‹ La folle querelle: ou, La critique d'AndromaqueChapitre 3 sur 73 · PRÉFACE DE L^ÉDITEUR VU · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L^ÉDITEUR VU

présente avec le style de Molière, « Deust-on ne trouver plus ma comédie si belle, dit encore Subligny, je fais conscience d'exposer davantage cet homme illustre aux reproches que méritent^ à ce qu'on dit, les faiseurs de Critiques. Oest donc moy qui ay fait le crime, » Cette déclaration, si formelle qu^elle soit, n* est pas faite pour nous convaincre : car Subligny prétend avoir imité la manière de Molière, afin de justifier la ressemblance caractérisée du style de la Folle Querelle avec celui des comédies de Molière, « fay tasché seulement f dit-il, à lecommettre [le crime de critiquer Akdromaqve) de l'air dont M, de Molière s'y seroit pris, parce que sa manière d'escrire me plaît fort; que je voudrois toujours l'imiter, si favois à travailler pour la scène, et quemesme,si Venvie m'en prend quelque jour, je le prieray hardiment de me donner de ses leçons, »

Le reste de la préface vise au même but que la pièce elle-même : c'est une critique à fond de train ^ souvent très juste et très raffinée^ des fautes de style qu'on peut découvrir dans la tragédie c^'Anoromaque, et cette critique a trop déportée^ à notre avis, et aussi trop d'autorité, pour être £un écrivain qui ne s'était fait connaître que par des galettes en vers et qui n'eut pas préludé à de rudes attaques par cet éloge exagéré de l'ouvrage de Racine: « Je fus charmé, dit-il, à lapremière représentation ie/'ANnuoMAQUE; ses beau-

VIII PREFACE DE l'Éditeur

te^ firent sur mon esprit ce qu'elles firent sur ceux de tous les autres, et, si je Fose dire, fadoray le beau génie de son autkeur, sans connoistre son visage : le tan de son esprit, la vigueur de ses pensées et la noblesse de ses sentiments m'enlevèrent en beaucoup d'endroits, et tant de belles choses firent que je luy pardonnay volontiers les actions peu vraysemblables ou peu régulières que j'y avois remarquées. » On ne croirait pas que ce début si louangeur mène droit à une critique implacable, laquelle ne peut venir que d'un mattre sévèreelprévenu, qui prend à partie le jeune auteur i/'AHDROMAQue, tout en proclamant que la France a intêrest de ne point arrêter au milieu de sa carrière un homme qui promet visiblement de lui faire beaucoup d'honneur. S'il avait, ajoute-t-il, s'il avait observé, dans la conduite de son sujet, de certaines bienséances qui n'y sont pas, s'il n'avait pas /ait toutes les fautes qui y sont contre le bon sens, je l'aurais déjà égalé, sans marchander, à nosire grand Corneille. » Il est di^cile de ne pas reconnaître la main et le ressentiment de Molière dans cette pré/ace, oii il semble avoir accumulé les plus amères critiques, dont il n'avait pu/aire usage dans le cours des trois actes de la Folle Querelle.

Le sujet de cette comédie est peu de chose, quoique très favorable à des discussions littéraires et grammaticales sur la pièce de Racine.

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Éraste doit épouser H or tense, qui ne V aime pas, parce qu'elle aime Lisandre; mais sa mère, Sylviane, a décidé ce mariage. Hortense entame une folle querelle avec son accordé, au sujet ^Andromaque, qu'elle critique sans pitié et même avec exagération, tandis que celui-ci se fait à tout propos le preneur passionné et peu intelligent de la pièce en vogue. Telle est la folle querelle qui se poursuit pendant trois actes, et dans laquelle l'avantage finit par rester à Hortense, laquelle congédie le contredisant, qui s'est rendu insupportable à tout le monde en défendant si mal Anoromaquc, que sa maîtresse attaquait si bien. Un pareil sujet est bien léger et paraît peu attachant, mais cependant il a été traité d^ une façon ingénieuse et spirituelle ; il sert merveilleusement de prétexte à des critiques cruelles de l'œuvre de Racine, à travers des scènes amusantes et bien trouvées, que rehausse partout un excellent style comique {il est possible que Subligny ait imaginé le cadre de la pièce et qu'il en ait esquissé quelques scènes, mais assurément c'est Molière qui a corrigé et remanié le tout, en y laissant l'empreinte de son style et de son dialogue comique. \

Voyex ce portrait de la Vicomtesse, « qui a laissé perdre quarante mille livres de rente depuis son veuvage pour ne vouloir songer qu'à des avantures de Romans; qui, quand elle va che^

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les avocats ou les procureurs, souhaite qu'ils ne soyent pas che^ eux, de peur de parler d'affaires^ et qui croit avoir gagné un empire quand elle ne les a pas trouve^, sans songer que c'est sa ruine. • Ajoute^ à cela cette piquante anecdote sur cette romanesque personne: c On la vint exécuter, ces jours passe:ç, pour ses dettes^ e/, pendant qu'on détendoit sa tapisserie, Madame estoit encore dans son lit, qui disoit aux sergents : Faites tout doucement et ne m*éveillez pas. » Puis, le personnage d'Eraste, dépeint par la femme de chambre £Hortense : Cet Eraste, « qui est l'homme du monde le plus contredisant, s* avise de faire le bel esprit che^ nous, depuis qu'il se mesle d* aller à la Comédie et que, quand Madame dit son avis, il prend le parti contraire à tort et à travers, quoiqu'on sçache bien que ce soit la chose dont il puisse le moins parler et qu'il s*y connoisse moins qu'à de Vhebreu. » N'est-ce pas le style de Molière?

