‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 11 sur 32 · Th. Ribot, Psychologie des sentiments (Paris, F. Alcan · texte numérisé non relu

Th. Ribot, Psychologie des sentiments (Paris, F. Alcan

avec le sentiment primitif a... sa première condition dans la fidélité et dans la force de la représentation réviviscente ». En ce cas « il y a reviviscence de représentation, mais rémotion ne renaît point. C'est un phénomène entièrement nouveau qui apparaît, et qui, semblable ou dissemblable d'ailleurs au sentiment primitif, n'a pas plus sa condition d'existence dans ce sentiment que la tempête d'aujourd'hui dans la tempête du mois passé; la similitude des sentiments, lorsqu'elle se produit, a sa raison suffisante dans la similitude des représentations qui la déterminent. On ne peut dire que l'émotion ait été emmagasinée dans l'organisme à la manière des représentations reviviscentes et de leur rythme particulier qui subsistent dans le cerveau à Télat 'latent ou à l'état de présuppositions. C'est ce qui nous explique que l'émotion nouvelle puisse avoir dans certains cas signalés par M. Ribot une intensité plus grande que l'émotion primitive, alors que les représentations reviviscentes ne sont jamais qu'une copie plus ou moins effacée des représentations originales * ».

Quant à la vraie mémoire affective, M. Mauxion la trouve dans les cas où la reviviscence d'une émotion n'est pas précédée de la reviviscence de certaines images qui l'expliquent, quand une émotion qui renaît ne peut trouver une raison suffisante dans la représentation réviviscente. Le sentiment y est « plus ou moins indépendant de la représentation

1. Mauxion, La vraie mémoire affective, Revue philosophique, février 1901.

reviviscente quf; dans certains cas, peut même faire totalement défaut, mais il a sa condition essentielle dans une certaine disposition acquise de l'organisme ».

En somme, dans la fausse mémoire affective, les choses se passeraient à peu près comme dans la renaissance, lorsque les conditions en sont de nouveau réunies, non point dans notre imagination, mais dans la réalité, d'une émotion autrefois éprouvée dans des circonstances analogues. Pour prendre un exemple dans les faits intellectuels, le cas de la fausse mémoire affective serait analogue à la reproduction d'une perception visuelle quand nous nous retrouvons devant un objet déjà vu autrefois. La perception nouvelle n'a pas évidemment pour condition principale Tancienne perception semblable à elle. Même si je pense que j'ai déjà éprouvé une perception analogue, je ne considère pas ma perception actuelle comme une simple réminiscence de l'autre, je la tiens pour essentiellement actuelle, même avec la marque de souvenir qui l'accompagne. Elle n'est pas tant une ancienne perception reviviscente qu'une nouvelle perception. lien serait de même pour l'émotion dans le cas de la fausse mémoire affective.

La distinction établie par M. Mauxion répond à une différence réelle. Peut-être n'en a-t-il pas complètement dégagé le sens. Remarquons que même dans le cas de la perception éprouvée de nouveau, le rôle de la mémoire (au sens le plus général du mot)

n'est certainement pas nul. Ce n'est qu'une longue habitude qui me permet d'avoir une perception telle que je l'ai aujourd'hui. Une perception n'est absolument ce qu'elle est que grâce à l'organisation acquise, grâce au concours de toutes les perceptions qui l'ont précédée, aux traces laissées par elles, aux souvenirs qui renaissent plus ou moins nettement. Dans uue perception quelconque revivent ainsi partiellement, par des éléments plus ou moins nombreux, plus ou moins conservés, plus ou moins modifiés aussi, une immense quantité de perceptions précédentes, sinon toutes les perceptions qui ont peu à peu formé et transformé nos organes et notre esprit. Ce cas ne ressemble guère à celui des tempêtes successives, où l'influence des premières sur les suivantes ne présente pas du tout les mêmes caractères.

