‹ La folle vieChapitre 3 sur 5 · IÔ · texte numérisé non relu

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Madame de Cliazal malgré le succès mérité qu'elle avait obteiui, témoigna, pour le reste de la soirée, inie évidente mauvaise humeur.

Puis vint la réunion des acteurs à la société inactive ; et les complimens des spectateurs, pour cette fois, furent sincères. Gaétan cherchait vainement à se soustraire à l'empressement de tous. Justement parce qu''on s'était beaucoup défié de son habileté, on tenait à outrer les éloges. Les hommes l'accusaient de sournoiserie, parce qu''il leur avait caché un talent inimaginable. Les femmes le regardaient avec un intérêt tout nouveau et pensaient que celui-là devait être bien habile en amour, qui l'exprimait si bien^ — Une seule resta muette, et M. de Blanzay se trouvant près d'elle en même temps que Gaétan, hii demanda négligemmenl

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son avis sur le succès de M. de Chavelines.

La réponse d''Angéline fut faite dHin ton bref mêlé de quelque chose de sec et d'arrêté qui attrista ^I. de Blanzay luimême, par intérêt pourGaëtan. — Elle ne se serait jamais douté, dit-elle, que M. de Chavelines fut un si grand comédien.

Madame de Sénilhes reçut de son côte des félicitations un peu ironiques de la part des femmes; plus franches de la part des hommes. Cette jeune femme avait révélé aux autres et à elle-même, pour la première fois, une sensibilité dont elle «""avait pas soupçonné Texiscence , plus qu''aucun de ceux qui la félicitaient, avant cet entraînement étrange qu'elle n'avait pas su maîtriser. A présent Gaétan lui faisait peur; elle, qui hier encore s'apercevait à peine qu''il y eût au monde un

homme de ce nom, elle tressaillait nerveusement sur son siège, quand on parlait de lui. C'était une sorte de magnétisme, plutôt qu"'un commencement d''amour, ii y avait de sa paît plus d''etrroi que de penchant, — Et Gaétan n'y prenait seulement pas garde; il n'avait pas vu le miracle qu'il avait opéré, il ne se souvenait de rien. Son ame était ailleurs tout entière, une seule parcelle de cette ame ne pouvait être disposée à recevoir une autre impression que celle de l'image et du souvenir d'Angéline. — Les hommes conclurent de sa froideur bien évidente qu'il était prodigieusement adroit; les femmes qu'il était admirablement discret. — Et tout le monde se trompait , cognme cela arrive souvent, foit heureusement.

M. de Sénilhes méditait des projets effrayans pour ariiver à la preuve de la

culpabilité de sa femme; il se rapprocha enfin de madame de Ballan, comme moyen de consolation; celle-ci contre son ordinaire fut pleine de grâces pour lui et presque coquette. — Ce que voyant Gaétan, il médita sérieusement pendant une heure par quel biais il pouirait arriver, sans éclat, à chercher une querelle mortelle à cet homme qu'il crut son riva!

heureux.

M. de Blanzav n''ayant pu vaincre l'irritabilité inabordable de madame deChazal, y renonça sans trop d'efforts, et fit dans le reste de cette soirée assez d'observations pour remplir un volume, très profitable à la jeunesse en général , et aux époux de tout âge en particulier.

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Le silence régnait dans les salons dvs château. Les lumières s'éteignaient Tune après Tautre dans les chambres et les appartemens. Cependant quelques personnes veillaient encore.

Ainsi, madame de Sénilhes avait renvoyé sa femme de chambre, sur l'invita-

lioa que lui en avait faite sou mari, avec une politesse froide qui lui avait donné à craindre un éclat devant témoins. M. de Sénilhes, quand il se trouva en tête-à-tête avec sa femme, éprouva un moment d'embarras. C'était un des hommes les plus légers de son époque; il lui allait très mal de se montrer sévère , ([uand il avait si vite oublié les trésors d''amour et de beauté que lui avait apportés, toute fraîiche et toute confiante^ la jeune tille à qui il donna son nom , deux ans à peine avant ce jour.Sans être d'une trempe supérieure, M. de Sénilhes avait quelques-unes de ces qualités que perd difficilement, dans ses plus grand écarts, un homme bien né; il sentait ses torts envers sa femme , surtout par leur publicité; et si la force et le vouloir lui manquaient pour les réparer, du moins n^ivait-il jamais su sVbaisser au

point de mentir et de se montrer hypocrite pour exiger un retour ou une continuation de tendresse qu''il, ne pourrait plus payer de son amour. C'était un de ces mille ménages qui ne sentent pas encore le malheur, parce que la jeunesse et les plaisirs sont là pour distraire de son image ; mais auxquels se prépare un avenir flétri et desséché, une vieillesse qui n''auraque des reproches et de l'aigreur, de l'égoïsme et de Pennui; au lieu de ces épanchemens qui consolent de Page, de cette estime et de ce respect qui rendent si nobles les dernières années d''une union parfaite. — On voit tous les jours ces tristes exemples, et à qui servent-ils?

M. de Sénilhes était debout devant sa femme, le coude appuyé sur la cheminée; il cherchait une phrase convenable ; il demandait à son esprit une pensée digne

de lui et fie celle à qui il allait parler. Une étrange confusion le rendait muet et irritait son impatience déjà grande. Il eût voulu être calme , il ne le pouvait pas. La crainte du ridicule en présence d'une femme, (même de la sienne), l'empêcha seule de renvoyer au lendemain une explication qu'ail ne savait comment entamer.

De son coté, madame de Sénilhes, sans être une de ces intelligences puissantes qui lisent la faiblesse des autres et n'en éprouvent aucune , avait cependant cet instinct délicat et rempli de finesse, qui appartient en propre à une femme, seulement aimable, et qui lui révèle ses droits et ses moyens de défense, quand le moment est venu. Elle n''aimait plus son mari , le fait était clair et constant pour elle-même. Elle i^en aimait pas encore

un autre. Son cœur n'était pas assez revenu, pour cela, du froissement récent que lui avait fait éprouver Phomme dont elle portait le nom.

Elle savait très bien la cause de la préoccupation de son mari ; elle en éprouvait une secrète joie. Ce n'était certes pas l'espoir de le ramènera ses pieds, qui lui donnait ce sentiment. M. de Sénilhes était maintenant le dernier des hommes pour lequel elle eût consenti à être coquette. Mais Tamour-propre si puissant au cœur des femmes, lui disait que son mari pourrait souffrir aujourd'hui de sa froideur pour lui seul, et de ses succès pour tout le monde. Elle avait souffert, elle aussi; ce n''était plus que justice. D''un mot elle aurait pu rassurer M. de Sénilhes; ce mot, toutes les violences d'un homme n'eussent pu Tamener sur ses lèvres.

Ce n"'était pas du courage ; c'était Tobstination dédaigneuse de Tesclave qui ne peut rompre son ban , mais qui est le maître de son silence , de sa pensée , et qui avec son regard fixe, et qui n"'exprime rien, brave plus son tyran que s*'il lui crachait au visage. — Pauvre et frêle femme ! elle se repliait tout entière en elle-même comme la sensitive de nos jardins , à rapproche d''un contact odieux.

Le silence des deux époux dura encore quelques instans ; le regard de M. de Séni- Ihes était vague ; celui de sa femme suivait les caprices de la flamme du foyer, avec Tinsoucieuse apparence d"'un enfant distrait ; cependant il arriva qu'elle porta les yeux sur la pendule de la cheminée, îl était une heure du matin; elle se leva alors tranquillement et défit un de ses bracelets , qu''elle déposa dans une

coupe cropale, avec autant de calme que si elle eût été seule, ou qu'elle eût complètement oublié la présence de son mari.

— Pai à vous parler, madame , dit alors M. de Sénilhes assez vivement. — Veuillez vous asseoir.

— Serez-vous long? demanda madame de Sénilhes en se rasseyant.

— Léonie, prenez-y garde! il n''y a rien de plaisant dans ce que je veux vous dire.

Madame de Sénilhes étouffa avec sa jolie petite main , qu''elle porta sur ses lèvres , un bâillement qu''elle eût été désolée de cacher tout-à-fait.

M. de Sénilhes commença à perdre un peu du calme qu''il s''était imposé.

— Léonie , dit-il d''une voix sombre , je

ïie suis pas de ces maris dont on se joue impunément. Les airs dédaigneux ne me vont pas, à moi. Vous avez tort de vous donner tant de peine pour me persuader que l'issue de cette explication doit vous être indifFérente...

