son gigantesque tableau refusé, le Temps découvrant la Vérité.
Une chose pourtant lui disait que ce qu'il avait éprouvé n'était pas tout à fait un songe, c'est qu'il avait cinquante ans; il avait des rides, des cheveux blancs couvraient ses tempes, et son fameux tableau était devenu blanc et jaune.
— Je n'ai donc pas été le premier peintre de mon temps? s'informa-t-il pourtant à un de ses confrères, qui hocha la tête avec la tristesse qu'on a à répondre à un fou qui vous demande compte du passé. Quoi ! je n'ai pas été l'amant, puis le mari de la belle comtesse Burgos? Quoi ! n'est-ce pas moi non plus qui ai été commandeur de tous les ordres, favori du prince royal d'Allemagne, l'amant heureux detoutes les jolies femmes de mon époque?
— C'est possible, mon ami, lui répondit son confrèrej mais il faut travailler.
Mandanne soupira et se mit devant son chevalet. Mais, au lieu de cette verve large et tempétueuse; de cette fougue qu'il n'avait pas même besoin de diriger autrefdis, il sentit le frein de la prudence, l'embarras du doute; il n'osait rien risquer. Il ne traçait pas un contour sans se
ENCORE UNE AME VENDUE AU DIABLE t>'25
demander si c'était bien dessiné. Voulant, comme tous les esprits timides, avoir un pied dans tous les systèmes, il s'appliqua à les reproduire tous. Et comme il écoutait chaque conseil! comme il obéissait à la critique 1
— 11 faut dessiner, disait-il sans cesse; le dessin, toujours le dessin, rien que le dessin ! Ah ! les anciens, comme ils dessinaient'
Celte conduite, si opposée à celle qu'il avait tenue avant sa mort, eut les résultats que voici:
11 mit deux ans à peindre un portrait qui ne se trouva pas r ssemblant.
11 employa cinq ans à retoucher sans relâche son tableau du Temps découvrant la Vérité, qui fut refusé six fois au Salon.
11 demanda des articles à tous les journalistes, et pas un ne parla de lui.
Enfin, à soixante ans passés, n'ayant encore ni un nom, ni une commande, ni un tableau acheté, il résolut d'aller en Amérique.
Son industrie, la seule qui le fît vivre en Amérique, était de s'arrêter sur les places publiques ou au milieu de quelque village indien, et de dérouler son tableau du Temps découvrant la Vérité. On lui donnait une poignée de riz, et il allait plus loin.
Épuisé de fatigue, de faim, de découragement, il tomba un jour au pied de son tableau avec Tinlention de ne plus se relever. Il allait mourir. Un Français vint à passer par là; ce Français, ce compatriote, qui était un homme de beaucoup d'esprit, se hâta de porter secours à Mandannc. Il le soulève, ranime le pauvre vieillard; mais tout à coup il s'écrie :
— Vous êtes le fameux Mandannc?
— J'ai donc été fameux! dit le moribond; ce nesl pas un mensonge, une erreur : J'ai eu un atelier grand comme un palais! j'ai possédé un palais de marbre, des chevaux,
des titres! Je ne suis donc pas fou? C'est bien moi qui avais vendu mon âme au diable.
Quand le Français eut rendu quelque force à Mandanne par un excellent dîner, il lui dit:
— Je vous réponds que vous n'avez pas vendu votre âme au diable, s'il ne m'est pas tout à fait possible de vous assurer que vous n'ayez pas eu quelque dérangement dans l'esprit.
— Mais alors cette prospérité...
— C'est cette prospérité même qui vous a quelque peu troublé l'intelligence.
— Mais comment se fait-il que, célèbre, adoré, porté aux nues d'abord, je sois tombé dans cet oubli, dans cette misère, dans ce délabrement?
— Voici pourquoi :
Tant que vous avez obéi aveuglément ù. l'impulsion de votre génie, tant que vous n'avez écouté que vousmême en travaillant, sans égard au monde, sans nul souci de la critique, vous vous êtes élevé, vous avez marché, vous avez grandi ; on a cru en vous, on vous a loué, on Vous a récompensé, on vous a fait roi ; mais du jour, malheureux jour! où vous avez mendié des conseils, fléchi l'oreille et le genou, exagéré le respect qu'on doit au passé, obéi à la critique, vous êtes devenu esclave, vous êtes tombé, et l'on a passé sur vous.
Le secret dans les arts, — pourquoi ne l'avez-vous pas toujours compris? — est de se croire infiniment supérieur à tout le monde, et d'avoir l'utile bon sens de se dire inférieur à chacun.
-— Mais la critique n'existe donc pas?
— Sans doute elle existe aussi bien que la peste; mais il faut s'en garantir..,: comme de la peste.
— Mais le diable?
~ Le diable, mon cher Mandanne, c'est notre imagination.
iaAAll*Ol¥ 1.1^ COCHEll
Les physiciens ont remarqué avec iiiliniment de justesse, à Taide de leurs instruments, qu'on trouvait dans la millième partie d'une goutte d'eau les phénomènes éparset contenus dans l'univers : des montagnes, des forets, des mers, des êtres animés ayant leurs passions, nos haines, nos guerres, et enfin tous les attributs de la création visible, dont nous tlous disons modestement les rois. Perfectionnons ces instruments révélateurs, et nous pénétrerons dans des mondes jiouveaux et toujours peuplés, toujours agités comme le nôtre. Où cela iinit-il? Dieu le sait. Le monde moral offre pareillement ses mondes dans des mondes, c'est-à-dire des caractères qui, sans limites et sans fin, en emboîtent d'autres, invisibles sans le miscroscope patient de l'observation, mais parfaitement ressemblants entre eux, de la même famille, présentant en petit les mômes habitudes, les mêmes vices, les mêmes travers que leurs frères géants, que leurs aînés. Ainsi la société a ses mille millions de facettes, ses mi-
228 LÀ t'OLLE DU LOGIS
nialures uii elle se pointa Tinfini. Elle a par exemple des grands hommes au haut et au bas de l'échelle: les uns, qu'on nomme Aristide, Titus, et qui font du bien à tout un peuple; les autres, dont on ne saura jamais les noms, qui passent leurs journées d hiver à donner du pain aux oiseaux posés sur le bord de leur croisée. C'est la même générosité s'exerçanl dans des proportions différentes. L'ambition, l'envie, la haine, qui bouillonnaient dans la poitrine de Néron, s'agitent dans l'âme du savetier du coin. L'occasion lui a manqué pour éventrer sa mère et couper les veines à son précepteur; il ne connaît pas sa mère, et il n'a jamais appris à lire. C'est un JNéron qui mourra surnuméraire.
J'appelle ces êtres plus ou moins malfaisants, qui sont sans prise sur la société parce que la société les a faits trop petits, les petits i\luchiaveJs, quoique i\lachiavel ait élé, comme on le sait aujourd'hui, un des hommes les plus honnêtes de son temps. C'est à son livre qu'il doit de passer pour un des hommes les plus exécrables Faites un beau livre, voilà ce qui vous arrive. L'exemple, il est vrai, est presque sans danger.
(^tui ne connaît les petits iMachiavels dont je veux parler? Ils embarrassent vos pas dans la vie, vous inquiètent jusqu'à la dernière heure; vous en trouvez partout, depuis la nourrice jusqu'à la garde-malade. C'est votre domestique disant à un visiteur abhorré que vous êtes chez vous lorsque vous lui avez recommandé à trois fois de dire que vous étiez sorti. Vous enragez, il sourit; il se venge dans sa goutte d'eau de ce que vous ne lui avez pas permis de sortir dimanche dernier. C'est votre barbier qui, vous voyant prêt à aller en soirée, vous dessine avec son rasoir une estalilade au menton et vous fait saigner peiidant deux heures, quand toutefois vous n'êtes pas obligé de vous présenter, avec un emplâtre à la joue, dans les salons où vous êtes attendu. C'est le cocher de
Ll-lS PETITS iMACIlIAVELS 221j
fiacre, jaloux de réclat de voire gilet blanc et de votre pantalon de fantaisie, qui lance ses voues dans le ruisseau et vous tigre de boue des pieds à la tôle. Le domestique est un Tibère, le barbier un Caligula, le cocher un Louis XI. Le trône leur a fait défaut, non la bonne volonté. Puisque monsieur le préfet de police distribue des prix de verlu aux cochers, qu'il nous soit permis de raconter un trait de la vie du cocher Crampon, membre assez distingué de la famille des petits Machiavels.
Quoique le Marais s'en aille à grands pas, au contraire des rois, dont on a dil très-faussement qu'ils s'en allaient, puisqu'on en compte huit de plus qu".au dix-huitième siècle, le Marais n'en garde pas moins avec fidélité quelques bonnes vieilles rues où il fait nuit à midi et où le gaz, pour hardi qu'il soit, n'a pas encore osé pénétrer; c'eslà dire qu'il y fait nuit toujours. Pans lépaisseur de ces vieilles murailles, qui ont réellement soutenu des sièges au temps passé, s'enfonce une porte cochère dont les deux lourds battants sont à six pas de profondeur sous un manteau de pierre. C'est une maison; elle est même habilée, du moins l'esl-elle un peu, car son corps de logis, ses deux pavillons, où pourraient vivre à l aise quatre familles nombreuses, ne servent d'asile qu'à un vieux médecin, un vieux concierge et un vieux cocher. Que se passe t-il au-dessus, au-dessous de l'entre-sol, occupé par M. Trénard, le médecin accoucheur, dans ces vingt ou trente salles désertes ou cryptes? iNul n'oserait le dire. Probablement il a poussé du foin aux étages su péi leurs, et des créations spontanées se sont déclarées dans les caves: des serpents et des couleuvres.
Pepuis quarante ans, ces trois vieux locataires vivent dans cet endroit, je voudrais dire en paix, mais il n'y a jamais eu de paix entre eux, si ce n'est, toutefois, entre le portier et le médecin. Quant à Crampon (c'est le nom du cocher), il est le tourment du docteur et le fléau du
portier. Depuis quarante ans, il est chassé régulièrement tous les jours, et il n'en est pas moins depuis quarante ans chez le médecin-accoucheur Trénard. Vieux cocher et vieille maîtresse, dit-il souvent, sont, il paraît, impossibles à renvoyer. Le principal défaut de Crampon est de boire; il boit comme une éponge, et, pour satisfaire sa passion, il vend ses habits, ceux de son maître, il vend le foin, Tavoine; vingt fois il a échangé les bons chevaux du docteur contre des rosses pour boire la plus-value, s'imaginant que celui-ci ne s'en apercevrait pas. L'illusion, en pareil cas, a ses bornes; Crampon ayant une fois échangé un cheval entier contre une jument, le docteur se fâcha.
— Je ne sais comment cela s'est fait, répondit simple» ment Crampon.
— Je te chasse ! lui dit le docteur.
— Où faut-il conduire monsieur, ce matin? répliqua Crampon.
11 est bon de dire que Crampon ne conduit jamais si sûrement ses chevaux que lorsqu'il est gris. C'est merveille de lui voir alors franchir les ruisseaux, éviter les tas de pierres, couper la ligne aux cabriolets de remise. Il passerait entre un enfant de trois ans et sa mère, entre un vieillard et sa canne, sans causer un malheur. Quand il est, nous ne dirons pas à jeun, il ne l'est jamais, mais moins pris de vin, il accroche les marchands ambulants, écorne les bornes, et soulève, par sa maladresse, tous les piétons contre lui.
~ Donne-moi la bride , dit le docteur, s'il aperçoit Crampon dans cette situation anomale; tu n'es pas gris aujourd'hui, tu vas écraser quelqu'un.
Ceci explique pourquoi le docteur ne fait jamais que la vaine menace de chasser son cocher pour motif d'ivresse. Il eût véritablement été forcé d'en venir h cette extrémité si Crampon eût opéré en lui une réforme trop tempérante.
Homme excellemment moral, le docteur ne lui dit pa-*^ moins depuis quarante ans, en faisant ses visites aux malades: — Crampon, tu me pousses à bout, tu me déshonores; chacun me dit : « Pourquoi, docteur, gardez-vous un tel ivrogne à votre service? »
— Oui, monsieur le docteur, répondait Crampon.
— Tu vieillis, ta vue baisse considérablement, parce que tu te livres avec excès à la boisson.
— J'aimemieuxboireunpeuplusety voirunpeumoins,
— Je te chasse !
— Oui, monsieur le docteur.
— Mais prends donc exemple sur Quifoux, mon portier.
— Nous y voici !
— Depuis quarante ans il n'a encouru aucun reproche.
— Encore Quiloux i Je le boirai, ce scélérat-là! murmura Crampon.
— Vois comme il est exact à m'ouvrir le soir, la nuit, à toute heure, quand on vient me chercher pour un accouchement.
— Un cafard, dit encore tout bas Crampon. Il laisse sa porte ouverte toute la nuit pour faire croire qu'il rouvre. Connu!
— Ce n'est pas lui qui vendrait son joli mobilier, gagné à la sueur de son front, pour acheter de Teau-de-vie.
— 11 a un estomac de papier.
— Il met à la caisse d'épargne.
— Je le crois bien, il vole pour y mettre.
— C'est un bon chrétien ; il a dernièrement fait ses pâques.
— En a-t-il, des vertus!
— Je me fais vieux; quand je me retirerai de la profession, je n'oublierai pas ceux qui m'ont servi avec honnêteté, exactitude, sobriété.
Ce dernier trait de morale du docteur Trénard rendit Crampon tout pensif. Il voyait déjà Quifoux héritier des
biens du docteur. Ce coup le dégrisa lellement, qu'il renversa un enfant en voulant tourner un coin de rue.
— Prends donc garde! s'écria le docteur.
— r/est que je pensais sérieusement à me corriger, répondit le cocher. Cela me porte toujours m.aliieur.
— Je te chasse I
— Oui, monsieur le docteur,
En rentrant à la maison. Crampon jeta un coup d'œil terrible dans la loge du portier, lequel était tailleur et portier, un peu contrairement aux habitudes de ses confrères du Marais, tous savetiers. « Cest donc avoir de la vertu, disait-il entre ses dents, d'avoir une pendule en albâtre, une montre d'argent, des rideaux au lit, deux casseroles et douze ou quinze cents francs à la caisse d'épargne? Et, parce qu'il a quelque chose, le docteur le fera son héritier! C'est moi plutôt qui devrais lêtre, puisque je n"ai rien. Ce qui fait toute la différence entre ce tartufe et moi, c'est le grand air. 11 est facile d'être rangé quand on reste près d'un poêle, le dos sur une chaise, à tirer le cordon. Mais qu'il aille au grand air le malin par le brouillard, la nuit par la neige en criant sans cesse: Gare! gare! gare! à ce chien de métier, un saint n'y résisterait pas. »
— Je le perdrai! dit au bout de mille réflexions le cocher Crampon en pensant à l'infériorité morale où il se voyait placé par rapport au portier. Je le perdrai.
Et il mit à exécution quelques-uns de ses moyens de vengeance.
11 criait si bas: La porte, s'il vous plaît ! la nuit lorsqu'il rentrait avec le docteur, que tout autre que Quifoux n'eût pas ouvert, faute d'entendre. Le portier entendait toujours. Il courait ouvrir, fût-il trois heures après minuit. Crampon murmurait : « A-ton jamais vu vieux coquin de cette espèce? Oui, souhaite-nous le bonsoir! Tu ne m'échapperas pas toujours. »
LILS PETITS MAGHIAVELS 2oô
Un autre jour, en dirigeant mal son cheval, Crampon enfonçailla porte vitréeduportieraveclederrièreducabriolet.
— Ceia ne sera rien ! cela ne sera rien ! monsieur Crampon. Vous avez trop levé le coude ce matin.
La porte était réparée le lendemain.
Une autre fois il entrait dans la loge du portier à l'heure où les clients avaient Ihabitude de frapper â la porte du docteur pour quelque consultation, et il cherchait à l'empêcher d'entendre le coup de sonnette.
— Pardon, monsieur Crampon, je crois qu'on sonne...