Les choses ne se présentent pas autrement dans le jeu des sentiments que dans le fonctionnement de l'intelligence. Et il faut bien admettre sans doute que les émotions déjà éprouvées ont une influence sur une émotion nouvelle qui se produit dans les mêmes conditions extérieures et à plus forte raison sur une émotion dont les conditions sont simplement évoquées par l'esprit.

Il se peut cependant, dira-t-on, que cette émotion antécédente ne soitpas toujours une condition nécessaire de la production d'une émotion. Nous nous ea rendons compte en pensant à l'imagination afî'ective. Si nous pouvons imaginer une émotion, dans une

certaine mesure, sans Tavoir réellement éprouvée, il est permis de se demander, lorsqu'elle se produit après avoir été éprouvée déjà, quelle est la part, dans sa réapparition, de Témotion antécédenle. A cela on peut répondre que même l'imagination afFective ne serait qu'une combinaison d'émotions déjà plus ou moins ressenties et que la reviviscence y garde une large place. A plus forte raison, cette place doit-elle être considérable dans la renaissance d'une émotion déjà éprouvée. Il est à remarquer que la même question pourrait se poser au sujet des phénomènes intellectuels.

Il ne me semble donc pas que l'on puisse distinguer absolument, dans le sens indiqué, des cas de mémoire afiTective vraie et des cas de mémoire aflfective fausse. Dans tous les cas, la répétition et la reviviscence jouent un rôle. Cependant tous ces faits ne sont pas complètement semblables et la distinction établie par M. Mauxion correspond bien à quelque chose de réel. Si l'on veut séparer logiquement ces différents cas, il faut opposer la mémoire, non pas à la réinvention qui n'en est ici, à un certain point de vue, qu'une forme spéciale, mais à l'organisation qui la dépasse et l'utilise. Et si la réinvention n'est qu'une forme de la reviviscence, ce n'est pas seulement parce que l'émotion semblable, précédemment éprouvée. facilite l'apparition de la seconde. C'est aussi parce que, à part elle, cette seconde émotion n'a pour conditions psychologiques et physiologiques que notre organisation héritée ou acquise qui est elle-même

(au point de vue de la répétition) un ensemble, un système d'habitudes, de traces laissées par les expériences précédentes.

Nous éclaircirons un peu plus, j'espère, la nature des différents faits, en rapprochant la mémoire affective de la mémoire intellectuelle. Ce qui peut nous faire hésiler à reconnaître un fait dé mémoire dans une émotion qui naît en nous, à l'occasion d'un souvenir, c'est que nous pouvons voir dans cette émotion un simple résultat de notre organisation acquise, organisation qui a été la condition de la première émotion et qui produit également la seconde comme elle a produit la première. Mais de même lorsque nous évoquons certaines idées où certaines images, il arrive que d'autres les suivent forcément, logiquement. Est-ce un fait de mémoire ou bien d'imagination et de logique? Le problème est exactement le même que pour les phénomènes affectifs.

Par exemple, si je pense aux trois angles d'un triangle, il peut me venir à l'esprit qu'ils équivalent à deux angles droits. C'est un souvenir, si l'on veut. Mais il se peut que j'aie oublié leur valeur, alors je chercherai, je ferai ou j'imaginerai la figure du triangle, je raisonnerai, et j'arriverai à retrouver la vérité perdue. J'aurai employé l'imagination et le

raisonnement, mais la mémoire a cependant gardé quelque importance en tout ceci. Ayant autrefois appris et compris le théorème et sa démonstration, je ne puis guère supposer que je les réinvente absolument. Mais comment séparer ici la part de la mémoire de la part du raisonnement (qui suppose luimême une foule d'habitudes apprises et conservées par la mémoire)? Si Ton y regarde de près, je crois bi^n que ce que Ton trouve c'est l'opposition de la mémoire et de l'organisation, du fait non digéré par l'esprit et du fait assimilé, ou, si l'on veut employer les expressions de M. Dugas, de la mémoire brute etde la mémoire organisée, ou encore, pour me placer à un point de vue que je préfère, de la vie indépendante des éléments psychiques, que suppose la mémoire au sens strict, et de la systématisation mentale. La part de la mémoire nous paraîtra d'autant plus considérable que celle de la coordination sera moindre. Elle l'emportera, par exemple, chez un ignorant qui se rappellera l'énoncé d'un théorème sans rien savoir de sa démonstration, sans avoir aucune idée de l'ensemble de la science, sans même en comprendre le sens avec précision. Elle sera au contraire très faible chez un savant. Nous n'oserions guère dire qu'un géomètre « se souvient » de la valeur de la somme des trois angles d'un triangle, nous dirons plutôt qu'il la connaît, qu'il la sait. Cette vérité fait partie pour lui d'un système, elle n'existe plus par ellemême, isolément.