— Je vous assure, monsieur, que je ne me donne aucune peine pour cela, interrompit madame de Sénilhes, avec une impertinence si vraie, que son mari en fut presque vaincu. Mais le ressentiment prit bien vite le dessus chez ce dernier, et il continua avec fermeté.

— Vous m''écouterez, madame, parcequ^'il le faut, parce que je le veux!.. Kemarquez bien, je vous prie, que cette volonté de ma part ne se fonde pas sur le plus ou moins de droit que peuvent me donner sur vous les lois humaines ou divines. Je dis : je veux!., parce que vous

portez mon nom, et qii''à ce titre vous me devez un compte sévère , madame ; j'espère que vous ne Toublierez pas.

— Eh! mon Dieu, monsieur, qui songe à votre nom ? en quoi ai-je oublié, je vous le demande, le respect si grand qui peut lui être dû?

— Ce nom, madame, que vous affectez (Papprécier si peu aujourd'hui, vous l'avez accepté en échange du vôtre, avec quelque joie, si vous ne m'avez pas trompé...

— Ah ! monsieur , vous savez , aussi bien que moi, lequel des deux fut le plus franc dans cet échange !..

Madame de Sénilhes fit cette observation avec un sentiment si vrai et si pénétrant, que son mari faillit perdre tous ses avantages. Elle avait raison, en ce

îiioment. M. de Sénilhes , quand il avait épousé sa femme, fille de la plus noble maison de toute la province d'Auvergne , avait été peut-être un peu plus sensible à l'illustration de cette alliance et à une fortune sextuple de la sienne , qu'aux charmes naïfs et aux élans pleins de tendresse et de grâce de la jeune héritière qui Pavait choisi , lui, pauvre sous-lieutenant, parmi cent rivaux plus nobles et pluspuissans que lui. — Aussi, cette fois, sa parole fut-elle plus douce et presque affectueuse.

— Léonie, dit-il, ne revenons pas sur un passé qui est aussi loin de vous que de moi. — Si notre union, poursuivit-il, avec quelqu''embarras , n'a pas pour vous tout le charme que votre ignorance du monde... et du cœur humain , avait pu vous faire

re£;arder... comme... impérissable, que du moins, pour notre honneur à tous les deux, pour votre propre dignité , elle ne soit jamais un sujet de critique et de raillerie aux yeux du monde. — Vous n''êtes plus un enfant!.. — il y a peu de femmes de vingt ans qui soient aussi généralement estimées que vous Têtes et, je

dois le dire, aussi dignes de l'être, — du moins jusqu''à ce jour...

— Vraiment! jusqu'à ce jour?., interrompit encore madame de Sénilhes avec un accent amer.

— J'ai dit : jusqu'à ce jour, poursuivit M. de Sénilhes impatiemment, parce que ce soir, pour la première fois, il n'en a plus été ainsi.

— Vous m'insultez, monsieur!., s'écria Léonie, avec une suprême dignité.

— Pour Dieu ! madame, répliqua M. de

Sénilhes, rentré dans toute son irritation, ne prenez pas cet air de souveraine outragée; je n'aime pas les scènes de comédie, et aujourd'hui moins que jamais, vous auriez dû y songer!..

— Indigne! indigne!., oh ! monsieur, retirez ces paroles, j'en rougis pour vous.

— 11 parait qu'elles sont justes, madame, puisque vous les sentez si vivement.

— Oh! quelle horreur!., mais c'est infâme!., oh ! mon frère, mon pauvre frère!., mon seul protecteur!., pourquoi ai-je si vite oublié ta mémoire? dit Léonie en pressant convulsivement , de son mouchoir, ses yeux qui roulaient des larmes.

M. de Sénilhes se soumit presque à cette expression de douleur.

— Léonie, dit-il, écoutez-moi avec calme; loin de moi, dès ce moment.

toute idée d''offense, tout soupçon qui vous blesse; mais un mot, un seul mot de votre bouche, il me le faut!..

— Lequel, monsieur?., demanda madame de Sénilhes avec hauteur.

— Je vous connais trop fière et trop fortement trempée d''orgueil, pour vous supposer un seul instant capable de répondre un mensonge à une question faite à votre honneur.

Madame de Sénilhes s'inclina à demi, ironiquement.

— Léonie, dit alors lentement M. de Sénilhes, les yeux attachés sur les yeux de sa femme, comme s''il eût eu la faculté magique de lire ainsi au plus profond de ses pensées, Léonie, aimez-vous M. de Chavelines?..

Madame de Sénilhes carda le silence et

continua de supporter le regard de son mari, sans qu^ucune fibre de son visage ou de ses prunelles dévoilât l'ombre d'un autre sentiment que celui d''un calme froid, et d'une résolution invincible de ne pas donner la plus légère satisfaction à celui qui venait de l'offenser.

— Léonie!.. reprit M. de Sénilhes, , pâlissant et les dents serrées ; — voulezvous me répondre ?

Madame de Sénilhes se tût encore et continua son regard fixe et froid.

— Par le ciel! vous me répondrez I...

cria le mari hors de lui-même; et s''oubliant jusqu''à la violence, il renversa sa femme sur le fauteuil qu''elle venait de quitter, La tête de madame de Sénilhes frappa rudement contre le dossier de bois massif; — elle porta la main sans se plain-

dre à son oreille qui avait été presqu'écrasëe par le choc, et ne témoigna ni souffrance, ni peur.

— i^épondrez-vous ? demanda une dernière fois M. de Sénilhes d'une voix sourde, un peu honteux de sa brutalité.

— Vous voyez bien que je ne répondrai pas, dit alors Léonie , tranquillement, sans colère et d''une voix qui n''avait rien d'altéré. — M. de Sénilhes resta vaincu sous ce mépris; il venail de commettre une grande faute. — Par un seul écart, il avait rendu à sa femme tous les avantages dans cette lutte si inclignement terminée, et il comprit que son rôle était fini.

M. de Sénilhes fit quelques pas dans la chambre de sa femme, et acheva de rentrer en lui-même et de redevenir maître de sa raison.

Llieure s'avance, madame, dit-il en-

suite; que je ne vous empêche pas de vous coucher! Pai quelques notes à écrire; je désire ne pas troubler votre sommeil.

Et par un accord tacite, il n'y eut pas un mot de plus échangé entre les deux époux, pas un reproche , pas une excuse. Un abîme infranchissable venait de s''ouvrir entre eux.

M. de Sénilhes se mit près d'une table et écrivit deux heures, environ. — Sa femme se déshabilla seule et se coucha en peu d'instans, après s''être agenouillée auprès de son lit et avoir fait une courte prière. — M. de Sénilhes, à cette action si simple et qu'il avait Fhabitude de voir tous les jours, resta rêveur quelques minutes, puis il haussa les épaules et continua son travail.

Vers cinq heures du matin, il se leva

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pour rentrer dans son appartement, il lui fallait passer devant le lit de sa femme; par un mouvement involontaire, il jeta les yeux sur ce lit et il la vit doucement endormie et véritablement charmante dans son sommeil ; à la clarté de la bougie qu'il tenait à la main, les traits de Léonie avaient quelque chose d'aussi doux et d''aussi pur encore qu'aux premiers jours de leur union. — Quelques souvenirs traversèrent la pensée de M. de Sénilhes; il resta là immobile, jiisqu''à ce qu''un soupir pénible s''échappant de sa poitrine l'éveilla de cette contemplation. Il s''éloigna lentement de cette place et d'un pas léger, pour ne pas être entendu de sa femme. Quand il fat à la porte , il se retourna encore et lui jeta un dernier regard. Alors il fît un mouvement comme pour retourner vers elle; mais Léonie

poussa une de ces petites plaintes de femme qui cherche tous ses aises dans un bon lit; et comme s'il eut craintson réveil, il sortit brusquement et ne revint plus.

A peine M. de Sénilhes eut-il quitté la chambre de sa femme, que Léonie ouvrit les yeux et regarda autour d'elle, avec précaution, jusqu'à ce qu'elle fut bien sûre qu''il uYtait plus là. Alors elle se leva doucement et sans bruit, alla fermer au verrou la porte qui communiquait avec la chambre de son mari, puis elle prit un mouchoir de batiste qu''el!e trempa dans Peau, et se fit une compresse qu'elle appliqua sur son oreille endolorie, devant la cheminée où brûlait encore un bon feu. — Elle n'avait pas dormi un seul instant; elle avait vu toute la pantomime si expressive de M. de Sénilhes, quand il ne pouvait s'arracher d'auprès d'acné, et

un pauvre sentiment l'avait empêchée de Pave! tir. Un instant elle avait été tentée d'y répondre franchement par un pardon bien naïf, bien tendre. — Pourquoi ne le fit-elle pas ? — Si elle eût souri à cet homme repentant, si elle lui eût tendu les bras quand il venait la retrouver, ils étaient sauvés tous les deux. — La pauvre enfant se contentait de se dire , presque joyeuse, mais toujours mutine: — il m'aime encore!... mais je veux lui faire acheter son pardon !

