L\ FONCTION DE LA MÉMOIRE
tien qu'elle représente, nos souvenirs, nos impressions vont se transformant. Je parle au moins de la grande majorité des cas et non de quelques exceptions, plus apparentes que réelles sans doute et qu'il ne serait pas impossible, à mon avis de faire rentrer dans la règle générale.
Ici nous retrouvons le double travail de l'analyse et de la synthèse*. Nos perceptions, nos idées, nos sentiments sont continuellement décomposés, réduits en des éléments que s'approprieront d'autres sentiments et d'autres idées, et d'autre part ils sont, parfois aussi, pris à peu près tels qu'ils sont pour entrer dans des systèmes psychiques supérieurs. L'organisation mentale s'oppose nettement à la survivance et au retour des phénomènes tels qu'ils se sont produits, survivance et retour qui constituent essentiellement la mémoire.
Cela se constate continuellement dans la conservation des perceptions et des idées. De la perception à l'image, de l'image à l'idée, le phénomène va s'épuranl et s'appauvrissant. Déjà la perception est un choix dans la réalité, et l'on peut dire que l'image constitue un choix dans la perception, et l'idée (pour ne la prendre ici que dans cette forme, et par ce côté) un choix dans l'image. De Tune à l'autre, bien des éléments disparaissent et quand le fonctionnement de l'esprit est bon et sain, ce sont les plus essentiels qui sont conservés, c'est-à-dire ceux dont
1. Voir : Analystes ei Esprits synthétiques (Paris, F. Alcan).
nous avons le plus besoin, ceux qui sont ie mieux adaptés à nos désirs, à nos idées. Et c'est par des procédés analogues de suppression et d'association, d'analyse et de synthèse que se forment nos idées abstraites et nos conceptions d'ensemble; la mémoire est sans cesse combattue par l'organisation acquise déjà, comme par l'organisation nouvelle qui résulte des nouvelles combinaisons et ne laisse vivre que ce qui sert à la conserver, à l'entretenir ou à la développer.
Il en est de même de la conservation de nos émotions et de nos sentiments. Sans cesse, la réalité première va s'affaiblissant, se transformant, et parfois, comme nous le verrons tout à l'heure, se développant par le travail de l'organisation mentale. L'analyse et la synthèse s'opposent à la conservation des phénomènes tels qu'ils se sont produits. Continuellement, des émotions plus ou moins vives pâlissent et s'effacent devant le jeu organisé des tendances que mettent en activité les nécessités de la vie. Nous éprouvons beaucoup de petites émotions que nous oublions ensuite, palrce que nous n^avons pas besoin de nous en souvenir, parce qu'elles ne tiennent pas une place suffisante dans notre vie.
Et de -même que les idées, les sentiments qui persistent s'atténuent, se développent, se transforment. Un amour qui dure longtemps ne s'éternise qu'en se renouvelant, l'amitié remplace la fièvre, ou la passion la sympathie, la jalousie y succède à la sérénité ou la patience à la jalousie. Le sentiment Paulhan. — Fonct. de la mém. 4
de protection s'y affirme de plus en plus ou c'est peut-être celui de Findépendance réciproque. Ainsi tout change et se transforme selon que les circonstances l'exigent ou le déterminent, et la survivance des émotions, des faits affectifs en général tels qu'ils ont une fois apparu dans la conscience est constamment contrariée par l'organisation acquise ou par l'organisation qui se fait. Le fait seul qu'il faut entrer en lutte avec elle est déjà une cause à peu près inévitable et presque continuelle de changement.