Il est toute une classe de phénomènes oh le rôle de

la mémoire intellectuelle devient ainsi, au moins en bien des cas, douteux quant à son importance et même assez obscur si on ne l'interprète pas de la façon que je viens d'indiquer. C'est la classe des opinions, des croyances, des convictions. C'est que, ici, comme il arrive souvent pour le phénomène affectif, le phénomène intellectuel est le résultat d'une réaction du moi, il indique par conséquent une organisation assez avancée.

La plupart de qos opinions, tant que nous les considérons comme vraies, notons ce point car il est important et nous aurons à y revenir, ne sont pas considérées par nous comme des souvenirs, si elles sont entièrement unies à noire vie mentale. Je ne dirai pas que « je me souviens » que le soleil éclaire, ou que le feu chauffe, ou que le tout est plus grand que la partie, ou même que Napoléon fut empereur des Français. Cependant il n'y a pas le moindre doute que la mémoire, au sens large, ne trouve une certaine place dans ces croyances. Toutes ces propositions, on me les a apprises, et je les ai répétées, ou je les ai observées moi-même et elles se sont fixées dans mon esprit. Seulement, elles s'y sont très bien flxées, elles s'y sont associées systématiquement avec d'immenses quantités d'idées, d'impressions, d'émotions, d'habitudes de pensée et d'action, en sorte qu'elles font partie intégrante à présent de la trame de ma vie mentale. Et elles n'ont plus cette vie individuelle qui est nécessaire au souvenir, au sens strict du mot, au souvenir mal organisé. Ces

propositions ne seraient des « souvenirs » que chez un être en qui elles vivraient d'une manière indépendrtnte, un peu isolées, tantôt aperçues, tantôt négligées.

En sorte que rechercher en pareil cas la part de la mémoire, c'est rechercher la part de la vie individuelle des éléments psychiques et leur degré d'organisation. Entendu autrement, le problème doit paraître oiseux et n'a réellement pas de sens.

En le prenant ainsi, si nous comparons ce qui se passe pour les phénomènes intellectuels et pour les phénomènes affectifs, nous arrivons, il me semble, à constater l'analogie des processus et aussi à comprendre en quoi la « vraie » mémoire affective se distingue de l'autre.

Quand les faits sont bien systématisés, bien digérés par l'esprit, le phénomène affectif et le phénomène intellectuel nous apparaissent comme le résultat de l'action spontanée du moi, comme des éléments essentiels de la vie de l'esprit, comme l'expression de sa nature, sans que nous songions à y voir le réveil d'un phénomène précédent, qui y est cependant aussi. Ce dernier caractère, au contraire, s'impose à notre attention quand le premier fait défaut. Si, pensante une personne qui m'est chère, j'éprouve un sentiment d'affection, je ne verrai pas là un fait de mémoire, le réveil d'une émotion antérieure, mais seulement la réaction naturelle de mon esprit en présence de l'idée de cette personne. Et au contraire dans le cas de Littré, se sentant ému dans sa vieil-

lesse, au souvenir très lointain de la mort d'une jeune sœur qu'il avait perdue dans son enfance et dont la mort n'excitait plus depuis longtemps aucune émotion en lui, nous voyons plutôt un fait de réveil de sentiment, un fait de mémoire affective, précisément parce que le sentiment éprouvé, disparu depuis longtemps, n'était plus regardé comme faisant partie de l'organisation du moi.