C'était un terrible jeu que celui-là.

La nuit n'avait pas été plus avare d''incidens pour quelques autres personnages de cette histoire.

Madame de Ballan avait eu aussi son petit drame; mais pour celle-ci, c'était un fait de son propre vouloir. — A peine ia soirée avait-elle été terminée , qu^^ingé-

line, au lieu de se retirer chez elle, avait demandé à sa tante, la vieille baronne de Koviilac , celle qui avait exigé sa présence aux fêtes de madame de Chazal , un moment d''entretien secret.

La vieille dame était prodigieusement loin de s''3ttendre à la révélation qui allait lui être faite par sa nièce chérie ; il fallut d'abord à là chère femme un temps assez raisonnable pour se défaire , Pun après l'autre , de tous les afliquets que les femmes de son âge attachent pêle-mêle et en merveilleuse profusion à toutes les parties de leur ajustement. Enfin , quand il ne lui. resta plus que le plus simple déshabillé et qu'elle se fut bien garnie la tête de flanelles, de ouattes, et de madras, de manière à Tavoir un peu plus grosse qu'un oreiller de moyenne dimension, elle fit asseoir son Angéline à ses pieds sui-

un carreau , devant le feu , comme autrefois quand elle était toute petite.

Madame de Ballan commença ses confidences, avec un certain embarras, car il s''agissait de Gaétan. — Après la conduite perfide qu'acné lui supposait depuis le spectacle, elle voulait oublier à jamais cet homme qui ressemblait à tous les autres , par la duplicité ; mais dont l'image avait fait trop de progrès, à sa honte, dans son faible cœur. De ceci, elle n'en dit pas un mot à sa vieille tante. Elle ne parla que des séductions et des efforts de ce jeune homme, elle parla surtout de la lettre qu'elle en avait reçu, mais nullement de celle qu'elle avait répondu. Elle confia, en dernier ressort, la lettre de Gaétan à madame de Rovillac. Celle-ci, à Paide de ses lunettes, en prit une connaissance approfondie et s'arrêta à plu-

sieurs passages qui la touchèrent merveilleusement. Bref, quand elle eut fini cette lecture, Pestimable doiiarière ne se sentit que fort médiocrement irritée contre son audacieux auteur. C'était, disait-elle, un homme de fort bonne compagnie, qui n''avait que de nobles sentimens et d''équivalentes expressions. — Et comme Angéline insistait sur son ressentiment, la vieille dame lui disait encore :

— Mais , ma chère , il ne vous demande rien !

— Mais, ma tante, PofFense n''en est pas moins évidente.

— Oh ! par ma foi , vous êtes d'une pruderie,vous autres petites filles de ce temps! — Eh ! si vous aviez connu les mousquetaires, et la compagnie de moasieur!... — Enfin , que veux-tu que nous lui fassions à ce jeune homme?...

— Ma tante, vous devez le savoir mieux que moi.

— Ne lui as-tu jamais donné aucune occasion de présumer qu''il pourrait arriver jusqu''à ton cœur?

— Ohi ma tante î...

— Oh! ma nièce!... ne vas-tu pas me chercher querelle à présent? — Sachez, ma chère enfant, que de notre temps, les femmes se conduisaient aussi bien, pour le moins , que celles de l'époque présente. Et cependant il nous arrivait quelquefois de ne pas être fâchées d'avoir attiré les hommages d*'un homme distingué.

— 'Mais ma tante...

— Bah!... je te dis qu''on n'est jamais sérieusement fâchée de ces choses-là. On refuse, c''est bien , c''est très bien même ; mais cela fait toujours plaisir!... Est-ce qu'ail te déplait, ce garçon-là? — Je trouve.

moi , qu'il joue la comédie comme un ange.

— Singulier mérite pour un homme de son rang! répliqua madame de Ballan, avec un peu d''aigreur.

— Eh! d''où sortez-vous, ma nièce, avec ces étranges idées?... — Ne sais-tu donc pas que le roi de France ne dédaignait pas lui-même, autrefois, de paraître surun théâtre, en compagnie de messieurs de Duras, de Luxembourg, de Noailles et de bien d'autres qui n°'étaient pas nés d'hier; oui, le roi, ma chère, paraissait sur un théâtre, pour le simple plaisir des dames de sa cour.

— Mais, ma tante, vous défendez M. de Chavelines, avec une prévention...

— C'est qu'il faut être juste pour tout le monde. — Et puis, est-ce que je peux lui en vouloir, moi, à ce jeune homme

IGl

d''avoir trouvé mon Angéline belle?.. — non, en vérité; ceci prouve qu'il a de bons yeux; j'ajouterai même ([u''ii lésa fort beaux. — Tous les Chavelines, au reste, ont eu des yeux magnifiques. Le grand-père de celui-ci, qui était dans la maison Rouge, était surtout fort en réputation sous ce rapport. Je me rappelle qu'à la naissance de M. le Dauphin, la marquise de Chazal , mère du Chazal chez qui nous sommes, baptisa ce superbe gendarme noble, du surnom de chevalier de Beau- Regard; et la marquise s''y connaissait. — J''avoue cependant, que je suis fort étonnée de ce que tu m'apprends. Il y a de la passion dans cette lettre, de la chaleur, une véritable élévation de sentimens ; et jVurais juré, ce soir, que c''était cette petite Léonie qu'il aimait.

— Eh! mon Dieu, ma tante, ces T. u 11

messieurs savent si bien dire ce qu''ils ne pensent pas...

— Au fait! c'est même là ce qui constitue riiabile comédien; et je crois que madame de Sénilhes pourrait très fort être dupe. ..

— Ce qu'il y a de positif, c''est que je ne veux pas l'être, moi, matante; c'est que je suis offensée et que je vous prie, puisque je n''ai plus de mère, de vouloir bien faire cesser des tentatives qui me blessent autant qu''elles me déplaisent.

— A merveille, ma nièce. Mais, dismoi, y a-t-il long-temps que tu as reçu cette lettre?

— Hier, ma tante, répondit Angéline, très bas et en rougissant.

— Hum! bum! fit la vieille dame d'un air plus grave, je verrai ce jeune homme, — Allez, mon enfant, il se fait

tard. Demain je vous rendrai bon compte du soin que vous me confiez.

Madame de Ballan se retira avec plus d'embarras peut-être qu'elle n'eût voulu en laisser apercevoir; le coup d*'œil pénétrant de madame de Rovillac Féclairait sur sa démarche. La bonne tante avec sa vieille expérience, venait de comprendre, tout d''un coup, qu'il y avait peut-être plus de dépit dans le courroux de sa belle nièce que de pudique indignation.

Dès lors, il y avait danger; et par esprit de corps, la baronne se déclarait contre Gaétan.

Enfin, celui-ci, de son côté était rentré, après la soirée, dans sa chambre, ne rêvant plus aux moyens de se justifier, mais roulant dans sa tête, les projets les plus extravagans de vengeance contre celle qu'il regardait maintenant comme une

coquette indigne de son amour. L'empressement outré, avec lequel Angéline avait écouté la conrersation de M. de Sénilhes, lui paraissait le comble de l'inconséquence et delà perfidie. Il comprenait le mécontentement de madame de Ballan, qui avait pu le croire occupé de madame de Sénilhes, et il ne pouvait admettre qu'elle Texprimât par l'indifférence ou une gaîté moqueuse qui Toffensait. Il eût voulu la voir triste et abattue; il voulait enfin quVine femme fût ce qu'est presque toujours un homme, dans la passion, aussi franche à l'extérieur que dans ses replis les plus intimes. 11 ne comprenait pas madame de Ballan, parce qu'il ne comprenait pas les femmes. C'était le jour des méprises ; nous allons eu voir les conséquences.

Gaétan de Chavelines entrait au salon d'été de la marquise de Chazal où l'on s'était réuni, avant le déjeuner, quand il vit debouts près l'un de Tautre, Angéline et M. de Sénilhes. Il y avait quelque chose de vague dans la physionomie de madame de Ballan ; elle leva les yeuX; par hasard^

et apercevant Gatitan, elle s'anima davantage, par un instinct de coquetterie que les femmes trouvent si facilement, quand il s''agit de se venger. M. de Sénilhes en ce moment continuait assez vivement avec elle une conversation commencée avant Farrivée de Gaétan, et justement, lorsque celui-ci passaassez près d'eux pour entendre leurs paroles, madame deBallan prononçait fort gracieusement, à demivoix, une phrase qui, en toute autre occasion , n'eût pas eu une bien grande portée, mais qui, pour Gaétan, renfermait un sens capable d'attirer toute son attention.