Une autre fois encore il coupait le cordon. Enfin, pendant des années entières, il tenta inutilement de compromettre la bonne réputation du portier < elui-ci ne cessait de lui dire : — Mon vi^ux Crampon, il faut songera faire une bonne fin; vous voyez que les meilleurs chevaux ne durent pas toujours. Or nous avons soixante ans passés tous les deux. Je ne suis pas riche, mais je n'irai pas <à l'hôpital ; vous, vous mourrez sur la paille. Corrigez-vous. Vous êtes presque aveugle. Aotre maître n'est pas content de vous. Si vous trempiez un peu votre vin...
Toutes ces leçons de morale prolitèrent si bien à Crampon, qu'un soir, c'était pendant le carnaval, on le ramena à la maison dans un état trop facile a décrire Le malheureux, sachant que le docteur serait retenu jusqu'au jour par un accouchement, but un nombre incalculable de litres. 11 oublia et le docteur et l'accouchement, et les chevaux sous les pieds desquels il fut crocheté et ramassé par deux chiffonniers de sa connaissance. Ils le déposèrent chez le portier, qui le crut mort.
Touché de l'élat affreux où il le vit, le portier commença par le suspendre la tête en bas, dans lespoir de le soulager. 11 faillit Tétouffer. Ce premier procédé ne réussissant pas, il lui jeta de l'eau froide au visage. L'eau lit faire une horrible grimace à (Crampon.
— Un homme, une créature raisonnable peut-elle des-
cendre à ce point d'abrutissement! disait le sage portier. Quel défaut d'éducation !
Le cocher était toujours à peu près dans le même état.
— Si je lui donnais un verre d'eau sucrée, ajouta-t-il. Parce qu'il a manqué à toutes les convenances, ce n'est pas une raison pour le laisser mourir.
Le portier desserra la bouche de Crampon et lui versa, non pas un verre, mais dix ou douze verres d'eau froide.
— Vous voulez donc me tuer? dit enfin Crampon; me prenez-vous pour le canal Saint-Martin?
— Vous voyez, répliqua alors le portier, où conduit le vice.
— Il ne m'a pas conduit du tout, grommela Crampon; je crois qu'on m'a porté ici en triomphe. Tenez, monsieur Quifoux, balbutia-t-il peu à peu, je ne veux plus boire. . non, plus boire... jamais...
— Serait-ce vrai?
— Comme vous êtes un brave homme... Je veux devenir un brave homme de cocher, comme vous êtes un brave homme de tailleur. Embrassons-nous!
— Allons ! dit Quifoux, je vais lui faire un peu de thé.
— Vous m'apprendrez l'état de tailleur... Je veux être tailleur... tailleur en vieux... ce qu'il y a de plus vieux en tailleur.
—- Il faudra faire aussi des économies.
— Oui, des économies; vous m'apprendrez aussi à mettre à la caisse d'épargne.
— Oui, mon ami ; il faudra avoir aussi un peu de religion.
— Un peu! j'en veux beaucoup.
Pendant cette leçon de catéchisme, le portier faisait chauffer de l'eau dans une immense marmite, et y jetait plusieurs pincées de thé, à la manière des portiers,
— Vous verrez, reprit-il, tandis que le thé bouillait, ce que rapportent une bonne conscience et de la religion. Dieu ne nous a pas mis sur la terre pour faire de la peine à nos bourgeois.
— J'aime beaucoup les bourgeois, répétait Crampon.
— Mais le thé est fait, dit le portier. Buvez-en dans ce verre, cela vous remettra tout à fait.
— Qu'est-ce donc que le thé? demanda Crampon.
— C'est récorce d'un fruit qu'on cueille en Afrique, et dont se servent les naturels quand ils ont trop bu.
— Vous croyez que cela me fera du bien, pèreQuifoux?
— Beaucoup.
— Non ! reprit Crampon, ce que vous m'avez dit m'a rassuré l'âme... Est-ce qu'on prend le thé pur?
— Quelquefois on y ajoute du lait.
— Pour revenir à ce que vous me disiez... que me digiez-vous ?
— Que je suis un exemple du proiit que rapporte une bonne conduite. J'ai deux mille francs en or dans ce coffre, gagnés à force de zèle, d'exactitude à ouvrir, à balayer devant la porte, à répondre poliment aux clients, à contenter mon maître.
Crampon avala péniblement une gorgée de thé.
— On n'ajoute donc que du lait à cette boisson? C'est un peu fade, soit dit entre nous, père Quifoux.
— Je me suis laissé dire qu on y versait quelquefois un peu d'eau-de-vie.
— Je ne désapprouve pas le mélange, dit Crampon; et vous?
— Quand c'est pour la santé... Si je pensais qu'une goutte de vieux cognac...
— Vous avez du vieux cognac?
-— Une grosse bouteille de douze ans...
— Si vous m'en mettiez un soupçon. Tenez, vous êtes un brave homme, et là, s'il faut parler avec sincérité, je ne vous ai pas connu. Pourquoi ne vous ai-je pas connu? que de petits verres vous m'eussiez épargnés, et les fautes qui en résultent! Mais il y a temps pour tout, disait saint Fiacre.
Le père Quifoux avait penché la bouteille sur le verre de Crampon, et il versait modérément.
— J'espère, dit Crampon, que vous ne me ferez pas Taffront de me laisser boire seul.
— Je ne bois jamais que de l'eau.
— Allons, allons, père Quifoux; ceci est une médecine, à proprement parler.
— A ta conversion, Crampon, dit le portier en choquant son verre plein de thé et légèrement arrosé de cognac avec le verre de Crampon.
— A ma conversion! Mais ce n'est pas haïssable, dit Crampon en faisant claquer sa langue contre son palais.
— Tu le trouves?
— Après tout, père Quifoux, on peut avoir de la conduite, plaire à ses bourgeois, avoir de la religion, et se désaltérer de temps en temps, dit Crampon parfaitement dégrisé depuis quelques minutes.
— î<ans doute : l'excès seul est blâmable.
— Ce thé me cale entièrement; un second verre ne nous nuirait pas, je présume.
— Jamais le thé ne fait de mal.
— En ce cas, mon vieux Quifoux, fêtons un second verre. J'aurai l'honneur de verser, si vous le voulez bien.
Par un tour de main adroit, Crampon ne mit qu'un tiers de thé dans le verre du portier; le reste fut complété ])ai' Teau-de-vie de Cognac.
— A notre bonne amitié!
— A notre bonne amitié!
Ce second verre de grog échauffa tellement le vieux portier, qu'il se mit à chantonner d'un air narquois :
L'oulon de rose, Tu sens plus lieureuv que moi; Car' je le destine à nia Rose,
LES i'KTlTS MACHIAVELS '237
(irainpoii passa le bras autour du cou du portier et acheva le couplet :
Et ma lîoso est, ainsi que loi.
Bouton de rose.
— Ensuite, reprit Crampon comme si la conversation n'eût pas été coupée, il n'est pas nécessaire d'être ce qu'on doit paraître.
— Ail! Crampon!...
— Tu vas me comprendre : je dis qu'on aime son bourgeois, qu'on le sert bien, mais qu'on se dit en soi-même : «IVotre bourgeois est un vilain, et, si j'avais le choix, j'aimerais autant qu il fût mon domestique que moi le sien. » Ne pense-t-on pas cela?
— Je ne dis pas ..
— On les aime, mais au fond.. .
Crampon s'interrompit pour verser un troisième verre de grog au portier, mais cette fois le thé joua le rôle do l'intérêt dans une tragédie. (Ju'on se figure sil y en avait beaucoup. Et il reprit :
— On les aime, mais au fond on voudrait les voir pendus...
— 3Iafoi!...
— Ma foi! oui, n'est-ce pas, père Quifoux? allons donc ! Les ^eux clignés, la tète penchée, le verre en l'air, le
portier entonna le second couplet de la fameuse romance :
Au sein de Hoso, Heureux bouton, lu vas mourir; Ail ! si j'étais boulon de rose !
— Maisil me semble qu'on a sonné...
— C'est une illusion... on ne sonne pas...
— Tu crois, Crampon?
On sonnait depuis un quart d'heure, et une voix criait dans la rue :
— !\1. Pacot se meurt! sa goutte lui est remontée dans
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l'estomac; on attend le docteur ïrénard! ouvrez! ouvrez donc!
A ces exhortations la voix de Crampon répondit par la lin du couplet :
Je ne mourrais que de plaisir Au sein de Rose.
On cessa de sonner.
« Et d'un! » pensa Crampon.
— - Maintenant, père Quifoux, dit le cocher en versant pleines rasades de cognac au portier, revenons à vos affaires. Vous m'avez dit que vous vouliez me confier deux mille francs pour acheter du vin de Bourgogne, que nous couperions avec du vin d'Auvergne pour le débiter aux gens du quartier. C'est une bonne petite affaire. C'est donc deux mille francs à me compter.
— Je t'ai dit cela?
— Nous en causons depuis deux heures d'horloge. -^ Je ne m'en souvenais plus*
— Si l'affaire ne te convient pas, père Quifoux, n'en parlons plus ; mais c'était une affaire d'or. Tu as changé d'avis, c'est bien.
— Moi, changer d'avis, jamais, jamais^ Crampon ! Les Quifoux n'ont que leur parole.
— A ta santé, père Quifoux.
— Les Quifoux, te dis-je, n'ont que sa parole. Je t'ai dit que je te donnerais cent mille francs.
— Non, deux mille, père Quifoux, je m'en contente.
— Eh bien, les voilà, attends un instant...
Et le portier alla vers un vieux coffre sur lequel il y avait de vieux habits, un reste de fauteuil, trois tableaux dont les toiles étaient crevées, ouvrit ce coffre, et en retira une petite bourse qu'il déposa sur la table.
Il allait s'asseoir lorsqu'il dit :
LES PETITS MÂCHJAVELS 259
— Crampon, il me semble qu'on sonne... Cette fois, je ne me trompe pas.
— Tu as une sonnerie dans la tête. Mais non, on n'a pas sonné.
— Cependant on parle; écoute. Crampon... Mais oui, on parle... on parle très haut.
Une personne disait dans la rue :
— C'est une infamie! Voilà une demi-heure que nous sonnons, et personne ne répond. Madame Bergetin est en mal d'enfant; elle se tord dans les douleurs, et l'accoucheur dort tranquillement.
— Entends-tu, Crampon?
— Je n'entends rien.
— Alors c'est l'habitude que j'ai d'entendre, vois-tu, ces choses-là deux ou trois fois par nuit... Tu es bien sûr?... Alors, buvons... buvons chaud, Crampon... buvons toujours... et voilà les deux mille francs.. .prends-les... Achète du vin, achète Bercy, la Râpée.
Après quoi le portier tomba ivre mort. Crampon le releva et le posa sur la table, juste à l'endroit qu'il occupait lui même quelques heures auparavant. Avant de quitter le théâtre de son triomphe, il jeta tout le thé contenu dans la marmite, ne laissant près du portier que la bouteille de cognac, comme témoignage de sa sobriété. Puis Crampon tira le cordon, sortit, et ferma sur lui la porte.
Il connaissait trop ses chevaux pour supposer qu'ils eussent pris le mors aux dents pendant son absence. En effet, il les trouva où il les avait laissés, quoiqu'il fît presque jour. Il reprit sa place dans le cabriolet, et comme si rien ne s'était passé depuis la soirée.
A six heures, M. Trénard, dont l'opération était terminée, vint s'asseoir auprès de Crampon, et il lui dit :
— La nuit a dû être bien rude pour toi. Crampon ? Huit heures dans la rue, par trois degrés au-desvsous de zéro.
— Je n'ai souffert, monsieur, que pour mes pauvres chevaux.
Le docteur regarda son cocher avec surprise. Pareille réponse, si parfumée d"humanité, devait Tétonner.
— Tu nas pas eu chaud, loi non plus. iMais tu t'es rafraîchi au hon coin, sans doute?
— Moi, monsieur? Pas une goutte de cassis. ~ Vraiment?
— Je me suis raisonné cette nuit.
— Nous verrons cela. Crampon.
Pendant cette conversation entre le cocher etle docteur, enchanté de sa tempérance, le cabriolet arriva à la porte de la maison du Marais.
— La pointe, s'il vous plait ! cria Crampon. Pas de réponse.
— Cela m'étonne, dit le docteur ; jamais Quifoux n'a fait demander deux fois la porte.
— La porte, sHl vous plaît!
— Mien encore!
— Que signifie cela?
Trois minutes d attente; la porte reste fermée.
— La porte, s'il vous plait!
— Qu'esl-il donc arrivé au portier? c'est inquiétant... IJ se sera peut-être endormi sur son poêle, il est mort asphyxié. Vite un serrurier!
Le serrurier accourt : on ouvre, le docteur entre dans la loge du portier. Le portier avait conservé la pose que lui avait donnée f'rampon en partant. Impossible au docteur de douter delà nature d'indisposition de Quifoux. 11 leva les yeux au ciel. Crampon en lit autant.
— Qui eût dit cela, monsieur?
Une heure après, le docteur recevait un billet où le mari de madame lergetinluidisait que, lorsqu'on veutdormirla nuit, on ne s'intitule pas médecin-accoucheur. Il lui reprochait de l'avoir laissé pendant une heure à la porte quand madame Bergelin demandait à grands cris son docteur.
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— QuifoHx, pris de vin, n'aura pas ouvert!
— Quifoux, pris de vin, n'aura pas ouvert, répétait Crampon.
Autre billet dans la même matinée :
(( Monsieur le docteur,
« Vous êtes cause que M. Pacot, mon respectable père, est mort cette nuit de sa goutte remontée. Comptant sur vous, nous n'avions fait prévenir dans la soirée aucun autre médecin, et inutilement ai-je sonné pendant une heure à votre porte.
« Pacot fils. »
— Encore Tivresse du portier ! s'écria le docteur.
— Encore l'ivresse du portier; oui, monsieur.
Enfin, le malheureux portier sortit de sa léthargique ivresse dans la journée, et sa confusion fut indicible. Il ne se souvenait plus de rien. Mais de la honte il passa à la douleur quand il vit son coffre ouvert et qu'il ne vit plus ses deux mille francs. Et personne pour le consoler. Le docteur passait devant sa loge sans lui parler ; Crampon n'avait pas l'air d'être au courant de l'événement.
Le malheureux pleurait encore sur une perle qu'il regardait comme un vol, lorsqu'il reçut, dix jours après, une lettre de voiture portant celte indication :
« Vingt pièces de vin à remettre à l'adresse de M. Quifoux, au Marais, à Paris. »
Les vingt pièces de vin étaient alignées devant la porte de la maison,
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Il faut se hâter d'enregistrer les effets et les actes produits par les grandes passions aux prises avec les changements de mœurs, si l'on veut avoip les dernières pages
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de leur histoire. S'il est hasardeux d'affirmer qu'elles s'en vont, il est du moins permis de croire qu'elles sont en voie de transformation sur les points de l'Europe où le progrès qui date de la Uévolution française a mis le pied, et plus particulièrement en France, son berceau, sa maison et son temple. De combien de degrés n'a-t-on pas amoindri les passions politiques, par exemple, en donnant un commencement de satisfaction au besoin d'égalité inné au cœur de la société française? Sous quelle circonspection ne les tient-on pas en élevant des bâtons télégraphiques sur le bord de chaque chemin, espions silencieux qui voient d'un seul coup d'œil les mouvements de cent mille Ames, et les transmettent en quelques secondes à trois ou quatre cents lieues de distance? Aujourd'hui, c'est le télégraphe électrique, hier cétait la vapeur, la vapeur qui verse d'une ville dans l'autre, à 1 aide des chemins de fer, toute une armée avec chevaux, canons, soldats. On ne s'arrêtera pas là; d'ailleurs, s'arrètera-t-on? Paris, ce grand cœur, fait avec le plus pur du sang des nations intelligentes, sent tous les mouvements exécutés à trois ou quatre milles'lieues de lui, et cela à 1 instant même, sans lacune chronologique entre le bruit et l'écho. Bientôt, quand l'empereur de la Chine sortira de son palais, on le saura immédiatement aux Tuileries. Un moment viendra où le possible seul paraîtra impossible.