Aussi considérons-nous plutôt comme des souvenirs ceux de nos sentiments que nous n'approuvons plus, qui se sont éteints depuis longtemps et qui ont varié, ceux qui se s'harmonisent pas avec notre moi actuel, mais nous reportent à une époque antérieure, à un état d'âme disparu, ceux, en un mot, qui vivent d'une vie individuelle, et ne sont pas systématisés avec l'ensemble de nos habitudes de penser, de sentir et d'agir. Il arrive assez souvent que je sens se lever tout à cpup en moi des impressions se rapportant à mon enfance, à ma première jeunesse, impressions depuis longtemps disparues, qui ne correspondent plus guère à mon moi d'aujourd'hui. Des souvenirs, ou bien la similitude de certaines circonstances extérieures, un village retrouvé après une longue absence, un livre lu jadis et mis à l'écart ensuite, la ressemblance même très vague d'un paysage, d'une maison, une photographie, mille circonstances diverses éveillent de temps en temps des sentiments, ravivent des émotions qui se rapportent à un moi qui n'est plus le mien. Voilà des cas de mémoire affective vraie. Mais que l'idée d'une

personne que je vois chaque jour excite en moi des impressions de sympathie ou d'éloignement, ce n'est plus de la mémoire, c'est de l'organisation mentale, c'est l'expression de ma nature actuelle. La reproduction d'un sentiment habituel s'y retrouve sûrement et elle y est essentielle, mais ce n'est plus de la mémoire au sens précis du mot. Tandis que les impressions d'autrefois ne vivent plus maintenant que d'une manière indépendante, tandis qu'elles ne font plus partie du système de tendances, d'idées, de désirs qui constitue le moi, ces dernières, au contraire, en font partie intégrante.

De même les croyances, les, opinions qui nous apparaîtront surtout comme des souvenirs sont celles que nous avons oubliées ou rejetées pendant longtemps. Une de mes opinions d'autrefois me revient à l'esprit. Si je la tiens aujourd'hui pour fausse, je verrai dans cette résurrection un fait de mémoire, si je la tiens encore pour vraie, elle me paraîtra plutôt un acte d'intelligence, d'imagination ou de réOexion. Dans le premier cas le lien avec le moi actuel est relâché ou rompu, dans le second il est conservé et resserré.

Si au lieu de considérer des faits (opinions ou sentiments) qui ont fait jadis partie du moi, peut-être, et ont été peu à peu éliminés de son organisation, nous considérons des faits qui ne sont pas encore organisés, l'impression est la même. S'il me revient à l'esprit une idée que j'ai entendu énoncer il y a quelques jours, mais qui n'est pas entrée dans mon

Padlhan. — Fonct. de la mém. 3

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système intellectuel, s'il se réveille en mpi une émotion encore fraîche etqui n'est pas encore partie du système de mes . sentiments, ce sont des. faits de mémoire qui se produisent. Si peu à peu ces dçux phénomènes entrent dans mon. organisme mental. et s'y fixent^ ils cesseront d'être des souvenirs, ils appara,îtront simplement comme llexpression de mou intelligenceoutde ma sensihUUé en action.

§ nii

Mais cela ne se produit pas sans entraîner chez eux certaines modifications. Ils perdent, en s'organisant, certains de leurs éléments non essentiels, ils se régularisent,. s'adaptent^ ne gardent, pas leur ipdividualité première. Et alors ils peuvent,, en certains cas, réapparaître comme souvenirs sous leur pr,emiôre f^rme, dans, leur nature primitive» avec les éléments qu'ils ont éliminés peu à peu. et, qui. les mettent, dans une certaine mesure, en dehors du moi actuel. J'ai, par exemple, adopté une opinion sur le transformisotô,. la théorie transformiste n'est plu»ujtt « souveniiT »„eUe fait pactise d,e njon organisation intellectuellev mais elle peut redevenir un souvenir si^e me reporte aux premières notions q;ue j'en ai reçues. Ce n'est pas la théorie elle-même qui constitue un souvenir, c'est l'ensemble façmé par cette théorie et les circonstances de ses premières