— Je suis heureuse, disait-elle, d''avoir pu vous faire ce sacrifice,

OiOu-Croyez, madame, répondit M. de Sénilhes du même ton , mais avec la chaléttf "êîkliriâii^ qu'il mettait en parlant

aux femmes, croyez bien que j'en sens tout le prix !

Gaétan s''arrêta stupéfait; il n'en pou-r vait croire ses oreilles. — Il pâlit d''une horrible manière. Dans son esprit, ce qu'il venait d'^entendre devait être affreux. Il regarda Angéline, mais dans ce regard, il y avait un mépris indicible, une raillerie si sanglante et si amère, que celle-ci rougit et se détourna. M. de Sénilhes leva les yeux à son tour, et, pour lui, le regard de Gaétan ne changea pas d''expression. — Alors les yeux de M. de Sénilhes eurent aussi leur langage. Une haine terrible s''y peignit; l'époux qui se croyait outragé la veille , reprit toute sa fureur en se croyant bravé le lendemain ; un éclat était inévitable, car Gaétan n'avait pas fait un pas et conservait son regard fixe et méprisant , et son insultant sourire.

M. de Blanzay, seul, de tous les convives ne perdit rien de cette étrange pantomime; il quitta brusquement madame de Chazal, avec laquelle il causait et venant droit à M. de Sénilhes , il le prit par la main et l'entraîna, presque par violence, sans savoir ce qu''il lui dirait pour justifier cette subite interruption.

— Il faut que je lui parle, dit, le premier, M. de Sénilhes hors de lui-même, tant d''audace me confond.

— Ce n''est pas ici que vous pouvez lui parler, répondit M. de Blanzay, sans làcher prise; le bruit est ridicule, en pareil cas, songez-y, mon ami!...

— C'est vrai ! dit alors M. de Sénilhes ; avec un effort pénible; je vous remercie , Blanzay, sans vous, je Faurais tué sur place!...

Madame de Ballan ne soupçonna pas

toute la vérité de ce qui se passait, mais elle comprit pourtant qu'une grande colère était allumée dans le cœur de ces deux hommes, et elle s*'assit, toute tremblante, ne pouvant plus se soutenir debout et prévoyant quelque funeste événement, sans trouver le secret d'y porter obstacle.

Gaétan cherchait un moyen de justifier une affaire avec M. de Sénilhes,etce moyen ne se présentait pas. Mais il l'aurait néanmoins, il le voulait, il le lui fallait. Cette femme s'étaitjouée de lui; il y avait là un homme dont la vie lui appartenait, en réparation d'une offense dont le véritable auteur devait rester impuni.

Et c''est là un raisonnement qui nous parait juste et dans toutes les règles de Féquitable et du vrai. — Que si une femme vous fait une injure hardiment et

de cœur leste et délibéré, il est sûr que son sexe et sa faiblesse la mettent à l'abri de tout châtiment et de toute correction. Mais par le ciel ! il serait un peu trop dur pour un honnête homme de recevoir de la boue au visage et de l'essuyer bien tranquillement; de se voir flétri, devant tous , par une bouche qui articule des paroles humaines , et de s''incliner humble et résigné, parce que sous cette bouche , il y a un collier de perles et une robe de satin. Heureusement il n'en est pas ainsi; Dieu n'a pas fait pour rien les frères, les époux ou les amans ! ces braves gens ne sont affranchis par aucune loi divine ni humaine de l'usage du fer ou du plomb ; — Qu'une femme parle donc et médise , à son gré; il y a toujours là un homme pour payer , le cas échéant , chacune de ses paroles, par quelques pintes de sang!

Ainsi pensait Gaétan, car il croyait avoir reçu une de ces injures que rien ne peut faire pardonner. — Le matin , au moment où il sortait de sa chambre, la vieille baronne de Rovillac Pavait fait prier de passer chez elle ; et, là, avec tous les ménagemens possibles , elle l'avait engagé àrenoncerauxsentimens exprimés dans la lettrequ''elleavaitentrelesmainsetqu'elle finit par brûler devant lui. Ses réponses à la bonne dame durent être confuses et fort incohérentes , car elle en tira la conclusion que cet amour pourrait le rendre fou et elle se prit à le consoler, par ce souvenir des jeunes impressions que n'oublie jamais, tout à fait, la plus vieille femme. Mais Gaétan rompit, tout à coup, une conversation qui lui devenait insupportable et laissa la baronne profondément touchée et véritablement

surprise que l'on pût aimer autant dans ce siècle, que dans le siècle précédent.

C'est, après cette entrevue, qu'il entra dans le salon et qu''il entendit la conversation de madame de Ballan et de M. de Sénilhes. A la chaleur que mettait ce dernier à remercier Angéline du sacrifice qu''elle avait bien voulu faire, et cela en sa présence, à deux pas de lui, il ne douta pas un instant que la commission dont s'était chargée, pour lui, madame de Rovillac, ne fut le résultat de ce sacrifice, et il sentit le calcul de l'insulte, l'ironie de Poutrage entrer dans son cœur comme l'acier d'un poignard; — Alors eut lieu la scène que nous avons décrite.

Gaétan se trompait, et, cette erreur donnait à une circonstance toute simple l'apparence de la réalité. Un mot, un seul mot jeté au hasard dans la conversation pou-

vait la dissiper et révéler la gravité de son injustice. Ce mot, personne ne songea à le prononcer; car personne ne se doutait qu'un drame terrible se jouait là , en présence de tous.

Cette fois , de Tinterprétation d'un mot dépendait un dénouement fatal. — Si Gaétan fut arrivé un instant plustôtil eûtentenilu qu'ail s'agissait d'une place que madame de Ballan avait accordée dans sa voiture à madame de Sénilhes, pour le départdu lendemain. Leurs deux propriétés étaient voisines; c'était un service qui ne pouvait être refusé; mais comme Angéline avait d'abord €u l'intention de passer chez une de ses cousines qui habitait à quelques lieues de la a-oulc, elley avait renoncé, par obligeance, <et justement parce qu'il s'agissait de madame de Sénilhes, à qui elle croyait avoir tanl de motifs d'en vouloir; et plus de

motifs encore de cacher la vérité de ses senlimens. C'était là le sacrifice dont M. de Sénilhes Pavait si vivement remerciée, et dont Gaétan eut pu apprécier Tinnocence quelques heures plus tard.

La journée fut sérieuse et triste; lorsque dans une réunion deux ou trois personnes sont graves et préoccupées par de puissantes raisons , le reste de la société se prend à partager cette préoccupation , par instinct et sans se douter qu''elle ne fait que suivre une impulsion donnée.

Madame de Chazal , dont Pesprit était toujours plus pénétrant, insista long-temps pour savoir de M. de Blanzay ce qui se passait, mais celui-ci demeura impénétrable; il était question d'un secret qui ne lui appartenait pas et dont il ne comprenait pas bien, lui-même, encore tous les détails.

Vers le milieu de la journée, Gaétan prit à l'écart M. de Blanzay et causa quelques instans avec lui ; puis ils vinrent ensemble vers les maîtres de la maison et présentèrent quelques excuses sur l'obligation impérieuse qui lesforçait de rentrer à la ville, le soir même. Madame de Chazal témoigna quelqu'humeur; son mari était véritablement consterné : l'affection qu^il portait à M. de Blanzay allait jusqu'au fanatisme. Peu s''en fallut qu'il ne fit luimême faux-bond à tous ses convive.s pour ne pas se séparer de son plus cher ami. Les expressions de son désappointement furent si vives et si bruyantes, que toute la société y prit sa part et que plus dVui sourire malin circula, ce qui n''était pas nécessaire pour rendre complète la bouderie de madame de Chazal. M. de Sénilhes profita de la rumeur causée par ce

départ impromptu, pour annoncer, de l'air du monde le plus naturel, que puisque sa femme pouvait rentrer chez elle, sans qu**!! eût besoin de l'accompagner, il profiterait de la compagnie de ces deux messieurs, ayant lui-même quelques affaires pressées à la ville pour le lendemain. Mais comme les exemples bons ou mauvais sont toujours contagieux, quatre autres convives se souvinrent également, à point nommé, qu'ils ne pourraient passer une nuit de plus, loin du centre de leurs importantes occupations ; si ces messieurs n'eussent, pris le parti de monter à cheval, à l'instant, c'eût été une émigration générale, par simple esprit d'imitation.