Que voulez-vous que deviennent les grandes passions politiques, qui sont presque toujours des rébellions sur le point d éclater, devant tant d avertissements, tant d'yeux ouverts, tant de moniteurs, tant de moyens de savoir, de prévenir, de comprimer et d'éteindre? La France est semée de pompiers qui tiennent constamment levées sur les passions la hache et l'eau. C'est bien ou mal, n'importe : ce n'est pas ici le lieu de le dire, mais il est évident que celte surveillance brise peu à peu les ressorts les plus violents dun peuple. Fût-il un tigre, la civilisation, à force
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de le tanner, en fait une paire de gants. S'il est Romain, par exemple, il devient, de la première nation du monde qu'il était, la plus effacée de toutes. Autres peuples, autres transformations. Le sauvage Lorrain n'est plus qu'un usurier; le Bourguignon, qui nous a donné de si mauvaises nuits, à nous Parisiens, sous Charles VI et Charles Vil, est un gros et hon vigneron, toujours digne de plus en plus de mériter notre confiance pour ses bons vins de Maçon.
11 y aura bientôt tant d'uniformité parmi les peuples, qu'on accourra en foule de tous les points du globe pour voir un homme pêcher des goujons du haut du pont Neuf. Voilà le spectacle le plus extraordinaire promis aux nations futures : un homme prenant des goujons au bord de la Seine !
11 n'y a donc plus, généralement parlant, que de petites passions. A la vérité, elles sont plus nombreuses que les grandes, plus adroites, plus tenaces; on peut dire qu'elles sont immortelles. Elles sont aux grandes ce que les liards sont aux pièces d'or. Chaque règne démonétise les pièces d'or sans parvenir à détruire les liards. Nous en possédons du temps d Henri IV.
Parmi les plus riantes localités rurales de la France, celles qui bordent la Seine sont à bon droit citées les premières. Tout ce qu'il y a eu de grandes et de scandaleuses fortunes à Paris a voulu tour à tour avoir son jardin, son château ou sa folie entre le bois et la rivière Jamais le luxe ne s'est mieux entendu avec la santé. L'air de la campagne baignée par la Seine est pur, il est clair comme celui de Suisse; et la campagne, à force de passer des mains de la linance à celle de nos généraux de l'Empire, en s'arrôîant quelquefois sous le gant glacé des actrices du Directoire et de la Restauration, est devenue bonne compagnie. Elle a de leau pour les pécheurs, de la solitude pour les poètes, de l'ombrage pour toutes les cause-
ries, des forêts pour le chasseur, et des châteaux que la bande noire n'a pas trop mutilés.
Elle plaît à tout le monde; elle plut beaucoup, il paraît, à un monsieur Maës, riche négociant belge, qui achetait, par-devant un notaire de Paris, le mois de mai 1837, la propriété dite la Folie-Margot, sise à deux kilomètres de Villeneuve-Sainl-George. cent quarante-sept mille francs vingt-neuf centimes furent comptés par lui à la veuve Viretrèfle, héritière, par la mort de feu Viretrèfle, son mari, de la Folie- Margot, et il put s'en dire possesseur.
La Folie-Margot s'appuie sur le chemin de Villeneuve- Saint-George à Paris, et descend jusqu'à la Seine par une pente heureusement ménagée, enfermant dans la bordure de ses quatre murs un jardin anglais, un jardin potager, un parc avec statues et labyrinthes, un verger, une serre chaude, une source, une charmante maison à deux étages, une écurie, et mille autres particularités d'utilité et de bon goût. L'honnête et froid M. Maës, qui aimait la France autant que ses contrefacteurs de compatriotes la détestent, fut bien heureux lorsqu'il ouvrit la porte de sa maison de campagne et put s'écrier : Je suis chez chez moi! ou : Ici tout est à moi ! Il s'arrêtait à chaque pas pour se dire : Quel beau point de vue ! Mais comme c'est beau ! que d'espace ! quel horizon ! D'ici je vois les bateaux à vapeur remontant la Seine ; d'ici... m.ais que ne vois-je pas d'ici ?... Il se baissa pour cueillir une fleur. En se relevant, il vit à quelques pas, dans la même allée, un homme aussi gros et aussi court que lui. Cet homme avait de plus que lui une figure joviale et ronde ; il était blond cendré; deux yeux gris s'enfonçaient sous son front à une étonnante profondeur. Ses deux bras courts n'auraient pas pu se rencontrer par leur extrémité sur le dôme de son ventre^ rondelet. Son costume tenait du meunier et du maçon. Uj salua M. Maës aussi bas que le permit la section parabo-j
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liqiie de sa poitrine, accompagnant cette courbe polie d'un sourire charmant.
— Vous êtes le jardinier sans doute ?
— Non, monsieur Maës, non.
— Vous êtes donc le vigneron dont on nfa parlé ?
— Non, monsieur Maës, non.
— Seriez-vous le gardien?
— Non, monsieur Maës, non. Je suis Nicolas Merrain, votre voisin, voire bon voisin. J'étais derrière vous quand vous êtes entré.
— Mon voisin ! dit M. Maës ; je ne vous connais pas encore.
— Que si, vous me connaissez.
— Vous aurais-je connu en Belgique?
— - Mais non ; vous m'avez connu dans le cahier des charges chez notre notaire, lorsque vous avez acheté ce beau château.
— Vous êtes... vous seriez...
— Oui, je suis le pauvre propriétaire de cette bande de terrain, grande comme un mouchoir de poche, qui est entre votre propriété et la rivière, et qui vaut bien dix écus neufs. Je venais vous offrir la bienvenue, monsieur Maës.
— Je vous remercie, monsieur...
— Nicolas Merrain, pour vous servir.
— Et que vous rapporte votre propriété, monsieur Merrain?
— Des cailloux Tété, de la boue l'hiver, des peines toujours. Mais que voulez-vous? on y tient on ne sait pourquoi. Ma pauvre femme venait y laver son linge de son vivant, et c'est comme un souvenir...
— Très-bien ; vous gardez cela en mémoire de votre femme. Je vous en estime davantage, monsieur Merrain. Allons, je vois que nous serons bons voisins.
— M'est un honneur de le penser, et si vous avez quelquefois besoin de mes petits services...
— Quel est votre état, mon ami ?
— Je fais un peu de tout. J'achète les récoltes sur pied, les foins, les légumes ; je fais surtout la démolition. Quand je trouve des masures, je les achète si elles ne sont pas trop chères, et je revends par lots les moellons, les poutres, les fers et les pierres.
Pressé de visiter sa propriété, M. Maës, en saluant Nicolas Merrain, lui dit :
— Adieu, monsieur Merrain, à revoir.
— J'ai Lien Thonneur de vous saluer, monsieur Maès, répondit Merrain en. regardant s'éloigner le nouvel acquéreur de la Folie-Margot, et en Tétudiant avec la profondeur d'un Pascal et la finesse d'un Viazarin. Puis il murmura: « J'ai mon affaire! cet homme doit pêcher à la ligne. )>
La première nuit que passa M. Maës dans son château ne peut se comparer qu'à la nuit d'un nouveau marié; il était enfin arrivé au hut de ses désirs, il nageait dans la pleine réalisation de ses rêves les plus caressés, après avoir promené son corps de négociant dun bout du monde à l'autre, d'Anvers à Java, où il avait, vainqueur de la fièvre jaune, gagné une fortune assez belle pour lui permettn» de se reposer le reste de ses jours, et ce repos, il allait en jouir dans un coin merveilleux du globe, dans une solitude riante, animée, à quelques kilomètres de la capitale des arts, du goût et de la civilisation. Pour comble de bonheur, il pouvait s'enorgueillir d'une bonne santé et de l'avantage non moins certain dun célibat à l'abri de toute atteinte. Ayant résisté pendant quarante-deux ans à de nombreuses propositions de mariage, il était sûr de son cœur comme de son estomac. Sans ambition, sans amour, sans haine, il avait divinisé en lui l'égoïsme, et, comme il n'avait ni neveux, ni parents, ni philanthropie, aucune arrière-pensée d'amertume ne jetait son ombre inquiète sur celte adoration de sa propre personne. Tout était en lui et pour lui.
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Une espèce de satisfaction céleste courut dans ses nerfs et frémit dans sa poitrine lorsqu'il ouvrit, le matin étant venu, ses jalousies vertes, et qu'il vit s'étendre devant lui le riche plateau de la campagne arrosée par la Seine. Juin allait naître; les blés ondoyaient entre les cloches folles et pourprées des coquelicots; Tair roulait dans ses ondes tranquilles des trésors de senteur, et dans son immense filet bleuâtre couraient des feuilles, des papillons, des duvets, des brins de foin, des plumes d'oiseau, et ces milliers de petites choses sans nom précis qui viennent du ciel et montent de la terre, et qui se croisent comme le sourire de la jeune mère et le sourire de son jeune enfant. Quel réveil pour notre Belge! quel présage de bonheur ne lut-il pas dans cette première matinée' Nous ne voulons pas le faire pleurer de joie, parce qu'il est gênant pour le poète descriptif de faire pleurer un Belge gros et replet en robe de chambre, en pantoufles et en bonnet de colon.
Sa propriété lui sembla d'autant plus belle, qu'elle lui promettait la jouissance de l'unique plaisir qui chez lui tenait lieu d'amitié, d'amour, d'ambition et de toutes les passions des hommes; elle lui promettait la pêche et les distractions accessoires à cet amusement beaucoup trop déprisé par des gens indignes de le connaître. Outre la pêche, le voisinage de la rivière lui permettrait les promenades en bateau, et, chaque jour de l'été, l'exercice si salutaire de la natation. Cet avantage l'avait décidé pardessus tout à acheter la Folie-Margot à un prix assez élevé. Avide d'en jouir, il s'était muni, avant môme de s'installer dans son château, de tous les instruments de pêche en usage, et il en connaissait parfaitement Tusage : lignes de fond, épervier, filet, trident; ayant eu soin, bien entendu, d'acheter préalablement à la commune le droit de se livrer à son goût favori. Qu'il allait être heureux! 11 se portait envie à lui-même lorsqu'il songeait à ses superbes parties de pêche.
C'est dans le costume un peu prosaïque sous lequel nous Lavons montré à sa croisée, — mais il était chez lui, — qu'il descendit en fumant dans sa propriété nouvellement acquise.
Par extraordinaire, aucun objet ne lui parut au-dessous de l'estime qu'il en avait conçue avant de le posséder. On ne l'avait trompé sur rien. Point d'arbres morts, point d'allées défoncées, point de tuyaux en mauvais état; les portes avaient leurs serrures, et les serrures mêmes avaient leurs clefs. Il s'assura, ave.c une profonde admiration pour le vendeur, que les murs dont la propriété était enclose étaient bâtis solidement et en moellon dur. Enfin, content de tout, il se disposait à rentrer au château pour boire son premier verre de genièvre, quand il s'arrêta tout à coup et lit décrire à son regard un parcours quadrangulaire. « Me tromperais-je? s'écria-t-il. Mais non! La propriété, qui a deux portes sur le chemin de Villeneuve-Saint- George, n'en a point du côté de la Seine. C'est presque incroyable! Mais comment allaient à la rivière ceux qui ont occupé le château avant moi? Je ne vois pas comment ils faisaient, puisque le château est pressé à droite et à gaucjie par d'autres propriétés, et qu'il n'est pas probable qu'ils allaient demander une permission aux voisins quand ils voulaient se rendre à la rivière. Certes, ils ne décrivaient pas non plus un crochet de trois quarts de lieue pour s'y rendre sans passer par les propriétés placées sur la même ligne que celle-ci. Je devine â présent! s'écria l'excellent Belge, un. peu honteux de son inintelligent monologue; mes prédécesseurs n'aimaient pas, comme moi, l'amusement de la pêche, et ils n'avaient aucun goût pour les promenades sur l'eau, la natation, les bains froids et tous ces exercices si communs dans nos climats. La rivière ne leur étant d'aucune utilité, ils n'auront naturellement pas voulu avoir de porte sur la rivière. » S'étant donné cette fort spécieuse explication, M. Maës rentra chez lui par
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une allée couverte, s'arrêtant de temps en temps pour examiner si les mouches qu'il voyait voltiger autour de sa tête et si les vers de printemps qui se glissaient en longs anneaux dans les mottes de terre étaient propres à servir d'appâts aux poissons.
Donc, obligé de pratiquer une brèche au mur avant de se livrer à son plaisir favori, M. Maës envoya chercher un maçon etle conduisitlejourmêmeàrendroitoùilvoulaitavoir une porte. Celui-ci, en quatre coups de pioche, eut bientôt abattu un pan de mur, suffisamment large pour permettre d'y placer une porte en bois. Mais la poussière soulevée par la chute des pierres était à peine abattue, que M. Maës, en voyant l'horizon, vit aussi son voisin, Nicolas Merrain, qui, comme une apparition, se tenait debout quelques pas plus loin, entre les décombres et la rivière, c'est-à-dire sur cette lande stérile dont il avait parlé en termes si dédaigneux, quoiqu'il en fût le possesseur. 11 dit le premier à son riche voisin :
— Il paraît, monsieur Maës, que vous aviez besoin d'une issue de ce côté de votre propriété.
— Oui, mon cher monsieur Merrain. Ce diable de mur continu m'inquiétait.
— Et puis vous avez peut-être envie de profiter du voisinage de la rivière? La Seine n'est pas trop mal ici.
— J'aime à me promener sur l'eau. J'ai acheté une petite barque de pêche à Bercy.
— Ah! vous aimez la pêche?
— Oui, beaucoup.
— L'endroit est bon. N'y vient pasqui veut. J'y ai pris, vrai comme je vous parle, des anguilles grosses comme le bras.
— Eh bien, nous essayerons aussi d'en prendre ; nous ne sommes pas trop maladroit, monsieur Merrain.
— Je serais charmé que vous en prissiez beaucoup, d'abord parceque vous êtes un brave homme, monsieurMaës, et ensuite parce que j'ai été forcé, dans le temps, de faire
boucher une porte que les Viretrèfle avaient ouverte aussi clans ce mur pour aller comme vous à la rivière. Je ne voudrais pas toujours passer pour un méchant voisin, surtout à vos yeux.
« 11 a fait boucher une semblable porte, réfléchit M. Maës, bouleversé par ces paroles de Nicolas Merrain. C'est donc par faveur que je vais jouir du droit d'aller à la rivière. D'où vient que mon notaire ne m'a pas fait part de cette servitude? » D'aulres pensées agitaient M. Maës, mais il n'était ni prudent ni opportun de les dire à celui qui les causait. D'ailleurs, !M errai n, glissant sur le propos comme s'il n'eût jamais été tenu, reprit :
— Ahçà! monsieur Maës, vous ne m'oublierez pas, j'espère. Je vous ai dit hier que je faisais la démolition.
— Oui, je m'en souviens, répondit M. Maës visiblement préoccupé.
— En ce cas, vous n'irez pas demander à d'autres le bois el la ferraille qui vous sont indispensables si vous tenez à avoir une bonne porte. Au surplus, je crois avoir votre affaire, ajouta Mcolas Merrain en sortant un mètre de sa poche, instrument sans lequel les industriels de campagne ne vont jamais. Mais oui, j'ai votre affaire. Dans une heure, votre porte sera en place.
— Je vous remercie, monsieur Merrain , répondit M. Maës, qui put bien s'étonner de la manière avec laquelle son voisin s'imposait, mais qui ne jugea pas à propos, instinctivement conseillé, de lui refuser sa pratique.
— Je cours donc chercher la porte, reprit Nicolas en s'en allant; vous verrez, njonsieur Maës, quel excellent marché l'occasion vous procure. Dame', on n'est pas voisin pour se nuire.
En effet, le soir la porte fournie par le voisin de M. Maës tourna sur ses gonds et s'effaça dans l'épaisseur du mur. Enfin, M. Maës avait une porte par laquelle il pouvait se
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rendre à la rivière pour nager, se promener, chasser en toute liberté.
