‹ La fonction de la mémoire et le souvenir affectifChapitre 16 sur 32 · Hibot, Ouvrage cite · texte numérisé non relu

Hibot, Ouvrage cite

scène aussi bien que l'aspect du vieillard qui en était le personnage principal; mais bien souvent je suis hanté par le souvenir de cet air dont les notes grêles et cassées chevrotent pitoyablement à mon oreille, et chaque fois je ressens véritablement cette même émotion de douloureuse mélancolie et dMnefiFable pitié. Ici le sentiment n'a manifestement pas sa raison suffisante dans la représentation reviviscentc et ne peut s'expliquer que par une association antérieurement établie entre Témolion et Timage. » M. Mauxions rappelle des cas ordinaires où le réveil du sentiment ne peut guère s'expliquer par l'influence directe et simple de l'image ou de la perception éprouvée. « A combien de personne n'est-il pas arrivé d'éprouver un serrement de cœur subit et un vague malaise à la vue d'une croix mortuaire ou de tout autre emblème funèbre, sans que cependant l'image de la mort se soit présentée nettement à leur esprit. N'arrive-t-il pas que tel paysage reparaisse constamment dans notre souvenir avec la teinte lugubre dont l'a revêtu un jour une tristesse dont nous ignorons ou avons oublié les causes? Que de sympathies et d'antipathies soi-disant instinctives trouveraient peut-être leur explication dans quelque ressemblance qui, sans suggérer d'images, suffit pour déterminer la reviviscence de quelque sentiment antérieurement éprouvé! »

i. Mauxion, Article cité. Revue philosophique^ mars 1901, p. 148-149.

Si je consulte mon expérience personnelle, je trouve que mes souvenirs sont bien souvent composés d'émotions reviviscentes, plus ou moins nettes, plus ou moins vives, plutôt que d'images précises. Lorsque je me rappelle un fait, c'est très souvent d'une manière abstraite. J'en ai l'idée plutôt que la représentation concrète. Quelques détails sortent de la pénombre, mais Tensemble des images reste incomplet, et, à bien des égards, abstrait. L'émotion, au contraire, peut être nette et précise, et, parfois, quand je suis favorablement disposé, vive ou très vive. Sans doute, elle prend en bien des cas une forme plus générale et plus abstraite que celle qu'elle avait originairement, elle correspond à l'ensemble d'une situation plutôt qu'à chacun des détails qui l'ont composée, elle reproduit le fond, permanent de l'émotion première plutôt que ses mille petites variations, mais elle est souvent nette et vive, beaucoup plus précise et moins incomplète que l'ensemble des diverses images qui l'accompagnent. Il n'y a pas entre l'émotion éprouvée d'abord et l'émotion reviviscente, la différence qui existe entre les perceptions primitives et l'idée générale, mêlée Çci et là de quelques représentations plus vives, qui les fait, à présent, vaguement revivre.

Il faut remarquer aussi que l'éveil des phénomènes intellectuels, des images, peut arriver secondairement et sous l'influence du phénomène affectif qu'il peut d'ailleurs ensuite contribuer à préciser. Il se produit une série compliquée de phénomènes

étroitement unis et dépendant les uns les autres, sans qu'on doive attribuer à la seule force de Vidée l'intensité du sentiment. Les faits de ce genre, assez habituels chez moi, me semblent tout à fait analogues à celui que je viens de roppeler d'après M. Mauxion.

Si je cherche comment se réveille en moi le sentiment reproduit, je constate que, fréquemment, une sensation ou une image particulière est Tintermédiaire entre Tétat présent et Tétat passé. Mais ce n'est pas cette perception, cette sensation ou cette image qui cause par elle-même et directement, logiquement, l'émotion. Elle ne la réveille que par une association dont l'origine a été fortuite. En fait, elle signifie tout autre chose qu'elle-même, elle est une sorte de symbole accidentel, elle remplace et parfois elle évoque tout un ensemble de faits, toute une situation, de longues séries d'actes, de paroles, de sentiments, d'événements variés, et souvent elle éveille le fait affectif bien plus nettement que les images concrètes qui s'y rattachent. C'est là un fait commun. Le cri de Rousseau. « Ahl voilà de la pervenche I » en est un exemple connu. Ce n'est pas la pervenche par elle-même qui cause le réveil de l'émotion, c'est toute la période de vie dont le souvenir était attaché à l'imago, à la vue de cette fleur. Nous venons de voir la place que tenait un air de serinette dans un souvenir affectif de M. Mauxion* Pour mon compte, j'ai souvent observé, dans le cours do ma vie alï'ective, des faits semblables. Une