Cependant madame deSénilhes ne put voirparlir son mari sous lesfùcheuses impressions de la veille; elle s^pprocha de lui, au moment où il prenait son chapeau,

et lui dit à demi- voix, avec son sourire mutin : — Aurai-je bientôt des nouvelles de mon seigneur et maître ?

— Bientôt ! répondit froidement M. de Sénilhes, parvenu à se contraindre.

— Bon voyage!., poursuivit la jeune femme, légèrement, et elle tendit la main à son mari. Celui-ci s''éloigna sans la prendre, avec une sorte de dédain, qui offensa vivement la noble dame, et comme Gaétan passait auprès d'elle, en ce moment, elle se retourna vers lui, par un mouvement instantané de vengeance coquette :

— C'est bien mal à vous , dit-elle, M. de Chavelines, de nous quitter ainsi! Avezvous donc une affaire si sérieuse quVlle ne puisse se remettre?

— Très sérieuse, madame! répondit Gaétan, avec une inclination respectueuse.

— En ce cas, bonne chance !... ajouta madame de Sénilhes, en le saluant d'un geste gracieux.

Ces mots si simples troublèrent Gaétan et firent tressaillir M. de Sénilhes, qui, en ce moment, baisait galamment la main de madame de Ballan. Ces deux hommes se regardèrent encore une fois : c'était un combat à outrance et à mort qu'ils se juraient.

Les convives qui restèrent au château, quoiqu"'ericore très nombreux, se ressentirent du vide qui venait de se faire. On attendit généralement avec impatience la fin de lajournée,pour arriver au commencement de l'autre, qui était celle de la séparation de tous. — De leur coté les voyageurs cheminaient dans d'autres dispositions.

A une lieue du château, on quittait les

chemins étroits et à ornières, pour atteindre la route royale ; mais jusque là on ne pouvait marcher, même à cheval, qu'un à un, en courant encore, plus d'une fois , le risque de laisser son chapeau à une branche de chêne , ou ses yeux à un buisson. Chacun eut donc le temps et le loisir de réfléchir et de méditer en silence sur ses propres affaires. De temps à autre on entendait bien quelques appels de la part des quatre jeunes fous qui s'étaient imposés aux trois premiers voyageurs , mais cela se bornait à une exclamation admirative sur la beauté de quelqu'une des femmes que Ton venait de quitter; à quelque souhait bien étrange, bien exalté, bien ardent! — Les quatre jeunes gens riaient ensuite à gorge déployée, et tout redevenait calme et silencieux, sans qu''ils pus-

sent deviner le motif du peu dVclio de leur gaîté. M. de Sénilhes marchait le premier. Les quatre jeunes gens venaient ensuite et derrière eux se suivaient, sans mot dire , Gaétan et M. de Blanzay.

Quand enfin on eut quitté ces labyrinthes inextricables qu''on appelle chemins de traverse, et que la route royale s''ouvrit, large, et unie comme un parquet de salon, Gaétan poussa son cheval en avant et M. de Blanzay le suivit. M. de Sénilhes se rapprocha de Gaétan, ils étaient tous les trois de front.Alors un des quatre autres jeunes gens se détacha de ses amis et se posant, le premier, dans î'atlitude du comniandement : — Trois de front, sur deux ran£r3, s^'cria-t-il , cVst sui)erbe î Nous ferons une entrée soîcnnellc. Je prends la conduile de i'aiinée I

— Non! non! Eugène, dit un autre,

prenons toute la route, à sept; et si nous rencontrons quelque voyageur, il faudra qu'il paye un tribut , pour le passage ; — à savoir, — une jolie fille : — un baiser au plus joli garçon , à son cboix !

— Allons! enfans, interrompit M. de Blanzay, nous sommes pressés; trêve de folies !...

— Bon î bon ! Thomme grave ! il faut cependant faire quelque chose sur cette grande route !...

— Parbleu! s'écria M. de Sénilhes, si vous voulez absolument faire quelque chose, il me vient une idée.

Gaétan se rapprocha de M. de Sénilhes et écouta ses paroles avidement.

— Je parie dix louis, poursuivit celui-ci, contre pareille somme, que j''arrive avant le meilleur coureur de vos chevaux à îapiëmièrê horii«4 ds postai

— Je les tiens , dit Gaétan brièvement.

— Moi aussi ! moi aussi! s''écrièrent les quatre jeunes gens.

— Non ! dit M. de Sénilhes ; — M. de Chavelines me sufïlt.

M. de Blanzay pritTinstantoù ses jeunes compagnons de voyage descendaient de cheval afin de marquer le point de départ, pour dire, à demi-voix, à M. de Sénilhes :

— Prenez garde, soyez calme !...

— Je ne le fus jamais autant de ma vie, répondit celui-ci ; puis se retournant vers Gaétan, avec une indicible hauteur : Je suis à vos ordres, monsieur!...

Au signal donné les deux cavaliers partirent avec une rapidité égale; — M. de Blanzay prit le petit galop, pour ne pas rester trop éloigné d'eux. Les jeunes gens suivirent au même pas.

Cependant Gaétan attendait toujours

une parole de M. de Sénilhes et tout en galopant avec lui, il ramenait sans cesse son cheval près de celui de son adversaire, pensant fort bien qu''il ne s''agissait nullement pour celui-ci, pas plus que pour lui, d^ui avantage de vitesse ou de Fintérêt d'un pari. Mais M. de Sénilhes restait muet et semblait ralentir sa course; enfin ce silence se prolongeant, Gaétan impatienté et voyant le but à peu de distance piqua son cheval avec colère, laissa M. de Sénilhes derrière lui et s'arrêta court pour lui faire face quand il eut dépassé la borne désignée. M. de Sénilhes qui nVvait plus que vingt pas à faire, lança alors son cheval qui était très vigoureux, de toute sa force, en lui lâchant les renés à volonté. Gaétan voulut se ranger pour éviter une rencontre qui le menaçait directement, mais il n'eut que le temps de

présenter le flanc de son cheval qui reçut en plein, le choc terrible de l'autre cavalier. L''animal fit un écart si brusque, que Gaétan, désarçonné, fut renversé plus vite que nous ne saurions Texprimer. — M. de Sénilhes s''arrêta aussitôt et mit piedà terre.

— Je vous comprends, maintenant, monsieur, dit Gaétan qui s'était relevé ; rassurez-vous, je ne suis pas blessé.

— Sur mon honneur, monsieur, j'en suis bien aise ! dit avec noblesse M. de Sénilhes, j''aurais voulu être le maître de choisir un autre moyen.

— Je vous crois !... mais on vient, poursuivit Gaétan à voix basse, et, en efFet, leurs compagnons de voyage arrivaient tout alarmés. — Vous m'en rendrez raison, monsieur, continua Gaétan, en élevant la voix, votre conduite est indigne d'un homme bien élevé.

— Très volontiers, monsieur, puisque vous le prenez ainsi, répliqua M. de Sénilhes plus haut encore.

Les quatre jeunes gens voulurent s'interposer et rejeter Faccident sur la fougue du cheval ou sur un peu de maladresse du cavalier. M. de Blanzay seul ne lit aucune objection; il avait compris, lui aussi.

Grâce à la médiation des seuls témoins, dupes de cette scène, la querelle ne lit que s''animer davantage. M. de Sénilhes déclara qu'il avait assez fait en avouant sa maladresse.

Gaétan riposta par un démenti formel ; M. de Sénilhes leva sa cravache sur Gaétan. — Dès ce moment on ne pensa plus à arranger Taffaire; Tinjure avait pris un caractère de flétrissure; il fallait du sangt

Le vicomte Harry de Morselle réfléchissait, ce jour-là, peut-être pour la première fois de sa vie. Il était rentré chez lui fort tard et son valet de chamhre lui avait remis un billet qu''il lisait encore une fois en s''arrêtant à chaque phrase, à chaque mot, comme s''il eût craint de ne l'avoir

pas crabord bien compris. Voici les termes de ce billet :

« Pai besoin de vous, llarry, demain matin à six heures. Faites, je vous prie, préparer vos épées de combat, ainsi que vos pistolets. Je ne sais pas encore Parme dont je dois faire usage. Je demande une grâce à votre amitié et à votre discrétion : Quand vous saurez le nom de mon adversaire, ne me faites pas une question, car je ne puis ni ne dois y répondre. Vous en saurez toujours assez pour le monde et ses exigences sur pareil sujet. J'espère que ma parole suffira pour vous garantir que cette rencontre est, dans toute Pacception du mot, entre mon adversaire et moi, une affaire d'honneur.