En toute liberté! c'était bien aussi Favis de M. Maës, car, à supposer même que Merrain eût le droit d'empêcher une ouverture de c^'. côté, rien ne prouvait qu'il eût envie d'exercer ce droit. Au contraire. C'est avec une espèce de satisfaction qu'il était entré dans les projets de son riche voisin quand celui-ci avait exprimé son désir de pouvoir pêcher au bord de la rivière. « Oui, mais il n'en est pas moins fâcheux, se dit M. Maës, que mon notaire ne m'ait pas parlé de ce voisinage un peu gênant, de cette barrière élevée entre ma propriété et la rivière. Nous aurions vu à lever cette difficulté. C'en est une. Après tout, ajouta-t-il en visitant ses lignes de pêche, ce droit que je puis contester est une plaisanterie au fond. Ce terrain mitoyen est coupé par un fossé; il n'y vient rien, mais rien... Ah! je verrai pourtant mon notaire. »
Les appréhensions de M. Maès cessèrent bientôt, car la harque qu'on devait lui amener de Bercy étant arrivée quelques jours après, il goûta sans le moindre obstacle le charme de la pêche et celui des promenades sur l'eau ; et cela le jour et la nuit, à toute heure, en véritable Belge ou en véritable canard. Plus que jamais il crut que le bonheur n'était plus ailleurs pour lui. Aussi fit-il venir d'Anvers tout son mobilier, précieuse collection de tableaux de Mieriset de Teniers, de porcelaines rapportées par lui-même du Japon et de la Conchinchine; enfin, comme il comptait ne plus retourner en Belgique, il se fit pareillement adresser ses services de table en beau linge damassé, dix mille cigares et tous ses vins. Il dépensa beaucoup à ce transport, mais il ne voulait pas vivre sans ces choses qu'on aime tant, même quand on n'aime plus rien.
Soit bonheur, soit adresse, il pécha une étonnante quantité de poissons; il en prit même d'une telle dimen-
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sion, que les amateurs avouaient n'en avoir jamais vu d'aussi beaux dans la Seine. Il n'était pas rare que sa pêche allât à quarante livres.
Comme il n'est pas de voisin qui valût pour lui un cent de goujons ou une anguille de huit livres, M.Maës résista tant qu'il put à toutes les avances qui lui furent faites par les propriétaires d'alentour. « Il n'est pas bien que l'homme soit seul, » a dit le livre saint; mais il n'a pas eu soin d'ajouter : « Il est beaucoup mieux qu'il soit en compagnie. » Voilà pourquoi M. Maës faisait sa compagnie d'abord de lui-même, la plus douce pour un égoïste, puis de son jardinier, de son vigneron, de leurs enfants, puis de son chien, de ses poules, de ses pintades. Quelle meilleure compagnie que celle qui vous a amusé la veille et qu'on mange le lendemain?
Cependant M. Maës se vit, à quelque temps de là, dans une position à ne pas pouvoir repousser une espèce de demi-liaison de voisinage à cause du motif qui l'amena.
Un jour qu'il péchait en face d'un autre bateau dans lequel venait pêcher non moins régulièrement un voisin de campagne sans doute, et où il se trouvait ce jour-là, M. Maës sent se débattre autour de sa ligne un poisson d'un poids effrayant. Au même instant, l'autre pêcheur éprouve le même tiraillement à son hameçon. Les voilà tous les deux occupés à faire monter du fond de l'eau le phénomène qui cause à la fois leur bonheur et leur crainte; leur grande crainte, car chacun d'eux prévoit que sa ligne va casser, tant la proie entraînée est énorme, hors de toute proportion. Leurs mains tirent avec précaution, leurs corps sont penchés sur l'eau; tout est perdu! tout est sauvé! Mais, chose presque incroyable, chacun d'eux amène le même poisson, une carpe de vingt livres, qui avait mordu aux deux appâts à la fois, et s'était trouvée prise aux deux hameçons.
Ici pouvait naître un combat terrible, digne d'être
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chanté en vers épiques, ou se produire un acte de générosité peu commun dans les annales de la pêche fluviale. La générosité l'emporta.
— Elle est à vous, dit l'inconnu.
— Non, elle est à vous, monsieur, répliqua M. Maës.
— C'est le hasard.
— Vous avez été plus adroit.
— J'ai été mordu le dernier.
— Non, au contraire; c'est moi qui n'ai pas été mordu le premier.
— Puisque vous le voulez, reprit l'inconnu, je garderai cette magnilique carpe, mais c'est à la condition expresse que vous viendrez demain y goûter chez moi, en bon voisin dont la présence me sera un honneur et un plaisir.
Ce n'était pas la carpe qui était prise, c'était M. Maës. A moins d'avoir rompu avec le genre humain comme Alceste, lequel, par parenthèse, vivait avec tout ce qu'il y avait de plus bruyant à Paris, on ne peut guère refuser une pareille invitation. M. Maës accepta donc la politesse que lui faisait son confrère en matière de pêche et son voisin de campagne.
— Je vous attendrai demain là-bas, au pied de cette terrasse de gazon, dit celui-ci en s'éloignant de M. Maës et en lui désignant une maison placée vis-à-vis de la sienne, sur le bord opposé de la rivière. C'est là ma chaumière.
En rentrant à la Folie-Margot, M. Maës apprit du jardinier que cette propriété était celle du receveur particulier. On lui remit aussi le mémoire de Nicolas Merrain pour la fourniture et la pose de la porte donnant sur la rivière.
— Trois cents francs! s'écria M. Maës en arrêtant ses yeux sur le total, trois cents francs! Mais c'est six fois plus que la porte ne vaut. Avec trois cents francs, j'aurais eu une grille en fer avec ornements, pommes de pin dorées, j'aurais eu... Je ne donnerai pas trois cents francs de cette porte d'écurie, non, je ne les donnerai pas!
Ce premier feu passé, le lymphatique Belge se dit : « Si je ne lui donne pas ces trois cents francs, il faudra au moins lui en offrir la moitiéj le quart, et ce serait toujours infiniment trop payé. De son côté, s'il persiste à vouloir la somme entière, il m'obligera à plaider. Voilà un ennemi que je me fais dans un pays où je ne veux pas môme avoir des amis. La paix vaut bien trois cents francs. J'en serai quitte, par exemple, pour n'avoir plus aucun rapport d'intérêt avec ce magot de Nicolas Merrain, ce négociant en démolitions. Il en sera vertement puni. Mon intention est de faire construire un pavillon au sommet du parc, afin d avoir une vue plus étendue encore sur la rivière. 11 peut être sûr que je ne lui achèterai ni poutres, ni plâtres, ni tuiles, ni ferrements. Trois cents francs pour une porte en sapin pourri et des fers rouillésl Voilà ce qu'on a gagné, monsieur Merrain, à m'égorger! »
Encore sous le crêpe de sa mauvaise humeur, il se rendit le lendemain à l'invitation du receveur particulier, qui l'attendait, comme il l'avait promis, au bord de la terrasse de sa propriété. Avant de quitter la sienne, M. Maës envoya trois cents francs à Nicolas Merrain, pour n'avoir plus à penser à cette affaire ni à cet homme maudit.
Le receveur particulier, qui se nommait Cornillard, nom qu'aucun contribuable n'avait jamais pu lire au bas de la quittance des impôts, et que, pour ce fait, on nommait tantôt Cornillier, Cornillon, et de toutes les manières possibles ou plutôt impossibles, n'aimait pas seulement la pêche, comme Néron, il aimait aussi beaucoup les fleurs, et ce trait de caractère devait encore plus sympathiquement l'unir à sjn voisin M. Maës, adorateur des tulipes, puisqu'il était Beige,
Pendant que la carpe et le cortège gastronomique de la carpe passaient par tous les degrés de cuisson sur les fourneaux de la cuisine, le receveur et son nouvel ami se pro-
LES PETITS MACHIÂVEI.S 255
menèrent dans la propriété, causant d'abord de ce qu'ils ne savaient pas : de la politique en général et en particulier, pour arriver enfin à se dire : « Je crois que nous ne sommes mariés ni Tun ni l'autre. » C'est le receveur, parleur abondant, bourbeux, éternel, qui avait amené la question. U n'est pas indifférent de le remarquer.
— Je ne me suis pas marié, dit M. Maës, tout simplement parce que j'aime ma liberté et que je déteste les enfants. Si un enfant me cassait une tasse de vieux Saxe, je ne sais pas jusqu'à quel point la colère m'emporterait.
— Alors vous avez bien fait de ne pas vous marier... Cependant, si vous aviez la précaution de ne pas avoir chez vous des porcelaines en vieux Saxe...
— Ne pas avoir de porcelaines et avoir des enfants! vous n'y pensez pas.
— Alors il faudrait voir s'il ne serait pas possible de conserver ces porcelaines et de n'avoir pas d'enfants en vous mariant. C'est possible : l'âge de la femme peut tout concilier.
— Tenez, répliqua M. Maës, parlons pêche et tulipes, si vous voulez, et laissons ce sujet, qui n'est pas plus intéressant, je suppose, pour vous que pour moi, mon voisin.
— Le dîner est servi, mon oncle! cria dans une conque marine une voix formidable.
— Ma nièce nous dit d'aller dîner.
— C'est votre nièce qui a cette voix?...
— Oui... une personne charmante...
— Je ne croyais pas qu'une nièce pût avoir une pareille voix, dit M. Maës.
— Oui, c'est ma nièce, lui dit le receveur en se dirigeant avec M. Maës vers la maison doù était partie la voix de Triton. Vous la verrez : une fille qui n'est pas absolument jeune, mais bonne à tout; entre nous, la jeunesse, c'est la dernière des qualités, quand il en existe tant dautres, charme, bonheur, consolation de la vie privée. Et la
vie privée, c'est la vie entière. La vie publique n'est qu'un instant; mais, en rentrant chez soi, on est bien aise, surtout quand on prend notre âge, d'avoir des pantoufles, de Feau sucrée, ou du feu si c'est Thiver, sa pipe nettoyée si Ton fume. Je vous dirai en confidence que ma nièce a refusé les plus brillants partis; elle n'aime pas les Français.
— Vous êtes de Toulouse? lui répondit M. Maës avec la gravité d'un bourgmestre.
— Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce qu'il me semble que vous avez conservé la pureté de votre accent natal.
— Oui, je suis de Toulouse... une belle ville!
— Une charmante ville, répliqua M. Maës en entrant dans le salon où le dîner les attendait.
Il recula : il avait devant lui la nièce de M. Cornillard; un pieu de six pieds, mesure d'alors; osseuse en proportion, effleurant quarante-cinq ans; ayant un nez si grand, qu'il aurait pu avec son ombre marquer l'heure sur un mur. Son buste était immense à l'arc des épaules, mais il descendait rapidement en talus vers la taille, et cette plaine déserte était cachée par le corsage d'une robe qui faisait rideau. Ses jambes paraissaient plutôt fichées qu'attachées, et cela lui donnait l'air des poupées de l'Empire, lequel, comme on sait, n'a jamais pu parvenir à donner des pieds et des jambes aux poupées. Sa main était armée d'un plumeau.
Les salutations faites et rendues, on s'assit à table, et M. Cornillard déboucha la première bouteille de vin. Sa nièce posa son plumeau près d'elle.
— Vin du Midi, dit-il, les meilleurs vins. J'estime le Nord pour ses bois de construction; mais les vins de France, monsieur, les vins de France! Comptez! nous avons Maçon, Tonnerre, Pomard, Sauterne, Roussillon, Château- Margaux, Champagne... Quels vins avez-vous en Belgique?
LES PETITS MACllIAVELS 257
— Nous avons les vôtres, répondit M. Maës, et vous êtes bien heureux que nous n'en n'ayons pas du cru, car nous nous passerions de vos vins.
— C'est vrai, ma foi ! s'écria M. Cornillard... Tenez, ma nièce a dans l'Hérault une pièce de terre qui produit un petit blanc délicieux. Mais où es-tu, Mimire?
Mimire était le doux diminutif de Palmyre. nom de la nièce de M. Cornillard.
— Me voici, mon oncle.
Mimire avait quitté la table pour aller enlever avec son plumeau une ombre de poussière qu'elle avait aperçue sur le bord du buffet.
— C'est qu'elle aime extraordinairement la propreté, reprit M. Cornillard. Un grain de poussière l'inquièle, l'irrite; c'est la propreté même. Ab ! celui qui l'épousera n'aura pas fait un mauvais rêve. Non, vous ne sauriez croire jusqu'où va la propreté chez elle. Elle époussetto tout, jusqu'aux arbres. Aussi nous ne pouvons garder une seule domestique.
Mimire vint reprendre sa place sans quitter son plumeau .
On apporta la fameuse carpe, produit de la pêche miraculeuse des deux amateurs. Inévitablement la pêche fui amenée sur le tapis; M. Maës raconta alors qu'il avait vu en Russie, sur le Volga, un poisson nommé le slirlcy, qui valait mille francs.
— Mille francs! s'écria M. Cornillard. Quel malheur, ajouta-t-il, que le souverain d'un pays si poissonneux soit un despote !
Mademoiselle Mimire, qui n'avait encore rien dit, se leva tout à coup une seconde fois, courut prendre uiip brosse et se précipita sur le collet du pacifique 31. Maës.
M. Maës crut qu'elle avait aperçu quelque insecte venimeux sur le collet de son habit.
— Laissez, je vous en prie...
— Mais, mademoiselle...
— Non, souffrez ! vous êtes tout poudreux. .
-r- Ne faites pas atteution; mon domestique battra mon habit.
— Ah ! monsieur , vous ne pourriez pas rester ainsi une minute de plus. -
— C'est plus fort qu'elle, vous le voyez, dit Cornillard. Je ne sais pas comment je vivrai quand je ne l'aurai plus avec moi. 11 faudra pourtant m'en séparer un jour. Vous devez adorer la propreté, vous qui êtes Belge?
— Beaucoup, répondit iVl.iMaës.
— Mimire, acceptez le bras de monsieur, dit après le dessert >!. Cornillard; nous allons en nous promenant ramener chez lui notre voisin.
En s'embarquant dans la nacelle pour reconduite M. i\laës, mademoiselle Palmyre eut soin d'emporter avec elle son plumeau pour épousseter sans doute la rivière.
— Maintenant que la connaissance est faite, dit Vv. Cornillard en prenant congé de son voisin, j'espère que nous nous verrons quelquefois...
— Très-souvent, répondit M. Maès d'un ton qui pouvait signifier : le moins que nous pourrons, et en hénissant le ciel que la journée fût finie. 11 alluma sa pipe et se mit à fumer en regardant ses porcelaines de vieux Saxe, ces merveilleuses fantaisies qu'il ne devrait pas êtie permis à tout le monde de posséder, et qu'un fanatique estimait au point de demander la peine de mort pour quiconque en briserait une.
Ainsi qu'il se l'était promis, et l'esprit de vengeance hâta un peu sa détermination, M. Maës appela quelques semaines après des ouvriers charpentiers, des maçons et (les serruriers pour qu'ils construisissent un kiosque, dans le goût japonais, sur la partie la plus élevée de son parc, il présida à leurs travaux avec le goût minutieux, exact, et parfois heureux, qu'apportent lés Belges, nation essen-
ellement imitative, dans les constructions de plaisance,
dans les maisons de fantaisie. Les verres de couleur, les cloclieltes, les toils recourbés en poulaine, les tuilfs en écailles de crocodiles, furent placés avec beaucoup d'intelligence. Nicolas Merrain vit tout, mais il eut Tair de ne s'apercevoir de rien; chaque poutre qu'il n'avait pas fournie lui entrait dans le cœur. Au lieu de s'en plaindre, il redoublait de politesse lorsqu'il rencontrait M. Maës sur son chemin ou plutôt sur son étroite langue de terre. Il est à remarquer même qu'il ne venait pas chez lui en passant comme autrefois par la propriété de M. Maës: il y arrivait par l'extérieur en décrivant un très-grand circuit snr" la berge ou en y abordant en bateau.
— J'ai dompté le Merrain, pensait M. Maës; ceci lui apprendra à m'arracher trois cents francs pour un misérable volet de dix francs.