perception, parfois une image vient ainsi raviver un sentiment, un ensemble d'impressions, tout un moi affectif différent du moi d'à présent, une sorte de cénesthésie d'autrefois, l'impression d'une vie depuis longtemps disparue. Et la perception ou l'image qui provoquent cette évocation peuvent être de nature très diverse et n'avoir pas de rapports logiques avec les sentiments qu'elle réveille. Je me rappelle, par exemple, qu'en relisant certain livre d'Huxley, je sentais revivre en moi tout un monde d'impressions qui n'avaient rien à voir avec le sujet du livre, mais qui reproduisaient une partie importante de ma vie affective à l'époque où, pour la première fois, j'avais lu ce livre. En écrivant ceci, j'ai pensé à un autre livre, à un livre dciLittré dont l'action fut pareille, et l'idée seule de ce livre a fait renaître — assez faiblement — un état affectif vieux de plus de vingt ans, et qui s'est précisé à mesure que d'autres images venaient lui donner une base plus solide. Un parfum, une odeur sont aussi très capables de réveiller en moi un certain ton psychique, et des sentiments plus ou moins précis. Mais c'est peut être la musique que j'ai trouvée le plus efficace à cet égard. Réentendre un air est une excellente condition pour faire reparaître les sentiments que j'éprouvais quand je l'ai d'abord entendu. Cet effet était si naturel et si net chez moi que j'ai été instinctivement amené à l'utiliser et à le régulariser. J'ai gardé ainsi, dans ma mémoire, un certain nombre de souvenirs musicaux dont la fonction était de faire revivre en moi des

impressions et des émotions, sans qu'il fût du tout nécessaire que le caractère de Tair correspondît au caractère du sentiment qu'il évoquait. Il y avait même parfois entre eux une opposition marquée.

Ce procédé d'association se retrouve dans la mémoire intellectuelle, par exemple lorsque deux idées, deux images, sont reliées l'une à l'autre par un élément qui leur est commun, et que l'éveil de Tune entraîne l'éveil de l'autre, sans lui être logiquement rattachée. C'est, en somme, une forme ordinaire de l'association par contiguïté. Les cas dont je parle ont été, en ce qui concerne la mémoire intellectuelle, étudiés avec soin et à plusieurs reprises par les psychologues contemporains. Dans les cas de mémoire affective, le phénomène est seulement un peu plus compliqué, par l'introduction — surtout peut-être par la considération — d'un nouvel élément.

Les faits affectifs et les faits intellectuels apparaissent dans tous ces phénomènes comme se compliquant, s'associant, s'évoquant les uns les autres, sans qu'on puisse toujours les débrouiller et les séparer bien nettement par l'observation et l'analyse. Je suis porté à croire que tout souvenir renferme des éléments intellectuels et des éléments affectifs, même quand ceux-ci sont peu apparents, en proportions très variables selon les cas et selon les personnes.

Mais ni les uns ni les autres ne paraissent exister généralement par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Ils

sont les éléments et les ^symboles d'un ensemble psyCho-organique qui les emploie et les dépasse, d'une tendance ou d'un complexus de tendances. C'est cette tendance, système de phénomènes physiologiques, d'idées, d'images, d'émotions, d'impressiohs de toutes sortes, de phénomènes psychologiques mal classés et mal connus, conscients ou inconscients, qui constitue la Tï^ie 'réalité, le tout solide et compact dont quelques parcelles émergent seules et nous sont plus aisément connues. C'est peut-être encore l'idée abstraite parce qu'elle e«t la moins spécialisée, et la plus générale, qui la représente le plus fidèlement et nous en donne le symbole le plus exact. Une nuit que j'avais un assez long voyage à faire, je fermai les yeux et me donnai une représentation subjective d'un drame lyrique. Évidemment, cette représentation était fragmentaire, mes images visuelles ne me rendaient qu'une faible partie de la réalité, et mes images auditives, moins incomplètes, étaient fort loin d'équivaloir à l'audition réelle de l'orchestre et des chanteurs. Mes émotions étaient plus fidèles sans doute et se rappro-, chaient assez de celles que me donnait la vraie représentation du drame. Même, à certains égards elles étaient plus pures, plus précises, plus fortes peut-être. Mais surtout ce que je cherchais et ce que je réussissais à réaliser en moi, c'était un état d'esprit général, une manière d'être synthétique, un système psycho-physiologique vivant, dont les idées partielles, les images visuelles ou auditives, et