apparitions en moi^ le rappel, dans mon esprit de la personne qui m'en a parlé, des impressions que j'en ressentis à cette époque, peut-être des lieux où j'en entendis parler et de bien d'autres petits détails. Tous ces éléments divers ne sont pas restés invariablement attachés à l'idée de la théorie, ils ne lui servent à peu près à rien dans son rôle intellectuel, et môme ils peuvent la gêner parfois, elle les a perdus peu à.peu en entrant dans l'organisation régulière du moi. Mais à de cerdains moments ils viennent de nouveau s'associer à elle, et alors c'est un souvenir qui se produit et non plus un phénomène aussi bien systématisé ; il reste toujours un peu en dehors de l'organisation actuelle du moi, il est une sorte de survivance. La « mémoire » proprement dite apparaît ainsi comme caractérisant soit la phase qui précède l'organisation, soit un retour à cette phase, et dans le&.deux cas elle implique une certaine prépondérance, de l'activité indépendante des éléments psychiqueSf.sur leur activité systématisée. Elle s'oppose doneàîl'organisation et se distingue de la répétition partielle et bien harmonisée.

Les choses vont de même quand il s'agit de phénomènes affectils. Une affection enracinée depuis longtemps, qui domine notre vie mentale aotuelle, nous ne dirons pas que nous nous la <( rappelons » pas plus que nous ne dirons que nous nous rappelons notre moi. Se rappeler une chose, c'est évidemment, par le sens même des mots, la poser comme étraa* gère à. son moi actuel et la faire comparaître de-vant

lui. Mais les premiers éveils de cette affection, les premières émotions qui s'y rapportent avec les images évoquant le temps et les lieux où elles se sont produites, voilà ce qui peut être un objet de souvenir, et c'est en revêtant ainsi sa vieille parure, depuis longtemps quittée, de petits faits particuliers, que le sentiment qui fait actuellement partie de notre organisation mentale peut donner encore lieu à des phénomènes de mémoire afifective. Le cas est exactement le même, on le voit, que pour la mémoire intellectuelle.

§ IV

Si la répétition et l'organisation progressive enlèvent ainsi au sentiment ou à la croyance reproduite son caractère de souvenir, c'est que les phénomènes secondaires, parasites, qu'elles font disparaître sont précisément ceux qui constituaient une marque du passé. Ce sont ceux qui situaient la croyance ou le sentiment dans un temps écoulé en la faisant rapporter à un autre moi que le moi actuel. L'émotion, la croyance, étaient, avec eux, à la fois affirmées et niées comme actuelles : affirmées puisque tout état paraît et qu'il est, en fait, pris en lui-même, actuel ; niées parce que certains éléments de ces états s'associaient forcément à l'idée, à l'impression d'un temps écoulé, d'une époque antécédente et plus ou moins précisée, et qu'ils se trouvaient en contradiction avec

les états actuels. Cette contradiction, ce manque de systématisation est une condition essentielle de la mémoire au sens rigoureux du mot, et Tétude de la mémoire affective nous permet ainsi de reconnaître le mécanisme général de la mémoire.

11 est naturel que Ton ait exagéré les différences entre la mémoire affective et la mémoire intellectuelle. Bien que le procédé de ces deux mémoires soit, au fond, le môme, les conditions concrètes de leur fonctionnement ne se ressemblent pas toujours. Si Ton compare, par exemple, la mémoire d'une perception avec celle d'une émotion, les différences frappent vivement et Ton comprend qu'elles aient pu voiler la ressemblance fondamentale des phénomènes. Elles sont aisées d'ailleurs à interpréter par ce qui précède. Une perception remémorée prend beaucoup plus aisément qu'une émotion la marque du passé en ce qu'elle est beaucoup plus vivement et plus directement niée, en général, en tant que perception, par les perceptions actuelles, que l'émotion n'est niée, en tant qu'émotion actuelle par notre état affectif du moment. La perception passée renaît à l'état d'image. Et, tandis que les différences entre l'image et la perception actuelle sont généralement telles que l'image est niée comme perception actuelle et rejetée dans le passé, nous ne trouvons pas normalement et aussi fréquemment le même rapport entre l'émotion reviviscente et l'émotion actuelle. La différence d'intensité est bien moindre et ne saurait en bien des cas suffire à la