Écoutons maintenant la Vicomtesse, qui soutient que tout est admirable danfi /'ândromaque :

c C*est peut-estre la tragédie où toutes choses sont de meilleur exemple, etfy songeois encore hier en rendant visite à une petite provinciale fort au-dessous de ma qualité, qui eut l'insolence de m' attendre dans sa chambre et sur un siège, au lieu de venir au-devant de moy. Hélas ! dis-je, cela est bien éloigné de l'honnesteté de Pirrhus^

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qiu, loin de souffrir qu'on amène Oreste à son audience, le va chercher où il est, pour sçavoir le sujet de son ambassade. » Ce à quoi reprend Alcipe avec infiniment de malice: « Je n*ay point encore veu de gens qui n'aient ry à cette pièce, lorsque Pirrhus y vient dire à Oreste: Je vous cherchoîs partout, Seigneur, au lieu de le mander dans son cabinet. • On ne parloit, au reste, que ^Andromaque dans la maison cTHortense :

f J'en ay tellement la teste estourdie depuis hier, dit la femme de chambre Lise, que je crois que je n'entendray parler d'autre chose. Cuisinier, cocher, pal/renier, laquais et jusqu'à la porteuse d'eau, il n'y a personne qui n'en veuille discourir ; je pense mesme que le chien et le chat s'en mesleront si cela ne finit bientôt, »

Les mots, les phrases, les boutades dans les goût de Molière, se montrent à chaque page dans la pièce : Acte II , Scène viii. La Vicomtesse, à César, son valet. Hé bien, monsieur le coquin, où estoient donc mes gens quand j*ay voulu rentrer che^ moy? — César. Peut-estre que je dormois. Madame, — La Vicomtesse. Je vous apprendray, petit sot,.. — Scène ix. La Vicomtese. J'aime tant la bonne foy de cette pauvre ve/ve (Andromaque), quand elle/ait son testament et qu'elle confie Astia^ naxà sa suivante, avant que de se tuer! — Eraste. Hé bien! Madame, il y a des impertinens qui ont blasmécela, — La Vicomtesse. Je le sçais. Ily eut

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une petite créature qui trouva hier Vendrait délicat : « Si j'avois esté^ dit'-elle, à la place d^Andromaque, faurois voulu coucher deux ou trois nuits avec Pirrhus^ afin qu*il permist àCephise de disposer de mon fils après ma mort, » L'impertinente ! — Eraste. DonCf Madame, si elle eût/ait cela, V envie de se tuerneluyseroit peut-estrepas demeurée, et cela auroit gasté sa vertu,,» » G est dans cette plaisante scène que Langoumois veut avertir son maître d*un complot qui Vintéresse au plus haut degré^ et ne parvient pas à se faire écouter, tant le débat est vivement engagé sur les beautés ^^Andromaque, jugée et appréciée par deux fous. Combien d'expressions semblent empruntées à des comédies de Molière : « Oh ! que vosire cousin est un estrange homme! » — « // mUa donné un joly détour, quand je luy ay parlé de cela,^ » — Tay gagné temps jusqu'à demain, » — « Ah ! Von ne peut guère tromper des yeux intéresse^, et je Tay bien dit^ à les voir parler d'action, comme ils faisaient, » — « Ma fille n'est point du tout vostrefait.^ — c Pour moy,je ne prendrais pas plaisir à me faire aimer par force, et je ne voudrais obtenir une personne que d'elle^-mesme. » Tout bien examiné, et à bien lire entre les lignes du dialogue de la Folle Querelle, cette comédie avait été préparée et même ébauchée par Subligny; Molière Va refaite et retouchée de fond en comble. Racine en était si persuadé qu'il

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n'a pas fait droit j du vivant de Molière^ aux critiques qui lui avaient été faites ; mais Racine, qui n^avait rien changé à son texte dans l'édition (f'ANDROMAQUE donnée au commencement de 1673, Va corrigé dans les éditions postérieures^ confor^ mément aux observations des auteurs de la Folle Querelle. Subligny, d'ailleurSj avant la mort de Molière, tétait rapproché de Racine et était devenu un de ses partisans les plus dévoués.

Enfin, ce qui caractérise surtout la prose de Molière, c'est le rythme ou la langue prosodique dans les couplets et tirades de quelque étendue, comme on Va remarqué en quelques scènes du Sicilien et du Bourgeois Gentilhomme. Eh bien! ce rythme, cette prosodie, se retrouvent dans plusieurs endroits de la Folle Querelle. Par exemple , dans la scène 11 de Vacte II : Ly-

SANDRE :

Non, non, Madame, on pourroit tous contraindre A plus que vous ne voudriez.

Choisissons le plus court :

Prestez la main à vostre enlèvement ; Vous me l'avez promis à Textrémité, Et nous y sommes.

Ce coup rompra celuy que j*apprehende :

Il fera que mon père Accordera tout ce qu'on voudra Pour étouffer l'affaire.

Et pressera luy-mesme nostre mariage.

Nous sommes deux partis égaux :

Eras!e n*est qu*un inconnu.

Qui trompe vosire mère...

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