« GAEfÂN m Ch AVELINES» «

Ilarry se coucha en songeant à cette étrange aventure, et il s'en voulut sérieusement (Fètrc long-temps à trouver le sommeil. Mais ce jeune homme Fintéressait malgré lui ; leurs caractères entièrement opposés ajoutaient à leur liaison un charme de plus. Si M. de Morselle eût eu une affaire le lendemain, pour son propre compte, il eût joui de son repos au moins deux heures plus tôt.Vainement il se creusait la tète pour trouver le nom de Fennemi de Gaétan ; son esprit se perdait en conjectures folles et invraisemblahles. Le dernier nom qui fût venu à sa pensée, eût été précisément celui qu'il devait entendre le lendemain. Il avait quitté si vite la fête de madame de Chazal! un instant, il pensa que le succès de M. de Blanzay auprès de la belle marquise avait peutêtre amené une explosion de rivalité j

mais Harry réfléchit que, la nuit de son départ, Gaétan avait l'air singulièrement détaché de cette passion; et alors il renonça à découvrir, par avance, ce qu''il devait, au surplus, savoir quelques heures plus tard. Pour dernière conclusion, enfin, il jura cinq ou six fois, comme un digne membre du club des jockeis, bâilla prodigieusement, et s'endormit.

Il était six heures lorsque Gaétan entra dans la chambre de son ami; il le trouva occupé à limer de ses propres mains le bout d'une de ses épées qui était peutêtre plus longue que l'autre de Pépaisseur d''un cheveu. — Le jeune élégant avait repris tout son extérieur insoucieux et ses propos d*'emprunt.

— Salut, mystérieux ami, s'écria-t-il en voyant entrer Gaétan; je commence par vous déclarer que je ne vous deman-

lîJl

derai rien, selon votre désir; je vous assisterai même les yeux bandés, pour peu que vous teniez à ce que je ne connaisse pas votre adversaire.

— Merci de votre discrétion, Harry, répondit Gaétan avec gravité, j''étais sûr que je pouvais y compter. Quant au nom de mon adversaire, ajouta-t-il lentement, comme si ce nom lui eut coûté à prononcer, c'est... c'est M. deSénilhes.

— Sénilhes!... s'écria M. de Morselle stupéfait; et gardant le silence quelques instans, il ajouta : — Pour quelle heure?

— A sept heures, sous les rochers de Gaillac, au bord de Peau.

— Superbe position pour une rencontre entre de braves gens. — Son témoin ?. . .

— M. de Blanzay.

— Convenable !... — Gaétan, je vais dire qu'on attèle mon tilbury ; il nous reste

trois quarts criieure. Voyons si vous êtes d'une jolie force en fait d'escrime !.. Voici des fleurets montés par le premier faiseur... parfaits... parole dlionneur !... — Voyez cela.

— Cest inutile, Harry, je nVi, de ma vie, tiré l'épée qu^me seule fois, pour me faire percer à jour la main droite.

— Morbleu ! mais alors qu'allons-nous faire? ce diable de Sénilhes est le meilleur élève de Grisier...

— Je le sais bien, !... répondit Gaétan tranquillement.

M. de Morseîle frappa du pied, remit ses fleurets à leur place; puis allant k la fenêtre, il se mit à siffler une fandirc de chasse. — Parbleu! disait-il ensuite entre ses dents, si je sa/ais du moins la cause de la querelle. — Il va me Pembroclier

comme un faisan. — Par le ciel, s'il en était ainsi...

Gaétan frappa sur l'épaule de son ami :

— Harry, ne nous faisons pas attendre.

— Cest juste!... et il sonna; puis, en attendant que son cheval fut prêt, il se mit à raconter à Gaétan le résultat de sa course au clocher. — Youssouf avait joué un grand rôle dans cette e?ipédiîion. Le nombre de haies et de fossés qu'il avait franchi était fabuleux, et tout cela sans une égratignure. Youssouf aurait l'honneur bien certainement de courir avec miss Annette , l'admirable trésor de lord Seymour.

Gaétan sourit plus d\ine fois à Tenthousiasme exalté de son ami; cependant un observateur eût pu remarquer que toute cette verve du jeune fashionable avait une teinte forcée qui ne lui était pas or-

dinaire. Cette homme mettait autant de soin à se cacher, à lui-même, qu'il avait un cœur, que d''autres à vouloir persuader le contraire à tous ceux qui ont quelque raison d'en douter.

Ils partirent enfin. — Le temps était brumeux et il tombait une petite pluie fine. Les deux amis étaient enveloppés dans leurs manteaux, la boîte des pistolets sous leurs pieds et les épées sur leurs genoux. Ils traversèrent ainsi les vieux quartiers de la ville, prirent les rues les plus écartées, et suivirent long-temps un chemin semé de ruines. Ils étaient maintenant silencieux. — Gaétan, sans être abattu devant les chances qu'il allait courir, jetait un regard sur tout ce monde de vivans qu''il laissait derrière lui; il songeait à son vieux père dont il était l'idole ; il prévoyait,.^ sans crainte, mais

non pas sans tristesse, un résultat fatal. ■ — L'image crAngeline se représenta une seule fois devant lui, mais en vérité, à cette heure, il ne Paimait plus. Pour elle il allait jouer sa vie, — mais ceci n''était rien ; il l'eut donnée , la veille encore , pour un seul sourire de ses lèvres; — hélas! il allait peut-être briser celle d'un homme qui peu de jours auparavant serrait sa main et se disait franchement son ami. — Hier, il abhorrait cet homme; aujourd'hui il en avait pitié, pitié en vérité ! — M. de Sénilhes n'allaitil pas se battre, lai aussi, pour une coquette?..

Oh! le duel!.. — triste et déplorable satisfaction ,• — lutte fatale qui ne serait rien, s'il ne fallait que le courage nécessaire pour voir la mort, face à face, et froidement; — débat horrible, dont le dé-

uouement peut vous faire le bourreau d''un honnête homme !...

Il fallait traverser la rivière pour arriver au lieu du rendez-vous. Harry et Gaétan appelèrent le batelier ; — le groom resta sur la rive avec le tilbury.

A Fautre bord, M. de Sénilheset M. de Blanzay,attendaientsou3 un saule, le débarquement. Gaétan prit vuie rame pour aiderle batelier; maintenant il avait revu celui qu'il croyait son rival aimé; sa haine se rallumait ; il avait hâte de le voir de plus près.

Bientôt ils touchèrent la terre et débarquèrent avec eux les armes dont il fallait faire choix. — A quelquespas se tenait assis sous une roche, unliom.me vêtu de noir. Celait le chiruriïien et l'ami de M. de Blanzav.

Iwcs adversaires se saluèrent avec unQ

froide politesse ; puis les deux témoins s'écartèrent un peu.

— INI. de Morselle, dit M. de: Blanzay , hier en présence de témoins, M. de Sénilhes dans une course, sur pari , a renversé de son cheval le comte Gaétan de Chavelines ; celui-ci ayant répondu aux explications polies de M. de Sénilhes par un démenti formel, une cravache a été levée

— Il suffit, Blanzay, interrompit Harry; vous avez une manière parfaite de raconter. — Quelles armes choisissons-nous ?

— M. de Sénilhes ayant fait Finsulte la plus grave, laisse ce choix à son adversaire.

— Sénilhes est un galant homme , parole d''honneur ! dit tranquillement M. de Morselle. Puis il ajouta : — J'ai là des pistolets de Lepage...

— Ceux de M. de Sënilhcs sont du même arquebusier.

— C'est bien!., vingt pas, on marche jusqu''à dix? cela vous va-t-il ?

— Parfaitement !

Et alors les deux témoins se rapprochèrent de leurs amis, pour leur communiquer le résultat de leur conférence.

Puis ils mesurèrent la distance et les placèrent en face l'un de Fautre. M. de Morselle jeta cinq francs en Pair pour le choix des places. Le sort favorisa Gaétan. Alors lïarry vint mettre le pistolet dans la main de son ami et il lui dit, à demi-voix, avec une expression de raison et de sentiment qu'il était surprenant de lui voir trouver :

— Gaétan, il en est temps encore; ne puis-je en savoir davantage?

—Rien depluS;Harry ! répondit Gaétan,

le secret ne m'appartient pas. — Pardon de vous affliger ! — Et ils se serrèrent la main, sans qu'aucun de leurs traits exprimâtTombre dVmeéniotion. Seulement, M de Morselle en allant se placer quelques pas au-dessous, sur le bord de la rivière, proféra un juron qu'un payen eût envié.