réduction, elle ne correspond pas à la différence entre la 'perception et l'image. De plus, il n'y a souvent pas de contradiction pour nous à accepter à la 'fois comme actuel le sentiment-souvenir et les autres, au lieu que nous ne pouvons accepter à la fois comme perceptions actuelles l'image du souvenir et les perceptions du momerit. Sans doute cette 'coiltradiction ne suffit pas à'fhire considérer l'image comme un souvenir, elle pourrait être acceptée feomme image actuelle inventée, mais elle constitue au moins une condition favorable à la localisation dans le passé. Au reste, qu'il n'y ait entre les deux cas que des différences de degré, et que le phénomène soit au fond le même, c'est ce que prouvent d'une part les hallucinations où une image reviviscente est considérée comme perception actuelle, de l'autre les cas 0(1 un sentiment est nettement contrarié par les sentiments actuels qui le •font rejeter dans le passé, — j'ai voulu indiquer simplement une raison que peut faire mal interpréter les rapports des souvenirs affectifs avec certains souvenirs inlellectuels. La comparaison entre les sentiments d'une part et, d'autre part, les croyances peilt se poursuivre avec bien plus de régularité.

Enfin, il faut dire quelques mots d'un cas théoriquement possible de fausse mémoire affective, dans

lequel il n'y aurait réëllemeilt 'pas de 'mémoire, pas de reproduction d*un phénomène antécédent. Nous comprendrons plus aisémeiit le fait dont il s'agit en le 'prenant d*abord sous sa forme sociologique. 'Il peut arriver 'fort bien que lu même invention -soit faite à des époques diflérentes, par plusieurs cerveaux diJBfôrents sans que Tun soit influencé par raiilre.'Un enfant intelligeiit peut, d'après ses propres observations, retrouver certaines vérités géométriques ou arithmétiques, même assez compliquées peut-être, sans qu'on'les lui ait apprises. Les usages semblables, les mœurs sendblables, les légendes, les mythes et les fables que Ton découvre chez des peuples différôiits ont-ils été 'toujours apportés de Tun chez l'autre OU bien sont- ils nés, ici et là, d'une manière indépendante? La question est souvent difficile à résoudre et siles cas de transmission et d'imitation sonttrès'nonibreux, iln'est guère croyable que des faits de réinvention ne se produisent jamais. (Ils supposent d'ailleurs, eux aussi, bien des influences subies.)

Or, si nous transposons cette question dans le domaine de la psychologie, elle se pose ainsi : deux phénomènes semblables, deux idées ou deux sentiments analogues ou identiques ne peuvent-ils pas se produire dans un même esprit sans que l'un soit la reproduction de l'autre, sans que la production du second soit forcément et toujours influencée par celle du premier? N'est-il pas possible que, dans le cerveau, des groupes de cellules différents, des asso-

ciations diverses d'éléments nerveux correspondent, sous rinfluence de conditions analogues, à des idées ou à des sentiments semblables d'une manière indépendante? Nous ne sommes pas bien sûrs que, seules, certaines cellules soient susceptibles d'avoir leur activité accompagnée de telle ou telle idée, ou de telle ou telle émotion, soient capables d'être en association avec les éléments physiologiques dont l'intervention est nécessaire. Nous ne pénétrons pas assez intimement dans les phénomènes pour affirmer que l'indépendance réelle de phénomènes consécutifs semblables ne puisse se produire quelquefois. A un point de vue abstrait ce cas de fausse mémoire, de ménwire simulée par une réinvention n'est sans doute pas impossible. Nous ne pouvons guère, il me semble, supposer qu'il soit très commun à cause de l'étroite solidarité qui unit les éléments psychiques et physiologiques, et qui est plus serrée que celle qui unit les hommes dans une société et surtout que celle qui unit les individus appartenant à des sociétés différentes. Au reste, même en supposant en quelque^ cas une certaine indépendance du phénomène nouveau par rapport au phénomène semblable qui l'a précédé, le rapport obligé de ce phénomène avec le moi, les tendances, un grand nombre d'idées et de désirs qui ont été en rapport avec le premier, tend à faire valoir bientôt l'influence de celui-ci, si elle n'a pas été immédiate et primitive, et donne encore un rôle considérable à la reviviscence dans l'ensemble du phénomène tel qu'il apparaît,

