CHAPITRE III
Qu'il y ait bien une mémoire affective distincte de la mémoire intellectuelle, les faits que j'ai cités, et ceux que différents psychologues ont mentionnés déjà ne permettent pas, à mon avis, d'en douter. 11 serait excessif d'exiger, comme preuve de la mémoire affective, des cas où aucun phénomène intellectuel ne s'éveillerait avec le phénomène affectif ou avant lui. Mais l'examen des faits prouve que le réveil des émotions n'est point « fonction » du réveil des images et de la mémoire intellectuelle en général. Peut-être peut-on y trouver aussi ou y retrouver quelques indications sur les rapports généraux des phénomènes intellectuels et des phénomènes affectifs.
Sans doute, il ae faut pas vouloir réduire à rien le rôle de la mémoire intellectuelle dans la reproduction des émotions. Souvent l'émotion accompagne la représentation, et en dérive plus ou moins. Souvent la vivacité des images-souvenirs paraît enlraîner naturellement la reproduction du sentiment. L'idée abstraite reste quelquefois impuissante à réveiller, tandis que la perception même, si elle venait à se reproduire, (si les mêmes circonstances étaient réunies) devrait entraîner une reproduction très nette de Témotion primitive. Ge que Ton voit affecte généralement plus la sensibilité que ce que Ton imagine faiblement. C'est là une très ancienne et très banale observation. Entre les deux termes extrêmes de la série, la perception et Tidée abstraite, s'échelonnent des images de plus en plus vives à mesure qu'elles se rapprochent de Thalluci nation et de la perception, et corrélativement de plus en plus efficaces, au point de vue de Téveil des émotions. C'est ainsi que les choses.se passent au moins quelquefois. Une des personnes qjie j'ai personpellement interrogées au sujet de la mémoire affective, me dit qu'elle peut faire revivre ses émotions* ses sentiments, en se replaçant par la pensée dans la situation où elle se trouvait quand elle les a éprour vées. Si le rappel des circonstances est moins complet, l'état intellectuel et affectif est remplacé par une simple idée abstraite.
Mais Tinflueuce du fait affectif sur le fait, intellectuel ne se manifeste pas moins sensiblement que
rinfluence inverse. Les faits qu'on se rappelle le mieux, les, images qui nous reviennent le plus volontiers à. l'esprit sont souvent celles qui nous intéressent le plus, et ce n'est pas une chose inconnue que la production, d'images vives, d'illusions, d'hallucinations dans le rêve, dans la fplie, ou même dans la réalité à peu près normale par. un sentiment trop vif, par, une violente émotion. Cela peut faire soupçonner, que les faits intellectuels et les faits affectifs n'ont, pas leur raison. d!être en eux-mêmes et ne tirent pas d'eux-mêmes leur influence, mais qu'ils sont:des signes correspondant à des activités, quelque peu différentes, de tendances qui se révèlent par eux à notre conscience. Nous les exprimons en termes d'intelligence consciente et de sentiments conscients, mais elles ont une réalité plus profonde et plus stable que ces phénomènes subjectifs.
C'est ce que tendent encore à prouver les cas de désaccord, les discordances entre la mémoire intellectuelle et la mémoire affective. IJ arrive que les souvenirs intellectuels sont plus nets et plus vifs que les émotions renaissantes, mais le contraire se produit aussi, les phénomènes affectifs peuvent se réveiller avec bien plus de vivacité que les images qui leur correspondent, et j'insisterai sur ce cas, puisque c'est celui qui a laissé le plus de doutes.
Nous avons vu que Taine oppose la qualité médiocre de sa mémoire des formes et la qualité un peu supérieure de sa mémoire des couleurs à la qualité rare, et vraiment exceptionnelle de sa
mémoire affective. L'image visuelle reste bien au-dessous de la réalité, l'image affective, si je puis ainsi dire, l'égale presque en vivacité. Une des personnes qui ont communiqué à M. Ribot les résultats de leurs observations sur elles-mêmes, affirme que « sa représentation des émotions est plus vive que Témotion elle-même, et qu'elle se les rappelle bien mieux que les sensations visuelles, auditives et autres* ». M. Mauxion cite plusieurs faits de môme nature pour distinguer ce qu'il considère comme la vraie mémoire affective de Tiiûpression causée par la reviviscence des images. Voici un fait qui lui est personnel : « Il y a vingt ans environ, dit-il, j'errais sans but déterminé, dans Tune de ces rues paisibles qui avoisinent le Luxembourg du côlé de l'ouest, en proie à l'un de ces accès d'humeur sombre, sans motif sinon sans cause, dont j'étais alors coulumier. Sous un porche, je crois, un vieillard était assis (peut-être debout), occupé à moudre un air sur une antique serinette, en implorant la charité des passants. Ce vieillard n'avait, autant que je m'en souvienne, rien de particulier, rien qui le distinguât spécialement des autres mendiants de son espèce, et l'air qu'il jouait était plutôt gai; mais dans la disposition d'esprit où je me trouvais, tout cela me parut profondément lamentable, et je fus ému jusqu'aux larmes. Depuis lors, faiblement visuel comme je suis, j'ai oublié le lieu exact de la