Or, un jour que M. Maës avait ouvert cette porte et foulait le terrain de son adversaire prétendu terrassé, celui-ci lui dit :
— Monsieur Maës, je vous donne le bonjour.
— Je vous le rends, monsieur Merrain.
— Deux mots, s'il vous plaît.
-— Je suis un peu pressé : l'eau est bonne, et jp suis un peu en retard.
— Je ne vous retiendrai pas longtemps, monsieur Maës.
— Une autre fois.
—C'est impossible. Une autre foislemal serait plusgrand .
— Quel mal? de quel mal parlez-vous?
— Vous ne voyez donc pas, cher monsieur Maës, que la |f rre est remuée où vous êtes?
— Je ne m'en apercevais pas; mais ensuite?...
— C'est que j'ai semé des carottes et des navets dans mon cimetière. Si vous marchez dessus, vous empêcherez de pousser.
— Il faut bien pourtant que je pêche!
— Je ne dis pas le contraire, monsieur Maë.s.
— Et, pour aller à mon bateau, il faut bien que je traverse ce terrai n !
— Je ne dis pas non, monsieur Maës; mais j'ai semé sur ce terrain, et on ne marche pas sur ce qui est semé : vous avez trop de bon sens pour ne pas en convenir.
— C'est plaisant ce que vous me dites.
— C'est bien naturel, monsieur Maës.
— Vous me défendez donc?...
— Ce n'est pas moi qui le défends, c'est le bon Dieu.
— Cependant...
— J'en suis extraordinairement peiné, croyez-le, monsieur Maës.
— Il faut donc que je m'en retourne?
— J'en suis bien fâché, mon bon monsieur Maës.
— Mon bon monsieur Maës, mon bon monsieur Maës ; je passerai, j'en ai le droit.
— Vous passerez parce que je ne suis pas ici pour vous violenter; mais vous n'en avez pas le droit, pas plus que je n'ai le droit de passer sans votre permission par votre propriété pour venir dans la mienne.
— Vous passez par la mienne.
— Faites excuse, mon bon monsieur Maës, je ne l'ai pas traversée depuis trois mois.
— Que cela soit ou non, je passerai par ici toutes les fois que cela me conviendra. Ce chiffon de terrain est à moi : je vous l'ai laissé par tolérance. J'ai été trop bon jusqu'ici.
— Vous êtes très-bon, c'est vrai, monsieur Maës; mais ce chiffon de terrain, et ce n'est à proprement parler qu'un chiffon, est à moi comme la Folie-Margot esta vous.
— Demain toute contestation sera levée.
— Je ne demande pas mieux. Vous êtes un brave homme, jesuisun brave homme; il sera très-facile de nous entendre.
Toutefois M. Maës ne traversa pas le terrain en litige. Sa première pensée et son premier soin, le lendemain
LRS PETITS MACHIAVELS 261
d'une nuit passée dans une très-vive agitation, fut d'aller chez son notaire, car Tacte d'aulorité de Nicolas Merrain Tavait blessé de plus d'une manière: comme propriétaire d^abord, comme pêcheur surtout. Interdire la rivière à un pêcheur !
Il partageait sa colère entre Merrain et le notaire chez lequel il allait se rendre pour connaître à fond ses droits, qui lui avaient paru jusque-là ne faire aucun doute. Pourquoi le notaire ne lui avait-il pas appris, au moment de la vente, avant sa conclusion, retendue et le caractère de cette servitude?
— Mais je ne vous ai rien laissé ignorer, lui répondit le notaire, on vous a lu les litres de propriété, vous les avez tenus entre les mains, vous avez pu y lire que la partie du sol qui sépare la Folie-Margot de la rivière se compose de trois bandes étroites de terrain : la première, de quatre pas environ, vous appartient; la seconde est à la commune et se compose d'un fossé ; la troisième, qui va de ce fossé à la rivière, esta Nicolas Merrain, qui n'y pratique et n'y peut pratiquer aucune espèce de culture.
— 11 y a pratiqué une cul'.ure, dit M. Maës au notauv.
— Où est le mal? Cette culture est-elle de nature gênante pour vous?
— Si gênante que je ne puis aller pêcher, répliqua tout rouge M. iViaës ; oui, monsieur, ne plus pêcher! Et pourquoi ai-je acheté cette propriété si ce n'est à cause du voisinage de la rivière, si ce n'est pour me livrer librement à l'exercice, au plaisir de la pêche? Ce M. Merrain prétend que je n'ai pas titre pour traverser sa propriété quand je me rends à la rivière, et sa propriété est le seul passage possible.
Le notaire biaisa, il dit beaucoup de si, beaucoup de mais, sans dire cependant : — Nicolas Merrain n'est pas dans son droit.
— Vous m'avez trompé ! s'écria M. Maës; il était de
votre devoir de m'arrôter intentionnellement sur ce point de la vente, de m'en montrer tous les désavantages. Je porterai plainte à la chambre des notaires.
Se plaindre à la chambre des notaires, pour le dire en passant, c'est se plaindre au conseil d'État, et se plaindre au conseil d'État, c'est sortir en décembre pour voir si le printemps s'avance.
La discussion de M. Maës avec Nicolas Merrain fut bientôt la conversation de toutes les localités voisines et éloignées. On en parla de Villeneuve-Saint-Georges à Melun. Les uns étaient pour lui, les grands propriétaires, cela va sans dire ; les autres, les petits propriétaires, étaient pour Nicolas Merrain. Paraissait-il sur sa porte, l'apercevait-on dans sa propriété, montait-il sur le bateau à vapeur ou dans la diligence, il se trouvait toujours quelqu'un pour dire : « Voilà M. Maës, le Belge, celui qui esten procèsavec Nicolas Merrain. » Et lui, cet excellent M. Maës, qui avait tant espéré se faire oublier dans ce coin du monde, mis tant de soin à renfermer sa vie heureuse et obscure entre ses plates-bandes et la rivière ! Il était dur cependant de rester sous le coup de latte d'un rustre comme Nicolas Merrain. M. Maës consulta un avocat; mais ce devait être un mauvais avocat, car il lui conseilla de s'arranger. On ferait venir Merrain, on lui proposerait d'acheter son lot, et à coup sûr on l'aurait pour un morceau de pain. Toute querelle disparaîtrait. L'amour-propre de M. Maës murmura sourdement à cet avis sentant un peu la concession ; mais depuis vingt-cinq jours il n'avait pas jeté une ligne sous l'eau. L'amour-propre se tut. Merrain fut donc invité à passer à l'étude.
En entrant il alla prendre les deux mains de M. Maës, et lui débita les plus touchantes protestations d'amitié. Il était toujours disposé à s'entendre. Que voulait il? La justice, rien que la justice, et avant tout se montrer agréable à un brave homme du bon Dieu comme était M. Maës.
—Voyous, lui dit Tavocat, que veux-tu deton tas de boue?
— C'est bien dit, monsieur Tavocat, un tas de boue. Pourtant mes légumes sont déjà hors de terre.
— Tes légumes ! tu en auras bien pour quarante sous de légumes.
— Si j'en ai cela. Mais c'est moins le prix que cela vaut que la jouissance de manger ce qu'on a planté.
— Que demandes-tu pour ton quarteron de terre?
— Le mot est joli, monsieur Favocat, le mot est joli. Sainte Vierge, j'en veux ce qui vous plaira.
— Mais encore?
— Dites un peu pour voir.
— Non, dis toi-même.
-— Dix mille francs vous semblent-ils trop ou pas assez? "* — Dix mille francs! s'écria M. Maës; bourreau !
— Je ne vous insulte pas, moi, mon bon monsieur Maës. L'avocat avait fini par sonder la profondeur de ce puits
appelé ISicolas Merrain.
— Dix mille francs!
— Ne vous fâchez donc pas. J'ai dit dix mille francs comme j'aurais dit douze mille. Excusez-moi. Combien m'en offrez- vous?
— Cela vaut cinquante francs, répondit sèchement M. Maës, quoique au fond je pense que cela ne vaut rien du tout.
— Cinquante francs, c'est bien peu, mon bon monsieur Maës, pour avoir le droit d'aller pêcher des carpes, des barbillons et parfois de belles truites dans ce beau baquet comme est notre Seine.
Ce langage plein d'amour pour la pêche exalta le Belge, qui, depuis bientôt un mois, n'avait frémi au bonheur de prendre une carpe ou un barbillon.
— Trois cents francs t'iraient-ils? demanda l'avocat à Nicolas Merrain.
M. Maës voulut protester. Un signe le Ht \aire.
— Vous dites trois cents francs: c'est déjà un peu plus raisonnable, répondit Nicolas JMerrain ; mais, vrai comme nous sommes tous ici d'honnêtes gens, je ne puis pas céder mon lopin pour trois cents francs.
— Qu en voudrais-tu? parle.
— Je vous ai dit mon prix.
— C'est une plaisanterie, Merrain.
— Nous n'avons pas de Tesprit comme vous pour plaisanter.
— Mais dix. miellé francs!...
— J'ai deux enfants. Dans trois ans j'en aurai un qui sera bon pour le service.
— Parlons sérieusement.
— - Oui, mon avocat.
— Dis nous ton dernier mot.
— Mon dernier mot ?
~- Oui.
— Eh bien, c'est dix mille francs.
M. Maës se leva, il garda sa dignité; mais, quand on vola la Belgique à Guillaume, Guillaume ne souffrit pas davantage.
— Ce n'est pas fini, dit M. Maës en quittant l'étufle. Nous nous reverrons, monsieur Merrain.
Feignant de ne pas saisir dans ces dernières paroles de M. Maës la menace d'un procès, mais tout simplement un désir de se revoir, Nicolas Merrain lui répondit :
— Je serai toujours content de revoir M. Maës et de mettre mes petits services à sa disposition. Une bonne; santé que je vous souhaite aussi, ajouta-t-il en s'éloignant de M. Maës avec cette politesse à ras de terre qu'il avait montrée le jour où il dit, l'œil lixé sur son riche voisin : « Cet homme doit pêcher à la ligne ; j'ai mon affaire. »
Nous avons dit que Tavocat dont les efforts n'avaient pas réussi était mauvais; ce fut aussi l'avis de M. Maës, (juoiqu'il fût d'une nature amie du repos. Les plus sages
LES PETITS iMACHIAVELS 2(55
veulent plaider. D'ailleurs, étant allé consulter son voisin, le r(3ceveur particulier, celui-ci lui dit :
— Vous avez montré de la faiblesse, infiniment trop de faiblesse dans cette affaire; c'est l'avis de ma nièce.
La nièce reparut. Elle dit à son tour :
— Vous avez eu le tort de vous arrêter à la défense de cet homme-là. Quand il vous enjoignit de respecter ses limites, vous n'aviez qu'à les franchir. Que vous serait-il arrivé?
— Ma nièce a raison.
— Vous croyez?
— Si l'on montrait les dents à ces patauds, ils seraient moins impertinents, ajouta la nièce en se livrant à ses exercices favoris de propreté, en cirant les meubles, en polissant les cuivres, en frottant le parquet.
— Comment s'y prendre? demanda iM. Maës, qui, perdu dans sa voie de mansuétude ordinaire, écoutait tous les avis, adoptait toutes les résolutions.
— Comment s'y prendre? reprit M. Cornillard : rien n'est plus facile encore, quoique vous ayez perdu quelque avantage en ne revendiquant pas tout de suite le rôle d'agresseur. Il faut d'abord, et ceci est le plus grand obstacle, prendre quelque consistance dans l'esprit de la population locale, qu'il est indispensable d'avoir pour soi. Mieux vous serez assis au milieu d'elle, plus elle épousera vos intérêts. Ce n'est pas envers moi ni envers messieurs tels et tels que Nicolas Merrain se serait conduit ainsi. Chacun aurait pris fait et cause pour moi, pour eux. Mais, soit dit entre nous, vous êtes un étranger ici, on ne vous connaît pas : on est plutôt pour Merrain que pour vous. Ah ! si vous étiez Français ou seulement marié...
Mademoiselle Palmyre cessa un instant de frotter.
— 11 me parle encore de mariage, pensa M. Maës; aurait-il l'intention de me faire épouser sa nièce?
Continuant sa pensée, M. Cornillard ajouta :
—Car, marié, établi ici, ayant des parents, des relations,
il n'y aurait qu'une voix pour vous défendre, et cette rumeur universelle contre votre ennemi l'aurait vite abattu. Il achevait à peine sa phrase, que le domestique de M. Cornillard entra et lui dit :
— Nous venons de retirer les filets que vous avez jetés hier au soir, et voilà ce que nous y avons trouvé.
Le domestique déposa sur le parquet quarante ou cinquante livres de poissons de toutes les variétés. Ce spectacle fut un coup de poignard dans le cœur du pauvre M. Maës, privé de pêcher depuis si longtemps.
— Ainsi, si j'étais marié, dit machinalement M. Maës et avec une larme dans chaque œil...
— Hien de ce qui arrive n'aurait eu lieu, acheva cruellement M. Cornillard. Cependant pesez mon opinion, consultez-vous...
— Jamais! dit d'une voix étouffée M. Maës, jamais! Et il s'en alla chez lui le désespoir dans Fâme. Pendant deux mois, il se confina dans sa propriété, qui
perdit tout charme à ses yeux du moment où il ne put plus en sortir du côté de la rivière. Et pourtant que le temps était propice! un ciel magnifique, une eau claire comme l'aimentles pêcheurs, du poisson jusqu'aux bords. Les carpes semblaient le narguer; du haut de son kiosque japonais, il les voyait bondir au-dessus de la rivière. Un matin, il n'y tint plus. L'envie fut plus forte que la raison. M. Maës descendit au jardin, prit ses lignes, son épervier, et, deux avirons sur l'épaule, il s'achemina vers la rivière. Rien ne l'arrêta; il franchit le fossé communal, foula les légumes de Nicolas Merrain, et, descendu dans son bateau, dont il secoua les chaînes, comme s'il le rendait ainsi que lui à l'indépendance, il le lança sur la rivière. Qu'il fut heureux ! Sa joie tenait du délire : jamais la Seine ne lui avait souri avec tant de grâce de ses millions d'yeux verts. Sa pèche fut un enchantement. Depuis cinq heures du matin jusqu'à midi, il ne cessa d'emplir
LliS PETITS MACllIAVELS. t>G7
son bateau. — Au fait, se dit-il, Merrain n'est peut-être qu'un poltron qui faisait beaucoup de bruil pour rien. Parbleu! que ne s'est-i) montré?
Devisant ainsi, M. Maës arriva chez lui, riche de courage, d'espoir et de poissons. Son jardinier lui remit une assignation.
— Une assignation !
Nicolas Merrain avait tout vu ; il avait fait constater la violation du domicile; procès-verbal avait été dressé sur les lieux. M. Maës était assigné pour comparaître à quinzaine devant le tribunal de police correctionnelle. « Cet homme sera ma mort! » s'écria-t-il en discutant avec luimême s'il n'irait pas l'insulter, le provoquer en duel. Oui, se battre avec Nicolas Merrain!
L'assistance d'un avocat du pays lui parut indispensable pour répondre à l'ignoble défi de son ennemi acharné. Celui chez lequel il alla n'était pas, comme l'autre, pour les arrangements. Cependant il dit à M. Maës : — L'affaire est mauvaise, nous plaiderons, mais nous perdrons. Vous ne serez pas condamné à beaucoup, mais vous serez condamné. L'affront restera pour vous. Vous avez reconnu le droit de Nicolas Merrain en lui offrant, il y a trois mois, de transiger. Cet acte de- reconnaissance vous met à sa discrétion.
— Mais quel moyen alors? Suis-je réduit à lui donner dix mille francs? Mais dix mille francs...
— Piéfléchissons, dit l'avocat. Le fossé qui sépare votre propriété de celle de Merrain appartient à la commune, je le sais, puisqueje suis membre du conseil municipal. Cefossé...
— Eh bien, ce fossé? demanda M. Maës avec anxiété.
— Ce fossé peut beaucoup dans la question.
— Parlez...
— Oui, mais oui... attendez... il me vient une idée... il m'en vient plusieurs...
