‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 14 sur 32 · IX · texte numérisé non relu

IX

Cependant, toute image, toute idée, toute perception même par cela iseul qu'elle est un système tend à vivre, à se maintenir. Et sans doute elle tend à se développer, à s'associer à d'autres, à s'annexer les éléments qui peuvent lui être utiles, mais elle tend aussi à se conserver telle quelle, parce que tout développement, toute transformation quelconque, même si elle augmente en somme son harmonie, commence toujours par la déranger sur quelques points. Il en est des états psychologiques comme des états sociaux. On sait assez qu'un progrès coule toujours quelques sacrifices. On ne construit pas des chemins de fer sans nuire aux voituriers, et un grand magasin ne prospère pas sans en écraser quelques petits. De même un phénomène psychologique ne se développe pas sans quelques sacrifices.

Une idée qui devient plus riche et plus cohérente doit sacrifier quelques-uns de ses éléments primitifs. De là des résistances, parfois difficiles à réduire.

Aussi voit-on des faits psychologiques ne subir qu'un minimum de transformation, ou, après s'être modifiés, se reconstituer parfois à peu près tels qu'ils étaient d'abord. Leurs éléments rompent les habitudes que leur a imposées la vie psychologique, ou bien ils ont su se soustraire à ces habitudes, repousser le joug nouveau, et on les voit revivre, reparaître de temps en temps sous leur forme primitive.

Ceci ne se fait pas sans que des causes spéciales favorisent cette reproduction. Parfois cette cause n'est pas appréciable. Parfois aussi on entrevoit l'ensemble des conditions qui permettent celte survivance ou ce retour du passé. Elles agissent, soit en fortifiant directement le fait passé, soit en affaiblissant la coordination présente, soit par les deux moyens à la fois. Un verre de vin, l'excitation d'un bon repas, l'émotion, la secousse produite par une catastrophe, l'affaiblissement mental de la démence sénile, agissent ainsi. Et encore le rappel d'une circonstance passée, le retour en un lieu où notre enfance s'est écoulée et que nous avons depuis longtemps abandonné, la vue d'un objet qui s'est associé au fait ancien. Tout cela est assez connu.

Et tout cela montre la lutte du phénomène psychique, idée, sensation, image, sentiment contre l'ensemble dont il fait partie. Les phénomènes de mémoire ne sont pas autre chose que le triomphe,

généralement passager et incomplet, du phénomène psychique, ils marquent Tinstant où il montre son indépendance relative, gardée ou recouvrée. Cela deviendra plus clair sans doute à mesure que nous avancerons dans notre étude et nous aurons à revenir sur le sens général du souvenir, mais cela ressort déjà de ce que nous venons de voir. Le propre du souvenir,- c'est qu'il arésisté, c'est qu'il résiste encore aux forces dissolvantes qui agissent sur lui pour l'organiser, pour l'assimiler, pour le décomposer en des éléments dont nos croyances, nos idées, nos sentiments profiteraient.

Quand l'assimilation est terminée, en effet, iln'y a plus de « souvenir », il n'y a plus que de l'organisation. Je ne me « souviens » pas que pour écrire il faut mettre les doigts d'une certaine façon sur mon porte-plume, mon affection pour telle ou telle personne n'est pas non plus un spuvenir. Tout cela peu redevenir un souvenir, plus tard, si l'esprit se désorganise d'une manière ou de l'autre, si la notion de position des doigts ne peut plus entrer dans le système dont elle fait actuellement partie, si l'idée nous en revient sans que nous puissions instinctivement ou volontairement l'utiliser ou bien si l'affection disparaît, si le sentiment n'est plus accepté par l'esprit, s'il n'existe plus que de temps en temps, à l'état d'impression passagère, sans influence marquée sur la conduite, sans association systématique avec les nouveaux sentiments dominants.

Sans doute, et nous aurons aussi l'occasion de

revenir sur ce point, le souvenir ainsi compris n'est pas inutile à la vie de l'esprit. Les tendances organisées qu'il combat, contre lesquelles il lutte et dont il profite tout de même dans une certaine mesure, profilent aussi de lui. Elles savent utiliser môme ce qu'il a d'hostile pour elles. Un parti politique dans l'opposition bénéficie cependant dans une certaine mesure de la vie sociale qu'entretient, le parti qui tient le pouvoir et celui-ci à son tour peut profiter des idées nouvelles, des aspirations qu'entretiennent et que défendent ses adversaires. Le fait essentiel n'en est pas moins la lutte du fait qui tend à se conserver et de l'prganisme mental qui tend à le réduire et à se l'assimiler.

Et selon le résultat de la lutte, c'est le caractère du souvenir ou celui de l'organisation qui prévaut. Gomme le triomphe du fait psychique isolé, comme l'indépendance de l'élément mental n'est jamais complète, et comme, dans la vie de l'homme, l'organisation psychique n'atteint jamais la perfection, il y a donc toujours, et dans tous les faits, une part d'organisation et une part de mémoire. Selon le cas c'est l'une ou l'autre qui prédomine et qui nous frappe, et nous les voyons souvent profiter l'une de l'autre, mais si nous regardons de près nous retrouvons toujours, sous l'harmonie apparente, l'opposition essentielle que nous venons de signaler. Cette alliance de l'harmonie et de la lutte est d'ailleurs un fait universel dont nous ne voyons ici qu'une forme très spéciale.

54 LA FONCTION DE LA MÉMOIRE j!

Avec ces idées, nous pouvons interpréter, il me semble, les cas de vraie ou de fausse mémoire affective. Il y a mémoire affective dans la mesure où le fait affectif primitif se conserve ou se reproduit en contradiction avec l'organisation générale de l'esprit, ou du moins — ce qui revient un peu au même — en dehors de cette organisation générale. En ce sens, la mémoire affective abstraite est, en effet, beaucoup moins un phénomène de souvenir affectif que la mémoire concrète, parce qu'elle indique généralement le triomphe de l'activité systématisée de l'esprit sur la vie indépendante, sur l'exubérance turbulente de l'élément psychique. Quant à l'émotion renouvelée quand les conditions s'en présentent de nouveau, la part de la « mémoire » y peut être très variable. Elle y est d'autant plus considérable, toutes choses égales d'ailleurs, que l'émotion renaissante est moins en accord avec les tendances qui constituent actuellement le fond de notre vie mentale. Le père qui éprouve en revoyant ses enfants une émotion qu'il n'a guère cessé d'éprouver, ne présente pas précisément un cas de « souvenir » affectif, mais c'est un vrai cas de mémoire du sentiment que la réapparition d'une émotion d'enfance, depuis longtemps disparue et étrangère à notre vie actuelle, en revoyant un coin de village auquel on n'avait peut-être pas pensé depuis des années, non plus qu'aux impressions qu'on y avait éprouvées.

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