tel qu'il peut être connu, tel en somme qu'il parvient à l'existence. Comme d'ailleurs il est impossible de distinguer ici avec quelque précision la part de la mémoire et la part de la réaction spontanée, et que celle-ci même implique encore la conservalion, et la reproduction de traces laissées par les phénomènes précédents, je pense qu'il serait oiseux de s'arrêter plus longtemps sur cette hypothèse.

§ VI

Voici, en somme, comment on peut, à mon avis, comprendre, en synthétisant ce qui précède, l'ensemble du mécanisme des phénomènes, et comment on doit rattacher les uns aux autres, tout en les distinguant, les faits de mémoire, intellectuelle ou affective. Quand un fait intellectuel ou affectif, une idée ou une émotion s'éveille dans l'esprit et reproduit plus ou moins fidèlement un fait antérieur, il y a une part du phénomène qui est habituelle, bien organisée, bien systématisée, une autre part garde la marque du passé, de l'état primitif dont le fait actuel est la reproduction, enfin une troisième est nouvelle en tant que le phénomène actuel diffère de tous ceux qui l'ont précédé au moins par de petits détails, par le moment où il se produit et qui est toujours représenté plus ou moins visiblement, par la combinaison singulière qu'il forme avec les autres

tendances actuellement en éveil, etc. La première de ces parts est celle 'de Pinstinct, de 'Fprganisation acquise, de la routine, la seconde celle de 'l'imitation ou de la mémoire, ^la 'troisième celle de Pinvention. Ce soiit elles que j'ai indiquées ailleurs ton* éludidrit Tinveiltion. Si l'on joint à la mémoire, à l'imitation de soi, l'imitation d'autrui qui s'y lie étroitemerit, selon rimpoptance relative de chacun de ces' éléments, le phénomène, dans son ensemble, nous apparaîtra comme un fait spontané, une réaction systématisée de la personnalité, comme un acte de mémoire, comme une inventi^on. Et comme ces éléments sont d'importance très variable et peuvent se combiner en diverses proportions, il y aura des faits qui nous paraîtront rentrer très nettement dans une classe déterminée, tandis que d'autres ne paraîtront rentrer complètement dans aucune, ou se rattacheroiit plus volontiers à plusieurs. Je pense à une personne, que je connais bien et j'éprouve en pensarità elle une émotion de sympathie ou d'antipathie : si ma représentation est surtout générale et abstraite, et mon émotion aussi, si ni Tune ni l'autre ne se rapportent à un fait déterminé, à un ensemble de détails précis, Il y a un fait d'organisation, plutôt que de mémoire ou d'invention, — on ne se « souvient » pas qu'on aime ses parents, par exemple. Si ma représentation et mon émotion sont moins organisées avec l'ensemble descendances, si je me rappelle certains faits spéciaux, certaines circonstances particulières et si mon émotion prend, à cause dq cela, une teinte plus