L'avocat se leva avec précipitation et alla dégager un
^im LA FOLLE DU LOGIS
gros registre des cases oblongues de ses tablettes. Il le feuilleta,., celaient les archives delà commune.
— Ce fossé, dit-il ensuite, marque Tendroit où venait autrefois la rivière. L'eau, en se retirant, a formé une nouvelle berge et d'autres bords.
— Très-bien, dit M. Maës, mais...
— Attendez.
— Voici maintenant un article du droit coutumier reconnu par le code, qui dit que tout terrain nouvellement formé par le retrait des eaux ou toute autre cause, s'annexe au domaine communal, et ne peut être loué, cédé ou vendu que par tolérance, et peut par conséquent être repris, après indemnité, laquelle sera fixée par la com.mune ayant droit. La commune peut donc réclamer le terrain de ÎNicolas Merrain au moyen d'une indemnité insignifiante, puisque le terrain est de nul rapport, et en faire tel usage qu'elle jugera opportun.
— Ah! monsieur, dit M. Maës, je vous devrai une reconnaissance éternelle si vous me débarrassez de cet homme, si vous me....
— Doucement! dit l'avocat, voilà ce que la loi dit, mais comment la faire agir à votre bénéfice? La commune n'a aucun intérêt à mettre en demeure INicolas Merrain et à lui reprendre un objet dont elle n'a nul besoin réel.
Après une pause assez longue, l'avocat, qui avait remué les quatre éléments dans sa tête, dit à M. Maës :
— Vous êtes Belge?
— Né à Bruxelles pendant la domination française.
— Mais vous êtes Français alors.
— Légalement parlant, oui.
— C'est tout ce qu'il me faut! s'écria l'avocat; vous êtes Français; d'ailleurs, vos propriétés sont en France... vous êtes riche... Voulez-vous être maire de notre commune?
— Moi ! monsieui'.
— Vous, oui, vous!
LES PETITS MACHLWELS 2I3U
— Mais mon repos, ma poche?
— Vous pécherez plus que jamais; c'est pour que vous péchiez sans pouvoir jamais être inquiété par les prétentions de Nicolas Merrain que je vous propose d'être maire de la commune où vous et lui êtes domiciliés. Un maire voit rarement ses volontés contrariées dans le conseil. Vous direz d'ailleurs que le terrain que vous réclamez, vous le destinez à devenir un lavoir public Vous vous engagerez à creuser des marches jusqu'à la rivière, à planter quelques arbres au bord pour orner cet établissement d'utilité publique, et Nicolas Merrain est dépossédé, et, sous prétexte de bien général, vous vous ouvrez un chemin jusqu'à la rivière.
— Mais le maire actuel?
— Il est mort depuis deux mois. On en réélira un autre dans huit jours. Mettez-vous sur les rangs.
— Mais personne ne me connaît dans la commune.
— Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez quelque peu lié avec le receveur particulier, M. Cornillard?
— Oui.
— Il a une influence très-grande dans le pays et sur les membres du conseil municipal. Je joindrai mon crédit au sien, et nous vous ferons nommer. Voyez-le, voyez-le tout de suite. Ne craignez rien pour notre procès; l'affaire sera appelée, j'obtiendrai un nouveau renvoi à quinzaine. Dans l'intervalle, vous serez nommé, et ce sera une question de savoir si vous serez justiciable des tribunaux ordinaires ou du conseil d'État.
Si vous me tïfemandez l'intérêt qui me porte à vous seconder ainsi, je vous répondrai que, craignant moi-même d'être nommé maire, trop peu riche pour donner mon temps à ces fonctions; craignant, si je refuse de l'être, de perdre une popularité dont j'ai besoin comme avocat, je ne suis que très-médiocrement dévoué envers vous dans l'offre que je vous adresse.
~ Allons, je serai maire, puisque c'est à celte seule conclilioii que j'obtiendrai la tranquiJité d'existence qu'un misérable m'a ravie.
— Allez voir )L Cornillard et assurez vous de son influence. Allez.
Le temps pressait, M. Maës courut chez M. Cornillard.
— Quelle idée! dit celui-ci; elle est bonne, excellente, sublime! Oui! nous pouvons vous faire nommer. Mais je vous parlerai avec franchise, je mets un prix tout paternel à ce service. Les honnêtes gens doivent s'expliquer en toute loyauté. Service pour service. J'ai une nièce digne par ses qualités d'unir son nom à celui d'un homme comme vous. Puis, je serais fier de vous avoir pour neveu. Elle n'a rien; mais, si vous connaissiez son esprit d'ordre, son extrême propreté! C'est un présent que je vous fais...
— Mais, monsieur Cornillard...
— Mais, mon cher monsieur Maës, quel parti lui préféreriez-vous ?
— Je ne dis pas, mais j'avais juré de ne pas me marier.
— On finit toujours par là.
— Mais vous, pourtant...
— Je suis veuf pour la seconde fois. Rien ne vous oblige cependant à épouser mademoiselle Palmyre.
— Mais, si je nelépousepas, se dit M. Maës, je ne suis pas maire; si je ne suis pas maire... Oh! mon Dieu, mon Dieu!
M. Maës demanda trois jours pour se décider. Le premier jour il dit : — Non, je ne me marierai pas.
Le second jour il dit : — Non, je ne serai pas maire
Le troisième jour il alla chez Nicolas Merrain, qui habitait une hutte à Yalenton, près la forêt de Sénart. Quelle démarche! quelle humiliation! 11 s'y décida.
En voyant M. Maës, Merrain courut se précipiter presque à ses pieds. 11 parut confus, bouleversé de cet excès d'honneur.
— Ah! monsieur Maës chez moi, chez le pauvre Nicolas Mer rai ni
— Je viens chez vous, Merrain, pour en finir, si vous le voulez.
— Mais qu'est-ce que je demande? Mon Dieu! parlez, uion bon monsieur iMaës.
— Vous avez exigé dix mille francs pour votre terrain.
— Moi, je n"ai rien exigé,
— Pas de phrases inutiles. Voilà les dix mille francs. Est-ce une affaire faite?
— Je le voudrais de tout mon cœur; mais le remords m'est venu de vendre un immeuble où ma pauvre femme allait si souvent laver son linge.
— Ainsi...
— Ainsi je ne veux plus vendre, maintenant; et j'en ai bien du regret.
— Vous refusez dix mille francs!
— Je les refuse, mon bon monsieur Maës.
Sans dire un mot de plus, confus de sa démarche, honteux de sa défaite, M. Maës sortit de la masure de Nicolas Merrain, qui, quand il fut seul, se dit : « La friture a monté, elle vaut à présent plus de dix mille francs. »
Furieux de l'insolence de son faquin d'ennemi, M. Maës écrivit ces deux mots à M. Cornillard :
« Tenez votre parole, je tiendrai la mienne. Faites-moi
nommer maire, et j^épouse mademoiselle Palmyre, voiro
niëce. 11 faut en linir.
a Votre futur neveu,
« Maes. »
Passons les épisodes, coiirons aux faits. M. Maës fut nommé maire de la commune, et il épousait, le lendemain de sa nomiFialion, mademoiselle Palmyre Cornillard, qui était si propre.
Les événements qui suivirent furent aussi exacts que la
parole de M. Cornillard, de M. Maës et de son avocat. Nicolas Merrain fut dépossédé, son terrain fut déclaré propriété communale, et il passa à M. Maës, qui promit d'en faire un lavoir public.
Nicolas Merrain pâlit un instant.
Ce ne devait être qu'un instant, Richelieu eut bien ses vingt-quatre heures d'angoisses avant la journée des dupes. Nicolas Merrain était au moins aussi fort que Richelieu.
Voici qui le prouve.
On put lire à quelque temps de là dans les journaux :
« Hier il s'est passé un événement déplorable dans une petite commune près de Villeneuve-Saint-Georges. M. Maës, Belge d'origine, mais réellement Français par sa naissance et la possession légale, avait été nommé tout récemment maire de cette commune riveraine. Quoique tout fît espérer que cette nomination aurait d'heureux résultats pour la localité, une des plus pauvres de France, la. propriété du nouveau maire a été indignement saccagée. Des arbres ont été arrachés, des murs abattus. Toute la toiture de la maison a été enlevée. M. Maës et sa femme ont eu le bonheur de se soustraire comme par miracle aux coups de ces malfaiteurs. Dans sa fuite, M. Maës a été pourtant blessé à la main. La cause de cet acte de vandalisme serait, dit-on, dans la qualité d'étranger qu'ils s'obstinaient à voir dans l'honnête M. Maës. La justice informe, mais tous les coupables ont échappé jusqu'ici à ses investigations. »
Six mois après cette catastrophe, la propriété de M. Maës, la ravissante Folie-Margot, qui lui avait coûté cent quarante-sept mille francs vingt-neuf centimes, était vendue aux enchères publiques, et devenait, au prix de trentetrois mille francs, la propriété de Nicolas Merrain.
M. Maës et sa charmante épouse étaient partis pour Java, le berceau de la fièvre jaune.
Aucune villo capitale n'offre m\ lableau comparable à celui dont les yeux sont émerveillés lorsqu'on remonte du jardin des Tuileries aux Ihanips-Élysées en suivant l'axe indi(iuéparrobélisque. L'admiration s'élargilà chaque pas. Derrière est un rideau de palais, à droite sont des palais, à gauche sont encore des palais; et partout des massifs d'arbres interposés afin d'adoucir et de voiler la sévérité de cet amoncellement d'édifices. Un désert s'étendait autrefois entre le jardin des Tuileries et les Champs Élysées; on y a semé quelques millions; et les millions, (jui viennent si bien dans tous les terrains, ont germé. Le désert s'est changé en une place splcndide, que rafaîchit Feau, qu'éclaire le gaz; une eau souillée par des Tritons étonnés de se trouver là, un gaz suspendu à la proue de trirèmes d'or comme un fanal au sommet d'un phare. Au fond des innombrables nefs de cette cathédrale des perspectives, le regard rencontre ou la Madeleine, médaillon du colliei' des boulevards, ou la (^Ihambre des Méputés, ou la Légiond'ilonneur, ou l'hôtel d'Orsay, ou les Invalides. Je n'ai pas nomme l'arc de triomphe de l'Étoile. C'est vers le soir et lorsque ces diverses promenades, les quciis, les boulevards, les Tuileries, les Champs-Elysées, ne font plus
tju'iiue seule promenade, que le centre de toutes, la place di3 la Concorde, devient un foyer singulier de mobilité, de vie et de variété. C'est à la fois Ilyde Park, il Corso, elles Procuraties. A travers la poussière aride soulevée par les équipages qui, descendus du faubourg Saint-Germain et du faubourg du Roule, se croisent comme des éclairs au milieu de cette place pour s'enfoncer sous les galeries des Cbamps-Élysées, on distingue, dans le brouillard vert des Tuileries, les fraîches statues de Coustou, les promeneurs tranquilles, les cygnes blancs et les lecteurs de journaux, population d'ombres errant sous les marronniers. Ce fleuve de voilures de toutes formes et de toutes conditions ne tarit pas : on n'a pas le temps d'envier, et à la fin il en est tant passé sous les yeux, qu'on est satisfait sans avoir possédé, et presque heureux d'aller à pied, afin d'aller où il plaît et d'être moins vu.
Parmi les milliers de promeneurs qui sillonnent cet espace parfois tumultueux comme une mer, combien en estil qui aient remarqué sous les galeries du Garde-Meuble, quand il pleut, ou contre un des lampadaires de la place de la Concorde, lorsqu'un doux soleil fait sortir de terre des belles dames et des chevaux fringants, un mendiant aveugle aux pieds duquel est accroupi un caniche serrant une sébile entre ses dents? Le maître est vieux, le caniche est jeune; le mendiant est aveugle, le chien a le poil blanc et bouclé. Depuis cinq ans, je les vois là tous les deux, cherchant à attirer l'attention des passants, l'un avecune boîte d'allumettes, afin de ne pas tomber sous les coups de l'ordonnance de police qui interdit de mendier sur la voie publifjue, l'autre avec son air grave et résigné, en chien qui a beaucoup vu et beaucoup retenu.
Je me suis quelquefois arrêté sur la place de la Concorde pour voir si un passant s'aviserait de faire semblant d'acheter un briquet à l'aveugle, avec l intention bienveillante de glisser un sou dans la sébile du chien; jamais ce phénomène ne m'a frap[)é, (^tuand vient la nuit, avec quoi dînent donc cet homme et ce chien, et tant d'autres hom-
mes et tant d'autres ctiiens qui exercent le même métier dans Taris?
Ce chien, je m'en suisinformé, s'appelle Mouton. Quand son maître se place près de Tune des grilles des Tuileries, il lève la tète a chaque gâteau de Nanterre qui passe à la hauteur de son museau; mais son museau frémit, son regard s'allonge inutilement; aucun enfant ne partage avec Slouton son délicieux goûter. Je ne sais où l'on a pris que les enfants représentaient Tàge d'innocence, contre Topinion du hon la Fontaine, qui n'était pas bon, lui non plus, peut-être parce qu'il est toujours resté enfant. Parmi les enfants, il y a en petit les mômes passions que parmi les hommes : ce sont d'admirables petits chefs-d'œuvre d'égoïsnie, de fausseté, de trahison. Au lieu de tromper pour obtenir une faveur, un titre, un emploi, ils tromperont pour avoir un bouquet de cerises. Leur orgueil nain n'est pas moins despotique que l'orgueil colossal d'un académicien ; si nous ne nous en apercevons pas, c'est qu'ils ne l'exercent pas sur nous. Généralement ils n'ont pas de bonté, parce que la bonté est le résultat exquis de l'éducation; ils n'ont pas de pitié non plus, la pitié étant le souvenir effectif de douleurs et de maux qu'on a éprouvés; et les enfants connaissent à peine la souffrance. Si nous dotons les enfants de tant de belles qualités de cœur et d'esprit, c'est pour avoir, avouons-le, un motif honorable de dénier ces mômes qualités aux hommes. Combien n'est-il pas moins pénible de reconnaître des supériorités là où elles ne sont pas que là où elles existent réellement? Il a fallu à tout prix loger la vertu quelque part; on l'a reléguée dans le passé, afin d'en déshériter à peu près tout le monde sans pour cela la nier.
Je demandai un jour à ce mendiant aveugle s'il avait acheté le chien dont il avait fait son guide, son compagnon et son ami. « Non, me dit-il; Mouton est venu à moi de sa propre volonté. Un jour d'hiver, il y a de cela cinq ou six ans, il s'assit sur les plis de mon manteau et il s'endormit. (Juand la nuit fut venue, comme je présu-
mais qu'il avait un maître, je le repoussai doucement avec mon bâton. Le lendemain, il vint encore reprendre sa place sur les bords de mon manteau. Je le grondai un peu, mais je lui permis de rester. Craignant toujours cependant que son maître ne le cherchât, je ne lui donnai rien à manger. Ma sévérité ne Tempêcha pas de reparaître le lendemain, et de demeurer tout le jour auprès de moi par une gelée fort piquante. Cette fois je partageai mon pain avec lui; mais, ne voulant pas qu'il ignorât la condition qui l'attendait à la place de la condition sans doute infininjent meilleure qu'il quittait, je passai un collier autour de son cou, j'attachai une corde au collier, et je le menai chez moi en laisse. A la porte de la maison, je lui rendis la liberté et fermai la porte sur lui. 11 dut passer la nuit dans la rue, car le lendemain, dès que je fus descendu, le chien courut se frotter contre mes jambes en aboyant très-fort. Je lui mis de nouveau le collier, et il me suivit avec joie, cette fois pour ne plus me quitter. C'est ainsi que j'ai eu Mouton. N'est-ce pas, Mouton? » dit le vieil aveugle en promenant sa main sur la tête du caniche. Mouton, qui ne pouvait aboyer à cause de la sébile serrée entre ses dents, leva un peu la tête, et sa queue frétilla sur les dalles. Entre ce chien et cet aveugle, pensai-je, voilà une amitié comme il s'en forme peu d'ordinaire ^ parmi les hommes. L'aveugle repousse le chien, et le chien revient; il ne lui donne ni pain ni abri, et le chien s'attache à lui pour toujours. Cela ne paraît pas logique au premier coup d'œil. Voyons les amitiés logiques, puisqu'il y en a, ou s'il y en a. A quinze ans tout le monde est notre j ami, et nous sommes l'ami de tout le monde. Au collège, il n'existe ni haine forcenée, ni antipathie violente, ni jalousie implacable; ce n'est pas qu'on n'y rencontre des différences d'âge très-marquées, puisque, entre Lélève de huit ans et celui de dix-huit ans, il y a au moins la disproportion qu'on remarque entre le jeune homme de vingt-sept ans et l'homme sur le point d'en avoir quarante. Mais au collège les fortunes sont trop égales et les
capacités trop enrégimentées pour produire des dissemblances blessantes. La biérarchie de mérite, la seule dont on doive tenir compte, y est à peine sensible. Le premier on composition aujourd'hui sera le vingtième dans un mois; ainsi point d'ambition permanente. Aucune souveraineté absolue ne règne au collège.