De son côté , M. de Blanzay avait dit à M. de Sénilhes : — Un mot de plus est-il impossible?..

— Impossible!..

Et eux aussi ils sYtaient serré la main. Et en allant se placer auprès de M. de Morselle , M. de Blanzav se disait :

— Quel drame que celui-ci!., peutêtre qu''une parole eut évité un grand mallieur !

En ce moment le soleil perçait à travers les nuages; le paysage était magnifique.

La rivière roulait ses eaux scintillantes; la verdure jetait, après la pluie du malin, une odeur de champs suave et vivifiante. — Et là il y avait deux hommes qui voulaient s''entre-tuer.

— Attention! ditM. de Morselle.

Gaétan releva son pistolet à la hauteur

de M. deSénilhes, et fit cinq pas.

— Il le manquera, dit lîarry tout bas à M. de Blanzay, il vise trop haut. — Puis le coup partit i

— Il l'a manqué, dit encore Ilarry.

Au moment môme de Pexplosion, M. de

Sénilhes leva son bras brusquement en Pair; son coup partit, et la balle alla se perdre au-dessus de sa tête, dans les rochers.

— Vous jouez-vous de moi, monsieur, s'écria Gaëîan indigné; recommencez...

car autrement ce serait une lâcheté.

Le regard de M. de Sénilhes prit une

singulière expression; sa bouche s'entrouvrit pour répondre, mais il n''articula pas une parole; puis il fit un mouvement comme pour se porter en avant, etil tomba la face contre terre, de toute sa hauteur.

Les deux témoins coururent auprès de lui et le relevèrent; — la balle de Gaétan lui avait brisé la poitrine.

Le chirurgien , après l'avoir examiné .

secoua la tête et déclara qu'il n'y avait rien à faire. Cependant pour Tacquit de sa conscience, il ouvrit une veine et le sang coula assez librement. M. de Morselle entraîna Gaétan quelques pas plus loin.

M. de Blanzay s''était assis sur le gazon et tenait le blessé dans ses bras; celui-ci voyait aussi que lecoup qui Pavait frappé ne pouvait pas être guéri par une main humaine. Enfin, après la saignée, M. deSénilhes ouvrit les yeux, serra la main de

Son témoin et le remercia par un regard profondément affectueux. Puis il chercha à écarter le chirurgien. M. de Blanzay comprit qa''il désirait être seul avec lui et le chirurgien s''éloigna un peu. Alors M. de Sénilhes fit un effort puissant et prononça péniblement les paroles suivantes;

— Mon ami!... vousdirczàmafemme...

que... je lui pardonne!...

— Votre femme? s''écriaM. de Blanzay frappé d'un jour nouveau , elle n''est pas coupable, je vous le jure sur rhonneur!...

Et comme le blessé témoignait son doute, par un sourire amer : — Sénilhes, insista M. de Blanzay, sur mon honneur, Gaétan aimait une autre femme.

— Laquelle? articula faiblement le blessé.

—•Madame de Ballan!..,

Et alors M. deSénilhes lui-même vit la vérité tout entière et il courba la tête avec résignation. — Mon ami, dit-il, vous avez raison; Priez Léonie de me pardonner , car ma conduite fut indigne envers elle. — Où est M. de Chavelines ?... je veux le voir.

Le chirurgien se rapprocha et M. de Blanzav alla chercher Gaétan. Celui-ci vint, soutenu par ses deux amis et s'agenouilla devant son adversaire. M. de Sénilhes le reconnut avecquelque peine, ses yeux se voilaient ; il lui tendit une main que Gaétan porta à ses lèvres. — Pardonnez-moi, vous aussi, dit le pauvre blessé; je vous laisse un cruel souvenir!

Ce furent ses dernières paroles; ces efforts réitérés l'avaient épuisé. — Le chirurgien, qui ne quittait pas son pouls, écarta tout le monde, étendit un mou-

choir blanc sur sa figure et dit avec le sang-froid inséparable à sa profession ; — Tâchez de vous procurer un moyen de transport jusqu''à la ville; — cet homme est mort !...

Harry, qui était le moins affecté de cette scène, se mit en quête d'une civière et de quelques paysans ; il revint bientôt. On couvrit le corps de manteaux et le chirurgien accompagna seul les porteurs. — Les trois jeunes gens prirent un autre chemin.

Au moment où ils se mettaient tous en marche, le régiment de cavalerie qui tenait garnison dans la petite ville, quittait la caserne pour aller à la parade. Du lieu du combat on dominait tout le terrain qu''il allait parcourir. La journée était superbe ; il n'y avait plus un nuage au ciel. Le paysage était joyeux et animé. Tout-à^

coup la musiqtie guerrière retentit dans les airs et porta jusqu'à Pautre rive les motifs bien connus d'une des contredanses les plus nouvelles et les plus à la mode. Ces accords gracieux et brillans faisaient un contraste qui déchirait l'ame, avec ce cortège funèbre, descendant le revers du coteau, et ces trois hommes, à la contenance morne et glacée, s'éloignant du chemin ordinaire, se cachant comme des coupables, pour rentrer dans ce monde qui allait leur demander compte, sans doute, du frère qu'il leur avait confié vivant!...

Gaétan et M. de Blanzay marchaient les premiers et pressaient le pas; Harry de Morseîle suivait en siiïïant, tout bas, dans une étrange préoccupation, le même air que la musique du régiment.

Ils rentrèrent ainsi chez M. de Morselkj '— deux heures après, Gaétan par-

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tait en poste pour aller chez un oncle maternel, le général de Valognes, où il était sûr de trouver un bon accueil et où il pourrait attendre la dernière issue de la funeste affaire qui venait d'avoir lieu.

M. de Blanzay partit, de son coté, pour aller accomplir le dernier vœu de M. de Sénilhes auprès de sa femme. 11 était nécessaire qu'ail remplit cette cruelle commission, avant de se laisser devancer par le bruit public. 11 arriva au château de Sénilhes à la nuit tombante, au moment où madame de Sénilhes venait de se séparer de madame de Ballan, qui, suivant sa promesse, Pavait reconduite jusque chez elle.

Lorsqu''on annonça M. de Blanzay, la surprise de madame de Sénilhes fut si grande, qu'elle fit répéter deux fois son nom avant d'en bien croire ses oreilles;

et quand il entra, sa figure exprimait encore un étonnement qu''eile ne prenait aucun soin de dissimuler.

— Qu'y a-t-il, monsieur, au nom du ciel ! s''écria-t-eîle en voyant son air grave et attristé. Est-ce de la part de mon mari que vous êtes ici?...

— Oui, madame!... répondit M. de Blanzay en s''armant de résolution.

— Où est-il? monsieur, que vous a-t-il chargé de me dire? lui est-il arrivé quelqu''accident? Vos traits ne m'expriment rien de bon. Oh! parlez! parlez! de grâce!..

— Un peu de calme et de courage, madame...

— Oh ! je n''en ai pas, monsieur, s''il s'agit de mon mari, je veux le voir!... Où est-il? menez-moi vers lui. — Je vais appeler!... des chevaux!... une voiture!...

allons, monsieur, allons!...

— Je vous supplie, madame, de vous calmer, — Votre présence n'est nullement nécessaire...

— Il va donc venir?... mais qu''y a-t-il? — Oh! vous me ferez devenir folle.

— Une malheureuse afi'aire, madame, reprit alors M. de Blanzay en forçant madame de Sénilhes à s^asseoir, une affaire dont je me suis chargé de vous rendre compte... mais je ne parlerai qu'autant que je vous verrai capahie de m''entendre...

— Mais j''écoutc^ monsieur, interrompit encore la pauvre femme épouvantée, j'écoute avec calme, avec tranquillité, je vonsjure, vous le voyez-hien !... et elle tremblait de tous ses membres; ses joues étaient bîancîies comme un suaire, ses lèvres violettes, ses mains crispées l'une dans rauîre.

— Votre maii, madame, dit alors M.

de Blanzay avec l'accent d'une tristesse allectueuse, m''a chargé de vous dire qu''il vous aimait toujours et qu''il vous priait de lui pardonner les torts que vous pouviez avoir à lui reprocher.

— Lui!... lui!., il a dit cela!... il vous a chargé de me le dire... mais qu''est-il donc arrivé?... et la pauvre femme se rejetait en arrière comme à Taspect dVm horrible fantôme, et ses yeux fixés sur M. de Blanzay sortaient de leur orbite, pour pénétrer davantage Fhorrible vérité.