spéciale' d'tlttendri^Binent, par exemple, ou de pitié ou d'admiraliOh, ou de 'jalousie, si PUne et l'autre soril aussi localisées dans le passé, et à certains égards, rejëtées du présent, c'est un fait de mémoire. 'Enfin, si mon image, ma représentation et mon émdtion ne»reproduiseilt'pas comi^lëtement une réalité passée, si je conibine mes -souvenirs intellectuels et affectife pour'mi 'former un tout nouveau, un système d'images 'ôt une émotion correspondante, qui, «quoique dér^vatit d'une tendance organisée, <en fait-une manifestation bien spécidlisée, et qui, «quoique «représeritant à certains égards des impressions et 'des perceptions passées, 'les 'transforme et les combine en un fiait nouveau, il se produit surtout un fait d'imagination créatrice, d'invention. Des trois éléments aucun n'est jamais dbsent complètement, mais l'un d'entre eux peiit prendre, plus ou moins nettement, la prépondérance, et cette prépondérance nous fournit un moyen de séparer dans la mesure'du possible, autrement que M. liibot et que M. Mauxion, la vraie mémoire affective des failsqui lui ressemblent; 'dans lesquels mêmes elle intervient plus ou moins, mais qui doivent en être distingués.

§ VII

La façon dont le fait s'altère à mesure qu'il persiste ou qu'il renaît, les modifications que lui imposent continuellement les nécessités de son adaptation

à la vie de Tesprit nous montrent encore la lutte du souvenir et de l'organisation, et confirment, semblet-il, ce que je viens d'en dire. Nous aurons à parier, tout à l'heure, d'une singulière altération du souvenir affectif, qui pourra donner lieu à des considérations différentes, quoique convergentes, je ne veux maintenant qu'indiquer quelques aspects généraux de l'enchaînement des phénomènes.

La lutte de l'organisation contre la mémoire, c'està-dire de la systématisation acquise contre la persistance de l'état nouveau, nous pouvons la constater dès la naissance de cet état. On sait assez par une continuelle expérience, qu'un état d'esprit ne dure pas sans se transformer. Les phénomènes qui apparaissent continuellement, disparaissent continuellement aussi ou tout au moins se tranforment. Ce que je vois, ce que j'entends, ce que je sens, ce que je pense à la seconde actuelle, je ne le verrai plus, je ne l'entendrai plus, je ne le sentirai plus et je ne le penserai plus à la seconde suivante, ou tout au moins, ce ne sera plus de la même façon. Je veux dire que la perception sera transformée en une image plus ou moins infidèle, que la pensée aura quelque peu varié dans ses éléments, se sera développée d'un côté, restreinte de l'autre, que le sentiment aura fait place à un autre, différent, opposé, ou aura pris une teinte nouvelle, se sera concentré ou aura terni, sera nuancé d'espoir ou de crainte, de jalousie ou de confiance, tandis qu'auront disparu ou décru certains de ses éléments, des impressions de frai-

cheur ou de nouveauté, de surprise ou de désespoir. Et si quelque chose sans doute subsiste toujours d'un état d'âme éprouvé, quelque chose aussi en disparaît continuellement. L'oubli n'est pas moins normal ni moins fréquent que la conservation et la persistance. Et même, comme on Ta fait remarquer*, c'est cet oubli qui rend la mémoire possible.

Gomment cet oubli se produit-il, et pourquoi? Assurément, nous ne pouvons en suivre toujours les causes dans leurs plus intimes détails; et quelques cas peuvent demeurer particulièrement obscurs. Mais s'il ne s'agit que de considérer l'aspect général du phénomène, on peut dire que c'est à la lutte du fait nouveau contre les tendances acquises, contre l'organisation formée que l'oubli est dû.

Il est d'expérience courante et constante que nous oublions ce qui ne nous intéresse pas, que nous ne remarquons pas ce qui ne s'accorde pas avec nos idées ou avec nos désirs. Ce qui n'est pas favorisé piar l'organisation n'arrive ni à se maintenir dans l'esprit, ni même toujours à se constituer d'une manière apparente. Il est inutile d'insister sur ce fait trop évident. Il ressort, au reste, non seulement de l'observation de chaque jour, mais aussi des expériences entreprises pour l'étude de certains détails psychiques. C'est ce qu'indiquent par exemple les conclusions de MM. A. Binet et V. Henri dans leur étude sur la mémoire des phrases. La mémoire des

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