En un jour, en une heure, il faut cependant perdre ces trois ou quatre cents amis. Combien en reverra-t-on dans le monde où Ton va entrer? Vingt au plus. Les autres se perdront pour toujours au fond de leurs provinces, traverseront les mers ou mourront avant le second âge. Sur les vingt que les vicissitudes de l'existence n'auront pas disséminés, la plus grande moitié au moins sera livrée à l'isolement de professions diverses et antipathiques. D'ailleurs, l'inégalité de fortunes commence ici à se produire avec son déchaînement de conséquences. Par quel lien les dix derniers amis tendront-ils sans cesse à s'unir s'ils sont, par exemple, les uns obligés de vivre dans une administration où l'on s'emprisonne depuis neuf heures du matin jusqu'à huit du soir, les autres forcés de se courber sous la fatigue d'un travail manuel qui prendra toutes leurs nuits? Ce n'est guère qu'entre deux jeunes gens de la môme profession ou libres de leur temps que l'amitié née au collège pourra peut-être se continuer dans le monde. Deux amis sur trois cents disciples, c'est tout ce qu'il est permis d'espérer. Fasse le sort ou le hasard qu'un de ces deux amis ne soit pas d'humeur opposée à celle de l'autre; que l'un ne soit pas d'une taille très-haute et l'autre d'une taille petite; car deux jeunes gens à qui leur taille ne permet pas de se prendre sous le bras ne seront jamais entièrement amis. Part faite des diflicultésque nous avons dites, les intimités de collège n'ont pas chance de vivre sur le terrain du monde.
Les amitiés qui se forment dans la société sont plus rationnelles, si elles n'ont pas la candeur et la virginité des premières, de celles dont les quatre murs d'un collège voient éclore à l'ombre les germes éphémères. Elles sont
plus logiques, puisqu'on se choisit un ami et qu'on ne le reçoit pas des mains du hasard; mais ces amitiés sont aussi moins franches, puisqu'elles sont calculées, étudiées, et, pour ainsi dire, longtemps marchandées. Après tout, qu'estce que l'amitié, si ce n'est un échange presque toujours exact ou usuraire des qualités qu'on a avec les qualités dont on manque? Mettre tout d'un côté, rien de l'autre, c'est rêver une amitié impossible. Aussi, plus les hommes sont élevés, moins ils ont d amis; leurs produits sont trop chers pour être cédés contre d'autres d'une égale valeur. Un roi n'a pas d'amis; les gueux n'ont que des amis.
Les femmes se lient plus facilement entre elles que les hommes, parce qu'elles ont des sentiments et non des intérêts à mettre en jeu. Une femme qui pleure le départ de son fils est consolée par la femme bienveillante qui lui parle du retour prochain de ce fils. Mais que dire à un homme dont l'idée fixe est le désir de posséder un million, un château, un titre?
L'amitié de Mouton pour son maître n'est donc pas logique. Si Mouton était logique, il n'aimerait pas son maître, auquel il donne plus qu'il n'en reçoit. Puissance de la logique! Heureusement Mouton n'est pas savant. Peu s'en fallut pourtant qu'il ne le devînt. Son maître m'a raconté la chose avec ce naturel charmant qu'ont tous ceux qui ne savent pas conter, surtout lorsqu'ils sont aveugles.
Ce ne sont pas seulement les jeunes nourrices et les demoiselles sans leurs mamans qui s'exposent beaucoup en étalant trop leur personne dans le jardin et aux environs du jardin des Tuileries. Il y a des loups pour tout le monde. Le caniche frappa la vue d'un noble étranger. Cet étranger portait à la boutonnière plusieurs croix inconnues à nos régions. Il se disait Italien, ancien capitaine; il avait dû être persécuté pour ses opinions. Son nom était Zuccharo. Les malheurs l'avaient forcé de s'exiler de sa patrie et de montrer des chiens savants. Il en avait deux en arrivant à Paris; l'un étant mort du mal du pays, le capitaine Zuccharo se mit en quête d'un autre chien, qu'il
élèverait à faire la partie de dominos, à jouer aux cartes avec le survivant. La découverte offrait d'innombrables difficultés. A défaut d'un homme d'esprit, on trouve toujours un savant chez nous, et cela où Ton veut et quand on veut. Si un homme n'est bon à rien, s'il n'a réussi ni dans l'ode ni dans le sonnet, s'il a fait des drames impossibles à jouer, des romans illisibles, s'il a été chassé à coups de compliments de tous les journaux, de toutes les revues, alors s'ouvre pour lui un horizon immense. Il débute par écrire un traité sur la géographie des anciens, dont il dépose deux exemplaires à la porte du ministère de l'instruction publique. Si le ministre est un sot comme lui, il a la croix d'honneur et il est envoyé immédiatement en mission dans la lune; si le ministre est un homme d'esprit, il donnera au savant, outre la croix d'honneur, une pension, parce qu'il sait qu'une récompense accordée à un niais est un découragement de plus accordé à un homme d'esprit. On est donc spirituel, méchant et ministre tout ensemble? Cela s'est vu.
Or le capitaine Zuccharo, qui devinait combien il est plus difficile de rencontrer un chien savant qu'un homme savant, visita, avec le soin et la patience d'un navigateur, les quartiers ^de Paris où les chiens abondent, notamment les Champs-Elysées. Que de peines! que de fausses espérances! Les chiens de race ne manquaient pas; chiens anglais, chiens danois, chiens russes, chiens de prix,. chiens inutiles enfin, — des chiens tories. A entendre leurs maîtres, les uns valent cent guinées, parce qu'ils descendeni d'une fameuse chienne née dans le chenil de tel prince : ce sont les Coljourg parmi les chiens; les autres valent It^ double, parce qu'ils sont cités les premiers pour la chasse au renard, cette bête qui pue quand on la poursuit, et qu'on ne mange pas lorsqu'on la tuée : des inutilités dressées à grand prix contre d'autres inutilités! Parmi ces grands-ducs de l'espèce, pas un (jui fût capable de jouer aux dominos ou de choisir dans un alphabet les lettres composant tel nom donné. Enfin le capitaine Zuccharo se
trouva face à face avec Mouton. En homme habile dans son art, il apprécia tout de suite le sujet que la Providence mettait sur son passage. Mouton fut marchandé, vendu, payé, emporté. Ce marché ne fut pas à l'honneur de l'aveugle. En s'en allant, Mouton tournait à chaque pas la tôte pour voir si son maître ne le rappelait pas. Son maître souffrait; mais que dire? 11 avait huit pièces de cinq francs dans la main. Que d'allumettes ne faut-il pas vendre pour gagner quarante francs? L'aveugle paraîtra un peu cruel. Mais quel père clairvoyant ne vend pas sa lille à rhomme disgracieux, vieux et laid, qui s'annonce avec cent mille francs de revenu? Nous sommes tous cet aveugle, il ne s'agit que de grossir la somme.
Le soir même de cette pénible vente, Faveugle, que Mouton ne conduisait plus, tomba deux fois avant d'arriver à la porte de sa maison. 11 se blessa au front et au genou. « Personne n'était là pour me plaindre! » s'interrompit le mendiant en tirant doucement par sa chaîne Mouton, qui devina, dans cette secousse, une allusion affectueuse, une manifestation d'amitié.
L'aveugle ne tarda pas à se repentir de son inhumanité envers Mouton, venu en ami, renvoyé en savant. L'ennui le prit d'être seul; il tomba malade; pendant deux mois il garda la chambre, et non-seulement les quarante francs furent dépensés pendant ce temps où il fut forcé de rester chez lui, mais il s'endetta chez le boulanger et le marchand de vin.
Quand on est jeune, et cette croyance nous accompagne quelquefois jusqu'au tombeau, on se figure que les pauvres ont toujours été pauvres, les mendiants toujours mendiants, les aveugles toujours aveugles. On prend et l'on conserve une opinion des choses au moment où on les voit, et l'on suppose ensuite qu'elles n'ont jamais été différentes. En cela, nous imitons véritablement les enfants, qui se garderaient bien de croire qu'un vieillard ait jamais été au maillot. Moi-même j'ai plus d'un effort à faire sur ma raison pour me peindre en ce moment le
vieux roi Priam à Tâge où il prenait le sein de sa nourrice.
Les mendiants que nous voyons au coin des rues, tendant une main inutile à la pitié des passants, ont été joyeux enfants comme ceux que nous voyons bondir avec leurs balles sur le sable des Tuileries; ils ont été jeunes, ils ont eu des moments de bonheur, des fanfares de cœur à faire aimer la vie comme une amante choisie entre toutes pour devenir l'épouse; quelques-uns, beaucoup même, ont été riches, et dans leurs salons les amis se sont pressés au sortir du festin ; dans leurs écuries les chevaux ne manquaient pas; et puis, par une décadence qu'il n'est pas plus facile de préciser pour les empires que pour les hommes, car elle est lente comme tout ce qui doit arriver, ils sont descendus, peu à peu descendus où les voilà tombés. Un jour, pour payer les dettes, on vend Thôtel qu'on habite avec faste; avec ce que laissent les dettes entre les mains, on achète une maison modeste où Ton compte vivre encore à Taise auprès de la femme honnête qu'on épouse. Les femmes honnêtes sont fécondes. On comptait sur un enfant, il en naît huit. On vend la maison pour louer un appartement dans un quartier retiré. Mais l'éducation des enfants? Huit enfants à élever! N'en ayez que six, n'en ayez que quatre! Il faut travailler, l'âge vient, l'énergie tombe. Deux enfants tournent mal, arrive le chagrin qui vous achève ; un jour l'argent manque, un autre jour le pain ; on veut se tuer, on ne le fait pas parce qu'on croit, parce qu'on a peur, parce qu'on aime encore ceux qui vous obligent à mourir, et l'on s'arrête dans l'ombre entre onze heures et minuit pour dire au passant: « La charité, s'il vous plaît ! »
Voilà comme on devient pauvre, comme on devient mendiant.
Ne croyez pas en Dieu, ce sera un malheur, mais croyez à la vieillesse et à la misère pour en avoir peur; les oublier serait un malheur presque aussi grand que de ne pas croire en Dieu.
Que penserait-on de nous si, malgré nos prétendus progrès en tout genre, nous nous servions de bouclier pour aller en guerre contre des ennemis armés de canons, et si, oubliant volontairement les quelques avantages de bien-être que nous nous sommes créés siècle à siècle, nous prenions le parti de vivre dans les bois? C'est pourtant ainsi que nous agissons hors du cercle banal de la vie matérielle. Nous savons parfaitement qu'une voiture publique nous mènera plus vite que nos jambes au but souhaité ;* nous savons aussi qu'un bateau à vapeur va plus vite encore qu'une diligence, et que le chemin de fer l'emporte en rapidité sur le bateau et sur la voiture. Nous n'ignorons pas non plus le rapport exact qu'il convient d'établir entre tel degré de fortune et telle jouissance enviée. Quelle habileté n'avons nous pas à nous construire des maisons selon nos diverses positions et nos goûts, à nous choisir des meubles doux au repos, gracieux à la vue, délicats au toucher? à quel sens n'avons-nous pas voué un culte intelligent, subtil, raffiné? N'avons-nous pas fait du corps humain un trône où chaque sens règne à son tour quand ils ne se pressent pas tous sous la couronne d'une même souveraineté? Nous avons enfin l'art et la science de toutes les voluptés; mais qui possède la grande science de souffrir?
Et souffrir, c'est quelquefois si long, si vaste, si détaillé! La souffrance est un océan composé d'innombrables gouttes qui toutes ont la forme de l'Océan. Attendre, c'est souffrir; espérer, c'est souffrir; perdre, c'est souffrir; demander, croire, douter, c'est souffrir; aimer et peutêtre obl:enir, c'est souffrir. Et pourtant la souffrance nous surprend toujours comme une étrangère dont nous ne connaissons ni la figure, ni la voix. Il est peu de personnes qu'elle ne visite une fois au moins dans l'année, et nul cependant ne s'en fait une habitude; môme ceux qui l'ont connue la veille cherchent à s'en souvenir le lendemain. Celui qui ne l'a pas encore éprouvée et qui la nie se trompe; celui qui la nie après l'avoir subie ment.
Et voyez comme nous sommes faibles et désarmés pour l'adoucir ou Fécarter! Nous n'avons plus la foi, cette divine sœur, cette sœur aînée de l'espérance; car la foi habitait les endroits cachés, les coins muets et sombres des cathédrales, les cellules des couvents; où sont les couvents? Nid brisé, oiseau parti. Où est la hiérarchie de fer qui enchaînait chaque homme à sa place, lui donnant en échange de la contrainte le calme de l'immobilité? Pour écarter ou pour adoucir la souffrance, avons-nous de ces amis forts, patients et tendres, comme on dit qu'il en existait autrefois? Hélas î nos amis sont aussi nécessiteux que nous-mêmes, et ils s'en vont comme nous à travers le monde, mendiant des consolations et ne recevant que de l'indifférence. Et, à défaut de foi, à défaut de temples ouverts dans l'ombre, à défaut du baume de l'amitié, quels livres avons-nous où toutes nos douleurs, où toutes nos contrariétés, ces autres douleurs, soient prévues, devinées par quelque côté, soupçonnées, ne fût-ce que légèrement? Nous n'avons que les livres de l'antiquité, laquelle pouvait très-bien connaître les causes et les résultats des passions et des malheurs du temps, de l'époque, les guérir ou plutôt les expliquer, car les anciens définissent et comprennent mieux qu'ils ne sauvent; mais en quoi les livres de l'antiquité, ces philosophies professées dans les écoles d'Athènes, ou sous les rameaux des figuiers, nous touchent-ils, nous intéressent-ils, si ce n'est par quelques points éloignés, par quelques extrémités flottantes? La nature des dieux, l'origine du monde, l'essence de quelques passions, les principes du goût, les fondements des lois, voilà à peu près réternel, l'invariable sujet des théories, du reste admirablement subtiles, de Socrate, de l'iaton et de leurs nombreux disciples. Leur philosophie est de leur temps, et rien de plus. Cependant que de questions nouvelles sontnéesdepuislechristianismeet du christianisme même! Le livre par excellence, rÉvangile, est sans nul doute l'histoire d'une belle vie et d'une belle mort, mais il n'est aussi que l'histoire d'une seule vie et d'une seule morl.
D'ailleurs, il faut le laisser sur Tautel où la religion l'a ouvert, sans lui demander des consolations pour des peines que la foi n'a pas toujours mission d'entendre.