môme les sentiments évoqués, avec tout leur cortège de phénomènes secondaires, n'étaient que les éléments. La mémoire intellectuelle et la mémoire affective ne sont que des fragments dans un édifice, mobile et changeant qui, à de certains moments, les utilise.

Naturellement les souvenirs intellectuels et les souvenirs affectifs correspondent à des conditions différentes du jeu des tendances. J'ai examiné ailleurs les faits généraux qui font les différences essentielles des phénomènes affectifs et des phénomènes intellectuels, et les conditions générales de leur production. Nous les retrouverions ici si nous avions à les chercher, dans les cas, bien entendu, où il est possible de voir à peu près pourquoi et comment c'est le caractère affectif ou le caractère intellectuel qui est surtout apparent dans un phénomène de mémoire ou dans un ensemble de phénomènes. La tendance, Tarrét des tendances, leur impuissance à se développer librement et avec harmonie, la multiplicité de phénomènes qui en est la conséquence, tout cela agit ou se montre dans le cas particulier qui nous occupe. Tel souvenir qui, d'ordinaire, est purement intellectuel, redevient affectif si la

1. Voir Les Phénomènes affectifs et Esprits logiques et Esprits faux, partie I (Paris, F. Alcan).

Paulhan. — Fonct. de la mém. 5

ae LA FONCTION DE LA MÉMOIRE

tendance à laquelle il se rattache est fortifiée ou spécialement excitée par certaines circonstances, sans que son évolution naturelle en soit facilitée d'autant, ou si, la tendance restant sensiblement la même, Tarrét qui lui est imposé se fait plus rigoureux. Réciproquement, les souvenirs qui se rattachent à une tendance donnée peuvent passer de l'état affectif à Tétat intellectuel ou abstrait si cette tendance trouve plus facilement ou plus régulièrement à se satisfaire. Lorsque nous avons besoin de manger, le souvenir du pain peut nous affecter bien plus que lorsque nous sortons de table. Chez un homme sérieusement amoureux, d'autre part, le souvenir d'une femme autrefois aimée peut redevenir intellectuel ou abstrait, perdre le ton affectif qu'il avait en d*autres circonstances. Il semble que le souvenir des joies passées s'anime davantage quand nous sommes privées de ces joies, et que cependant, la tendance qui les produisait existe encore assez forte en nous, d'autant plus aisément excitée qu'elle est moins satisfaite. Les effets produits varient d'ailleurs beaucoup avec la composition des phénomènes qui sont très compliqués, et je n'ai pas à revenir plus longuement sur la question.

Ce qu'il faut retenir, c'est que, au point de vue de la fonction générale de la mémoire, nous pouvons considérer indifféremment les souvenirs intellectuels et les souvenirs affectifs. Nous avons eu à remarquer de grandes analogies et de notables différences entre ces deux sortes de souvenirs. Mais on peut

signaler des différences entre deux groupes quelconques de faits et même entre deux faits pris dans le même groupe. Les caractères généraux qui les unissent ne se rapportent pas moins à une fonction générale, qu'ils servent chacun de son côté et selon sa nature propre. Les souvenirs intellectuels comme les souvenirs affectifs sont une survivance ou un retour, les uns et les autres marquent également le triomphe relatif de Tactivité indépendante des éléments psychiques, les uns et les autres peuvent être utilisés de la même manière, 0i Ton ne considère cette utilisation que sous ses aspects les plus généraux.

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