— Un duel, madame ! . . . dit Ml. de Blanzay avec un pénible effort.

— Un duel!... mon maii:... il est blessé!... Oh! partons!.. partons!... Et elle se leva avec violence, mais M. de Blanzay la tint encore.

— Non, madaaie, nous ne partirons

pas!... dit-il avec la plus profonde douleur.

— Il est mort!.. . oli!... voulez-vous dire qu'il est mort?

M. de Blanzaygardale silence et baissa les yeux.

Alors la pauvre femme porta ses mains à la tête comme si son front eût menacé d'éclater, puis elle regarda encore M. de Blanzay et elle se mit à rire à grand bruit :

— La plaisanterie est parfaite!... s'écria-t-elle en saccadant ses paroles. Mon mari est mort! ... je suis veuve ! ... Oh ! c'est fort plaisant, en vérité.

M. de Blanzay consterné cherchait en vain à maîtriser la violence de ce malheur.

Cette cruelle scène se prolongea fort avant dans la nuit; quelques parens, pré-

venus par les ordres de M. de Blanzay, arrivèrent au point du jour. Il leur laissa le soin de la malheureuse jeune femme. — Depuis cette fatale soirée elle ne recouvra plus la raison.

]M. de Blanzay et son ami Louis Darlol, le journaliste, avaient coutume de se réunir dans toutes les craves circonstances où Fun des deux se trouvait intéressé, par un ou plusieurs points. Ils appelaient ces soirées intimes et philosophiques, par sou-

venir du plus honnête philosoplie de la Grèce : — Boire la ciguë !...

Encore sous le poids des impressions terribles et multipliées de la veille, M. de Blanzay , en rentrant à la ville , n'*alla pas chercher des distractions auprès de la femme dont il s''occupait alors , mais il vint directement frapper à la porte de son ami. — C'était un singulier jeune homme que celui-ci ; au cœur d'acier et d''excellente trempe pour Tamitié, àTame de cire molle pourFamour. — Chaquejour sur cette ame venait s''empreindre une nouvelle image, plus ou moins gracieuse, plus ou moins suave pour faire place à une autre le lendemain. — Quelquefois même il y avait confusion, amas, surabondance de portraits charmans. L''ame de Louis Darlot ressemblait assez ordinairement, par toutes ces diverses empreintes^ à un

médailler de têtes féminines , qui laissait rembarras du choix.

— Je viens boire la cigûe, dit M. de Bianzay gravement et avant de refermer la porte.

— Esclave , prépare les coupes, dit Louis à son domestique, sans autre émotion.

Et alors commença la révélation de celte funeste journée entre les deux jeunes hommes. Leurs paroles furent long-temps tristes et sérieuses, tout ce qu'ils dirent sur les femmes en général et sur quelquesunes en particulier ne manquait ni de profondeur, ni de sagesse. Il est peut-être fâcheux qu''un autre Platon n''ait pas écouté aux portes , pendant toute la première partie de ces causeries si sages. — Mais les buveurs de cigûe s''écartèrent insensiblement de leur point de départ

Le poison dont ils humectaient leurs lèvres dérangea peut-être le cours ordinaire de leurs idées.

Ce qu''il y a de positif, c''est que M. de Blanzay s''écria, d''un ton lamentable, au milieu dVine digression de son ami , et sans qu''on ait jamais pu savoir le motif bien exact de cette soudaine improvisation.

— Louis, mon fds, j'en ai bien vu se fermer, de ces yeux si beaux qui semblaient pourtant devoir être toujours ouverts dans tout leur éclat, ne fût-ce que pour regarder le ciel ! — Je t^ii déjà parlé de PJarie, Marie la Brésilienne, mignonne et blonde comme la fée du ruisseau qui vogue dans le calice du nénuphar, et se fait une voile avec ce tissu léger que les enfans appellent la toile de la Vierge-sainte. Son œil était d'un bleu si doux, que le pein-

tre eut brisé sou pinceau en essayant de ie reproduire ; et dans cet œil on lisait : Je cherche! — On n''y lisait pas autre chose, en vérilé; pauvre ange! savaitcîle ce qu''elie cherchait?

Elle mourut ainsi. — Elle était Tamie la plus intime de celle que j'ai tant pleurée (je puis le dire maintenant). — Et celleci, plus âgée que Marie de deux ans, que disait-elle dans son regard? — • Pitié pour tous ! et soif d''amour ! — Et avec ce sang qui devait faire trembler une mère, avec ces yeux foncés d'azur, sous une prunelle brune, elle mourut sainte et pure, et celui qui lui avait conîié son nom put s'habiller de noir fièrement. — .fai reçu la confession de la jeune femme entre minuit et une heure; elle mourait calomniée. Elle me confia des paroles que son mari et moi seuls nous savons, à moins qu'il

ne les ait répétées à Tautre femme qu'il a prise depuis, pour prouver, je pense, le néant des douleurs humaines !...

— Oh î Robert, mon ami, pourquoi cette tirade à faire perdre haleine , autant à celui qui vous écoute qu'à vous-même? s'écria Louis stupéfait. Vous fatiguez les organes de ma respiration, mon très cher. Prenez un peu d'air, s'il vous plaît, dans le cas où cet élan devrait se prolonfirer encore.... nous nous en trouverons si bien tous les deux ! . .

— Veux-tu, Louis, que je ne dise plus im mot? par le ciel, je resterai muet comme... comme ce qu*'il y a de plus muetaumonde. (Les comparaisons m'ont toujours manqué).

— Poursuivez donc!... dit le jeune homme en poussant un soupir de résignation, et croisant ses jambes l'une surl'au-

tre après les avoir allongées si prés de l'àtie que ses pantoufles s'en recroquevillaient.

— Je déclare qu'il n'y a rien de menteur comme les yeux, reprit Piobert avec une assurance profonde, et après une pause assez notable.

— Très possible, murmura Louis, en aspirant une bouflée de sa longue pipe de Stamboul.

— Certain!...

" — Que sais-je?...

— Je ne déteste rien tant que ce mot du vieux sceptique périgourdin; moi, je dis : je sais !...

— Bien dit!...

— Oh! que tu m'impatientes, homme de lettres que tu es!., tu me fais Tefiet d'une porte qu''on veut tenir ouverte, et qui d''elle-mèmc se referme toujours.

' — Très joli!..

— Définis-moi les yeux, grand zèbre, définis-les moi situ peux, ou si tu Poses!., et je te pardonne, de toute ma hauteur !...

— La sagesse des nations a dit : Les yeux sont le miroir de Pâme!

— Louis, ces paroles de votre part sont très disgracieuses, elles tendent, ni plus ni moins , à me donner Pâme d''un Cafre ou d'un vesfertilio horribiUs.

— Robert, mon ami, vous vous échauffez à froid ; cela ne vaut rien. Je n''ai point dit que vous fussiez un vespertilio encore TCiOins un horribilis.

— Si, morbleu! tu Pas dit; car j'ai de très vilains yeux

— Vous avez, mon très cher, les yeux comme tout le monde; personne ne s'en inquiète, et je vous prie de croire que

cela m'est parLiculièrement fort égal.

Donc, ne faites plus de bile en cette intention ; buvez fiais , et continuez à dormir sur votre côté de prédilection.

— Oh ! que cet homme est froid ! s''écria Fiobert. — Louis, mon fds, mon enfant chéri, as-tu donc perdu tout souvenir et toute sensibilité? J'ai pourtant connu maints yeux noirs et brillans, comme petites roses diamantées, pour lesquels vous ne professiez pas un si souverain mépris dans nos quarts-d'heure d''épanchement. — Louis, mon cœur, n''aimeriezvous plus les yeux noirs? c'est pourtant si joli les yeux noi'.s!.... Vous voyez que je vous fiatie, mon amour, car vous savez mon culte , mon adoration de fou pour deux yeux bleus si jeunes et si purs , qui sojU quelque part dans le monde, et pour

lesquels je renoncerais, je crois, sans peine, à ma part de paradis.

— Les yeux noirs sont ma folie , Les yeux bleus sont mon secret.

dit Louis qui improvisait; si j'ai dit que j''aimais les yeux noirs, il y a apparence que ce n'est pas vrai; mais je proclame en ta faveur, ô Robert ! et en faveur de tout le monde , l'égalité des yeux noirs et des yeux bleus. La femme que j'aimerai aura un œil noir et un œil bleu.

— C'est bien; etje reconnaîtrai si brave courtoisie. — Louis, mon enfant, je veux te dédier un grand ouvrage que je médite sur un sujet très grave. Je l'intitulerai .*

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