Mouton trompa les prévisions du capitaine Zuccharo; il fut rebelle à tous les essais d'éducation tentés sur son intelligence. M l'exemple du compagnon docile auquel on l'associa, ni les douceurs dun nouveau régime alimentaire, ni les menaces ni les coups, ne triomphèrent de sa ferme intention de ne pas devenir un chien savant. Si on lui présentait des cartes à jouer, il les déchirait à belles dents; des dominos, il les éparpillait en aboyant; quand on lui commandait de former le nom d'une ville avec les vingt-cinq lettres étalées devant lui, il se couchait sur ses pattes et s'endormait. Son instinct révolté vengeait tous ceux de sa race qu'un cupide charlatanisme avait humiliés au point de les transformer en membres honoraires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Sa conduite parfaitement sensée semblait dire : Un chien n'est pas plus né pour faire une partie d'écarté qu'un membre de la Chambre des pairs d'Angleterre pour aboyer. Quant aux oiseaux qui parlent, aux épagneuls qui dansent, aux serins qui font l'exercice à feu, aux singes qui montent à cheval, aux chevaux qui valsent, ce sont des animaux fort disgracieux; ils sont plus beaux mille fois lorsqu'ils hennissent, sifflent, mordent et ruent. Quel ravissant spectacle ce serait de voir une jeune femme placer une selle sur son dos, se clouer des fers à cheval aux pieds et aux mains, et galoper autour du Champ de Mars!
Rien n'est plus triste que cette manie de demander à une chose, comme le plus méritoire des efforts, les qualités d'une autre chose. C'est pourtant ce qu'on voit tous les jours. « Venez entendre ce joueur de flûte, il joue si admirablement bien, qu'on jurerait entendre un violon. — Eh quoi! vous n'avez pas encore entendu ce fameux violon (tous les violons sont fameux depuis dix ans) : il domine si bien son instrument, il le plie si heureusement à sa fantaisie, que lorsqu'il joue on croirait entendre une
flûte. » Cela étant ainsi, je me demande pourquoi iine ilùle ne serait pas indifféremment un violon et un violon une llûte, et où est la nécessité qu'il y ait deux instruments pour arriver à un but qu'un seul remplirait. Dans quelques années le plus grand éloge qu'on pourra faire dun joueur de violon consistera à dire qu'en Técoutant on est presque convaincu qu'il joue du violon. Mouton, qui était né caniche, eut la sublime bêtise de vouloir rester caniche. On ne put pas en tireruneseuleparlie de dominos. On devine où il alla dès que le capitaine Zuccharo Teut d'un coup de pied et d'un coup de cravache poussé au milieu de la rue. Je ne sais combien d'enfants il renversa, mais son poil s'envolait par flocons lorsqu'il parut sous la galerie Rivoli, où d'habitude se tenait son maître L'aveugle n'y était pas. D'un bond il alla à la maison de l'aveugle. Nous ne dirons pas que Mouton arriva juste au moment où l'on descendait l'aveugle dans sa bière, et qu'il suivit son maître jusqu'à la fosse commune. Notre histoire se privera de cette scène de douleur. Un semblable épisode est devenu populaire sous le crayon de l'artiste auquel nous devons le Convoi du Pauvre. Qui ne se souvient d'avoir admiré ce chef-d'œuvre grossier, et pourtant ce chefd'œuvre? Qu'at-il fallu au peintre pour placer son nom et son œuvre dans notre souvenir d'une manière impérissable comme s'il s'appelait Poussin ou Raphaël? Quatre coups de crayon noir. Dans une ornière des boulevards extérieurs roule un corbillard; devant le corbillard est assis un cocher indifférent; derrière uiarche, la tête baissée, un chien, un seul chien pour tout convoi. Cela suflit. Vingt expositions de peinture ont passé sans impiimer de trace dans notre mémoire, et ce carré de papier où est dessiné le convoi du pauvre ne périra pas. Pourquoi? Ici est le grand problème. Que faut-il pour qu'un ouvrage dure? Chapelain a été le plus illustre poète de son temps, et nul n'a retenu deux vers de Chapelain. Certainement il était poète, certainement il connaissait sa langue, qu'il écrivait avec line rigoureuse pureté ; comntenl lui conles*
'2H0 LA FOLLE DU LUGIâ
1er la grandeur du sujet sur lequel il avait fondé ses titres à rimmortalité? Malgré ces conditions de fond et de forme, Chapelain n'a pas vaincu la résistance d'un demi -siècle. Aujourd'hui il n'a, pour ainsi dire, jamais existé. D'un autre côté, un écrivain déplorable, un manœuvre de style, le dernier des derniers au dix-huitième siècle, l'abbé Prévost, compose, après avoir tant composé de livres blafards, sans nerf, sans coloris, sans vie, un livre, un tout petit livre intitulé Manon Lescaut. Le sujet en est commun, ravalé, le style n'est ni meilleur ni pire que le style dont il a tant abusé; il est même, vu de près, plus fatigué que celui de sa jeunesse, c'est la piquette du même vin plat dont il a tant gorgé ses lecteurs. Eh bien, avec ces matériaux pourris, il élève un monument éternel dans la grande cité littéraire : Manon Lescaut se trouve un chefd'œuvre. Il n'y a qu'une voix pour le dire; c'est donc ainsi qu'il faut faire pour réussir? Prendre un sujet comme il vient, et le traiter sans souci de la forme ; c'est à faire peur en vérité. D'un autre côté, que voyons-nous? Un ouvrage plus extraordinairement populaire que Manon Lescaut, et qui n'est que style depuis le premier mot jusqu'au dernier, et du style le plus merveilleux, le plus neuf, le plus trouvé dont on puisse se former une idée. C'est Candide, un des contes philosophiques de Voltaire, ouvrage qu'il ne faut mettre en parallèle avec rien, si ce n'est pour reconnaître son immense supériorité. Voilà donc l'œuvre d'un imbécile, d'un bonhomme, et l'œuvre d'un rare génie, d'un démon, également sublimes toutes les deux par des voies de création et des moyens d'exécution diamétralement opposés. Que conclure? que les livres sont comme les enfants dont on est père; on les crée sans y voir, et ce n'est pas plus nous qui les constituons beaux ou laids que ce ne sont les jardiniers qui produisent des œ^illets et des roses. Je donne peut-être deux comparaisons pour une conclusion; je donne ce que j'ai.
Quel remords n'éprouva pas l'aveugle au retour de Mouton ? vS'il avait eu un poulet rôti sur sa table au mo-
ment où sou ami courut sauter sur ses ^^enoux, il lui aurait volontiers offert le poulet. Mais Taveugle était encore convalescent; il avait une tasse de bouillon clair près de lui; il donna le bouillon à son nouvel hôte, et lui se sentit mieux quand Mouton Teut lapé jusqu'à la dernière goutte.
Le lendemain il se leva; le surlendemain il avait repris sa place près des Tuileries, ainsi que son lidèle Mouton, heureux de n'être plus savant, de se sentir chien comme Dieu l'avait créé.
Beaucoup d'excellents esprits ont cru jusqu'au dix-huitième siècle que les animaux n'avaient ni âme ni intelligence. Montaigne avait osé pourtant mettre en doute ce sophisme. Lisez un beau chapitre de ce rare philosophe sur l'âme des bêles; il vous apprendra à vous prononcer avec plus de circonspection. Toutes les qualités dont l'homme se pavane, Montaigne les découvre et au delà dans les animaux : la gaieté, la souffrance, la tristesse, le bon sens, la gratitude, la mémoire, et tout. Ses raisonnements sont sans réplique. Lisez aussi une admirable fable de la Fontaine, et vous réfléchirez longtemps sur ce que V ous devez croire de la prétendue infériorité des animaux. Mais lisez surtout ce que les philosophes du dix-huitième siècle ont écrit sur cette matière délicate, épouvantait de faux esprits religieux; car le dix-huitième siècle a touché à tout, et de tout ce qu'il a touché a jailli une flamme à laquelle nous avons allumé les lanternes de notre siècle, qui pense avoir inventé même le soleil. Sans les terribles m ,ns de répression que TÉtat ne se faisait pas faute d'employer contre les écrivains, le dix-huitième siècle aurait même trouvé à coup sûr la forme de publicité par excellence, le journalisme. Le journalisme seul lui a manqué, et encore faut-il s'entendre. Le dix-huitième siècle aimait, parce qu'il avait de la verve et de l'esprit, le format portatif, et il savait le remplir ou de la pétillante prose de Voltaire, ou de la poésie du chevalier de Boufflers; il ta"'' passionné à l'excès, et d'ailh^irs comme
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nous le sommes, des nouvelles fraîches, moissonnées la veille dans le champ des événements; il vivait vite, bien, il vivait trop; le journalisme personnel, le seul qu'il ait connu, lui allait comme un cheval maigie à qui est pressé. 11 avait par-dessus tout le style de la chose, style qu'il a créé de ses doigts nerveux, émus par la colère et le café. Curieux autant que nous, il ne voulait pas se coucher sans avoir des nouvelles de la Kussie, de la Chine, de rAfrique et de la Mésopotamie; il aimait les procès criminels; il s'indignait, sous le bonnet de nuit de Voltaire et dans les pantoufles à ramages de Diderot, du supplice de Calas, de Lally, et il s'essuyait les yeux avec quelque bon scandale venu en poupe des coulisses de l'Opéra. Comme il allait au galop! franchissant tout! éventrant les réputations! piétinant sur les lois et blessant Dieu au défaut de l'épaule! Aussi il abolit la religion et découvrit ranéviisme; nous avons, nous, conservé l'anévrisme et rétabli le culte de nos pères.
Or un tel siècle était bien près de créer l'instrument le plus incisif avec lequel on puisse faire rendre l'âme à qui vous a blessé dans vos intérêts, dans votre honneur ou dans votre réputation. Mais la Bastille était là, et la Bastille n'a jamais été un paradoxe, quoiqu'elle ait existé.
Il y avait à la rigueur un journalisme au dix-huitième siècle; mais un journalisme insufhsant. La gazette de Fréron était un mauvais, un stupide recueil, vendu quinze cents livres à la cour, à l'archevêque de Paris, rédigé en iroquois sur papier jaune ; la correspondance de Grimm arrivait trois mois après les événements et passait sans y toucher par-dessus la tête du peuple.
La Restauration eut un journalisme brillant, mais peu varié. L'occasion y prêtant, nous parlerons ici d'un recueil de l'époque, fort peu individuel, puisque trente personnes au moins en formaient la rédaction, mais très-célèbre du moment où il cessa de paraître. 11 s'appelait le Globe. Ses lédacteurs étaient la fine fleur de l'indépendance morale, civile, ])()litique et religieuse, l'extrait triple du désinté-
ressèment. Ils sont aujourd'hui, toujours par excès d'indépendance, bibliothécaires, membres du conseil de TUniversilé, préfets, ministres. On n'en citerait pas quatre, mais quatre seulement, qui n'aient pris un bain d'or. Le Globe était imprimé en deux caractères. On imprimait en cicero les articles de génie, et en petit-romain les morceaux d'esprit: tout y était choisi dans cette mesure. Les espaces tenaient lieu de profondeur de pensée, et jusqu'aux blancs avaient une signification. On se demandait dans certaine congrégation de madame ... «Avez-vous remarqué le dernier blanc de M. un tel?»
Un des derniers jours du mois de juillet, la foule s'était amassée à l'un des angles de la place de la Concorde, et cliacun accourait la grossir. Je m'approchai, car je suis un peu foule à certaines heures de délassement, et volontiers je quitterais la plume, comme Bayle, pour aller voir Polichinelle sur la place; je m'approchai, et après plus d'un effort je parvins au centie du tourbillon. De quel spectacle pénible ne fus-je pas frappé.' Le vieil aveugle soulevait en soupirant son pauvre Mouton, qui se mourait. ln\ agent de police l'avait empoisonné. Empoisonner le chien de l'aveugle ! grand Dieu! Cet agent de police a nécessairement tué, ou il tuera un jour son père. Lecaniclie râlait, et, quand il avait la force de soulever sa paupière agonisante, c'était pour jeter les yeux sur son maître, qui ne pouvait pas le voir, mais qui pleurait avec ses yeux, avec ses paroles, avec ses gestes, avec ses vieilles mains ridées. Ses efforts tendaient sans cesse à soulever dans ses bras le pauvre Mouton, qui gémissait tout en frissonnant, tout en ébouriffant son poil touché par la mort. L'aveugle se tournait ensuite vers la foule, vraiment attendrie, pour lui raconter, avec des paroles brisées, les belles qualités, l'excellent naturel de son compagnon. 11 en parlait comme d'un lils, son seul espoir: il ajoutait que Mouton n'avait jamais menacé, jamais mordu peisonne. i< Et pourtant on l'a empoisonné! Tour qu'on me le rendît à la vie je donnerais...» L'aveugle s'arrêtait court au milieu de sa promesse
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votive, car il n'avait rien à donner. Alors il reprenait ses pleurs et ses appels attendrissants à son chien, auquel il ôtait le collier, comme si Mouton n'en avait déjà plus besoin. La sébile de bois avait été brisée par les pieds des curieux, les allumettes, toute sa fortune, étaient éparpillées sur le pavé de la place de la Concorde, qui, à part ce petit événement, brillait de toute jîa splendeur accoutumée. Les fontaines soufflaient Peau veVs le ciel, les équipages couraient à toutes roues vers les Champs-Elysées, dignes ce jour-là de leur nom mythologique. Qu'est-ce que cela vous fait, heureux de la terre, qu'un aveugle pleure sur son chien empoisonné? Mouton n'entr'ouvrait déjà plus la paupière; il haletait à peine sur les dalles; de loin en loin seulement une convulsion nerveuse le secouait, et il paraissait faussement alors vouloir reprendre quelque avantage sur la mort. L'aveugle se lamentait toujours. S'il eût consenti à devenir savant, le pauvre chien n'aurait pas été là.
Dans un moment où l'aveugle cherchait à se rendre compte par ses mains, à défaut de ses yeux, du reste de vie qui animait encore son meilleur ami, deux autres mains se croisèrent avec celles "de 1 aveugle, qui poussa un cri déchirant. Il crut qu'on lui enlevait son chien pour le jeter dans le tombereau. « Laissez-le faire, lui cria une autre personne ; c'est un médecin. »
Le médecin était un de ces jeunes Orientaux venus de Constantinople pour étudier à Paris. 11 passait par là. Une de nos illustrations d'hôpital n'eût pas daigné s'arrêter devant ces deux douleurs. La jeunesse sans gloire est pleine de pitié, parce qu'elle souffre encore. Un mot écrit à la hâte par le jeune médecin fut aussitôt porté par un des spectateurs de cette touchante scène à une pharmacie voisine.
De quel droit tue-t-on les chiens? Voyez-vous la police s'arrogeant un droit de bourreau sur l'œuvre de la création l Mais la rage? La rage est imputable à ceux qui laissent se reproduire à l'infini des animaux dont il serait aisé délimiter la reproduction au moyen d'un impôt. Exceptez
le chien du berger, le chien de l'aveugle, le chien du fermier, le chien utile enfin, et obligez chaque propriétaire d'un chien de luxe à payer à 1 Etat un droit spécial. Par là, les chiens imposés seront plus surveillés et le nombre des chiens errants diminuera d'année en année au point de n'être plus appréciable sur une immense surface comme la France, où il a été calculé que les chiens dévorent la substance de trente mille personnes. D'ailleurs, le revenu sera fort beau, si on juge par ce qui a lieu en Angleterre : non-seulement les propriétaires de chiens y sont imposés, mais ceux qui ont des chevaux, des voitures, des domestiques poudrés, versent aussi une contribution particulière. Frappez à bras raccourcis sur le luxe,émondez-le ; le pauvre payera d'au tant moins; etilesttempsdesongeràlui.
Quand Mouton eut bu l'antidote indiqué par le jeune médecin oriental, il rendit le poison, qui n'avait pas eu le temps de passer dans les voies digestives. Il revint peu à peu ; on alla ensuite chercher de l'eau à la belle fontaine, et l'on en fit boire à Mouton.
Quand l'aveugle entendit aboyer sonjghien, quand il sentit debout sous ses deux mains tremblantes le pauvre Mouton, il chercha tout autour de lui le libérateur de son ami, de son compagnon, de son enfant ressuscité. « Ah! mon Dieu! mon Dieu 1 s'écria-t-il quand on l'eut placé devant le jeune médecin : mon Dieu ! pourquoi suis-je aveugle? »
11 fouilla tout ému dans sa poche, et il en tira un paquet d'allumettes qu'il mit dans la main de son bienfaiteur.
VOVAGE